CHAPITRE m
Polémique de Foucher contre Malebranche.
Nous ne sommes plus, grâce aux progrès de la critique philosophique, à l'époque où Malebranche n'était guère connu que par ce vers bouffon de Faydit :
Lui qui yoit tout en Dieu^ n*y voit pas qu*il est fou.
Une puissante réaction s'est opérée en sa faveur ; son idéalisme a retrouvé en France de nombreux et chauds partisans, comme aussi des adversaires déclarés ; et une nouvelle lutte s'est engagée autour de ce nom qui avait divisé les plus grandes intelligences de la fin du XVIP siècle. .
11 serait trop long d'énumérer les écrits dont le système de l'illustre oratorien, depuis Foucher jusqu'à M. Vacherot, a été l'objet ; et rien que l'acharnement de la critique à réviser ses titres à l'admiration suffirait pour indiquer qu'il y a là un principe fécond, auquel l'esprit humain revient comme malgré lui, une intuition de la vérité qui l'attire, et comme une éblouissante vision qui le ravit et l'élève, si elle ne le convainc toujours. Cet effet, auquel il est difficile de se soustraire, quand on aborde Malebranche sans prévention, on l'a parfaitement rendu d'un seul mot, en comparant Malebranche à Platon, en l'appelant un Platon français. Aussi, quand Foucher se donne à nous comme un disciple de Platon, avons-nous le droit d'être étonnés de le voir méconnaître dans Malebranche l'esprit et la méthode de la dialectique platonicienne ; et quand nous l'entendons faire le
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procès à la Recherche de la vérité, au nom même des doctrines académiciennes, qu'il confond avec le platonisme primitif, nous sommes bien tentés de conclure que le vrai sens de Malebranche ou de Platon lui a échappé, ou plutôt qu'il n'a bien compris ni l'un ni l'autre. Pour Platon, nous verrons plus loin combien son appréciation était timide et incomplète : quant à Malebranche, celui-ci n'avait pas tout à fait tort, quand, dans sa réponse à la Critique, il reprochait trop amèrement sans doute, à Foucher, de ne comprendre ni les opinions de M. Descartes, ni les siennes, de raisonner à outrance sans savoir ce qu'il combat, et quelquefois sans qu'on puisse voir ce qu'il prétend.
L'esprit large, étendu, élevé de l'oratorien était peu de nature en effet à descendre sur le terrain étroit et glissant où l'appelait son antagoniste ; pour Foucher, il ne s'agissait que de points très secondaires aux yeux de Malebranche, de questions de logique vulgaire, qu'il fallait abandonner aux exercices de l'école ; comment Malebranche eût-il pu ne pas s'indigner, en voyant son critique laisser à dessein dans l'ombre ses vues les plus hardies, ses paradoxes les plus séduisants, traiter d! enthousiasmes factices ce qu'il considérait comme les révélations de la raison éternelle, du Verbe divin ? A cette voix mystérieuse entendue dans le silence de ses sens, Malebranche s'élevait à la contemplation du monde idéal et des essences incréées ; et voilà qu'on le tirait brusquement de cette extase, pour lui demander de quel droit il oubliait la matière et l'étendue, le monde des phénomènes et des ombres ; on le ramenait aux humbles procédés de l'observation et du raisonnement ; on voulait lui faire tenir compte de ces sens, de ce corps, dont il s'était cru à jamais débarrassé. Pour quiconque connsdt le caractère de Malebranche et a lu la Critique de Foucher, la violente préface par laquelle il y répondit n'a plus rien qui puisse étonner. Foucher avait beau, au début de son opuscule, protester de la pureté et de l'honnêteté de ses in-
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tentions, le coup n'en était pas moins porté, et attaquer Malebranche avec de telles armes, c'était infailliblement s'attirer sa colère et son mépris.
Nous, qui n'avons plus aujourd'hui les mêmes motifs que Malebranche pour suspecter la bonne foi et le bon sens de Foucher, nous pouvons aborder sa critique avec plus de sang-froid et d'équité ; et, sans nous laisser rebuter par ses raisonnements à outrance et la pesanteur de son style di£Fus et embarrassé, rechercher, au moyen d'une analyse détaillée, quelle en est la valeur philosophique, et si, comme le prétend M. Foucher de Careil, elle est véritablement la plus sérieuse de celles qui parurent au XYII' siècle.
