BROSSEAU A LEIBNIZ
Pàrfi, ce S septembre 1686.
Je n'ay pas seulement reçeu, monsieur» la lettre que tous m'ares adressée pour M. Foueher, mais je la luy ay aussy rendue en main propre dans son logis, et il i pris la peine^ quelques jours après de renir au mien où mon malheur Voulut que je n'estois pas. G'estoit peut-estre pour me parler touchant ces papiers de feu M. de Faurray dont tous l'arei prié de s'informer. Le R. P. Mabillon est revenu de son voyage d'Italie, et j'ay eu l'honneur de le voir. Il m'a dit que ma lettre luy ayant esté rendu à Rome dans le temps qu'il se disposoit à en partirait n'afoh pu faire luy méine la recherche des pièces qui pourroient servir à réelaircissement que TOUS demandes; mais qu'il avoit chargé de ce soin un habile religieux de son ordre qui s'en acquiteroit bien, luy ayant laissé pour eela vostre mémoire. Je ne doute pas, aussy tost après qu'il en aura eu des nouvelles, qu'il ne me le fosse sçavoir. En attendant, monsieur, je vous diray que 1' Hittoire de MM. Racine et de» Bréaux n'est pas prest de voir le jour, non plus que nostre Code eeolétieitique dont la pensée n'est venue que depuis peu. Les noms des personnes qui y travaillent
APPENDICE. LV
très grand plaisir vos pensées sur la Sagesse des Anciens. Il y a long temps que je scay qulls sont plus habiles que nos modernes ue pensent, et il seroit à souhaiter qu'on les connust d^avantage.
Lipse et Scioppius ont tâché de resusciter la philosophie des Stoïciens : Gassendi a travaiUé sur Ëpicure; Schaefferus (i) a ramassé ce qu'il a pu de la philosophie de Pythagore; Ficinus et Patricius ont ensuivi Platon, mais mal à mon avis, parce qu'ils se sont jettes sur les pensées hyperboliques, et ont abandonné ce qui estoit plus simi^e et en même temps plus solide. Ficinus ne parle partout que d'idées, d'Ames du monde, de nombres mystiques et choses semblables, an lieu de poursuivre les exactes définitions, que Platon tâche de donner des notions. Je souhaitterois que quelqu'un tirât des anciens le plus propre à l'usage et le plus conforme au goust de nostre siècle, sans distinction de secte, et que vous en eussles le loisir, comme vous en avés la faculté, d'autant que vous les pouviés concilier et même corriger quelquefois, en joignant quantité de belles pensées de vostre fonds.
J'ai lu le livre de M.Morland, de V Élévation des Eaux {%). Sou mouvement cyclo-elliptique, à mon avis, n'est pas grand chose; il va plus uniformément, mais en échange aussi plus difficilement que les manivelles qu'il désapprouve tant, et que nous trouvons fort bonnes dans nos mines, où par leur moyen on fait travailler des pompes éloignées de la roue à une distance de 500 toises et au delà. Depuis que j'ay quitté Paris, je n'ay vu de M. Osanam que son livre de la Géométrie pratique, sa Trigonométrie et sa nouvelle Gnomonique. J'attens ce qu'il nous donnera sur Diophante (3). C'est là où il pourroit donner quelque chose de bon. J'ay trouvé qu'il n'a pas trop bien usé à mon égard; car il a inséré dans la Géométrie ma quadrature du cercle (scavoir que diamètre estant 1, le cercle est 1 [. ^ ^ * ■[ } -^-i etc.) avec madémonstration sans me nommer et parlant d'un air comme si cette démonstration estoit de luy.
me sont inconnus» mais il me sera aisé de le sçaroir. Et tout ce qui se pourra d'ailleurs pour le service ou la satisfaction de S. A. S., je le feray avec tout le léle et toute la diligence imaginable, comme j*y suis obligé. Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien faire coanoistre cette vérité à monseigneur dans l'occasion et d'estre absolument persuadé de celle avec laquelle je suis vostre très humble et très obéissant serviteur,
Beosseau.
