CHAPITRE VIII
Onginaliié palliologiquo de celle p,.„,inco de Fru(,e
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parh es. dont la première, sous le titre de des-
cription générale de la Normandie , ou considération de son climat propre , de ses peuples , de leurs mœurs et habitudes , de ses maladies les plus ordinaires , en raison des intempéries générales auxquelles la province est le plus exposée, contient la topographie médicale, proprement dite, de la Normandie . la seconde partie comprend une série d’observations météorologiques , recueillies tant à Caen qu’à Rouen , depuis 1 été de 1763 jusqu’au printemps de 1778, puis les constitutions des maladies courantes ou épidémiques, observées dans le climat de Caen, et aux environs, pendant les années 1763, ' 1764 et partie de 1765. La même étude y est continuée depuis cette dernière année jusqu’en 1777 : enfin 1 ouvrage est terminé par un court appendice, où l’auteur discute lordie
des constitutions épidémiques.
Occupons-nous d’abord de la première partie, c est à dire de la topographie médicale de la province de France, qui fut à ce point de vue l’objet des observations de Lepecq de la
Clôture.
L’auteur aborde son sujet, en traçant à grands traits, dans une introduction étendue, la physionomie générale de la Normandie. Après en avoir marqué les limites, telles à peu pre' J qu’elles sont encore aujourd’hui, après avoir indiqué son exposition, son sol, sa fécondité, son industrie, les divers produits de la terre ou de l’Océan, qui servent surtout a l'alimentation t e ses habitants, l’auteur s’occupe de la division de cette vaste province, considérée au point de vue de la topographie medicale. 11 commence par rejeter la division vulgaire, qui partage la Normandie en haute et basse : il n’admet pas davantage celle qui s’appuie sur l’orientation astronomique e qui la partage en cantons d’orient d’occident, du nord et du midi : « Nous retiendrons ces divisions a quelques egan s,
il; mais il nous paraît plus conforme à la topographie mcdi-
TOPOGRAPHIE MÉDICALE DE LA NORMANDIE. 13 j
cale que nous nous proposons de donner, de faire le partage de la Normandie en autant de contrées qu’on peut y apercevoir de climats différents, dont chacun pourrait avoir des maladies endémiques ou particulières. Alors guidés par la nature et 1 exposition du sol, par la direction des plus grandes chaînes de montagnes, nous retrouvons les peuples et les cantons de la Normandie, à peu près comme ils étaient connus du temps de J. César, sous les noms de Vellocaces (région de l’est-nord est de la Haute-Normandie, pays de Bray, Vexin) : Calletes (région du nord-nord-ouest, rpays de Caux) : Eburovices (ré gion du sud-sud-est, division d’Évreux) : Oxymii (paYS dAuge) : Cadetes (contrée de Caen, étendue jusqu’au delà de Falaise) : Bajocaces (canton de Bayeux) : Unelli (pays du Cotentin) : Abrincati (pays de Houlme) : Sagiences et Aulerci contrée de Seez et d’ Alençon) : il ajoute à cette nomenclature le Romois, Rothomagensis ager; peuples, dit-il en terminant, qui faisaient un corps de communauté, qu’on appelait la
igue des onze cités (1). » 11 est évident que cette division de la Normandie, considérée au point de vue de la topographie medicale, n’est appuyée sur aucun fondement solide. Ces aupellations, imposées aux diverses contrées de cetle partie delà Oa.de, au temps de l’invasion des armées romaines, étaient en harmonie avec la constitution féodale de la France de cette époque, mais n’avaient aucun rapport avec les éléments qui
caTïl eûtTt’ h l étabUTment d’me toP°f?raphie médiak. 1 eut ete beaucoup plus simple, et plus vrai tout à la
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ans la faute de cet émiettement du pays, dont il avait à tracer
topographie au point de vue de la médecine, c’est encore (1) Tom. Il, p. 9>
1 32 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
l’idée exagérée qu’il s’était faite de l’influence des qualités physiques de l’air sur la constitution de l’homme. C’est ainsi qu’un homme de génie, dans un autre ordre d’idées, Montesquieu, a subordonné presque exclusivement à l’influence de& climats la vie politique des peuples, la forme des gouvernements auxquels ils obéissent (1). De même que l’idée de l’illustre auteur de Y Esprit des lois est essentiellement fausse, puisque, le climat restant toujours fondamentalement le même, l’histoire de la plupart des peuples nous les montre soumis aux institutions les plus diverses : ainsi, et bien plus rapidement encore, et dans des limites bien plus étendues, que celles dans lesquelles notre auteur s’est renfermé, nous voyons les hommes soumis à des maladies à peu près identiques. La seule raison sérieuse qui pourrait justifier jusqu’à un certain point un tel morcellement, au point de vue de la topographie médicale, ce serait la présence, dans chacune de ces divisions, d’une cause d’endémie permanente, qui ferait naître quelque affection originale, et imprimerait un cachet spécial aux maladies communes. Or, il est évident, d’après les observations mêmes de l’auteur, que cette raison heureusement brille le plus souvent par son absence : d’ailleurs, là où elle existe, elle n’eût pas échappé au cadre d’une division plus simple.
Au reste, l’idée que je viens d’exprimer domine tellement la question dont il s’agit, que Lepeeq fait abstraction de cette division artificielle, quand il trace d’une manière générale la physionomie météorologique de laNormandie, et surtout quand il décrit les maladies qui s’observent dans les diverses contrées, en lesquelles il divise cette province, et où on les voit se développer avec les mêmes caractères, quand une endémie parti-
(t) Le sens droit de Lepeeq, qui touche aussi à celte question, bempêche de tomber dans cette erreur. (Voy. t. II, p. 37.)
culière ne vient pas les marquer d’un caractère spécial. Tous les médecins, en effet, qui, avec les mêmes idées que Lepecq, sesontoccupés de l’étude des maladies dans les pays tempérés, jusqu’à M. le professeur Fusterqui, dans ces derniers temps, s’est efforcé de reproduire, sous une forme plus nette, les résultats divers de cette étude ; tous les médecins, dis-je, ont posé en principe que l’originalité des affections de cette zone, c est le génie catarrhal, conséquence pathologique nécessaire, suivant eux, de 1 instabilité des saisons propres aux pays de cette région. Lepecq de la Clôture, en étudiant de plus près les accidents topographiques des diverses contrées en lesquelles il fractionne la Normandie, l’exposition de leur sol, la présence ou l’absence de forêts, de rivières, leur plus ou moins grand éloignement de la mer, etc., n’arrive pas à une autre conclusion 5 il ne voit pas les maladies revêtir des formes particulières, et ne formule à cet égard d’autres principes que ceux que j’ai rappelés tout à l’heure, quand il s’agissait, au point de vue de la doctrine qui fait dériver toute la pathologie de l’influence atmosphérique , de caractériser les maladies des pays tempéiés. Là partout, il voit l’instabilité des saisons en marquer le trait principal, et l’élément catarrhal vient, comme conséquence naturelle de ce fait météorologique, imprimer son cachet spécial à toutes les maladies. Rien qu’en présence de ce résultat complètement négatif, qui ne voit déjà l’inutilité du fractionnement exagéré, qu’a fait Lepecq de la province dont il voulait tracer la topographie médicale ?
H est donc démontré, et par les propres observations du médecin de Rouen, et par les conclusions auxquelles sont arrives les médecins qui avaient, en matière d’étiologie, les memes idees que lui, mais qui ont vu les choses de plus haut, quecemorceUement topographique du pays, qu’il se proposait ter dans ses manifestations morbides, n’a aucune portée
J 34 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
réelle et que, comme toute conception à 'priori erronée, cette vue trop étroite a pu, dans quelques cas, lui faire manquer la vérité.
Q’on n’aille pas conclure de ce que je viens de dire tout à l’heure, comme de la discussion à laquelle je me suis livré précédemment sur la même question, que je nie l’influence des climats sur les maladies : cette influence est certainement trèsréelleettrès-puissante, surtout si l’on y comprend, comme il est logique de le faire, l’action locale des causes endémiques proprement dites ; mais cette influence, pour modifier la constitution de l’homme profondément, ne fait pas disparaître la spontanéité de l’organisme, qui a aussi une large part dans la génération des maladies. C’est même ce fait qu’il faut toujours placer à ■côté des influences climatériques, quand on ne veut pas en exagérer la portée, qui les limite surtout dans leur action, et force à graduer les effets de celles-ci suivant la mesure d’une échelle beaucoup plus étendue, que celle à laquelle Lepecq s’est borné pour édifier sa topographie.
