‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 6 sur 55 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Polémique de Foucher contre Descartes.

Il semble que ce fut surtout par esprit d'opposition au cartésianisme que Foucher se trouva amené à tenter sa grande restauration de la philosophie académicienne. Suivant en cela l'exemple de la plupart des censeurs érudits de Descartes, jaloux de venger l'antiquité du mépris des novateurs, il crut que c'était assez faire contre la philosophie régnante, que de la convaincre de plagiat, et de lui chercher à tout prix des antécédents dans cette même antiquité, pour laquelle elle affectait tant de dédain. Descartes emprunte à d'autres ce qu'il enseigne de spécieux ou de solide; s'il montre quelque part de l'originalité, c'est pour s'éloigner du vrai en abandonnant les traces de l'antiquité : tel est le double reproche que Foucher adresse à Descartes, en s'inspirant de la critique du savant Huet dans sa Censura philosophiœ cartesianœ, dont il se fait le docile écho.

Il était encore enhardi dans son dessein par les encouragements et l'autorité d'une voix puissante qui ne lui épargnait point les conseils en ce sens. Leibniz, pour qui, il faut le dire, toute arme, à certains moments, était bonne contre Descartes, Leibniz, comme on l'a judicieusement remarqué (1), sachant gré à Foucher de tenir bon contre l'engouement universel, le poussait dans cette voie d'opposition et exagérait même aux yeux de Foucher son propre mérite,

(1) M. T. Folsset. Extrait d'une lettre à M. Foucher de Careil, Dijon, 5 avril 1854.

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le représentant comme Thomme le plus capable de cet éclectisme savant qu'il poursuivait lui-môme avec tant de constance et de bonheur jusque dans ses plus hardies hypothèses.

Foucher n'a fait nulle part la critique suivie et complète de Descartes : cette critique se trouve disséminée dans ses différents écrits ; mais à la persistance de ses attaques, malgré de nombreuses restrictions, elles fréquents témoignages d'admiration qui lui échappent, on sent qu'il revient avec complaisance sur ce thème favori, c La philosophie de « M. Descartes est trop en règne^ dit-il dans une de ses

< dissertations sur les académiciens, et occupe trop les es- « prits, pour ne pas faire connaître en quoi elle s'accorde « avec celle des académiciens, et en quoi elle en est diffé-

< rente. C'est ce que j'ai déjà fait dans mes dissertations « précédentes ; c'est ce que je dois faire encore dans le « cours entier de la philosophie. »

Aussi l'historien de> Descartes, passant en revue ceux de ses adversaires qui avaient cherché à rabaisser son. mérite en révélant à la malignité publique les diverses, source» de ses prétendues découvertes, ne pouvait manq,uer d'y comprendre celui qu'il appelle « le restaturateur de la philosophie (xcadémieienne, » « M.* Foucher, dit-il. (1)„ a merveil- « leusement renforcé l'imagination de ceux qui veulent que c la plus grande partie des opinions métaphysiques de « M. Descartes a été avancée par Platon et les académiciens « touchant le doute raisonnable, pour nous obliger à rett tourner aux premiers principes, et à rechercher de nou- « veau la vérité, jusqu'à ce que nous soyons parvenus àl'é- « vidence et à la certitude touchant le corps, les figures et « les mouvements, qui sont les principes du Timée de Place ton, touchant le détachement des idées d'avec nos sens, « touchant la distinction de l'âme d'avec le corps. On ne

(4)BaiUet, l. viii, i, 1.