Rappelons-nous qu'en attaquant la Recherche de la véritéy c'est toujours à Descartes que notre critique en veut ; il ne prend Malebranche à partie, qu'afin d'avoir, comme il le dit, <c une personne qui se puisse expliquer elle-même, « et qui puisse appuyer sa doctrine quand il sera juste de c le faire, m Le but avoué de Foucher était donc de poursuivre le cartésianisme dans la personne de Malebranche, et de l'amener à éclaircir bien des points de la doctrine du maître, que l'auteur du petit volume de 1674 n'avait tou-. chés qu'en passant, parce qu'il les regardait comme suffisamment établis et démontrés. Nous avons donc à nous demander aussi quelle influence la Critique de Foucher a pu avoir sur les éclaircissements et les modifications apportées ultérieurement par Malebranche à la première rédaction de son système.
Cette critique est écrite en forme de lettre ; l'auteur s'y propose d'éclaircir les principes déjà exposés par lui dans ses premières Dissertations sur la Recherche de la vérité, à l'aide des réflexions que lui suggérera la lecture du livre de Malebranche. 11 se plaît à reconnaître tout d'abord l'importance et la grandeur du but que s'est proposé l'auteur de la Recherche, d'approfondir les premiers principes de nos connaissances; recherche d'autant plus estimable qu'elle est
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plus rare chez les philosophes « qui aiment à s'engager « dans les sujets les plus éloignés et les plus extraordic naires. » Mais aussi, il faut l'avouer, rien n'est plus di£Qcile; et c'est cette difficulté même, « presque insurmontable, » qui explique la rareté des efforts sérieux de la philosophie pour asseoir son point de départ sur des bases solides et inébranlables : « L'esprit humain, dit-il ailleurs en € rappelant le fameux mot de Démocrite, ressemblant bien « à un puits dont il est difficile de sonder la profondeur. »
Ainsi, d'après Foucher, tout est à peu près à recommencer, si toutefois, en face d'une déclaration aussi nette de l'incurable faiblesse de l'esprit humain, on peut encore avoir le courage de mettre la main à l'œuvre ; ou, si on le fait, ce ne sera que comme Foucher, pour critiquer et démolir.
Une critique s'ouvrant par une profession de foi aussi franchement académicienne, ne promettait pas des conclusions bien positives, ni de bien abondantes lumières.
Avant d'entrer en matière, Foucher, dans un Essai de critique littéraire assez curieux pour l'époque, s'arrête à apprécier la manière d'écrire de l'auteur de la Recherche. Il reconnaît dans le style de Malebranche (1) cette liberté d'allure, cette variété de ton qui en est un des plus saillants caractères, a Sa manière d'écrire est assez libre ; comme il « ne l'a point gênée de toutes les contraintes que les plus « sévères correcteurs de la langue ont voulu imposer à tous « ceux qui écrivent, il ne l'a point aussi affaiblie par des « affectations qui sont ordinaires à ceux qui ne cherchent « que les ornements du discours. » Ce n'est certes point lui qui se plaindra de ces négligences, qu'aux yeux de juges plus délicats, le charme de tant d'autres qualités ne saurait toujours faire oublier. Au contraire, tout en louant
(1) Sur le style de Malebranche, voyez la thèse de M. Tabbé Blampignon ; Etude sur Malebranche ^ 3« partie.
