‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 43 sur 55 · LVIII APPENDICE · texte numérisé non relu

LVIII APPENDICE

production continuelle du souverain Estre, et expriment le même univers ou les mêmes phénomènes, elles s^entraccordent exactement, et cela nous fait dire que Tune agit sur Tautre, parce que Tune exprime plus distinctement que l'autre la cause ou raison des changements, à peu près comme nous attribuons le mouvement plus tost au vaisseau qu*à toute la mer, et cela avec raison. J*en tire aussi cette conséquence, que si les corps sont des substances, ils ne scauroient consister dans retendue toute seule. Mais cela ne change rien dans les explications des phénomènes particuliers de la nature qu'il faut tousjours expliquer mathématiquement et méchaniquement pourveu qu*on scache que les principes de la méchanique ne dépendent point de la seule étendue. Je ne suis donc pas ny pour l'hypothèse commune de l'influence réelle d'une substance créée sur l'autre, ny pour l'hypothèse des causes occasionnelles (1), comme si Dieu produisoit dans l'âme des pensées à Toccasion des mouvements du corps, et changeoit ainsi le cours que l'Âme auroit pris sans cela par une manière de miracle perpétuel fort inutile; mais je soutiens une concomitance ou accord de ce qui arrive dans les substances différentes. Dieu ayant créé l'Âme d'abord, en sorte que tout cela luy arrive ou naisse de son fonds, sans qu'elle ait besoin de s'accomoder dans la suite au corps, non plus que le corps à l'Âme. Chacun suivant ses loix, et l'un agissant librement, l'autre sans choix, se rencontre l'un avec l'autre dans les mêmes phénomènes. Tout cela ne s'accorde pas mal avec ce que vous dites dans vostre réponse à Dom Robert, p. 26 (2), que l'homme est l'objet propre de son sentiment. On peut pourtant adijouter que Dieu l'est aussi, luy seul agissant sur nous immédiatement en vertu de notre dépendance continuelle. Ainsi on peut dire que Dieu seul, on ce qui est en luy, est nostre objet inunédiat, qui soit hors de nous, si ce terme d'objet luy convient.

Quant à la sixième supposition (3), il n'est pas nécessaire que ce que nous conterons des choses hors de nous, leur soit parfaitement sem-

(1) Plus tard, en 1714, Leibniz écrivait à Montmort : « Je ne trouve pas que > les sentiments du R. P. Malebranche soient trop éloignés des miens. Le passage » des Causes occasionnelles à THarmonie préétablie ne paroit pas fort difficile. * {Erdmann» lxxxvii, p. 704.)

(2) Voici le passage de Foucher : « En quatrième lieu, dit-il à D. Robert, vous vous plaignez d'une équivoque qui a trompé, dites-vous, les académiciens qui ont appelé objet du sens ou du sentiment la chose extérieure qui agit sur nous. Au lieu qu'ils devaient renonnaitre que c'est l'homme qui est l'objet de son propre seutiment. Cette réflexion est judicieuse, etc....*

(3) Des idées qui représentent sans être semblables, p. 88.

APPENDICE. LIX

blâble, mais qu*il les exprime, comme une ellipse exprime un cercle TU de trayers^ en sorte (foUk chaque point du cercle il en réponde un de l^ellipse et vice versa, suivant une certaine loy de rapport. Car conune j'ay déjà dit, chaque substance individuelle exprime Tunivers à sa manière, et à peu près comme une même yille est exprimée diversement selon les différents points de veue.

Tout effect exprime sa cause et la cause de chaque substance, c^est la résolution que Dieu a prise de la créer; mais cette résolution enveloppe des rapports atout Tunivers, Dieu ayant le tout en veue en prenant résolution sur chaque partie, car plus on est sage et plus on a des desseins liés.

Quant à la question, s'il y a de retendue hors de nous (1), ou si elle n^est qu'un phénomène, comme la couleur, vous avés raison de juger qu'elle n'est pas fort aisée. La notion de l'étendue n'est pas si claire qu'on se l'imagine. Il faudroit déterminer, si l'espace est quelque chose de réel, si la matière contient quelque chose de plus que de l'étendue, si la matière même est une substance et comment, et il seroit un peu long de m'exprimer là dessus, je tiens néantmoins qu'on peut décider les choses.

Quant à la première assertion (2), et ce que vous en dites à Dom Robert, je tiens que juger n'est pas proprement un acte de volonté^ mais que la volonté peut contribuer beaucoup aujugement, car quand on veut penser à autre chose on peut suspendre le jugement ; et quand on veut se donner de Tattention à certaines raisons, on peut se procurer la persuasion.