« petit pas nier, en effet, que Platon n'ait découvert avant « M. Descartes les erreurs de nos sens ; qu'il ne les ait «f crus récusables dans le jugement qu'ils entreprennent de H porter des choses qui sont hors de nous, et qui subsistent « indépendamment de notre esprit ; qu'il n'ait refusé d'ad- «f mettre des qualités sensibles, et qu'il n'ait jugé que celles

* qui portent ce nom ne sont que des manières d'être et

* des taodifications de notre âme. M. Descartes ne s'est

* point avisé de ïious munir contre la prétention de ceux

* qui le font académicien, parce qu'il est mort avant d'avoir « pu reconnsutre s'il était disciple de Platon, et s'il était k vrai que le préjugé l'eût fait tomber dès qu'il s'est éloigné (( des académiciens. »

C'étaient là, en effet, les propres termes du plaidoyer de Foucher contre Descartes. En deux ou tï*ois endroits surtout, il dresse contre fui un véritable réquisitoire, où se trouve exposé tout le détail des prétendus lài^cîn^ faits à Î^Acaidémîè.

a On trouve mauvais qu'ils (les cartésiens) condamnent

* sans distinction tous les ouvrages des anciens, et que, « néanmoins, ce qu'ils ont de meilleur en soit tiré, comme « il serait facile de leur faire voir. » Foucher, rfans un chapitre de l'apologie des académiciens, intitulé De l'origine de la philosophie de Af. Descartes, essaie en effet de prouver cette thèse : « que Descartes s'est fondé sur le principe « des académiciens, et que s'il est tombé ensuite dans « quelque préjugé, cela ne vient que de ce qu'il a suivi les « traces de quelques anciens dogmatistes. » C'est par là qu'il explique le succès que sa philosophie a obtenu, et l'enthousiasme qu'elle a excité ; « l'esprit, dit-il, exprimant « fort bien l'effet de la révolution cartésienne sur les intel- « ligences subjuguées, s'y rendant d'abord et se sentant « comme rempli de joie de se voir dégagé de la contrainte a de l'autorité, et de pouvoir respirer le grand air de la « vérité, après avoir été enfermé longtemps dans l'obscu-

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«f rite et parmi la poussière de l'école (1). » Les règles que Descartes s'est tracées dans sa méthode ne sont autre chose que les lois de la logique académicienne. « Ne recevoir que ce qui paraîtra si clair qu'on ne puisse le révoquer en doute, » n'est-ce pas observer la première loi des académiciens : « Ne se conduire que par démonstration en matière de science^ » Cette autre règle de Descartes, qu'iZ faut diviser les choses en plusieurs parcelles pour les mieux connaître, n'est encore qu'une dérivation de la qua. trième loi des académiciens : « discerner les choses que Von sait de celles que Von ne sait pas, »

Mais Descartes s'éloigne bientôt des académiciens et de la vérité en oubliant ces règles si sages qu'il leur a empruntées, et devient infidèle à sa propre méthode. « M. Des- « cartes nous donne ici, dit Foucher, un illustre exemple « de la difficulté qu'il y a de réduire en pratique les choses « que l'on conçoit le mieux ; après avoir fait deux ou trois « pas sous la conduite de la vérité évidente, il se laisse « tomber dans l'obscurité et dans l'erreur. »

Oui ; mais ces deux ou trois pas étaient des pas de géant ; de l'évidence d'un fait de conscience. Descartes arrivait d'un bond à établir les plus hautes vérités de la métaphysique.

Dans cette déduction rapide qui reconstruit comme par enchantement l'édifice de la science, il n'y a guère que le point de départ, le doute méthodique, qui trouve grâce a^ix yeux de Foucher. Et encore lui ferait- il volontiers un crime de ce que ce doute provisoire et hypothétique n'est pour lui qu'un moyen de rejeter la terre mouvante et le sable? une planche pour parvenir à la vérité. Foucher n'était pas

(1) « Il semblait, dit M. Janet, qu'il n'y eût jamais eu de livres, et que chacun pût philosopher à son aise sans sortir de sa chambre, n'ayant à consulter que les idées claires et distinctes dont chacun, bien entendu, se croit toujours suffisamment pourvu. » Descartes et la philosophie moderne. Revue des Cours littéraires, ^i\déc, 1866.

