‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 8 sur 55 · DEUXIÈME SUPPOSITION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SUPPOSITION

Det Téritéi nécessairei.

Passant du suj^ à Tobjet, le second point sur lequel Foucher attaque Malebranche, est la distinction gratuite des vérités en vérités nécessaires et contingentes, ou la euppo-eîHon des vérités néceesairee. Il reproche à Malebranche d'avoir supposé résolue une des questions les plus considérables qtii aient occupé les savants et Surtout les anci^s ; et à ce sujet, selon sa méthode ordinaire, passant en revue les opinions de l'antiquité, il remarque que tous les Grecs, à Texception de Parménide^ ne reconnaissaient aucune vé« rite, aucune essence nécessaire ; opinion qui est encore, re« marque«-t-il, celle des nouveaux pyrrhoniens, « qui demeu*^ « rent d'accord que les individus n'ont rien d'immuable, « et qu'ils sont sujets à de continuelles vicissitudes. i> Mais tous ces témoignages pouvaientrils infirmer en rien aux yeux de Malebranche l'autorité bien autrement imposante de l'évidence rationnelle? S'il n'a pas prouvé cette distinction, « C'est que cela, dit-il, est plus certain que toute € autre chose, et qu'il n'y a rien même de certain, si cela « ne l'est. Car si deux fois deux sont nécessairement égaux ^ à quatre, si un tout est nécessairement plus grand que sa € partie, il y a des vérités nécessaires. Je ne sais par quelle € raison l'auteur de la Critique veut que je pense à prouver « ce qui ne se peut prouver que par quelque chose de plus « obscur ou de moins clair. Ce n'est pas philosopher à la « manière de l'ancienne académie. »

Quant à la question d'autorité, Malebranche, comme toujours, en fait bon marché ; il s'en tire en se moquant de l'érudition, en opposant à ses résultats les résultats autrement féconds de la réflexion et de la méditation, en accu-

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sant gratuitement son adversaire de ne pas mieux entendre les anciens philosophes que les nouveaux. Il s'inquiète peu si ceux qui le liront désireraient savoir ce qu'il pensait de Parménide ou de Protagoras ; Parménide (4) est- il le seul parmi les Grecs qui ait admis en nous un ordre d'idées et de connaissances exprimant une réalité supérieure aux phénomènes observables du monde contingent? Peu lui importe. Il condamne toutes ces vaines curiosités ; il tient à ne pas tomber lui-même dans un défaut qu'il a si souvent et si vivement censuré dans autrui. Pardonnable faiblesse dans un homme chez qui l'esprit contemplatif avait absorbé au profit du monde intérieur et divin toute la curiosité et l'ardeur de son âme.

Où sont donc ces vérités nécessaires ? demandait ensuite Foucher, en quoi consiste leur nécessité ? Veut-on parler des vérités mathématiques ? Mais ces vérités n'étant pour la plupart que des vérités identiques, la philosophie doit-elle en tenir compte? Ce qu'elles ont de démonstratif et d'immuable dépendant des abstractions arbitraires de notre esprit , ôtez-leur l'abstraction et la précision, il ne leur reste plus rien de nécessaire. Quant aux vérités nécessaires que Malebranche reconnaît en physique et en morale (2), elles n'ont pas un fondement plus solide, puisqu'on ne saurait les placer ^ que dans les espèces ou les essences d'individus « sujets au changement, ou dans leurs idées. 9 Au milieu de ce langage obscur, et de ces < plaisantes » objections, comme les appelle Malebranche, on peut reconnaître dans son germe et dans sa marche l'argumentation de Locke contre les idées innées de Descartes. Celui-ci, comme Fou-

(1) On peut ajouter au nom de Panuénide ceux de Pythagore d'Heraclite, d'Auaxagore^ de Socrate, de Platon^ d'Aristote...