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la sobriété ordinaire de son style, il lui reproche des déclamations trop apprêtées, l'abus des amplifications morales ; un style sentant un peu trop l'orateur, dans un sujet de philosophie : a II faut avouer, dit-il, que le commencement tt de sa préface semble être celui d'un sermon ; et dans le c cours de son ouvrage, il y a trop d'amplifications morales; « que cela ne plairait peut-être pas fort à un dogmatiste « rigoureux, qui voudrait lui demander raison de tout ce « qu'il avance dans la chaleur de ses enthousia^meSy e: et dans les jugemaats qu'il fait d'Âristote, de Tertullien, « de Sénëque, d'Averroês, de Montaigne, et de tous les aua très auteurs dont il parle, o
Ce jugement, ratifié plus d'une fois dans la suite, est accompagné dans Foucher d'une théorie du style philosophique qui l'explique, théorie naïve qui nous livre en même temps le secret de la façon d'écrire froide et décolorée de notre auteur. « Je ne sais si je ne me trompe, et si ce senti- « ment ne tient pas un peu trop du philosophe : il me sem- « ble qu'on doit se contenter, lorsqu'un homme fait bien « entendre sa pensée et qu'il s'exprime sans équivoque et a sans contradiction. C'est témoigner de la faiblesse d'esprit ic que de s'arrêter à des façons de parler, lorsque toute l'ap- « plication dont nous sommes capables est encore au-des- (L sous des sujets que nous devons examiner ; et, si cela est « jamais permis, ce n'est que dans les livres qui ne sont « destinés qu'à la perfection du langage. Pour ce qui est de « ceux qui regardent l'établissement des sciences et les « derniers efforts du raisonnement, on ne serait pas moins « ridicule d'y demander la même politesse, que de vouloir « joindre à la solidité de ces grands édifices que Ton des- « tine à la succession de plusieurs siècles toutes les décora- « tions et tous les agréments des maisons de plaisance (1).»
(1) Quelques années auparavant (1670), Leibniz exposait aussi sa théorie du style philosophique dans sa curieuse préface à Touvrage
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Malebranche, exposant à peu près la même pensée que Foucher, disait bien mieux : « Il n'y a rien de si beau que a la vérité ; il ne faut pas prétendre qu'on la puisse rendre « plus belle en la fardant de quelques couleurs sensibles « qui n'ont rien de durable, et qui ne peuvent charmer que « fort peu de temps. On lui donnerait peut-être quelque « délicatesse, mais on diminuerait sa force ; on ne doit pas « la revêtir de tant d'éclat et de brillant que l'esprit s'arrête « davantage à ses ornements qu'à elle-même ; ce serait la « traiter comme certaines personnes que l'on charge de « tant d'or et de pierreries, qu'elles paraissent enfin la parie tie la moins considérable du tout qu'elles composent avec a leurs habits. i> Malebranche, il est vrai, outrait bientôt ces sages préceptes, et se condamnait trop cruellement luimême quand il réprouvait avec tant de verve et d'éloquence les écarts de l'imagination dans Sénèque ou Montaigne, et attribuait à la corruption de notre cœur le goût des beautés sublimes ou délicates. Mais heureusement dans la pratique il oubliait sa théorie, tandis que Foucher, plus peut-être par impuissance de génie que par un calcul désintéressé, restait beaucoup trop fidèle à la sienne. Notre académicien ne savait pas assez que d'excellentes intentions, la raison, le bon esprit, l'amour de la vérité, le dévouement à la science
de Nizolius : De veris principiis et vera ratione philosophandi contra pseudophilosophos. Des trois qualités essentielles au discours, la clarté, la vérité et Vélégance, les deux premières seules lui paraissent être essentielles au style philosophique. Le passage suivant a quelque analogie avec la théorie de Foucher : a Quum autem de oratione phi- « losophica styloque illi debito sermo sit nobis, elegantiam prseter- <f mittemus... Sola certitudinis ratio habenda est, quantam materia « capit. Certiiudo autem... nihil aliud esse comperietur, quam c/ari- « tas veritatis, ut ita vel ex ipsa certitudinis notione sequatur oratio- « nis philosophicœ, quippe certitudinem quœrenti, dotes esse, clari- « tatem et veritatem » {De stylo philosophico Nizolii, Erdmann, V, vi). Foucher était aussi de Tavis de Leibniz, que Tusage de la langue populaire favorise les progrès de la philosophie. Nous sommes tout à fait de l'avis de Foucher et de Leibniz.
ne suffisent pas devant la postérité pour faire vivre les écrits, ni même les criticpies ; mais que pour durer, comme Ta dit Joubert, il faut être excellent et beau. S*il est des critiques dont on peut dire qu'elles font lire l'ouvrage qu'elles attaquent, celle de Foucher ne doit qu'à Malebranche et à son livre l'honneur d'attirer de temps en temps l'attention des historiens de l'idéalisme.