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disposé, comme Leibniz, à accuser Descartes d'avoir outrepassé les bornes d'un doute raisonnable, et d'avoir ainsi ouvert une porte au scepticisme ; il ne le blâme que d'avoir doute trop peu, et de s'être arrêté trop tôt sur la pente où l'avaient engagé les académiciens. Cette même disposition le porte à outrer le doute de Descartes, et à y voir réalisée la fameuse hypothèse de la table rase ou du tableau d'attente que les stoïciens après Aristote concevaient comme l'image fidèle de l'entendement avant la connaissance. Descartes, en effet, prend soin d'avertir que son doute provisoire ne s'étend qu'aux opinions et non pas aux notions : « Il ne tente point l'œuvre impossible, dit un des plus judi- « cieux critiques du cartésianisme (1), d'annuler toutes ses « idées antérieures ; il les conserve : mais il s'abstient, aua tant qu'il est en lui, de tout jugement et de toute « croyance : il n'oublie rien ; mais il cesse de conclure. »

Du doute fécond de Descartes sort immédiatement le cogito, ergo sum ; c'est le premier pas dans le domaine du vrai et de la certitude, et par conséquent le point de mire principal de toutes les critiques. Foucher, d'un côté, conteste à Descartes l'originalité de son principe; il n'y voit qu'une transformation de l'axiome socratique : Unum sciOj quod nihil scio ; et, d'un autre côté, il reprend pour son compte le reproche tant de fois adressé à Descartes, d'avoir, en introduisant le procédé déductif dans le domaine de la conscience, ouvert une nouvelle porte au scepticisme. Il attaque le cogito^ ergo sum comme n'étant point l'expression d'une vérité première, d'un premier principe, mais un véritable raisonnement (2). Il faut reconnaître que Descartes lui-même avait donné lieu à cette méprise, en appelant son axiome une conclusion et en reconnaissant dans ses principes, qu'il supposait la majeure inculpée, € que

(1) M. G. de Bémusat, Essai, ii, p. 102.

(2) La forme de renthymôme ne se trouve pas dans les Méditations (G. de Rémusat, ibid.^ p. 111). Cf. Bouillier, I, p. 63.

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pour penser il faut être. » Maïs en faîsaii( cette concession, il abandonnait le point de vue psychologique du Discours et des Méditations (4) pour se placer à celui dé la logique et s'accommoder davantage aul exigences de l*école. It n'en est pas moins vrai que si les termes de sa maxime étaient équivoques, Teèprit n'en pouvait être douteux, et qu'il fallait y voir aveô lui tine affirmation d'un fait de conscience et non un raisonnement, une première notion, ce qu'il appelait une inspection de V esprit, et non une déduction (2). Toute cette critique de Foucher est inspirée de la Censure de Huet, dont il renouvelle encore cette autre chicane : « Ou- « tré cela, dit-il, il faut encore être assuré de ïâ règle des « contradictoires, comme fa fort bien montré l'auteur de la <t Censure » Nous Verrons plus loin ce que Foucher pensait du principe de contradiction, et quéï axiome il voulait substituer à celui de Descartes.

One fois le point de départ de la philosophie trouvé, dans le fait subjectif de l'existence du moi, révélée par la conscience. Descartes, en voulant aller plus loin, s^enabarrasse en passant du subjectif à l'objectif, à l'aide de ce principe qui, selon Foucher, • est la chose du monde ïa plus contestée, » que tout ce qui est clairement enfermé dans nos idées est contenu dans les choses que ces idées nous représentent. Foucher n'a cessé' de guerroyer contre cette assertion de la méthode cartésienne, qu^iï appelle le grand principe^ te grand préjugé des cartésiens. Il ne pouvait surtout l'épargner quand, exagéré encore par un faux dis-

(1) M. Rittory dans sdA Exposé trUique du carténanisme^* a repris celte objection lant de fois répétée et tant de fois réfutée (page 27; mais pour montrer que la valeur du principe de Descartes ne va pas jusqu'à nous autoriser à en tirer ttotre croyance dans la lumifre naturelle (p. 29).

