UNE QUESTION MEDICO LEGALE.-LA FOLIE DE RIEL REFUTÉE
Messieurs, j'ai traité dans la première partie de cette étude la question d'humanité en disant quel sens et quelle étendue il fallait donner à l’expression des sentiments manifestés dans cette affaire. De l’irresponsabilité ou de la folie de Riel comme élément de discussion pour condamner le refus d'intervention de l'exécutif fédéral, il y a beaucoup à dire. Ce sujet important à été comme beaucoup d’autres noyé et englouti par la vague de l'agitation populaire et dans le conflit des utopies contradictoires soulevées par l’habilité de philosophes retors. Les hommes éclairés capables de discerner ces matières délicates ne doivent pas laisser égarer leur jugement par des considérations fantaisistes ou des mirages trompeurs. Quand il s’agit d'apprécier les points techniques de cette difficulté, il ne faut pas oublier que le véritable procès ne s’est pas fait devant le tribunal de l'opinion publique, mais devant celui que la loi et la constitution du pays avaient données au chef de l'insurrection du Nord Ouest. On ne doit pas oublier non plus que l'accusé a eu des défenseurs, un juré, des juges et plusieurs cours de justice chargés de décider son cas et qu’il a eu les moyens légitimes et réguliers de faire la preuve de son innocence ou d'établir l’irresponsabilité de ses actes.
D'après les documents et les déclarations produits au dossier de la cause, il appert que la couronne a cherché a assurer un verdict aussi équitable que possible en se chargeant elle-même d’une partie des frais nécessités pour le déplacement des témoins à décharge. Il y a plus que cela; l’Honorable Monsieur Blake n'a-t-il pas donné un démenti complet à l'accusation la plus formidable portée contre le gouvernement du Canada dans cette affaire en communiquant devant le Parlement une lettre d’un des membres du juré qui a condamné Riel où il est dit que la recommendation à la clémence n'était pas motivée par aucune preuve de folie. En face de ce témoignage non suspect, que signifient donc toutes les propositions hasardées qui ont vu le jour à ce sujet depuis l'évènement tragique déploré partant des nôtres? Je le répète, s’il y a eu de la pitié sincère en certains quartiers, je vois ailleurs à côté
. des excès d’une sentimentalité douteuse le triomphe d’une théorie qui fausse l'idée de responsabilité morale et exclut tout châtiment.
C'est Messieurs, vous le savez, le rêve depuis longtemps caressé parmi les partisans de l’école libérale d’abolir la peine capitale pour toutes sortes de crimes. Ils s’en vantent eux-mêmes. Faut:il l’avouer,dans la question actueile, on a trouvé des défenseurs de cette doctrine dangereuse parmi ceux qui se targuent le plus de protéger l’ordre social contre les empiètements et les erreurs funestes des adversaires de la p-ine de mort.
On voit d'ici le côté lamentable dn présent conflit. Il eut été impossible de faire croire au peuple que la rebellion de Riel était légitime et que sou crime ne méritait pas un châtiment exemplaire, mais en élevant l’idée d’'impunité à la hauteur d’un dogme politique, on excu:ait la faiblesse des passions humaines et le controle des actes de la volonté échappait à la justice des tribunaux et aux recherches de la science.
Ces fallacieuses propositions ont trouvé de l'écho au milieu de ja grande clameur qui s’est repercutée aux quatre coins de notre pays à l’occasion du drame de Régina. Tout s’enchaîne dans cette pénible affaire.
Après avoir fait de Riel un être irresponsable, privé de raison, on l’a représenté comme une victime de la persécution orangiste. Il fallait pour atteindre le peuple, le bruit séditieux de la rue, les grandes colères des sentiments révoltés.
On est allé trouver notre brave population, puis descendant dans les replis les plus cachés de son âme, on lui a crié avec une rage sourde. ‘‘ Le bras ven. geur de la justice s’est levé pour frapper un insensé. Qu'importe le crime, qu'importe la solennelle autorité de la loi et l'équité de la sentence ; Riel est fou, l'exécutif pouvait le sauver de la mort infamante. 11 ne l’a pas fcit ; il doit être blâmé et condamné ?