La règle générale que plusieurs posent comnoe un principe des acienceSy guicquid elare disitncteque percipioest verum, est sans doute fort défectueuse, comme vous l*avés bien reconnu ; car il faut avoir des mantues de ce qui est clair et distinct. Autrement c'est autoriser les visions des gens qui se flattent et qui nous citent à tout moment leurs idées.

Quand on dispute, si quelque chose est une substance ou une façon d'estre, il faut définir ce que c'est que la substance. Je trouve cette définition nulle part, et j'ay esté obligé d'y travailler moyméme.

Je viens à vostre examen du grand principe des Cartésiens et de

(1) Septième supposition que nous connaissons par les sens qu'il y a de retendue hors de nous. p. 42.

(2) Des jugements de la rolonté, p. 48.

LX APPENDICE

Dom Robert (1) ce que j*ay déjà touché : ficaToirque nos idées ou conceptioDs sont toujours vraies. Et comme j*ay déjà dit^ je suis bien éloigné de Tadmettre^ parce que nous joignons souvent des notions incompatibles^ eu sorte que le composé enferme contradiction. J*ai examiné plus distinctement ce principe dans une remarque sur les idées vrayes ou fausses que j*ay mise dans le ioumal de Leipzig (S). Et je tiens que pour estre asseuré, que ce que je conclus de quelque définition est véritable, il faut scavoir que cette notion est possible. Car si elle implique contradiction, on en peut conclure en même temps des choses opposées. C*est pourquoy j'appelle définition réelle celle qui fait connoistrc que le défini est possible, et celle qm' ne le fait point, n*e8t que nominale chez moy. Par exemple, si on définlssoit le cercle, que c'est une figure dont chaque segment reçoit partout le même angle (c'est à-dire que les angles dans un même segment contenus des droites tirées des deux extrémités à quelque point que ce soit, soyent les mêmes), c'est une de ces propriétés que j'appelle paradoxes et dont on peut douter d'abord, si elles sont possibles, car on peut douter si une telle figure se trouve dans la nature des choses. Mais quand on dit que le cercle est une figure décrite par une droite qui se meut dans un plan, en sorte qu'une extrémité demeure en repos, on connoist la cause ou réalité du cercle. Cest pourquoy nos idées enferment un jugement. Ce n'est qu'en cela que la démonstration de l'existence de Dieu, inventée par Anselme et renouvelée par Descartes, est défectueuse (3) . Quicguid ex definitioneentis perfectissimi sequitur, id et attribui potest. Atqui ex definitione entit perfectissimi .feu maximi sequHur existentia, nom exûtentiaest ex numéro perfectionum seu, ut loquitur AnseimuSf majui est existere qttam non existere. Ergo ens perfeetissimttm existit, Respondeo: lia sane sequitur, modo ponatur id esse possibile. Et c'est le privilège de l'Estre souverain de n'avoir besoin que de son essence ou de sa possibilité pour exister. Mais pour achever la démonstration à la rigueur, ilfautprouver cette possibilité, car il n'est pas tousjours permis d'aller au superlatif, par exemple la notion de la dernière vélocité implique.

Ainsi, monsieur, je me suis laissé emporter par le plaisir que j'ay trouvé à vous suivre par toute vostre réponse que vous avés faite à

(1) ExameD du grand principe de la Critique à laquelle on répond, p. 67.

(2) Âcta eruditorum Lipsientum, 1684, dot., p. 5S7. — EmosÀin^ IX, p. 79 : Meditationes de cognitione, veritate et ideis.

(3) « J*ai montré amplement ailleurs que la démonstration que M. Descartes a empruntée d'Anselme est très belle et très ingénieuse à la vérité, mais qu*il y a encore un vide à remplir. • (Leibniz, Nouveaux essais, 1. IV, c. z, 7.)

APPENDICE. UCI

Dom Robert de Gabez, et de vous dire sans façon ce qui me Tenoit dans Tesprit en rappellant un peu mes Tieilles méditations dontje ▼oub tais le juge.

D« Paris le 98 décembre 1686.