(2) « 11 distingue eu effet des principes qui n'ont qu'une signification formelle et servent à la démonstration (le principe de contradiction, par exemple), et des principes qui conduisent à la connaissance d'une réalité » (Ritlcr, ibid., p. 29).

FOtïCttÉR ET DESCAR-TÉS. 27

cipl&dë De«câftés, il sé métamarphoâerslêtl eê^ insoutenable paradoxe, que toute idée a un ohjit réel et existant en luimême. En effet, le grand problème métaphysique pour FoUcfaér esl celui*ci : « Comment tvos idées ou nos façons « d'être nous peuvent-elles représenter des choses diffé- « rentes de nou»-<mêmes? n ou^ comme ààlk Deseartes, particularisant la question : a Qua ratione anima intelligit i rem extensam y&t Bpeciem qiuo non est extensa ? » Nous retrouverons à chaque instant dans Foucher, sous ces deux: foifmes, ce problème qui l'obsède. Toute la métaphysique de Descarte», reposant sur ce principe, que ce qui est clairement contenu âsutis nos idées doit avoir une réalité objective ou actuelle, ce principe une fois ébranlé, elle s'éeronle avec lui ; et si; on veut le sauver, en soutenant avec certains de ses disciples, notamment avec Malebranche, qu'il y i des idées qui ne sont poinf de simples façons d'être de notire âme^ on entre dans d'autres difficultés que Des* caortes'n'a peut-être point prévues*

Foucher s'étend beaucoup auési sur Pbpînion cartésienne de l'étendue considérée comme l'essence de la matière, cr Bescartes aurait dû suivre les académiciens en tout ce é qui concerne les apparences sensibles, au lieu qu'il s'en fi est dispensé aiï sujet de la qfuantité ou extension, du ff mouvement lodal et des figures... Au lieu qu'il aurait dû < considérer avec les" académiciens que le raisonnement K qui oblige de rejeter le préjugé des autres apparences

# sensibles, nous oblige aussi de faire le même jugement « à l'égard de tout ce qui nous paraît par les sens. Et cela

• posé, il fôûdra ramener M. Descartes à l'Académie, et « non pas quitter les académiciens pour se joindre à M. Des- « cartes. » C'est ainsi que M. Descartes, « qui était assez « éclairé d'ailleurs, t a supposé qu'il possédait, pour juger par nos idées de la nature des choses qui sont hors de nous, le critérium que les académiciens cherchaient encore. Il est tombé par là dans la plus lourde des fautes que peuvent

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faire les philosophes, qui est de supposer ce qui est en question : « et même, ajoute-t-il, il semble qu'il Tait fait à des* « sein; car il dit qu'il ne répondait pas des faussetés « matérielles, mais seulement des forméUeSy se contentant « de ne rien comprendre de plus en ses jugements que ce < qui est enfermé dans ses idées ou premières concep* € tions (1). »

Toutes ces imputations étaient dans Foucher le résultat d'un malentendu. Il faisait Descartes beaucoup plus dogmatique à l'endroit des réalités extérieures qu'il n'était réellement; il allait bien au-delà du sens véritable que Descartes donnait à ce qu'il appelait la réalité objective de l'idée ; et Descartes eût pu se plaindre de n'être pas compris comme il s'en plaint dans sa réponse aux premières objections, où il explique très nettement qu'en parlant de la réalité objective des idées, il ne sort pas pour cela de l'entendement, et que pour l'idée être objectivement ne signifie autre chose qu'être dans l'entendement en la manière que les objets ont coutume d'y être. On voit qu'il y a loin du sens donné par Descartes aux mots subjectif et objectif, à l'acception que Foucher semble leur donner, et qu'ils auront définitivement dans la langue de Kant. Quoi qu'il en soit, nul doute que la théorie de la réalité du monde extérieur ne soit un des endroits faibles de la philosophie de Descartes, et qu'il n'ait été réduit sur ce terrain aux expédients, au deux ex machina par l'impossibilité de rattacher cette théorie à celle des idées, qui est chez lui, comme le sentait Foucher, ce qu'il y a de plus artificiel, de plus embarrassé, de plus systématique. Nous retrouverons plus