Da but ai de la méiliodA do U Reehcrcte*
Malebranche analyse ainsi dans sa réponse le dessein et le plan général de la Critique. « Le voici en deux mots. Il « suppose que le livre qu'il critique est une méthode pour « jeter les fondements des sciences. Il réduit cette méthode « à quatorze chefs. Il montre que ces quatorze chefs sont « ou des suppositions sans preuve^ ou des assertions sans « fondement ; et, par conséquent, que le corps du livre « est entièrement inutile à la recherche de la vérité ; quoi- « qu'il y eût par ci par là quelques réflexions qui le met- « tent au rang des ouvrages qui ont attiré l'estime de notre « siècle. » (Préface, p. -4).
Foucher, en effet, se place au début à un point de vue tout cartésien, le point de vue de la méthode. L'auteur de la Recherche, dit-il, s'est proposé de donner une méthode ; a-t-il rempli toutes les conditions que lui imposait ce dessein ? La première de ces conditions, c'est que la question de la méthode doit précéder toute autre recherche, et qu'il faut se garder avanttout démêler ensemble la recherchede la scienceetcelle de la méthode, comme l'a fort bien dit Aristote : « Absurdum « est quœrere scientiam et modum sciendi. » Or, Malebranche, dès le titre même de son livre, ne tombe-t-il pas dans cette absurdité, en se proposant de rechercher en même temps et la nature de l'esprit humain, et l'usage
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q[u'on en doit faire pour éviter Terreur ; comme si, pour arriver à la connaissance de l'esprit humain, « qui est ce « que nous pouvons à peine obtenir par toutes les études et « par toutes les méditations dont nous sommes capables, » il ne fallait pas, de toute nécessité, être au préalable en possession des moyens d'éviter l'erreur dans les sciences ?
Ce reproche, dont il était facile de démêler la subtilité, témoignait seulement, comme nous aurons souvent l'occasion de le remarquer, combien Foucher était étranger d'instincts et d'habitudes d'esprit à la nouvelle méthode, à la méthode psychologique inaugurée par Descartes, et si heureusement appliquée par Malebranche à la recherche des principales erreurs de l'esprit humain. Sans doute la Recherche de la vérité, surtout telle que l'avait d'abord conçue Malebranche, était avant tout un traité de logique sur les causes et les remèdes de nos erreurs ; mais (et c'est là le grand mérite de Malebranche, et le véritable caractère cartésien de son livre), c'était une logique renouvelée, vivifiée par l'esprit et la méthode psychologique.
Foucher, du reste, en prétendant que le moyen d'éviter l'erreur doit nécessairement précéder la possession de la science, tombait lui-même dans le paralogisme et la contradiction. A ce compte, en effet, il faudrait donc attendre, pour s'abandonner à la moindre spéculation positive, que l'on fût assuré d'avoir évité toutes les erreurs possibles, fermé toutes les portes aux préjugés, à l'illusion I Et quand aurait-on cette assurance? Quand serait-on sûr d'avoir épuisé toutes les chances d'égarement et d'erreur? D'un autre côté, la recherche de ces moyens ne suppose-t-elle pas une connaissance au moins générale de l'esprit humain et de ses facultés ? Peut-on rechercher avec quelque certitude de succès les causes et les remèdes de l'erreur, si l'on ne sait ce que c'est que l'erreur, et par conséquent si l'on n'a quelque connaissance du sujet où elle se produit? Parmi ces causes, les principales ne sont-elles pas dans la nature
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bornée et imparfaite de cet esprit, dont on connsdt alors au moins les bornes et la limitation ?