(Note de M. Foucher de Careil.)
(I) Jean Scheffer : De tiaturaet conslUutione philoBophiœilalicœ. . (S) Ingénieur anglais, né vers 1025, mort en 1096. Une copie manuscrite de cet ouvrage fut ofTerte à Louis XIV, et se trouve à la Bibliothèque impériale.
(S) « Un Diophante manuscrit, dit Fontanelle, est entre les mains de M. le » Chancelier, juge fort éclairé même en ces matières. •
LVI APPENDICE
Je vous sapplie fort, roonsieur, de faire mes baise mains à M. Huet et à M. Lantin, que j*honore infiniment tous deux. 11 y a long temps qu'on m'a parlé de l'histoire du plaisir et delà douleur que M. Lantin ayoit projettée. C'est un dessein d'importance. M. Justel (1) avoit aussi travaillé à un. ouvrage d'importance des commodités de la vie^ mais j'ay peur qu'il ne demeure en arrière, comme je juge par la lettre que j'ay reçue de luy depuis peu.
La philosophie des académiciens, qui est la connoissance des foiblesses de nostre raison^ est bonne pour les commencements, et comme nous sommes tousjours dans les commencements en matière de religion, elle y est sans doute propre pour mieux soumettre la raison à l'autorité, ce que vous avés monstre fort bien dans un de vos discours.
[Mais en matière de connoissances humaines il faut tâcher d'avancer, et quand même ce ne seroit qu'en établissant beaucoup de choses sur quelque peu de suppositions, cela ne laisseroit pas d'estre utile, car au moins nous scaurons qu'il ne nous reste qu'à prouver ce peu de suppositions pour parvenir à une pleine démonstration, et en attendaot, nous aurcms au moins des vérités hypothétiques, et nous sortirions de la confusion des disputes. C'est la méthode des géomètres. Par exemple, Archimède ne suppose ce peu de choses : que la droite est la plus courte des lignes; que de deux lignes, dont chacune est partout concave d'un même costé, l'incluse est moindre que l'includente, et là dessus il achève vigoureusement ses démonstrations] (2). C'est ce que j'ai à remarquer à l'occasion de la page 7 de vostre réponse à dom Robert de Gabez (3).
(1) Henri Justel, canoniste distingué : « M. Justel a été de mes amis» écrivait » Leibniz à Ancillon; je le voyais souvent à Paris. Il méditait un ouvrage fort
> utile sur les Commodités de la vie, et il avait ramassé quantité de belles obser-
> vations et pratiques utiles pour le ménage, jardinage, bâtiments.. ..Il serait à
> souhaiter qu*on s'informât de ce que sont devenus les mémoires de son recueil,
> et qu'on en fît part au public. »
Ce vœu n'a pas été rempli. Leibniz écrivait encore à Nicaise en 1698 : « Il serait à soubaiter que la Science des plaisirs que feu M. Lantin méditait, eût été achevée.. ..Je l'ai souvent fait sommer autrefois par feu M. l'abbé Foucber comme je faisais aussi la guerre à feu M. Justel de ce qu'il laissait mourir son beau dessein des Commodités de la vie.» {Erdmann, ci, p. 793.)
Ailleurs encore, dans une lettre à l'abbé Nicaise : « Les recueils de M. Justel se sont perdus parce qu'il a trop temporisé. C'est un des sept péchés mortels des sçavants hommes. >
(2) Tout ce passage entre parenthèses se retrouve intégralement dans un article de Leibniz intitulé : c Préceptes pour avancer les sciences. » {Erdmann, LUI, p. 167.) C'était un des lieux communs de sa philosophie.
(8) Npwelle Dis9erlalion sur la Recherche de la Vérité, contenant la Réponse à la Critique de la Critique de la Recherche de la Vérité, Paris, 1679.