(1) Dissert, j liv. H, p. 75. Foucher a)oute : « Gela se voit encore « plus évidemment dans M. Bohault^ puisqu'il ayoue sincèrement a qu'il n*est pas nécessaire que les choses extérieures soient en elles- K mêmes telles que nos idées nous les repiésentent » {PhysiquCt !'• partie, c. iv, 4).

loin la critique détaillée de cette théorie des idées à propos de celle de Malebranche.

Mais au moins Foucher fera-t-il, comme Leibniz, un mérite à Descartes t d'avoir rappelé les soins que Platon a eus « de tirer l'esprit de l'esclavage des sens, » en en découvrant les erreurs et les illusions ? Foucher ne signale cette fameuse opinion de la subjectivité des qualités sensibles, que pour revendiquer l'honneur de l'invention par les académiciens : a Cet habile homme avait probablement assez Cl d'esprit, dit-il avec un sentiment secret de son injustice, « qui lui arrache cette restriction élogieuse, pour découvrir « de lui-même ce que les académiciens avaient découvert « longtemps avant lui ; c'est une chose que je ne conteste c pas... Mais M. Descartes reconnaît lui-même que cette « découverte n'est point nouvelle, puisqu'il déclare au com- (( mencement de sa métaphysique qu'il avait été obligé de c faire les réflexions qu'il a faites sur le doute raisonnable « des sceptiques ou académiciens. Les académiciens étaient « aussi éloignés que M. Descartes de reconnaître des quac lités sensibles dans les choses extérieures. » Et Foucher allègue en faveur de l'antiquité de cette opinion, Démocrite, Epicure, Lucrèce, et surtout Platon, dont il rapporte tout au long les arguments exposés dans le Théétète (1).

(1) Après avoir rapporté les argumenta du Théétète, Foucher raconte ainsi le dialogue quMl eut avec un de ses amis sur un pareil sujet : a Lui ayant donné un microscope avec lequel il découvrait un « pré rempli d*herbes et de Qeura avec quelques petits animaux dans « la moisissure d'un certain corps, il me dit : Je vois les choses avec a ce microscope bien différentes de ce qu'elles paraissent à mes « yeux. Mais sont-elles véritablement comme elles me paraissent lors- « que Je les regarde avec ce microscope, ou lorsque je les regarde « avec mes yeux 7 — Qu'en pensez-vous, lui dis-je?— Je donnerais la a préférence à mes yeux, répondit-il. — Mais quoi ! est-ce que le mite croscope, qui n'est qu'un morceau de verre, produit ces petits ania maux, ces fleurs, ces herbes, ces cavernes..?— Je ne comprends pas a que cela se puisse faire, et je vous avoue que je ne sais qu*en penser. « — Vous avez raison d'en douter^ lui dis-je; car si vous aviez un « meilleur microscope, vous découvririez encore des choses plus dé-

Non seulement les académiciens ont professé avant Descartes ce dogme essentiel que les sens sont incapables par eux-mêmes de juger de la vérité des choses qui sont hors de nous, et que les qualités sensibles ne sont en nous que comme des façons d'être dans leur sujet ; mais ils étendent davantage ce grand principe, et en tirait des conséquences plus générales que les caitèsieus (1).