J’avais deux raisons pour rectifier de suite cette erreur ; la première, c’est que, d’abord, comme critique, ce m’était un devoir de la signaler; et ensuite, qu’il fallait nécessairement dégager les observations, que Lepecq a consignées dans cette partie de ses ouvrages, de cette conception trop étroite, pour leur conserver la valeur qu’elles peuvent avoir en elles-mêmes. Ainsi quand, en suivant notre auteur, nous nous arrêterons plus ou moins longtemps avec lui à chacune de ses étapes topographiques, nous pourrons être assurés d’avance, qu’à moins qu’une influence endémique n’agisse sur les populations, nous verrons se développer à peu près partout le même tableau nosographique ; et la raison nous en apparaîtra tout d’abord, c’est que si des influences locales, à un point de vue aussi restreint, peuvent agir sur le caractère des affections morbides,
cette influence secondaire s’efface devant une influence beaucoup plus générale, qui devient ainsi la base de l’étiologie.
Cette remarque faite dans l’intérêt de la vérité, comme dans l’intérêt de la méthode qui me dirige, je continue.
Après avoir divisé la Normandie, d’après une méthode aussi arbitraire et aussi stérile que nous venons de le voir, au point de vue de la topographie médicale, Lepecq de la Clôture jette un coup d’œil rapide sur la constitution originelle des hommes ou plutôt, comme il le dit, des peuples qui l’habitent. 11 ne craint pas de reculer, dans cette étude rétrospective, jusqu’au fils aîné de Japhet, dont les descendants, d’après l’historien Josèphe, formèrent le premier noyau de ces populations. Je ne sais, au point de vue ethnologique, ce qu’il en est de cette assertion; dans tous les cas, il est certain que cette filiation historique ne saurait éclairer en rien les maladies qui frappent actuellement cette agglomération humaine. Puis, après avoir obéi à ce scrupule excessif d’historien exact, Lepecq touche terre, et nous montre la Normandie conquise par un peuple guerrier, descendu du Nord, sous la conduite de Rollon, et enfin, après des vicissitudes diverses, faisant partie intégrale de la France.
Cette excursion dans le domaine de l’histoire achevée , notre auteur s’écrie avec un douloureux accent de tristesse :
« Retrouverons-nous aujourd’hui dans notre nation les qualités premières, la beauté, la taille , la force , la fierté, la finesse des sens, la vigueur du génie ; ce caractère ferme, intolérant, peut-être audacieux; ce courage invincible , toujours soutenu, toujours ennemi delà bassesse, ces qualités antiques qui constituaient les vertus et les vices de nos pères ? Mais où c ercberons-nous les vestiges de ces races précieuses? Sous quel aspect considérerons-nous leurs successeurs?
^ns les campagnes? dans les villes? Interrogerons-nous le
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pâtre dans son champ, le laboureur dans ses foyers, le seigneur dans son château ? Descendrons-nous dans la cabane du pauvre, dans l’atelier de l’artisan , dans le comptoir du négociant? » Puis il ajoute, toujours sur le même ton d’un Jérémie de l’hygiène : « Hélas ! le laps des temps, le désir des richesses substitué à celui des vraies nécessités; des besoins factices , multipliés dans une plus grande aisance ; l’accroissement des bourgades, l’agrandissement des villes (Rousseau pur), la communication trop intime de l’agricole avec le citadin; le voisinage et la fréquentation d’un peuple voisin, le plus poli, le plus aimable , le plus séduisant de l’Europe ; la fausse urbanité des mœurs qui prit la place de leur intégrité : enfin les abus de tout genre ont nécessairement changé la face
des anciennes constitutions de nos peuples! et tel est
maintenant le sort commun de presque toutes les nations. Mores senuere , non fructus. Oui, les climats sont restés les mêmes , la même terre produit encore les mêmes fruits ; mais l’altération des mœurs a pu seule changer la manière d’être de l’homme sous tous ces rapports (1). »
C’est là évidemment du lyrisme triste, et non de la science. Que le type des farouches compagnons de Rollon se soit successivement effacé, en Normandie, sous l’influence du climat, de la vie politique, du progrès de l’industrie , de la civilisation chrétienne, je ne le mets pas un instant en doute ; mais loin de m’en plaindre, avec le médecin normand du xvme siècle, je m’en félicite. Bien que nous n’ayons pas de topographie médicale de cette province dans ces temps reculés, on peut cependant, sans craindre de se compromettre , affirmer que la vie y était beaucoup plus malheureuse qu’aujourd hui , par conséquent, que la santé des populations en masse n’y devait
(1) Tom. Il, p. 2o.
pas être toujours très-florissante. Quoi qu’il en soit à cet égard, loin de m’étonner que notre auteur soit tombé dans la déclamation historique sur ce point, je m’étonnerais, an contraire, qu’il en eût été autrement. Nourri de la philosophie de son temps , Lepecq de la Clôture en avait surtout goûté les aspirations champêtres, bucoliques. 11 est constamment en extase devant la nature primitive, telle qu’il la comprend il a en quelque sorte la nostalgie du passé, et choisirait volontiers, comme symbole de la plus haute civilisation, la houlette enrubanée du berger Amyntas. Toutefois hâtons-nous d’ajouter que, ce sacrifice fait aux Grâces du temps , notre auteur déposé bientôt son pipeau physiologique, pour reprendre la plume sévère du médecin observateur.
Il considéré successivement les mœurs des nomilatinnc
— tuc esi soumise : enfin
OU comme résultat de ces influences’
comme conséquence, multiples, il fait le ta-
bleau suivant de la constitution physique des Normands :
« Les Normands un peu dégénérés ( coup de chapeau, en passant, à une vieille dame de sa connaissance, la nature), sans doute par raison de causes d’altération devenues communes à l’Europe presque entière, sont encore naturellement de taille plus que moyenne ( nous nommerons des cantons où il sont très-grands assez généralement), bien faits, forts et vigoureux, surtout s’ils ont été accoutumés de bonne heure au climat, à l’air des campagnes, des terres élevées. Les femmes sont plus ordinairement d’une taille médiocre , naturellement charnues, fraîches, avec les jambes un peu fortes. Elles sont passablement bien faites, quand l’art luneste des corps étroits et baleines, qui porte ses abus jusque chez les paysans, n’a point défiguré la nature (1). Nous avons des cantons où elles sont vraiment belles, et nees avec des traits séduisants, meme durables, et frappants encore dans un âge avancé (2).» Si, dans les pages précédentes, Lepecq était un peu trop poète, peut-être trouvera-t-on qu’ici, en parlant des femmes, il est un peu trop anatomiste. Quoi qu’il en soit à cet égard, le tableau qu’il trace n’en est pas moins exact, et les Nounands d’aujourd’hui sont encore ce qu’ils étaient alors. Quant aux qualités morales qu’il leur accorde , et aux vices qu’il leur prête, et dont on fait un type invariable, la vérité est que, sous l’influence d’une législation une, du commerce, de l’industrie qui multiplie tous les jours davantage le contact des hommes, le Normand disparaît pour devenir tout simplement
(1) 11 y eut au xviii® siècle, de la part des médecins, une véritable croisade contre les corsets, les baleines, etc.; c’était le commentaire obligé de cette fameuse phrase de Rousseau : « Tout est bien en sortant des mains de la nature, tout dégénère entre les mains ne l’homme. » Émile. (Voy. Déontologie médicale, p. 424.)
(2) Tom. 11, p- 37.
Français. C’est ainsi que, dans un tout autre ordre de rapports, la pathologie de cette partie de la France ne diffère guère de celle de la France entière.
Voyons quelle est en effet cette pathologie spéciale de la Normandie, telle que Lepecq nous en trace le tableau. « Le tempérament, le caractère des habitants, les vicissitudes ordinaires de la température de leur climat, la longue durée ou le fiéquent retour des vents du septentrion auxquels ils sont plus exposés, et peut-être la qualité de leurs boissons, les rendent plus sujets à la goutte, à la colique bilieuse et convulsive, aux rhumatismes dont ils sont quelquefois tourmentés dès le jeune âge, aux catarrhes opiniâtres, à la phthisie (1).» Sont-ce là véritablement des maladies propres à la Normandie ? J’en appelle hardiment sur ce point aux médecins qui ont longtemps pratiqué dans ce pays, et qui sont en mesure de comparer les résultats de cette pratique avec les données fournies par l’observation sur d’autres points de la France de l’est, de l’ouest ou du centre de ce vaste territoire A supposer même que cette différence existât, une simple assertion ne suffirait pas pour l’établir : il faudrait l’appuyer solidement sur la base d’une statistique étendue, dont les premiers éléments ne se trouvent même pas dans les ouvrages du médecin, qui émet pourtant sur ce point une affirmation si explicite. Je ne fais qu’une exception en faveur de cette pathologie prétendue propre au climat normand : cette affection exceptionnelle est celle que l’auteur désigne sous le nom de coliques bilieuses et convulsives qui, bien que n’étant pas exclusivement Propies a la Normandie, pourraient s’y rencontrer plus fréquemment qu’ailleurs : nous aurons du reste occasion de revenir sur cette question.