C’est avec ces paroles de feu qu’on s’est adressé aux masses, car on savait que la lave des grandes passions coule plus brûlante chez le peuple qu'au sein des autres classes de la société et que la cause d’un opprimé va plus vite à son cœur.
Etrange contradiction de la politique! Après 1870, Monsieur Blake et tout son parti appelaie 1t les vengeances cn la loi sur la tête de Riel et le traquaient partout comme une bête fauve pour le meurtre de Scatt,. Sir John, qu’on cherche à rendre méprisable aux yeux des canadiens catholiques, cherchait avec tout son parti à sauver cet homme des atteintes de la justice et des fanatiques libéraux. On a prétendu que Rielétait alors fou et qu’il n’était pas responsable de la mort de Scott. Cependant avec quelle rage le parti libéral n’a-t-il pas demandé le châtiment de cette homme et n’a-t-il pas décrété son bannissement? Aujourd’hui quel changement d’opinion et de sentiments ! Riel n’a aucune excusc. Pardonné une première fois, sauvé peutêtre d’une mort ignominieuse, d’une persécution violente par la main généreuse de nos chefs politiques, il est trouvé de rechef rebelle contre l’autorité de son pays et se rend ccupable des crimes les plus atroces au nom d’une mission divine, avec préméditation et en pleine connaissance de cause. Et voilà que le parti libérai essaie d’excuser ces crimes et de sauver Riel de l’échafaud par le prétexte de sa prétendue folie passée ; le voilà qui dénonce maintenant Sir John comme un fanatique, un traître à son pays et tous ceux qui le suivent pour
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avoir laisser exécuter la sentence des tribunaux. C’est de la mauvaise foi ei de l'hypocrisie.
Le mouvement national avait commencé avec le soufle d’une puissante émotion populaire. Il fallait un autre langage avec la partie dirigeante de la population moirs accessible à l'enthousiasme. On lui donné la théorie de l’irresponsabilité.
Je touche ici à la véritable question. Les remarques qui précèdent nous font voir à quelles utopies louches et douteuses le parti libéral a eu recours pour justifier la proposition légale de l’insanité de Riel.
Il n’est pas nécessaire d’être mêdecin aliéniste ni avocat versé dans le droit criminel pour décider ce cas médico-légal.
Il ne s’agit pas dans l’espèce de récuser l1 compétence des savants et des hommes de l’art qui ont fait des dissertations et des patientes recherches sur une thèse encore enveloppée d’obscurités.
Pour porter un jugement rationnel sur le cas pathologique soumis à l’examen du juré et du tribunal dans le procès Riel, il importe de rester dans les limites de la preuve consignée au dossier de cette cause. Envisagée à ce point de vue, la solution de la difficulté médico-légale repose sur des faits qui ne requièrent pas l'application de données scientifiques très étendues ni d’un examen très difficile. La seule question d’un intérêt immédiat à la discussion est celle de la prétendue insanité de Riel, découlant de cette aftection morbide ou maladie de l'esprit décrite par les médecins sous le nom de mégalomanie ou folie des grandeurs. Or ce genre de folie existait t-il avec des traits caractérisés certains chez Riel durant les troubles du Nord-Ouest ? Est-ce que d’un autre côté cette prétendue foiie s'est manifestée avec des signes et à un degié tels qu'on puisse conclure à la complète irresponsabilité de Riel non-seulement devant la loi mais aussi devant la science médicale ? Je ne prendrai pas la peine de comparer ici les témoignages qui ont été donnés de part et d'autre dans cette cause maintenant célèbre Cette démonstration serait trop longue. J'ai lu attentivement et à plusieurs reprises les documents se rapportant à cette affaire judiciaire et j'accepte sans conteste tout le poids et la portée de la preuve, comme il convient du reste de le faire dans une matière de ce genre, traitée publiquement et avec toutes les garanties solennelles de la justice et de la vérité. Des prètres éminents, des médecins distingués et nombre de témoins dignes de foi ont parlé, ont raconté toutes les circonstances et les détails qui ont entouré les malheureux évènements auxquels Riel s'est trouvé mêlé et a pris la part la plus active. J'ose affirmer, Messieurs, que dans cette cause la preuve d'irresponsubilité n'a pas éte faite et qu’il n'est nullement démontré que Riel fut atteint de cette affection particulière dont j'ai parlé plus haut qui le range irré-