Toutefois, Foucher reconnaît que si Deseartes n'a pas h gloire d'avoir le premier découvert les erreurs des sens, « ce grand homme a cependant donné quelques lumières « touchant la physique que les anciens n'avaient pas, ou du « moins qu'ils ne nous ont pas communiquées, o Et cepen* dant Foucher ne peut résister au plaisir si facile de lui con*

(( licales que celles que vous voyez ; et^ si d*aatre part, vos yeux « étaient un peu plus convexes qu'ils ne sont^ vous verriez les choses c< plus grandes et dans une autre place. Les enfants voient autrement « que les hommes faits, et les vieillards autrement qufi ceux qui sont « à Tàge viril... Ce n*est pas seulement à l'égard d*un b&ton qui nous « paraît courbé dans Teau que nos sens nous trompent; c'est encore « à regard de tout ce que nous voyons dans quelque milieu que ce « soit. — Quoi^ dit il^ nous ne verrions dono que des fantômes? -^ Si « vous entendez que nous ne verrions que des images des choses, et « non point ces choses mêmes, cela est certain •.. Quo deinceps, di- « sait Platon , o puer, ille confugiet qui senswn fckuiiam affirmovit ? ce Ne pourrions-nous pas dire aussi : que deviendront ceux qui osent u assurer qu'avant M. Descartes on n'avait pas découvert les erreurs « des sens? »

(1) Dissert., liv. III, c. xiii. En quoi les académiciens sont diffé' rents des cartésiens. — « Ils diffèrent 1« en ce que les académiciens ne (( prétendent pas, comme les cartésiens, que l'essence de la matière c( consiste dans l'étendue ; 1« en ce que les académiciens admettent « et reconnaissent des actions réciproques entre les esprits et les « corps, et que les cartésiens supposent le contraire, en conséquence « de leurs principes; 3® en ce que les cartésiens prétendent avoir V l'idée de Vin fini en acte, au lieu que les académiciens ne prétendent « avoir que l'idée de Vin fini en puissance; 4o ils ont des voies diffé- « rentes pour démontrer l'existence de Dieu, et pour juger des pro- « priétés de l'entendement divin et de la volonté divine. Enfin ils « diffèrent dans leurs explications de plusieurs aiyets de physique, ce quoiqu'ils conviennent dans la supposition qu'ils font de l'étendue « divisible à l'infini. »

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tester Foriginalité de ses plus célèbres théories physiques. C'est ainsi qu'il a emprunté ^ Zenon son opinion du plein de l'univers et du mouvement circulaire ; son système des tourbillons à Epicure, qui l'a du moins ébauché; l'idée de la matière subtile à Thaïes. Puis, après une réfutation des différentes hypothèses du système des tourbillons, et la critique de ce principe sur lequel il fait reposer toute la physique cartésienne, « que le repos est une espèce d'action, )> il conclut en ces termes ; « J'avoue que je nç pense pas « qu'on doive tant vanter les sentiments de qe philosophe « touchant les lois et la nature du n^ouvement, non plus (( que son système de la matière subtile et des globules, « etc.... De sprte que je ne trouve rien de meilleur en lui « que ce qu'il aurait pu emprunter des académiciens ; et « quoique je n'aie aucun intérêt à diminuer sa gloire, « néanmoins je ne trouve pas bpn qu'il uous cache par se3 « conséquences la beauté des principes qu'il avait recon- « nus, et qu'il suivrait mieu^fc peut-être qu'il u'a fait si nous a savions encore Je bonheur (Je l'avoir avec nous. Enfin il « n'y a pojnt d'siuteur auquel on doive se rendre, si la vé- « rite n^ l'ordpnuç ; PlaitQû môme, l^ divin PlatoR, ne doit

< pas être plus respecté qu'un autre, quand il np suit pas tt les règles de la raison universelle, auxquelles i) s'est lui- « même dévoué.

« Je n'?ii point entrepris de réfuter M. Descartes; et « quoique je ne penge paç qu'on doive regs^rder son hypo-

< thèse comme remplie ^e vérités constantes, je la consi- « dère du moins cpmme une production ingénieuse qui est « bonne pour exercer l'esprit ^t apprendre à méditer sur (( de beaux sujets (1). »

Ainsi, d'après Fpucher, le système de Descartes n'est qu'une ingéuieuse hypothèse mêlée çà et là de quelques vérités renouvelées des académiciens. Tout ce (|uç nous devons

0) 4p9(ofi^ 4^ ^(^^«Ç<Wii ?• partie, art. 5.