(I) Tom. H, p. 4|.
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Mais ce tableau est loin d’être complet, et Lepecq y ajoute beaucoup d’autres maladies qu’il entasse pêle-mêle, sans nous dire leur fréquence relative ; tels sont la pleurésie, la pneumonie catarrheuse, qu’il blâme ses contemporains de regarder trop souvent comme inflammatoire, les catarrhes pituiteux et bilieux, les fièvres aiguës, les maux de gorge, les fièvres ardentes, sous l’influence des travaux excessifs et d’une chaleur trop vive dans les années sèches, les dysenteries, qui, dans les années plus humides, sont remplacées par la diarrhée , les flux colliquatifs,les fièvres qu’on nomme putrides, les vermineuses, les furoncles, les anthrax, les plaies des extrémités inférieures; dans les pays à herbages, non suffisamment ventilés, les fièvres intermittentes de différents types; les fièvres éruptives, la rougeole, la scarlatine, la variole, etc. ; enfin la fièvre miliaire, qu’il regarde surtout comme essentiellement propre au climat qu’il étudie au point de vue delà pathologie médicale.
Essayons de nous reconnaître au milieu de cette énumération confuse des maladies les plus disparates. D abord, cette confusion des types morbides les plus différents semble indiquer d’avance, qu’il n’y a rien de spécial dans les influences qui s’exercent sur le groupe de population, dont il s’agit ici de déterminer l’aptitude pathologique. Ce sont là, en effet, de» affections qui sont, je ne dis pas seulement communes a toute la France, mais même à l’Europe tout entière, avec des nuances plus ou moins accusées. Ensuite, si ces maladies ne sont pas propres exclusivement à la Normandie, ce que, certainement, Lepecq ne prétend pas, mais si seulement, par suite des influences climatériques auxquelles cette partie de la F rance est soumise, elles y sont plus fréquentes, ou y revêtent un caractère particulier, quel est le chiffre proportionnel qui exprime cette fréquence? quelles sont, nettement, positivement, les nuances qui distinguent ces affections, quand on les obsene la,
et non ailleurs? Voilà deux questions auxquelles Lepecq ne pense même pas à répondre, et dont la solution serait cependant nécessaire pour établir la vérité de la thèse qu’il soutient.
Il y a donc ici dans le travail du savant médecin de Rouen une lacune grave, et qui ôte à son assertion toute signification sérieuse. Voyons cependant si, en nous aidant des observations de Lepecq, de notre expérience, si peu étendue qu’elle soit, de la tradition médicale même , en Normandie , nous ne parviendrons pas à saisir quelques fractions de vérité, au milieu d’affirmations évidemment trop absolues.
Que l’élément catarrhal, en restreignant ce mot à sa signification la plus simple, c’est-à-dire une plus grande tendance des muqueuses à une hypersécrétion morbide, que l’élément catarrhal, dis-je, complique plus souvent les maladies, en Normandie, que dans les parties plus méridionales de la France, c est ce qui paraît vraisemblable, bien que, dans la pratique, il faille certainement se mettre en garde contre toute exagération sur ce point. La raison de cette probabilité, je la tire tout à la fois, et de la méthode thérapeutique la plus générale de Lepecq qui, ainsi que nous l’avons déjà vu, s’appuie surtout sur les évacuants, et de la tradition médicale du pays qui tend à justifier cette pratique dans certaines limites, et, si j’ose le dire, de ma propre observation. Mais au point de vue d’une logique un peu sévère, ce ne sont là que des nuances, fiui ne touchent en rien à la nature même des affections morbides. Quant à celle-ci, elle reste toujours la même : et si les maladies que cette nuance distingue sont, en Normandie, plus frequentes qu’ailleurs, c’est à la statistique seule, et à une statistique assez etendue pour n’être pas exposée à confondre la coïncidence fortuite d’événements morbides avec une loi rec le de 1 organisation vivante, qu’iUppartient de le (lire.
epecq signale encore avec raison, je crois, une manifesta-
142 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
tion symptomatique qui, jusqu’à un certain point, est spéciale au génie morbide du pays dont il trace la topographie, je veux parler des fièvres intermittentes , et d’une manière plus générale, de l’élément périodique dans les maladies. En dénonçant ce fait, comme propre au climat d’une bonne partie de la Normandie, le médecin de Rouen n’entend point parler ici de fièvres intermittentes, qui naissent d’un foyer paludéen , comme le virus rabique sort de la bave d’un chien hydrophobe ; c’est là une endémie fixe, dont il signale de nombreux exemples dans ses topographies partielles : mais il entend parler de fièvres intermittentes qui s’observent plus ou moins fréquemment, suivant les années, dans les pays à herbages, ainsi qu’il les dénomme , et qui sont si nombreux dans cette partie de la France i
Pays d’Auge, Cotentin, pays de Bray, etc.
Or, je crois que c’est là une remarque juste ; et pour mon compte, je pourrais citer deux faits récents, qui tendent à confirmer cette vue; l’un relatif à une maladie qui, à son début, revêtait entièrement la forme d’une fièvre typhoïde, l’autre se produisant sous le masque d’une otite interne, avec fièvre intense et délire, et disparaissant rapidement toutes deux sous l’influence du sulfate de quinine. Or, ce qui me dirigea dans l’institution de ce traitement, ce fut l’idée même de Lepecq , et la considération des conditions au milieu desquelles se trouvaient les malades, pour lesquels on m’avait fait l’honneur de me consulter (1). Sans doute ces fièvres larvées, comme on les appelle, s’observent ailleurs qu’en Normandie, et moi-même
(I) Ces maladies, je les ai observées, comme médecin consultant : la première, chez M. Catiing, à Villers-sous-Foucarmont; la seconde, chez M. Eug. Delagrave, à Foucarmont, tous les deux mes parents. Je m’estime bien heureux d’avoir pu leur être utile dans une circonstance, où la maladie exigeait peut-être quelque attention pour être saisie dans sa véritable nature.
en ai observé plus d’une fois , mais il ne me paraît nullement improbable que dans les conditions spéciales que présente ce pays, elles ne s’y rencontrent plus fréquemment que là, où les conditions d’aération, et de fermentation végétale sont différentes.
Enfin, nous arrivons au trait le plus essentiel, à l’affection la plus originale, suivant Lepecq, de la pathologie de la Normandie, c’est à savoir, à la lièvre miliaire. « La maladie la plus générale qu’on puisse observer dans toute la province, en toute saison, dit-il (probablement parce qu’elles peuvent toutes présenter les mêmes intempéries), c’est cette fièvre irrégulièrement continue , ou continue rémittente , dont les symptômes et la marche semblent tenir tout à la fois de la fièvre lente nerveuse, de l’ardente, et conséquemment de la fièvre d’accès, de la constitution pituiteuse, et plus encore de l’atrabilieuse. C’est cette espèce d’hydre que les étrangers regardent comme la peste de la Normandie, et qu’on y nomme la fièvre miliaire. Cette dénomination lui fut donnée, parce quelle produit le plus ordinairement vers sa terminaison , telle qu’elle soit, des exanthèmes ronds ressemblant à un grain de millet (1). » «Cette maladie, ajoute-t-il, que la Hongrie, l’Allemagne, l’Angleterre, virent régner dans le siècle précédent, et qui ne fut observée en cette province que vers l’an 1/20, qui semble ensuite setre propagée dans la France entière, tient-elle de la nature des fièvres pestilentielles, au moins des contagieuses? Est-elle due à cette espèce de malignité, de principe inconnu, à ce divinum quid , que les bornes de nos connaissances, peut-être le défaut de bonnes observations, ont laisse jusque-là couvert d’un voile impénétrable? N’est-elle qu un effet d’une certaine altération des qualités de l’atmos-
(1) Tom. II, p. 46.