Voilà ce que Malebranche avait à cœur de rappeler à ses adversaires ; il revient souvent sur ce sujet dans la Recherche, et vers la fin du quatrième livre, il semble avoir directement en vue l'objection de Foucher, quand il s'exprime ainsi : « Je l'ai dit et je le dis encore, peut-être « qu'on s'en souviendra : je n'ai jamais eu dessein de trai- (H ter à fond de la nature de l'esprit ; mais j'ai été obligé « d'en dire quelque chose pour expliquer les erreurs dans « leur cause, pour les expliquer avec ordre, en un mot, « pour me rendre intelligible. »
Foucher, dans sa réponse (1) à la préface de Malebranche, revient sur ces mêmes idées qui composent ce qu'on peut appeler sa méthode. On ne doit point se hasarder, d'après lui, de juger de la nature et de l'essence des choses, avant d'avoir non seulement une bonne méthode, mais encore un système ordonné qui nous conduise par degrés à ces connaissances ; sinon on amasse erreurs sur erreurs, faux principes sur faux principes ; les preuves ne sont plus que des pétitions de principes ; « parce que, pour prouver (c'est la « grande, l'unique préoccupation de Foucher), il faut avoir « des fondements dont la solidité soit déjà reconnue. C'est ce dans cette pensée qu'Aristote veut que l'esprit de ceux « qui commencent à philosopher soit semblable à une table « rase : aussi M. Descartes, faisant réflexion sur l'impor- « tance qu'il y a de ne point être déterminé à aucun sys- « tème lorsque l'on commence encore de philosopher, dece mande qu'on fasse état de ne rien savoir, et qu'on ne se « fonde sur aucune chose qu'on a crue véritable, quoiqu'il
(i) Réponse pour la Critique à la préface du second volume de la Recherche de la vérité. Paris, 1C76, in-12.
Pour ne pas trop nous répéter, nous joindrons les développements de cette réponse à ceux de la Critique^ auxquels ils se rapportent.
€ nous semble que nous en avons des preuves plus que suf- € fisantes. »
Malebranche, en répondant à cette critique générale, s'acharne, avec un déploiement de preuves assez inutile, à prouver contre Foucher qu'il n'a pas voulu, dans cette première partie de son ouvrage, donner une méthode, comme l'insinue la Critiqt^, Mais ce n'était là qu'une question de mots, que Foucher, dans sa réponse, réduit avec sens à sa juste valeur : « L'auteur, dit-il, prend ce mot de méthode « trop particulièrement, et pour ce qu'on regarde comme a: la quatrième partie de la logique. Mais il est clair qu'on a: peut appeler méthode toutes les manières de donner ou « d'ordonner des préceptes, soit pour éviter des erreurs ou « pour découvrir des vérités... Ainsi la méthode de Des- $ cartes ne contient pas seulement des règles positives pour « découvrir des vérités ; mais aussi des moyens et des pré- « ceptes pour éviter des erreurs. »
Aux yeux de Foucher donc, la Recherche est une mé-thodCy mais une méthode incomplète. Pour donner une méthode achevée, voici les lacunes qu'il aurait fallu remplir : ce que Foucher essaiera de faire dans sa restauration de la philosophie académicienne. Il eût fallu répondre d'abord à toutes les objections des académiciens, de Sextus Empirions et des sceptiques, résoudre toutes les difficultés accumulées dans ces trois fameux dialogues de Platon, le Théétète, le Sophiste et le Parménide, mais surtout le Théétète, où il s'agit uniquement de reconnaître s'il est possible de découvrir la vérité ; il eût fallu de plus traiter de tous les préjugés qui nous engagent dans l'erreur ; réfuter toutes les mauvaises règles et « toutes les méchantes mé- « thodes que l'usage a rendues trop communes, et dont « quasi tous les esprits sont préoccupés ; » examiner les premières notions et les plus communs axiomes qui nous gouvernent dans la plupart de nos jugements ; enfin donner des préceptes et des règles positives pour avancer dans
la connaissance de la vérité, et pour nous empêcher de retomber dans les erreurs qui auraient été découvertes. De ces deux parties, qui constituent, d'après Foucher, une méthode achevée, l'une qui détruit et réfute, l'autre qui établit et édifie sur les ruines du scepticisme, Malebranche a totalement négligé la première : c D n'a répondu ni aux Qi académiciens ni aux pyrrhoniens ; » il n'a fait qu'ébaucher la seconde ; il n'a dit que quelques mots en passant des mauvaises méthodes : et s'il s'est surtout attaché à combattre les préjugés de la nature, il n'a parlé en aucune façon des premières notions et des axiomes généraux, ou, s'il en a dit quelque chose, c'a été pour s'en servir et non pour examiner s'ils étaient bien assurés. Quant aux règles positives qui regardent la possession ou l'acquisition de la vérité, il n'en a donné qu'une seule ; encore est-ce la plus générale et la plus commune que l'on ait apportée jusqu'à présent.