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à « ce grand homme, c'est d'avoir mis les esprits en meil- « leur train qu'ils n'étaient pour philosopher. » Mais encore est-ce quelque chose ; et Foucher, en reconnaissant ainsi que ce qu'il y a de meilleur dans Descartes, c'est sa méthode et l'esprit général de sa philosophie, n'est pas loin de la vérité. Ce qu'il ne peut pardonner aux philosophes, ce qu'il attaque surtout dans Descartes, c'est la fureur de dogmatiser ; sur ce point, son scepticisme a beau jeu ; il ne tarit point en sorties virulentes contre « ces grands faiseurs de « dogmes, qui décident sur toutes choses suivant de simples « vraisemblances ou probabilités douteuses. » Aussi fait-il une rude guerre à l'opinion, aux hypothèses. Non pas qu'il proscrive absolument l'hypothèse des spéculations philosophiques ; mais il veut que cette hypothèse, tant qu'elle ne sera pas démontrée, reste à l'état d'hypothèse : o autredc ment, dit-il avec beaucoup de sens, ce qui ne passe d'ac( bord que comme une simple hypothèse, deviendra quela que jour un système obstinément défendu. C'est ainsi « que la philosophie de M. Descartes, qu'il avait coutume • d'appeler son roman de la nature, est devenue présente- « ment un grand système difficile à ébranler et soutenu par c( quantité de gens d'esprit qui se sont engagés à le défen- « dre... On commence à avancer les choses sans avertir « qu'on en doute, et après cela on se croit obligé de faire « voir que l'on ne s'est point trompé ; plus on est éloquent, (( et plus on se rend habile à embrouiller la vérité ; ensuite « on se sent fortifié par l'applaudissement d'un grand nom- « bre de gens qui se laissent prendre à l'éloquence des pa- « rôles et ne sont pas capables de démêler le vrai d'avec le « faux : le temps s'écoule, et, par sa durée, il donne dû rea lief à ces opinions, qui s'affermissent encore dans les es- « prits par l'autorité de ceux qui les proposent, et par celle (( de ceux qui les approuvent... »

C'est bien là, en effet, la triste destinée des systèmes et des écoles sous l'empire de la routine et d'un aveugle entè-

tement ; mais fallait-il rendre Descartes responsable de la servilité et de Tincurie de ces disciples, dont l'esprit de secte irritait Leibniz, lorsqu'il les invitait à ne pas se contenter de paraphraser M. Descartes, et les renvoyait au grand livre de la nature ? Il semble pourtant que Descartes avait porté d'assez rudes coups à la scolastique, qu'il avait témoigné assez d'aversion pour les opinions préconçues et les préjugés de toute espèce pour se faire pardonner, devant les ennemis de l'école et du dogmatisme inconsidéré, quelques hardiesses et quelques témérités. Mais le scepticisme est impitoyable, et le cartésianisme devait essuyer de cruelles représailles en expiation de son acharnement à poursuivre les oracles de la philosophie déchue. Le même excès qui em*portait Malebranche en déclamations injurieuses contre Aristote, poussait Foucher à décrier les nouvelles doctrines, comme atteintes du même mal, et tendant à la même tyrannie. Mais ce serait mal juger l'attitude anti-cartésienne de Foucher que de s'en tenir à la rigueur de ses arrêts contre le dogmatisme exagéré d'adeptes trop fidèles. Foucher était au fond bien plus cartésien qu'il n'en a l'air; s'il condamnait la métaphysique de Descartes, dont il sentait tout le faible, il se ralliait franchement à sa méthode, en dehors de laquelle il comprenait que la philosophie ne pouvait que s'égarer et se perdre ; son prétendu scepticisme n'était autre chose que ce doute méthodique de Descartes, qu'il retrouvait dans Socrate, Platon, Gicéron et presque toutes les écoles de l'antiquité ; c'est-à-dire cette sage réserve née du sentiment des bornes et de la faiblesse de l'esprit humain, cette circonspection prudente qui ne se fie qu'à l'évidence et aime mieux faire l'aveu de son ignorance que de se prévaloir de clartés douteuses et de solutions prématurées.