144 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
phère, comme on convient, au moins que sont la plupart des affections épidémiques? C’est une question des plus importantes à discuter, parce qu’elle tient sans doute aux plus grandes vérités de l’art; mais à ces vérités que l’esprit de système, et l’ignorance ont fait trop longtemps rester dans l’oubli (1). »
Qu’est-ce donc, demanderai-je à mon tour, que cette grave affection, si nouvelle, suivant Lepecq de la Clôture, en Normandie, et qui, suivant le même auteur, se rencontre également dans toute la France? Cette question heureusement n’est pas difficile à résoudre , et nous trouvons, dans les ouvrages du médecin de Rouen lui-même, tous les documents nécessaires pour arriver à cette solution. D’abord, Lepecq déclare cette maladie identique à celle qui a été décrite par Iluxham sous le nom de fièvre lente nerveuse, par les anciens, sous le nom de fièvre phlegmatique, par Grant, sous celle de fièvre d’accès informe, etc. Or, qui ne reconnaît, sous ces appellations diverses, une seule et même maladie, la fièvre typhoïde des modernes? M. Chomel, dont l’enseignement a le plus contribué à répandre dans la génération médicale contemporaine des idées nettes et précises (2) sur cette maladie, réserve le nom de fièvre lente nerveuse d’Huxbam à une forme de l’affection typhoïde qui, d’après la description qu’il en donne, serait assez rare. J’oserai faire à ce sujet une remarque. Cette variété de la fièvre typhoïde, que l’ancien et honorable professeur de la Faculté de Paris décrit dans ses leçons sous le nom de fièvre-lente nerveuse d’Huxham, n’est qu’une variété assez rare de la maladie, telle que la concevait le médecin de Plymouth : sa description a un sens beaucoup plus général, que ne le suppose l’habile clinicien de l’ Hôtel-Dieu, et s’applique à la forme
(t)Tom. Il, p. 46.
(2) Idées, cependant, qui sont loin d’avoir épuisé la question: qu’on ne l’oublie pas.
la plus commune de l’individualité morbide dont il s’agit en ce moment. Si ce travail avait la fortune de tomber quelque jour sous les yeux de M. Chomel, j’oserais lui conseiller de relire V Essai sur les fièvres, de cet auteur (chap. vne) ; et je ne doute pas qu’il ne reconnût facilement une erreur, dans laquelle il a été surtout entraîné par la dénomination même, dont s’est servi le médecin anglais, slow nervous fevers, pour désigner la maladie qu’il avait à décrire. Du reste, J. P. Frank (1 ) J. Frank, et une foule d’autres auteurs ont imposé la dénomination de fièvre nerveuse à la forme la plus commune de l’affection, que nous désignons aujourd’hui sous le nom de fievre typhoïde (2). Je pourrais faire des remarques analogues a propos des autres dénominations que je rappelais tout à 1 heure, et qui correspondaient, dans l’esprit du médecin de
Houen, a la même idée qu’il a voulu exprimer par le nom de hevre miliaire.
Rien qu’à considérer les choses de ce point de vue, et cette considération est fort légitime, quand il s’agit d’un médecin aussi verse que Lepecq dans l’étude de la tradition de la science non qu a considérer les choses de ce point de vue, dis-je, il nés guère possible de douter que celte fièvre miliaire fût non autre chose que la fièvre typhoïde. Mais ce n’est pas tout :
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146 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
nous avons un argument bien plus décisif à faire valoir en faveur de cette conclusion, c’est que Lepecq rapporte plusieurs observations relatives à cette fièvre, qui sont évidemment des fièvres typhoïdes, ainsi que nous le verrons plus loin ; et que, d’un autre côté, il dit positivement qu’il a peint cette maladie, ce sont ses propres expressions, dans l’épidémie de Louviers. Or, j’ai démontré péremptoirement, je pense, que cette épidémie, que l’auteur a décrite sous le nom de lièvre putride, exanthémateuse, pestilentielle, n’est autre chose qu’une épidémie de fièvre typhoïde grave.
On pourrait encore se demander si, par cette fièvre miliaire, que Lepecq tendrait si fortement à considérer comme un trait essentiel de la physionomie morbide de la INoimandie, il n en tendait point parler delà suette . Avant qu’ on ait observ é cette maladie sur presque tous les points de la h rance, il semble en effet que cette affection eût pour la région septentrionale de ce pays une funeste prédilection. Mais il est évident que ce n’est point là l’affection, dont l’épidémiographe veut parler ici, car il n’en prononce pas même le nom, quoiqu’il la connût parfaitement.
Il n’est peut-être pas impossible de découvrir la cause de l’erreur, dans laquelle Lepecq de la Clôture, et avec lui, un grand nombre de médecins du xvnf siècle, sont tombes sur ce point. La suette que j’ai moi-même observée, et à propos de laquelle j’ai consigné quelques remarques dans un journal, que dirige avec un sentiment profond de 1 utilité de la science, et de la dignité de l’art, mon honorable ami, M. le docteur Debout (1), la suette s’accompagne d’une éruption de forme variée, mais constante. Or, cette éruption, qu’elle consiste en des impies sudamina, ou qu’elle se produise sous la forme boutonneuse, rouge, se montre quelquefois également dans la fievre
(I) Bulletin général de thérapeutique médicale et chirurgicale, t. XL.
typhoïde, soit sporadique, soit épidémique, la plus nettement caractérisée. Ceci posé, si maintenant nous nous reportons à la tendance qu’avaient la plupart des médecins de ce temps, et Lepecq en particulier, à considérer la maladie comme un effort de la nature, pour expulser hors de l’organisme un délétère, qui trouble l’harmonie des fonctions, on conçoit que cette éruption soit devenue aux yeux de ces médecins un phénomène capital, et que, par une abstraction fort légitime à leur point de vue, ils en aient fait une maladie essentielle, une maladie nettement définie, et dans laquelle les autres phénomènes n’étaient plus considérés que comme une contingence variable. Aujourd’hui, c’est la doctrine contraire qui prévaut. Ne devons-nous voir là qu’un effet stérile de ces vicissitudes de l’opinion, que nous montre si souvent l’histoire de la science? Ce serait se tromper étrangement que de le penser. En dehors de la suette, qui a des caractères nettement tranchés, et qui s’observe aujourd’hui en Normandie, comme du temps de Le- Pecq, la miliaire n’est dans les maladies, où elle s’observe, qu’un simple épiphénomène ; et quand elle se rencontre dans la fièvre typhoïde, celle-ci reste toujours la fièvre typhoïde avec tous ses symptômes, avec sa marche, avec ses lésions caractéristiques. Depuis trois ans que je suis revenu en Normandie, et bien que je n’y exerce la médecine que dans un cercle extrêmement restreint, parmi une dizaine de malades atteints de fièvre typhoïde que j’y ai observés, j’en ai vu deux, qui m offrirent le plus bel exemple de miliaire rouge symptomatique que j’aie jamais rencontré. Les partisans de la miliaire essentielle émettraient-ils un doute sur le diagnostic que j’ai porte dans ce cas ? Mais si, sans rapporter ces observations, je
: quc chcz ces dcux malades, symptômes du côté de la grande circulation, du côté du système nerveux, du côté de la muqueuse intestinale, tout s’y trouvait, comme dans la fièvre ty-
148 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
phoïde type, niera-t on quil se soit agi ici d’une fièvre typhoïde? Mais alors je demanderai ce que c’est qu’une fièvre typhoïde.
Ce qui a pu encore contribuer à faire naître dans l’esprit des médecins du xvme siècle la confusion que je signale en ce moment, c’est que la miliaire, proprement dite, c’est-à-dire la suette miliaire, se présente assez souvent à son début sous la forme de la fièvre typhoïde. Un médecin qui, après M. Rayer (1), a, dans mon opinion, tracé l’histoire la plus correcte de cette maladie, M. Abel Robert, a très-justement insisté sur cette difficulté de diagnostic. Dans l’intérêt même de la pratique, qu’on me permette de citer ce qu’il dit à ce sujet. « Le diagnostic de la fièvre miliaire, dit ce médecin, n’est pas toujours facile ; elle s’annonce souvent comme l’affection typhoïde, et ce n’est que quand l’éruption paraît, qu’on connaît son véritable caractère. Cependant on peut éviter cette méprise, en ayant soin de consulter le pouls qui est petit et fréquent, en constatant la présence de sueurs abondantes, accompagnées de l’odeur de vinaigre moisi, et en ne perdant pas de vue que la miliaire a régné naguèré, ou qu’elle reparaît encore dans les pays voisins (2). » Je ne ferai qu’une observation à propos de ce passage d’une très-bonne petite monographie, c est que 1 auteur paraît ignorer, que la fièvre typhoïde franche, nette, peut s’accompagner elle-même de la miliaire la mieux caractérisée, et que par conséquent l’apparition seule de ce symptôme ne suffit pas pour dissiper 1 obscurité qu il signale. Poui ètie tout à fait dans le vrai, il fallait ajouter que 1 éruption, dans la fièvre typhoïde, est beaucoup plus tardive, que dans la suette, où elle se montre dès les premiers jours.