Tout le monde connsut cette fameuse règle (1) dans laquelle Malebranche, à la suite de Descartes, proclamait plus nettement et plus hautement qu'on ne l'avait jamais fait, d'un côté l'indépendance de la raison, et de l'autre le grand principe de l'évidence, comme unique critérium. Mais, disons-le de suite, sauf à y revenir en appréciant la critique plus détaillée qu'en a faite ailleurs Foucher, cette règle, substituée par Descartes à tout l'appareil syllogistic[ue de la logique de l'école, transportée par Malebranche des régions de l'entendement dans le sanctuaire de la conscience morale, était trop simple et trop générale pour satisfaire l'esprit de Foucher, trop amoureux de la logique compliquée et de la sophistique grecque.
(1) « On ne doit jamais doimer de consentement entier qu'aux pro* « positions qui paraissent si évidemment vraies, qu'on ne puisse le a leur refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches sea crets de sa raison. »
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Mais ce ne sont là que les préliminaires de la critique ; nous les avons exposés avec quelque détail, afin de nous rendre compte de la méthode qu'elle emploie. Or Foucher, en condamnant la méthode de Malehranche, semble ne reconnaître d'autre méthode légitime que la méthode logique, instrument de démonstration plutôt que d'invention de la vérité, compliquée de ce procédé hypothétique qu'on a appelé de notre temps la méthode ontologique, et qui, abstraction faite de tous les objets de la pensée, et de la pensée elle-même, aspire à saisir l'être absolu dans la définition plus ou moins arbitraire de ses attributs fondamentaux. S'acharner à légitimer indéfiniment le point de départ de la philosophie, et subordonner la solution du moindre problème à des déductions interminables sur toutes les catégories de l'être, tel. est le double écueil d'une méthode qui aboutit fatalement, selon la trempe des esprits qui l'emploient, au scepticisme ou au panthéisme. Nous savons de quel côté penchait notre académicien.
Nous ne nous étonnerons plus de l'entendre reprocher à Malebranche, tantôt de supposer démontré ce qui est en question, et tantôt de prendre pour le point de départ des recherches philosophiques ce qui n'en doit être que le terme, et comme le dernier couronnement. Sur ce point capital, où, malgré l'injustice du point de vue général, bien des griefs de la Critique n'étaient pas sans fondement, Foucher se rencontre avec Voltaire ; un jour que celui-ci s'était avisé de relire Clarke, Malebranche et Locke, il écrivait à M. de Forment : « Locke est le seul, à mon avis, qui ne « suppose point ce qui est en question. Malebranche « commence par établir le péché originel, et part de là ^ pour la moitié de son ouvrage ; il suppose que nos sens « sont toujours trompeurs, et de là il part pour l'autre % moitié. ï>
PREMIÈRE SUPPOSmON :
De la spiritaalité de rftme.
Au premier rang de ces suppositions, Foucher met la spiritualité de l'âme. Cette supposition d'une vérité qui enferme non seulement la connaissance de l'esprit humain, mais encore celle de l'essence de la matière, € est capable, a d'après lui, de ruiner toute l'espérance que nous pouvons « avoir de cet ouvrage. »
S'il était une vérité qae le cartésianisme pouvait se flatter d'avoir démontrée, c'était sans contredit celle de la distinction de l'esprit et de la matière, ou de la spiritualité de l'âme. Pour un cartésien tel que Malebranche, ce dogme ne pouvait être le résultat final des recherches philosophiques ; c'était à peine à ses yeux une déduction ; il jugeait de la spiritualité de notre substance pensante comme de son immortalité (De la Recherche de la vérité, 1. VI, c. vu), qu'elle est du nombre de ces questions qui semblent très difficiles, parce qu'on ne les entend pas, et qui devraient plutôt passer pour des axiomes que pour de véritables questions. Aussi s'était-il mis peu en peine de prouver une proposition qui lui paraissait incontestable, dés qu'on en conçoit distinctement les termes, et renvoyait-il les lecteurs plus difficiles à saint Augustin, aux Méditations de Descartes, à M. de Cordemoy (1) (1. I, c. ix, 1). Que venaiton donc lui dire qu'avant de résoudre cette question, il fal-