Ce scepticisme, qui découle de l'amour de la vérité, se confond dans Foucher avec l'esprit du véritable éclectisme, pour qui l'examen et la critique des systèmes n'est qu'un point de départ pour marcher à de nouvelles découvertes :

« S'il avait vécu, disait Leibniz de Descartes, le genre hu- (( main lui aurait de grandes obligations, et il se serait peut- < être corrigé en bien des endroits... Jouissons donc de ce « qu'il a de bon sans nous infecter de son système... Mais « surtout tâchons de l'imiter en faisant des découvertes ; t c'est la véritable manière de suivre les grands hommes, « et de prendre part à leur gloire sans leur rien déroa ber. »

Foucher pensait à peu près sur ce point comme Leibniz ; il n'est l'ennemi déclaré ni des péripatéticiens ni des cartésiens : « On prend part, dit-il, au contentement des carté- « siens dans leurs nouvelles découvertes, et l'on approuve « fort l'inclination qu'ils ont à trouver des idées distinctes ; « l'ardeur qu'ils font paraître à la recherche de cette clarté « est une belle ardeur qui ne saurait manquer de causer « de la joie à ceux qui s'intéressent pour la vérité. »

Cet amour de la vérité lui inspirait, comme à Leibniz, un vif désir de voir s'étendre et progresser les connaissances humaines. Ce progrès, pour lui, n'est autre chose que la philosophie même : « Non seulement, dit-il dans son Apo^ a logie, à propos de la cinquième loi des académiciens, il « en est de nos connaissances comme des viandes corpo- « relies que nous devons prendre souvent pour réparer nos « forces ; mais on peut dire que ces aliments de l'esprit ne « le dégoûtent jamais : plus il en use et plus il en veut « user ; la soif de l'esprit n'est point une maladie, comme « celle du corps; c'est un état naturel, c'est comme une « source vive de plaisirs spirituels, qui coulent incessamc ment dans le fond de notre âme... De toutes les fonctions c de l'homme, celle de concevoir et de connaître est la prin- € cipale... et si on pouvait l'empêcher de penser, on lui « donnerait en même temps la mort de l'âme et du corps, « on l'anéantirait. C'est avec raison que M. Descartes dit « que nous n'avons rien qui nous appartienne tant que nos « pensées ; c'est en quoi consiste notre propre bien. »

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Ne sont-ce pas là de belles paroles, et ne deviennentelles pas touchantes, si on les rapproche de la vie de Fou. cher, si Ton vient à penser qu'il est mort victime de cette noble passion qui les lui a inspirées ? On sent vivemen^ alors ce simple éloge qui termine sa biographie : « La <x grande application à l'étude nuisit extrêmement à la (( santé de Foucher : elle lui causa la mort dans un âge « peu avancé. » Mort digne d'un philosophe, qui avait pris pour sa devise cette maxime du poète Epicharme, dans laquelle lui semblait résumée toute la sagesse antique :

Du laboribus omnia vendunti

Comme la critique du cartésianisme est le principal, presque Tunique but de Foucher, peut-être aurions-nous dû finir par où nous commençons; mais nous n'avons voulu, dans ce chapitre préliminaire, qu'en marquer les caractères généraux, et les traits les plus saillants ; tout ce qui va suivre n'en sera que le développement. C'est toujours Descartes et le cartésianisme qui seront en cause, que Foucher s'attaque à Malebranche, à D. Robert Desgabets ou même à Leibniz.

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