Enfin, qu’on me permette pour résoudre cette question, d in-
(1) Histoire de l’épidémie de suette miliaire qui a régné dans le departement de l’Oise, Paris, 1822.
(2) Lettre sur la fièvre miliaire , p. 21.
a oquci 1 expéiience d un mcdccin dont j oi dcj<i plusieurs fois parlé, et qui est avec raison placé au premier rang des médecins de la Normandie, M. Hellis. Dans le mémoire déjà cité cet habile observateur soutient l’opinion du caractère purement symptomatique de l’éruption miliaire dans les maladies; et chose remarquable ! les membres de la commission académique (et on y voit figurer des noms justement honorés), relèvent cette assertion du médecin en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen comme une erreur. « Nous adresserons, dit à ce sujet le rapporteur de la commission, Double, un seul reproche à M. Hellis ; c’est à l’égard de la fièvre pétéchiale et de la fièvre miliaire. Dans la plupart des cas graves que l’auteur a eu l’occasion de recueillir à sa clinique, il a très-souvent vu les éruptions miliaires ou pétéchiales se présenter à l’état symptomatique ; souvent aussi sous ses yeux, ces deux éruptions se sont succédé, et remplacées alternativement sur le même malade, sans que la maladie ait changé dé naturé. M. Hellis conclut de la, que ces deux éruptions n’existent qu’à l’état symptomatique... Une telle assertion, reproduite déjà plusieurs fois dans l’histoire de la science, née d’ailleurs, dans le mémoire e 1 1. Hellis, de conclusions qui nous paraissent peu rigoureusement déduites, et qui ne se trouve . appuyée que sur des preuves insuffisantes, ne saurait détruire les faits d’épidémies e ievres petechiales et miliaires essentielles, observées à diverses époques par Hoffmann en Allemagne, par Damüani en Piémont, par Borsieri en Italie, par Leroi, par le docteur Gaste lier et par beaucoup d'autres en France (1). » M. Hellis avait
c.osi'ous> ses ^ ^ «*» = * aT «
aujourd hur unanimité d’opinion dans la science sur ce point, cette discussion sommaire, je crois être autorisé à con-
(0 Rapport à l'Académie royale de médecine, p. 10.
150 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
dure, que l’originalité pathologique de la Normandie, telle que Lepecq de la Clôture a cherché à l’établir, n’est nullement démontrée, et que, sauf quelques restrictions qui ont trait, non au fond, mais à la forme, les maladies sont les mêmes là que dans le reste de la France. D’un autre côté, il ne serait pas impossible que la position de cette vaste province près de l’Océan, qui longe ses côtes à l’ouest sur une étendue considérable, depuis le Tréport jusqu’au mont Saint-Michel, la nature de son sol, son exposition, l’usage habituel du cidre chez les habitants, n’y fissent dominer quelques maladies communes au reste de la France, et n’y rendissent plus fréquent le développement de quelques phénomènes secondaires, comme l’éruption miliaire par exemple ; mais à défaut d’une statistique rigoureuse, dont les premiers éléments mêmes ne se trouvent nulle part, on ne peut émettre sur ce point que des conjectures de peu de valeur : il vaut donc mieux s en abstenir. C’est ce que je me garderai bien de ne pas faire moimême, après avoir exprimé le regret que Lepecq n’ait pas, dans sa topographie médicale, usé de cette prudente réserve.
En l’absence des éléments d’une statistique rigoureuse, qui
seule permettrait de tenter la solution de ces questions, la saine logique, je le répète, commande de s’abstenir. Pourtant, tout en faisant mes réserves à cet égard, je reviendrai encore à une question à laquelle j’ai déjà touché. Je ne puis, en effet, résister au désir de risquer une réflexion qui, si les faits \enaient un jour à en montrer la justesse, aurait une grande portée pratique. Cette réflexion, la voici : J ai dit précédemment que notre auteur, en cherchant, dans les ouviages des médecins antérieurs à lui, ou ses contemporains, un txpe morbide comparable à celui qu il désigne sous le nom de fièvre miliaire, assimilait celle-ci à la fièxre d accès infoi me de Grant : il fait plus encore, dans l’esquisse générale qu’il en
trace, il dit que c’est une fièvre irrégulièrement continue, ou continue-rémittente. Sous la plume d’un observateur aussi consciencieux et aussi sagace que le médecin de Rouen, ces paroles ne sauraient être de vains mots, un simple remplissage nosographique. Sans doute, dans presque toutes les maladies aiguës, il y a des rémissions et des exacerbations irrégulières, qui rappellent de loin la périodicité régulière des fièvres d’origine paludéenne ; sans doute, ce double phénomène se montre surtout. d’une manière tranchée dans beaucoup de fièvres continues, proprement dites, sans qu’elles perdent pour cela leur caractère, qui reste fondamentalement le même : mais quand Lepecq parle ici de continuité irrégulière, de rémittence dans les accidents morbides, son expression ne s’applique-t-elle qu’à cette fluctuation, pour ainsi dire, normale des phénomènes des maladies aiguës, et surtout des fièvres? J avoue que, quant à moi, je n’oserais l’affirmer.
Il se pourrait donc que, sous le ciel de la Normandie, les épidémies de fièvre continue, semblables, en général, à toutes les épidémies du meme ordre qui s’observent en France, y revêtissent, dans quelques cas, une forme particulière, que le miasme paludéen, atténué, dilué par les conditions spéciales dans lesquelles il se développe, y marquât de son cachet ces maladies populaires. Le mode de groupement des villages, dont presque toutes les habitations, sur quelques points au moins, sont disséminées au milieu d herbages plus ou moins étendus, l’abondance des fumiers, qui sont autant de foyers miasmatiques, et qui s’y accumulent en proportion de la grande quantité de bestiaux qu’on y nourrit, seraient les deux principales causes de la complication, de la transformation pathologique, si l’on veut, dont il s’agit en ce moment. Si, d un autre côté, il en était ainsi, la diaphorèse qui, dans l’hypothèse, naîtrait de cette modification clans la forme de P allée-
152 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
tion, n’expliquerait-elle pas tout naturellement la fréquence plus grande de l’éruption miliaire signalée par Lepecq ? Sans être en mesure de résoudre cette question par une observation suffisamment étendue, j’ai vu quelques faits qui ne sont pas en désaccord avec cette manière de voir. Qu’il me soit permis, à ce propos, d’engager les médecins mieux placés que moi pour se livrer à des recherches, dont tout le monde comprend immédiatement l’importance, qu’il me soit permis, dis-je, de leur proposer ce sujet d’étude.
Je reviendrai, du reste, à cette grave question, qui se reproduira tout naturellement, quand, après avoir comparé l’opinion que je viens de laisser pressentir à celle de plusieurs médecins du xvme siècle, j’examinerai dans son ensemble la thérapeutique pratiquée à cette époque dans les fièvres typhoïdes épidémiques.
Telle est l’impression que laisseront, je crois, à tous ceux qui les méditeront avec moi, les considérations générales qui résument la pensée de Lepecq de la Clôture sur la topographie médicale de la Normandie. Si j’ai donné quelque développement à cette partie de mon travail, c’est qu’il fallait combattre de suite les erreurs qui fourmillent dans cette topographie peu sévère, et aussi mettre en lumière quelques vérités qui peuvent s y rencontrer çà et là. Mais, en agissant ainsi, j avais encore un autre but : c’était, en signalant l’erreur générale qui pèse sur toute cette partie de la vaste collection que nous étudions, d abréger ma tâche, et d’épargner au lecteur la vaine fatigue de suivre avec moi l’auteur d’étape en étape, et pas à pas, dans les divisions infinies de sa topographie. Nous ne pouvons sans doute nous contenter de ces remarques générales sur la topographie de la Normandie, telle que Lepecq 1 a conçue ; car, dans chacune des topographies partielles en lesquelles celle-ci se subdivise, il y a des laits importants à connaître, et que
nous ne pouvons passer sous silence. Mais en ayant eu le soin de dégager à l’avance, les faits qu’il nous reste à examiner, de l’erreur générale qui plane sur leur ensemble, notre étude en sera plus facile et plus courte, en même temps que nos pas en seront plus assurés. Notre itinéraire ainsi tracé et justifié tout à la fois, je vais passer immédiatement à l’étude des topographies partielles du laborieux épidémiographe, qui vont ainsi devenir l’objet d’autant de divisions particulières, plus ou moins étendues, suivant l’importance des conclusions pratiques auxquelles elles devront nous conduire.