pocablement et physiquement parmi la classe d'hommes dont la folie peut pue oter le sens moral et le controle des actes de la volonté. Que Riel ait eu de grandes visées, ait conçu de vastes projets, même irréalisables ; soit. Qu'il ait montré au milieu de tout cela une grande perversion de caractère, un oubli regrettable de principes, un souverain mépris pour les devoirs les plus sacrés ; c'est malheureusement po lui constaté au delà de tout doute. D'nn
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autre côté il est surabondamment établi que Riel a combiné avec un génie et un talent supérieurs, dans l'équilibre de facultés maîtresses d’elles-mêmes, tout son plan de campagne et son mouvement d'insurrectien du Nord-Ouest. Au sein de ces graves évènements, Riel at-il perdu la tête, était.il fou ou insensé * Allons donc! Insensé ; oui il l'était, suivant l’idée vulgaire de ce mot—si on apprécie le résultat d’une lutte inutile et souverainement regrettable mais insensé dans le sens pathologique du terme. Non, absolument non.
Mais on dira: l'affection morale est une des formes particulières de cette éspèce de maladie mentale, appelée mé; 1lomanie. . C'est vrai, néanmoins et c’est là le point essentiel de la discussion, ce genre de folie pris séparément dans le sens purement technique, peut-il constituer en soi un état d'esprit absolument irresponsable, à moins d’exister d’une manière constitutive permanente, accompagnée de symptômes physiques cérébraux parfaitement localisés? Je réponds: Non.
On a cherché une foule de cas ; on a cité bon nombre d'ambitieux, les uns vulgaires, :: ‘utres ayant jeté un rôle Anportant, tous plus ou moins acteints de la folie s grandeurs. A quoi, Messieurs, ont abouti ces recherches, ces précédents historiques? A favoriser les découveries des hommes de l’art et à faire naître de brillantes discussions médicales qui n'ont pas encore dit leur dernier mot? Voilà tout. J'irai plus loin. Dans tous les efforts qu'on a tenté pour établir un rapprochement entre le cas de Riel et ceux de Mahomet, du Madhi, de Brigham Young et d’autres personnages semblables, on a tout simplement démontré qu’il y a une distance immense entre l’idée de la folie proprement dite qui accuse l'absence de volonté ou de responsabilité morale et cette autre idée d’une prédisposition exagérée de l'intelligence qui a poussé certains hommes orgueilleux ou ambitieux, dans des circonstances exceptionnelles à se donner une mission providentielle dans le monde ou dans la société sans qu’il y ait pour cela des motifs justifiables pour les traiter comme des êtres privés de l’usage de ‘urs facultés ou dignes d’une pitié spéciale.
Ah! Messieurs, si descendant de ces hauteurs où la raison humaine se perd dans de nuageuses subtilités ou d'obscures synthèses, la science nous amène en présence de faits certains, positifs, si, nous entraînant au fonds d’un de ces asiles ouverts aux infirmités intellectuelles, elle nous met en face de per. sonnages bizarres, curieux, auxquels la folie des grandeurs ôte la perception des idées et le contrôle de la volonté sur ce qui fait l’objet de leurs aberrations, alors nous touchons du doigt la solution de la question et nous nous disons : voilà des fous, de véritables insensés. Non seulement le sens moral est perverti en eux; le mal physique, le principe morbide de l’insanité existe et est à l’état latent dans ces cerveaux malades. Maintenant que des êtres semblables se rencontrent par hazard vivant au milieu de la société; dans l’un où l’autre cas, les éléments d'appréciation ne peuvent manquer et il est possible à tout homme sensé à juger en connaissance de cause.