MONSUUR^

Je vous rends grâce de vostre grande lettre. Vous m'avez traitté en ami. Je regarde vos scavantes réflections comme des trésorts que je conserveray chèrement. Je ne scaurois pourtant m'empescher d'en faire part à plusieurs de vos amis et des miens. J'ay fait voir vostre lettre à plusieurs dlionestes gens, et je me persuade que vous ne m'en devez point scavolr mauvais gré. M. Lantin en aura une copie et quelques autres de nos amis qui m'en ont demandé une avec instance ; mais dans ces copies je ne metteray que ce qui regarde les sciences^ avertissant que l'on ne juge point en dernier ressort du système que vous proposez et que Ton donne du loisir et de l'espace pour vous expliquer d'avantage^ si vous le trouvez bon sur une si grande matière. M. Huet a esté nommé par le Roy à l'évesché de Soissous; je luy ai lu la copie de vostre lettre^ il vous baise les mains. M. l'abbé Galois vous fait aussi ses civilitez. M. Mathieu fait la mesme chose à vostre égard. J'ai parlé de vous^ monsieur, à M. Tevenot (1), qui vous estime fort; il est à cette heure dans la place de Mons. Carcavi à la bibliothèque du Roy. Les manuscrits de Mons. Mariotte qui ont resté après sa mort, ont esté mis par son ordre poité dans son testament entre les mains de Mons. de la Hire de l'Académie royale des sciences, lequel nous a donné un posthume de Mons. Mariotte de Y Elévation des Eaux (2). Je pense que vous aurez leu ce livre^

(1) Melchisedech Theyenot, voyageur et savant distingué, garde de la bibliothèque du roi, et chez qui se continuèrent les assemblées qui avaient eu lieu d*abord chez M. de Montmort. 1020-1692.

(2) Traité du mouvement des eaux et des autres corps fluides, dressé en cinq parties par M. Mariotte et mis en lumière par M. de La Hire. Paris, Michallet, 1686, in-12.

un APPENDICE.

il est beau et curieux. M. de Brosseau m*a rendu luy mesme vostre lettre^ je ne tous réponds pas qu'elle ne soit quelque jour imprimée. Ty répondray emplement d'une manière qui ne vous sera pas désa* gréable, il faut auparavant que nous sachions ce qu'en dira M. Lantin^ je souhaiterois fort que Mons. Delame fut rétabli. On a fait une nouvelle édition de mon petit traité des hygromètres^ j'y ay «jouté plusieurs choses, je vous l'enverray par la première commodité, je mettray seulement une figure dans cette lettre en attendant le livre ; j'aurois bien souhaité de voir ce que vous avés 4oané au journal de Lipsick touchant les idées. Nous ne voyons point en France^ ou fort difficilement du moins^ les journaux étrangers. On ne scait pas encor ce que vous me demendez touchant M. Tabbé du Boy de la Rhoc. M. de Brosseau consultera le P. Mabillon touchant l'histoire dont vous m'avez demandé de l'éclaircissement; je n'en ay pu rien apprendre, vous en pourrez trouver quelques mots dans l'histoire de Meseré (1). Le P. Mallebranche vous salue; j'ai vu dans le journal de Hollende vostre problème (2) avec une réponse qu'on y a faite touchant le principe de la méchanique ; je ne scais qui a fait cette réponse^ je vous feray quelque jour la mienne, Dieu aidant. Je n'entre point icy en matière. J'espère qae vous aurez bientôt ma réponse à Dom Robert sur le sentiment de saint Augustin touchant les académiciens (8). Après avoir répondu sur cette matière pour ce qui regarde la religion, je satisferay pour ce qui concerne les sciences humaines; ce qui retarde davantage ce sont les libraires. Ces matières sont importantes, mais elles ne sont estimées que des scavants. Cependant cela ne règle point le jugement que les libraires en font, surtout en France où l'on édite mieux les livres de plaisanteries et [d'histoires] que les bons livres qui concernent les commencemens des sciences. On a même du degout pour les réflexions qui regardent les principes parce qu'on se flatte de savoir beaucoup et l'on aprehende que les systhemes que Ton a fait ne soient ruinez, c'est pour cela qu'on ne veut pas ouvrir les yeux, mais il n'y a rien de plus glorieux à tout esprit bien fait que de se rendre à la vérité. C'est une marque que l'on ne se connoit pas encor lorsque l'on pense estre infaillible ; d'ailleurs il y a des gens qui profitent aux disputes et s'intéressent à les continuer de sorte que ce n'est pas les attirer que de leur dire

(1) L'historien Mézeray«

(2) Y. sur ce problème la lettre suivante, p. lut. (8) Cette Mconde réponse parut en 1687.

Seconde partie où il est parlé du sentiment de S. Augustin touchant les aoadé» mieiens.

Page 1