(2) Malebranche avait dit dans la Recherche^ 1. I, p. 24 : « Les ma. « thématiques, la physique^ la médecine, et même une grande partie « de la morale contiennent des vérités nécessaires. j>

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cher, passe successivement en revue nos diverses idées de spéculation et de pratique, pour les faire dériver de la source changeante et mobile de la sensation, et leur enlevé^ ainsi tout caractère de fixité et de nécessité. Foucher, sur ce points ne diffère de Locke qu'en ce qu'il semble mettre à part les vérités qui regardent l'essence et l'existence de Dieu. Touchant les vérités mathématiques, il ne faisait du reste que répéter l'objection de Gassendi (4) et Leibniz pouvait lui répondre dans le même sens que Descartes à son terrible antagoniste : « M. Foucher a tort de dire que les « vérités des mathématiques ne sont pas des vérités à pro- « prement parler, ou pour le moins ne sont pas les vérités « que les philosophes doivent chercher ; car, quoiqu'elles « ne disent pas s'il y a quelque chose hors de nous, ou si ce « que nous sentons ne sont que des apparences, elles ne « laissent pas de nous donner moyen de raisonner soHde- « ment sur ces apparences, et même de les prédire et de « les procurer » (Excerpta e notis.,., etc. Appendice) (2). Mais ce n'était point assez pour Foucher ; toujours préoccupé des rapports du subjectif et de l'objectif, il voulait des vérités qui l'assurassent de l'existence du monde extérieur, et il ne donnait le nom de nécessaires qu'à celles qui reposaient sur la réalité absolue des choses.

11 était mieux fondé à attaquer la définition des vérités nécessaires donnée par Malebranche (3) : « J'appelle vérités « nécessaires celles qui sont immuables par leur propre

(1) Cinquième objection, no 83. Descartes répondait à Gassendi : « Si TOUS ne soutenez aussi que toute la géométrie est fausse, vous « ne sauriez nier qu*on en démontre plusieurs vérités, qui, ne chan- « géant jamais, et étant toujours les mêmes, ce n'est pas sans raison « qu'on les appelle immuables et étemelles. »

(2) On sait que Kant mettait les jugements mathématiques au nombre non des jugements identiques, qu'il appelait analytiques, mais des jugements synthétiques, qai seuls conduisent à l'acquisition d'une connaissance réellement nouvelle.

(3) Recherche de la vérité, liv. 1, c. m.

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c nature, et parce qu'elles oui été arrêtées par la volonté c de Dieu, qui n'est point sijgette au changement. »

Cette définition était en effet embarrassée et équivoque ; Malebranche reconnaissait lui-môme dans sa réponse qu'il ne s'était pas assez expliqué. H ne suffisait pas, pour la jus» tifier, d'y faire un changement de particules ; et Fouoher» en s'en tenant à la lettre, avait droit d'y voir une contradiction dans les termes. H pouvait avec raison s'imaginer, comme il le dit du reste dans la défense de sa Critique , que Malebranche, en fidèle disciple de Descartes, faisait dépendre la nature même des vérités nécessaires d'un décret de la libre volonté de Dieu (1) Cependant, à y regarder de plus près, il aurait vu que cette opinion si singulière dans Descartes, et où Leibniz (2), pour se l'expliquer, croyait apercevoir ^ un de ces tours, une de ces ruses philosophi* € ques pour déconcerter l'opinion, » était incon^tible avec le système de son disciple, et qu'ici saint Augustin et la vérité l'emportaient dans Malebranche sur l'autorité do Descartes. Malebranche n'était pas du nombre de ces sectateurs aveugles dont parle Leibniz, < qui ont eu la facilité de c le croire et de le suivre bonnement où il ne faisait que € semblant d'aller, i^ et malgré tout le désir qu'avait Bayle de le voir soutenir ce paradoxe que le temps, selon lui, devait se charger de développer (3), Malebranche € avait pris

(1) Au fond, comme Ta très bien montré M. Ritter, ibid,, p. t), 23, Topinion de Descartes était que les principes inébranlables qui régissent notre intelligence ont leur fondement en Dieu dans une TOlonté surnaturelle que nous ne pouvons prétendre de Sonder par les lumières naturelles.

(2) Thëodicée, Erdmann, p. 56S.