Messieurs, je vous iemande sincèrement s’il est possible de prétendre que Riel fut un sujet e cette espéce, appartient même logiquement et par le concours des faits et des évènements prouvés à la première catégorie de sujets irresponsables mentionnés plus haut. Rien ne justifie cette conclusion. Je défie la contradiction sur ce point,
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On ne s'est pas arrêté à ces raisonnements. Il fallait à tout prix faire un cas avec Riel au détriment de la réputation de cet homme. On s’est posé la question comme ceci : Riel a été fou autrefois, d’une véritable folie, d'une affection cérébrale caractérisée ; il est resté avec ses illusions malsaines, cela doit suffire.
Messieurs, nous avons le sentiment de l'humanité, l'instinct de la pitié. Quand le malheur vient plonger une intelligence dans les voiles épais et obscurs de la folie, tout doit plaider pour lui; les crimes les plus terribles trouvent quelquefois grâce devant de telles infortunes. Nous devons dans cer taines circonstances donner le bénéfice du doute à celui qui commet sous l’em- . pire de passions incontrolables des actes punissables de mort. Mais dans une matiére aussi grave, n'est-il pas contre l’ordre moral et l'intérêt de la société de pousser la faveur de cette excuse légale jusqu'aux limites extrêmes atteintes par ceux qui prétendent que la peine de mort ne doit plus exister en particulier pour les crimes politiques? Il suffit d'enoncer la proposition pour la prouver. Les illusions malsaines de Louis Riel ; voilà le mot lâché. Eh bien! tous les prophètes supposés qui ont prétendu faire des guerres saintes et religieuses dans l’antiquité ont eu de ces illusions malsaines. Certes, si on veut décider la question à ce point de vue, on fait fausse route, De telles comparaisons n’établissent pas l’insanité ou l'irresponsabilité, elles expliquent l'exagération d'esprit ou la perversion de certains hommes dans la poursuite d’un grand but ou d’une idée fixe; ceux qui ont réussi restent de granüs personnages et n'échappent pas aux censures de l'histcire. Ceux ‘ qui ont eu le malheur de succomber ignominieusement sont, le plus souvent, grâce aux caprices des opinions hnmaines, classés parmi les désherités de la nature ou les intrigants de bas étage et n'ont que la pitié ou le mépris de la postérité.
Messieurs, ces considérations peuvent vous paraître inopportunes ; elles sont cependant nécessaires. Vous ne devez pas oublier que dans les récentes manœuvres politiques le déploiement de la pompe scientifique du parti libéral] a eu un but important. 1l a servi de thème à toutes les théories échevelées et à la faconde atrabiliaire d’une certaine presse pour justifier l'appel à la clémence et au pardon. Le cas juridique de Riel condamne à mort a été traité comme le cas d’un criminel dépourvu subitement d'intelligence ou atteint d’aliénation mentale pour qui l’exercice de la prérogative souveraine est quelquefois justifié et commandé par toutes les lois de l’humanité. Cela est tout simplement absurde.
Un homme va commettre un crime, il tue sous l'empire d’une passion violente, subite. Il semble qu'il n’a pas eu le temps de raisonner son acte, ou il paraît avoir agi sous l'influence d’une hallucination passagère. Cependant, la culpabilité est établie au-delà de tout doute. Cet homme est condamné à la peine capitale. Un examen médical a lieu. Il est démontré que les circonstances du meurtre ont été accompagnées de symptômes évidents de folie qui se manifestaient depuis l'instruction du procès. Voilà un cas f&vorable à l'exercice de la clémence.
Bien différent est le cas de Riel. Cet homme vivait d’une vie calme et