Première division. — Contrée des Vexlns.
Épidémies de fièvre typhoïde, et de pleuro-pneumonie, dans lesquelles échoué une méthode anli-phlogislique très-active. — Croup épidémique se ransformant a son déclin en une simple angine striduleuse. - Eaux fer-
kvllîr d R g6S' d'ATale- ~ JUffGment 6rrüné Sur la Population de vallee de Bray, et spécialement de la ville de Neufchâtel, rectifié.
Les diverses topographies partielles, en lesquelles Lepecq delà Clôture subdivise la topographie générale de la Normandie sont fort bien tracées ; il y fait entrer d’une manière judicieuse tous les éléments qui, dans la science du temps, devaient entrer dans un travail de cette nature. Depuis cette époque, les travaux de plusieurs observateurs, Coste, Mairan, de Humboldt, entre autres, ont élargi cette question, et ont montré que la latitude des lieux, c’est-à-dire leur situation par rapport a 1 equateur, mesurée par des degrés parallèles, est loin d’en exprimer la température réelle. Les climats solaires, qui sont uniquement déterminés par les positions successives de la terre par rapport au soleil, reçoivent des modifications profondes par aefion incessante de causes collatérales : tels sont l’alti-
l’tlnSrtS; Iapr0Ximité des mers> la force rayonnante et évaporation du sol, sa nature chimique, et, pour parler d’une
154 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIlie SIÈCLE.
manière plus générale, sa composition géologique, etc. ; pour arriver à la détermination vraie des climats réels, il faut faire entrer dans la solution du problème toutes ces données diverses. Là seulement se trouvent les bases d une véritable météorologie médicale. Lepecq manquait de ces données rigoureuses de la science moderne, mais comme il était plus médecin que météorologiste, il a comme le pressentiment de leur importance, et dans la mesure de sa conception, il a le soin d’en marquer au moins la place dans son cadre.
Je signalerai quelques faits remarquables qui se rencon tient çà et là dans cette partie du travail du médecin de Rouen. Le premier fait de cet ordre que je citerai, c est celui d une épidémie de fièvre putride, observée en 1 i~t> dans la vallée de la Livrière, non loin de Gisors, et qui y exerça de très-grands ravages. L’auteur pense, d’après les documents que lui fournit le médecin qui observa sur les lieux cette épidémie, que cette grande mortalité est due à la médication irrationnelle qui a été suivie, et qui a consisté exclusivement dans d’abondantes saignées. Pour moi, je n’oserais porter sur ce point un jugement aussi sévère. Je me contenterai de constater que, dam une épidémie de fièvre putride grave, la méthode anti-plilogistique se montra au moins impuissante à enrayer les accidents, ne jugula pas la maladie.
Un médecin delà ville d’Eu, observateur zélé, M. le docteur Lecomte, s'efforcait de démontrer dernièrement, dans p Union médicale, que l’élément périodique s’ajoute, dans ce pays, à beaucoup de maladies qui s’y observent actuellement. Lepccq, au contraire, à l’époque où il observe, signale cette ville et ses environs, comme une contrée extrêmement salubre, où l’on voit rarement se développer des épidémies, presque jamais des fièvres intermittentes. Cette double immunitéest d autant plus remarquable, que notre auteur fait observer qu a
l’époque où il écrit, la mer monte, dans les grandes marées, jusqu’aux murs de la ville d’Eu. Il remarque, d’un autre côté, au contraire, que depuis longtemps, dans un autre canton, Londinières et Envermeux étaient un foyer redoutable de fièvres intermittentes, qui se liaient à la présence de marais étendus, dans cette portion du pays de Bray. Puis, il constate justement qu’à partir du moment ou les habitants, éclairés sur l’intérêt de leur santé, s’imposèrent enfin des sacrifices pour travailler au dessèchement de ces marais, les maladies y diminuèrent de fréquence et de gravité.
Il ne faut pas oublier que Lepecq , dans les observations qu il cite relativement aux maladies endémiques ou épidémiques de ces diverses contrées , n’a pas toujours observé luimême, et que c’est sur la foi de praticiens, dont l’autorité scientifique peut rester quelquefois douteuse, qu’il émet ses assertions. Aussi bien ne ferons-nous que glaner çà et là les
faits les plus intéressants, et qui nous paraîtront les plus authentiques.
C est à ce titre que je rappellerai ici ce qu’il dit de la petite ville d’Aumale , où il signale une source d’eau ferrugineuse, et ou Marteau, médecin distingué, qui habita pendant quelque temps cette ville, a observé successivement deux épidémies très-graves, dont il a consigné l’histoire dans l’ancien Journal de Médecine.. La première de ces deux maladies fut une épidemie d’angine gangréneuse, et la seconde une épidémie de pleuro-pneumonie maligne. J’aurai occasion de revenir sur la première de ces affections , je dirai ici un mot de la seconde. Le traitement, que Marteau opposait à cette maladie, était un traitement fort énergique, et proportionné à l’intensité des ccidents qu il s’agissait de combattre. 11 employait alternatien es saignées abondantes, et les vomitifs : il joignait à eux moyens principaux un emplâtre de poix navale sau-
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poudré de poudre de cantharides loco dolenti; et lorsque l’expectoration se supprimait, il posait des vésicatoires à la partie interne des cuisses. Le nitre camphré, 24 grains de nitre, 6 grains de camphre, était aussi un moyen qu’il employait dans tous les cas, et pendant toute la durée de la maladie.
Lepecq fait, à propos de cette méthode de traitement, une remarque qui me paraît fondée : il blâme Marteau d’avoir exagéré la méthode anti-phlogistique, d’avoir répété la saignée jusqu’à neuf fois par exemple chez quelques malades. Ce reproche, je le répète, me paraît fondé. Si jamais cette thérapeutique excessive trouve sa légitime application , ce ne doit être que dans des cas extrêmement rares : et quand on lit des observations où une telle méthode a réussi, on se rappelle presque involontairement cette parole tristement consolante de J. Sims : « Il est des malades qu’on ne peut pas tuer (1). » Qui guérit d’une pleuro-pneumonie après neuf saignées, eût guéri plus tôt, et plus sûrement à moins de frais. Remarquez, d’ailleurs, que ce médecin, dont le nom n’est guère connu que des hommes qui lisent un peu, avait comme pressenti la méthode jugulante, ou des saignées coup sur coup, dans cette maladie.
Je ne mentionne que pour mémoire diverses épidémies de fièvre putride, de scarlatine angineuse, gangréneuse ( nous parlerons plus loin de ces dernières), qui régnèrent, à diverses époques, dans les environs de Gisors ; mais je mentionnerai plus spécialement une observation, que rapporte Lepecq, et dans laquelle on voit une femme enceinte de deux enfants, et à terme, prise d’une pneumonie : elle fut saignée et un vésicatoire fut appliqué. La malade accoucha le lendemain de
(I) Observations sur les maladies épidémiques. Paris, 4778, p- <87.
TOPOGRAPHIE MÉDICALE DE LA NORMANDIE. Io7
deux enfants morts, mais elle se rétablit parfaitement. Le même médecin fait encore une remarque sur les pneumonies bilieuses inflammatoires de l’hiver, que je veux consigner ici. « Les paysans, dit l’observateur, ne veulent pas quitter leur cidre, répugnent à prendre des délayants, à recevoir des lavements dans les premiers jours, et ne demandent enfin que la saignée. Il en est probablement encore ainsi aujourd’hui ; le peuple ne changera guère, tant qu’aux préjugés qui naissent de ses passions mêmes, on n’opposera pas les conseils
d une science aussi simple que féconde dans ses enseignements.