(1) Malebranche tient le môme langage dans sa réponse à Foucher : ;tt Tants^en faut^ lui dit-il, que cette question de la spiritualité de « Pâme ne se doive résoudre qu'après avoir épuisé les plus grandes « questions de la philosophie, que sa solution ne dépend d*aacr cune autre. Cette questiton n'est point composée ; et la seule « comparaison des idées qui répondent à ses termes suffit pour la « résoudre. »
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lait s'instruire de toutes celles qui regardent Tètre en général, connaître non seulement l'essence du fini, mais celle de l'infini? épuiser toutes les questions concernant l'essence et les propriétés de la matière ? Comme s'il était logique de partir du monde extérieur pour arriver à la connaissance du moi ; comme si, au contraire, en faisant des phénomènes de la matière et de la sensation qui les donne, le point de départ de la méthode, on ne courait pas le danger de rester dans la matière, de ne pas dépasser les limites du monde phénoménal I D'un autre côté, le problème de l'essence de la matière, que l'on recommence à nous prôner aujourd'hui comme la clef de la vraie métaphysique, est-il plus facile à résoudre que celui de l'essence de l'esprit? Je le sais, c'est de ce côté, par la critique de la notion de l'étendue cartésienne que Leibniz essaya de reprendre tout l'édifice philosophique et de renouveler la métaphysique ; de nos jours, le débat engagé de nouveau sur ce point, et agrandi de toutes les découvertes de la science, fait concevoir à des penseurs même éminemment spiritualistes l'espérance d'une aussi heureuse révolution (4). Mais il est peu à présumer, à en juger par les résultats obtenus, que la métaphysique spiritualiste ait beaucoup à gagner à cette prédominance des recherches physiques. Où ont abouti jusqu'ici les progrès de cette nouvelle philosophie, qui fait de la matière l'unique objet de ses études ? M, Janet l'a montré dans son sérieux examen des principaux systèmes matérialistes éclos en Allemagne, et qui trouvent en France, dans les rangs de l'é-
(1) « Ce problème de la matièie est loin d'être résola , et j'admire a les gens qui, parlant de la matière comme de quelque chose de « clairement connu et de nettement défini, bâtissent leurs systèmes « sur des bases tout à fait imaginaires et fantastiques. Du reste, vous « savez que le débat s'est récemment engagé de nouveau sur ce « point ; et ce débat, s'il est conduit avec autant de précaution que « de fermeté, renouvellera peut-être la métaphysique comme à lé- « poque de Leibniz » (Ch. Lévôque, Revue de$ cours littéraires, 6 février 1864).
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cole dite positive, de si puissants auxiliaires (1) : c Le temps <c des grandes constructions métaphysiques parait passé, au c moins c[uant à présent... Le progrès croissant du naturac lisme parmi nous n'est plus un mystère pour per- «c sonne. 9
Cette préoccupation de la question de Tessence de la matière prêtait aux opinions critiques de Poucher les apparences d'un matérialisme dont toutes ses restrictions et ses protestations, quelque sérieuses qu'elles fUssent, avaient peine à le défendre aux yeux de Malebranche. Celui-ci n*a^ vait-îl pas le droit de s'irriter, quand, venant à la question de l'unité du principe spirituel, son critique lui reprochait de s'arrêter à approfondir la distinction vulgaire des facultés de l'âme en entendement et volonté, après avoir supposé sa spiritualité et sa simplicité, comme si cette distinction introduisait dans l'âme une véritable composition? C'était lui imputer une contradiction flagrante et un matérialisme révoltant qui était fort loin de sa pensée. « Qui, en effet, € lui répond dédaigneusement Malebranche, a jamais pris ce des facultés pour des parties? » Foucher a beau invoquer à l'appui de son objection certaines théories matérialistes, qui séparant les diverses qualités de l'âme, leur donnent pour siège le cerveau, le cœur ou le foie ; Malebranche n*était pas plus disposé à épargner ces théories dans Pythagore ou Platon que dans Foucher ; ce n'était qu'un ridicule de plus à ajouter aux erreurs de < cette misérable philo- (a Sophie, 9
(1) Paul Janet, Le matérialitmt contemporain en AilanêgM» 1864, p. 18.
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