(3) a J*ai fait tout ce que j*ai pu, dit Bayle, cité par Leibniz, ibid,, « p. 561, pour bien comprendre ce dogme que Dieu est la cause libre « des Térités et des essences. Je vous confesse ingénuement que je « n'en suis pas venu encore tout à fait à bout. Gela ne me décourage « point; je m'imagine que le temps développera ce beau paradoxe. « Je voudrais que le P. Malebrancbe eût pu trouver bon de le soute- « nir, mais il a pris d'autres mesures. » « Est-Il possible, s'écrie

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€ d'auii^ mesures, i Ce u'était point, il e$C vrai, comme le remarque Foucher, €. une petite affaire de savoir si Dieu & peut chauger les essences des choses, s'il peut faire, par « exemple, q[ue deux contradictoires soient véritables en € même temps. i> Mais là où Foucher ne voyait quie le renversement de la logique et du raisonnement, il y allait pour Malebranche de sa plus chère hypothèse, la vision en Dieu; car, à ses yeux, comme aux yeux de Leibnis ^1), c'est l'en* tendement divin qui fait la réalité des vérités éternelles ; ces vérités nécessaires, c'est Dieu même (52).

Malebrasiche, dans sa réponse, distingue deux sortes de vérités tiécêsêairea ou plutôt immuables : 4^ Il y en a, dit-il, « qui le sont par leur nature ou par elles-mêmes, comme € que deux fois deux font quatre, et d'autres, parce qu'elles € ont été déterminées par la volonté de Dieu, qui n'est £ point sujette au changement, comme une boule en meut « une autre eu telle rencontre. » Cette distinction sufBt pour faire voir le vice de la définition de Malebranche : opposant les vérités nécessaires aux vérités contingentes, il ne devait point comprendre sous cette dénomination de nécessaires des vérités dépendant entièrement de la libre volonté de Dieu, et à ce titre vraiment contingentes, ainsi que le remarque Foucher dans sa réponse : « C'est en vain, dit-il, 4 qu'il fonde la nécessité de la seconde sorte de ces vérités « sur l'immutabilité de la volonté de Dieu ; car, quand ces « volontés dont il parle n'auraient été arrêtées que pour un

« Leibniz^ que le plaisir de douter puisse tant sur un habile homme, « que de lui faire souhaiter et de lui faire espérer de pouvoir croire « que deux contradictoires ne se tiouyent jamais ensemble, que parce « Dieu le leur a défendu, et qu'il aurait pu leur donner un ordre qui « les aurait toujours fait aller de compagnie. Le beau paradoxe que « voilà. Le R. P. Malebranche a fait sagement de prendre d'autres « mesures... »La doctrine de V identité des contradictoires s'est chargée de nos jours de réaliser les espérances de Bayle.

(1) Ibid., p. 561, 579, 580.

(2) Voyez sur ce sujet V Eclaircissement sur la nature des idéesy t. UI,p. 188.

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ta temps, la volonté de Dieu n'en serait pas moins inmiuable, « quoiqu'elle fût la cause du changement de ces vérités. « Mais s'il veut que toutes sortes de vérités soient immuac blés, pourquoi en admet-il de contingentes (1) ? :e> On le voit, Malebranche tendait à substituer l'idée d'immutabilité à celle de nécessité, se rapprochant en quelque sorte par ce biais de l'opinion de Descartes, avec qui il était trop porté à confondre . dans Dieu comme dans l'homme, la volonté avec l'entendement. C'était là, si je ne me trompe, le principe de cette ambiguité dans laquelle il laissait flotter l'idée de nécessité, qu'il étendait dans sa pensée bien au-delà de celle qu'on appelle métaphysique, dont l'opposé implique contradiction (2) ; et si, malgré toutes ces difficultés, Malebranche tenait à sa définition, si elle reparut dans les mêmes termes dans les éditions suivantes, c'est qu'elle contenait en germe sa fameuse opinion des volontés générales de Dieu immuables et irrévocables, qui deviendra le fondement de ses théories sur la nature et la grâce.

(1) On retrouve cette objection de Foucher dans la bouche d'Ariste, un des interlocuteurs des Entretiens sur la métaphysique (édit. de J. Simon, I, p. 162).

(s) Voyez Leibniz, ibid., p. 588. Malebranche, toutefois, a rendu ailleurs, au moi nécessaire son véritable sens, quand, dans ses éclaircissements sur le premier livre, p. 74, prouvant qu'il n'est pas possible de connaître avec une entière évidence si Dieu est ou n'est pas véritablement créateur du monde sensible, il sioxite : « Une telle évia dence ne se rencontre que dans les rapports nécessaires, et il n'y a o point de rapport nécessaire entre Dieu et un tel monde. » Voyez aussi 3« et 4« Méditât, chrét.

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