Le canton de Gournay est signalé par Lepecq comme un es p us sains de toute la contrée. On y rencontrait, d’une part, beaucoup de vieillards, et de l’autre , très-peu de maa les. L auteur fait remarquer justement, que cette longévité e cette immunité relative, à l’égard des maladies épidémiques, ce groupe de population les doit, non à une position topographique exceptionnelle, mais à l’aisance des habitants qui se nourrissent bien, et dont la charité vient généreusement au secours des pauvres peu nombreux qu’elle compte dans son sein. Je remarque qu’il y avait alors à Gournay un médecin pensionnaire de la ville : le nom de cet homme , qui paraît
.no]r ete un homme fort recommandable, doit être conservé c était le docteur Bellanger (1). ’
Le canton de Forges se rapprochait beaucoup du précé-
de” ’ ’uanl à la Abrité. Cependant l’auteur dit une sur ’ ques points les lièvres intermittentes y étaient endémiques,
beaucoup sf ‘ mddeCin* CantonauI> d°"t on parle
sens devait taZ^' ^ "7^ C'?1 ‘0Ul Simple : >»”
Pensionner un médecin r'P*i i . i °!'S e,S hommes (ie bon sens : le subir, quel qu'il soit.’ ° choiSir; dans le cas contraire, c’est
158 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIlie SIÈCLE.
et il attribue avec raison cette circonstance à la présence, sur ces points, de bruyères marécageuses, qui ont probablement disparu aujourd’hui, où l’industrie agricole tend tous les jours à affranchir la France de ces foyers morbides. Un chirurgien, qui exerçait alors la médecine dans cette contrée, Cizeville, affirma à notre auteur, qu’il ne manquait jamais de triompher des cas les plus rebelles , au moyen de l’opiat suivant : quinquina et cascarillc, de chaque une demi-once ; safran de mars opéritif, et sel d’absinthe, de chaque un gros, alliés avec le sirop d’absinthe, pour en donner un gros toutes les quatre heures, dans l’intervalle des accès. Sans avoir rien d’original, cette formule peut rencontrer son opportunité, c’est pourquoi je l’ai citée.
En 1767, 1768, une épidémie grave de dyssenterie régna dans ce canton : les malades y étaient parfois emportés en quelques jours. La méthode, qui paraît avoir le plus réussi entre les mains du médecin honorable que je viens de citer, c’est une méthode mixte, dans laquelle entraient à la fois les saignées, le diascordium, et l’ipécacuanha, sur lequel on insistait principalement. Quand un flux intestinal succédait à la maladie, et cela arrivait assez souvent, on y opposait avec succès la
décoction de squine. . n
Après avoir signalé cette maladie, le médecin de Rouen
parle avec plus de détails d’une autre épidémie, quiregna egalement dans cette partie du pays de Bray eu 1 7/4, et qu i décrit sous le nom d’épidémie gangréneuse et convulsive. Ici, nous retrouvons encore dans la science du xviu* siècle une lacune, qu’on ne comprend pas avoir existé si longtemps. 1 es. évident que cette épidémie gangréneuse et convulsive, qui Sa exclusivement ta enfants, depuis l’âge do deux»» jusqu’à dix, et qui en fit périr un très-grand nombre, est une épidémie de croup. Les détails, dans lesquelsnotrc auteur en
à cet égard, ne permettent aucun doute ; mais l’ignorance de Lepecq sur ce point est fort excusable, car elle était à cette époque l’ignorance de presque tous. Malgré l’observation de Ghisi, dans une épidémie d’angine gangréneuse, à Crémone, en 1747, comme on appelait alors presque toujours la diphthérite, malgré le mémoire de Home, et surtout de Michaëlis, etc., Double, cet esprit si droit, si net pourtant, n’a-t-il pas écrit les lignes suivantes en 1811 : « J’ai déjà prouvé que les malades qui meurent du croup ne périssent pas suffoqués... Que la concrétion n’est que l’effet, le produit de la maladie (oui, sans doute, au point de vue pathogénique), bien loin d’en constituer la cause, ou l’essence, puisque la maladie existe avec tous ses dangers, autant avant la formation de la membrane, qu’après son évacuation (1)?» Si, alors même qu’on connaissait le traumatisme terrible qui se rencontre dans le croup, on tendait encore à le considérer comme une maladie convulsive, comment voulez- vous que, plus de cinquante ans auparavant, alors que cette lésion était à peu près ignorée, on le comprît autrement?
Mais Lepecq cite, à propos de cette épidémie, un fait qui, comme à l’auteur lui-même, me paraîfau moins fort étrange : Ce fait, voici comme il le rapporte : « Nous n’oublierons pas de faire observer, dit-il, qu’après avoir vu périr nombre d’enfants, ce chirurgien (Cizeville) , qui avait tenté inutilement toutes sortes de moyens, les adoucissants, les relâchants, les saignées même, les loochs, guidé comme par un instinct, s’imagina que la maladie était plus convulsive que gangréneuse : en conséquence il ordonna dès le premier moment une potion avec 1 eau de mélisse, de fleurs d’oranger, et le sirop capillaire, qui lui réussit si bien, qu’il n’en vit plus périr aucun. Ce trai-
(t) Traité du croup, p. 511.
\ CO MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE,
tement si simple, ajoute Lepecq, nous paraît avoir quelque chose d’ étonnant (1). »
C’est là en effet un étonnement que tout le monde partagera avec le judicieux épidémiographe de la Normandie. Comment expliquer ce fait cependant? Je ne vois qu’une explication possible, c’est de supposer qu’à partir du moment où Cizeville employa cette méthode thérapeutique nouvelle, la maladie s’était transformée, l’épidémie touchant à sa fin, et était devenue une simple angine striduleuse. Je ne sais si une aussi heureuse transformation a été déjà observée dans une épidémie de croup, mais ce qu’on a observé, ainsi que le remarque Guersant, c’est que le pseudo-croup règne en même temps que le croup vrai, au milieu même des épidémies d’angine coenneuse, et de croup (2). M. Bretonneau a fait la même remarque dans l’épidémie de Tours, etc. S’il en est ainsi, et je le répète, il n’en peut être autrement, la merveille disparaît, et le fait se réduit aux proportions d’un fait vulgaire, orné d’une erreur de diagnostic.
Enfin, l’auteur termine cette première topographie partielle de la Normandie, en jetant un coup d’œil rapide sur les eaux de Forges. En homme judicieux il n’accepte pas toutes les merveilles, que des personnes plus ou moins intéressées à la fortune de ces eaux lui racontent de leur efficacité. Il en signale surtout les avantages dans les hydropisies (3), les "vieux
(1) Tom. II, p. 93.
(2) Répertoire des sciences médicales, t. IX, p. 362, 2e édit.
(3) C’est encore là un fait thérapeutique qui montre que, si, grâce à l’anatomie pathologique, nous avons des notions plus nettes que les médecins du xvui0 siècle sur le traumatisme dans les maladies, une trop grande préoccupation de ces lésions nous a fait perdre de vue certaines indications, que nos devanciers avaient parfaitement saisies. Du reste, on commence à revenir de ces exagérations. Dans le traitement des hydropisies, quelle qu’en soit la cause, et quand 1 eco
flux intestinaux, les maladies de la matrice dont il fait probablement dépendre la chlorose, etc. Entre autres observations qu’il rapporte cà ce sujet, il en cite sommairement une, dans laquelle on voit un malade, tombé dans le marasme, prendre ces eaux, et rendre en même temps au milieu de glaires une multitude prodigieuse de vésicules rhomboïdes, contenant pour la plupart de l’eau : ce malade guérit. Ces vésicules étaient-elles des hydatides développées dans l’un des viscères de l’abdomen, et qui se seraient fait jour par l’intestin? c’est probable. Après avoir ainsi indiqué quelques cas, où les eaux ferrugineuses de Forges peuvent être utiles, l’auteur signale avec non moins de sagacité quelques maladies, qui en contre -indiquent formellement l’usage les affections de poitrine, l’hémoptysie, par exemple.
Quant à l’analyse chimique de ces eaux, je ne m’en occuperai pas : analysées en 1 8 1 0, par M. Robert, elles ont été de nouveau analysées en 1845, par M. O. Henry, membre de l’Académie de médecine (1).
Puisque j ai dit un mot des eaux de Forges, je ne puis passer sous silence la source minérale, dont est également dotée la petite ville d'Aumale, que j’habite, depuis qu’un amour naïf de mon pays natal m’a fait revenir en Normandie. Ces eaux, qui sont également ferrugineuses, sont à peu près complètement délaissées. Il n’y a guère que les habitants du pays qui s’en servent avec succès, quand elles sont indiquées, pour combattre certaines débilités de l’estomac, ^chlorose, etc.
epecq qui signale ces eaux, et les compare cà celles de’ Forges, déclare, sur le témoignage d’un médecin instruit du
M"’ :“6Pt MdébiUtée ’ M- ^yer, et mon savant ami,
les avantages’ déV'Tr’ r' A1,lSpn’ en AnSlclen'e, etc., ont montré mA n h • d médication ferrugineuse.
( ) Bulletin de t Académie de médecine, Paris, 1845, t. X, p. 985.
162 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
xvine siècle qui les étudia à leur source, Marteau, qu’elles ont dans les maladies, qui les appellent, une efficacité au moins aussi grande que ces dernières. Aumale peut-il espérer qu’un jour ses sources jouiront de la célébrité dont elles sont dignes? J’en doute : et la raison de ce doute est bien simple, c’est que les eaux ferrugineuses naturelles trouvent presque toujours, dans le fer soumis à diverses préparations, un équivalent thérapeutique. Les eaux, qui contiennent d’autres principes minéralisateurs, exercent sur F organisme une action beaucoup plus complexe, et l’art ne peut les imiter que d’une manière fort imparfaite : voilà une des causes de la fortune brillante de Vichy, de Bonnes, de Louëches, etc. Cependant la proximité de l’Océan, des plages si fréquentées de Dieppe, de Tréport, pourrait un jour, si une ligne de fer les rapprochait de la petite ville d’Aumale, rendre à ces tristes naïades quelque peu de la splendeur de leurs anciens jours. 11 y a plusieurs maladies, où les bains de mer sont utiles, mais qu’ils ne guérissent pas complètement. Je suis convaincu que, dans quelques-uns de ces cas, les eaux ferrugineuses achèveraient heureusement une cure que l’atmosphère marine n’a fait qu’ébaucher. J’en appelle sur ce point à la sagacité de mon honorable confrère, M. le docteur Gaudet qui, chaque année à Dieppe, voit passer sous ses yeux une foule de maladies diverses. Les malades qui seraient placés dans de semblables conditions, ce médecin pourrait les engager à aller prendre les eaux d’Aumale avec d’autant plus de sécurité, que le pays est fort sain, qu’il est entouré de bois, et traversé par une rivière, dont les méandres gracieux viennent compléter le beau panorama que présente aux yeux, sur divers points, le sol le plus heureusement accidenté. Ce salut, en passant, aux naïades désolées des vertes prairies d’Aumale leur portera-t-il bonheur? Je n’ose l’espérer : j’ai dû au moins essayer
d’en faire revivre le souvenir, ne fût-ce que pour en prendre occasion de remercier ici publiquement la société distinguée de cette jolie petite ville, de l’extrême bienveillance avec laquelle elle a bien voulu m’accueillir.
Enfin, puisque dans la première ferveur de mon patriotisme je Viens de tenter de réhabiliter même une eau minérale oubliée, qu’on me permette encore de relever ici une appréciation erronée de Lepecq au sujet du pays de Bray, et principaunent de la ville de Neufchâtel, qu’il a certainement jugés trop severement. « Ce canton, dit-il, est entrecoupé d’herbal ges, de haies, de fossés. 11 est arrosé par nombre de ruisseaux et de sources qui en fertilisent les pâturages. . . Ses habitants ne sont point industrieux ni portés au commerce des manufactures, comme ceux du pays deCaux. Ils sont indolents, paresseux et enclins à l'ivrognerie.... La ville de Neufchâtel, à peu près au o0“ de latitude, présente des hommes et des femmes des races entières de la plus haute taille. Son peuple et les gens sans éducation y sont susceptibles des vices que nous venons
dcciter: ,1s aiment peu le travail et paraissent hautains La
bonne compagnie se livre au jeu, à la bonne chère, à la chasse et aux armes ; on y voit beaucoup de bons militaires (1) » Un médecin contemporain de Lepecq, Maret (de Dijon) eût été moins severe, lu. qui, comme je l’ai dit ailleurs, regrette le emps ou ses compatriotes savaient boire, se momie des hv J 1 opotes prêche l’ivrognerie au nom de la science et conseil o » me 1 ne. Cette hygiène étonnante n était pr bab"
0) Tom. II, p. 64.
(2) Influence des mœurs des Français sur leur santé.
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par lui-même la contrée dont il parle, et il a pu puiser à des sources douteuses les renseignements sur lesquels il s’appuie, pour juger nos ancêtres avec une si grande sévérité. Dans tous les cas, si le peuple de cette partie de la Normandie avait tous les vices qu’il signale, nous devons protester hautement contre une induction qui aurait pour but dele représenter encore aujourd’hui tel qu’il était autrefois. Sans doute, les excès alcooliques n’y sont pas rares, et moi-même, dans ces derniers temps, je me suis efforcé, dans un petit traité d’hygiène populaire (1), d’éclairer les pauvres ouvriers sur les dangers qu’entraînent presque infailliblement ces excès ; mais ce désordre n’est point particulier à la vallée de Bray : et des statistiques rigoureuses ont démontré que, dans une foule dépars, il a atteint des proportions qu’il n’atteindra jamais parmi nous, il faut au moins l’espérer. Le bon sens proverbial de nos populations les préservera toujours de cette extieme dcgiadation.
Mais ce n’est point là le seul reproche que Lepecq adresse à nos pères ; il les accuse d avoir ete indolents, paresseux, peu industrieux. Le sont encore là des banalités qui ne s’appuient sur rien. S’il en était ainsi, comment se fait-il, que cette portion de la Normandie soit une de celles qui ont fait les progrès les plus rapides en agriculture ? Avec le sens droit qui le guide toujours sûrement, le paysan de la vallée de Bray a compris tout le parti qu’il pouvait tirer de sou sol admirablement fécond, et il a laissé à d’autres groupes de populations les merveilles, mais aussi les terribles chances de l’industrie ; est-ce là de pinaptitude? Allez le demander aux populations souffreteuses, pâles, étiolées du pays de Caux ! Enfin, quant aux reproches dirigés plus spécialement contre les habitants de la ville de Neufehâtel, ils ne paraissent pas plus fondés : on n’a pas plus
et de l'âme , Paris, 1853, in- 12 de 130 p.
(1) Hygiène du, corps
là qu’ailleurs cette hauteur dont parle Lepecq : la dignité, qui se surveille pour éviter les bassesses, n’est pas plus du dédain, qu’elle n’est l’impudence qui cherche à filouter l’estime en faveur d’un mérite absent. Le cœur humain a bien des défaillances : quel est 1 homme de bon sens qui ne s’est quelquetois chuchoté cela tout bas à l’oreille ? Mais alors le grand
pas est lait, car l’estime modérée de soi n’est plus qu’une affaire de logique.
Mais ces digressions intéressantes me feraient presque oublier mon but, j’y reviens.
Deuxième division. - Contrée d’Evreux.
E vrenxPréI *C(fm ^*un® épidémie humaine. - Typhus dans les prisons , , • ~C°m“ent la misere profonde des populalions peut, dans une
-Influeïr4? [S\ 6116 ' °C(:aSi0n du déveloPPement de l’éruption miliaire. Dointü T ^ a'iPeU1' anS l6S épidémies : option de Goethe sur ce
dans ,a diphthérite n’é,ait pas *
es que ques remarques préliminaires sur les topographies part, elles de Lepecq, dont j'ai fait précéder l’étude que je viens de terminer, me dispenseront de revenir dans cette étude nou-
Ve e’ comme dans les suivantes, aux questions générales qui se posent a l’entrée de toute topographie médicale. Je ne m'écarterai de cette ligne de conduite, qui m’est imposée par la méthode, et la nécessité d'éviter de fastidieuses répétitions, que quand je rencontrerai sur ma route quelque cause d’épidémie
ou d,endem,e> <Iue J* àemi signaler. Cette observation ' tic pour la dernière fois, je passe immédiatement aux remarques, qui doivent faire l’objet de ce chapitre.
mr é Se.rTUe 8rande épidémie de Louviers, dont j’ai P précédemment ; l’auteur ne fait que la rappeler ici, en disant avec un orgueil, qu’excuse sa naïveté même que
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« c’est son morceau chéri, et qui sera toujours le modèle de sou travail annuel : » puis il nous montre que cette épidémie eut son contre-coup sur quelques autres points de cette contrée, Pont-de-1’ Arche, par exemple. 11 ajoute, que là elle ne fut ni pestilentielle, ni contagieuse, et que, grâce au traitement qu’il avait institué, et qu’on y a suivi, l’épidémie fut beaucoup moins désastreuse qu’à Louviers. Nouvelle preuve entre mille que, si des maladies épidémiques, identiques, quant à leur nature, ont une gravité différente suivant le génie pathologique, si je puis ainsi dire, des années où on les observe, elles varient aussi, sous ce rapport, d’après les conditions dans lesquelles se trouvent les populations qu’elles frappent. C’est donc avec une grande raison qu’un homme, sur l’autorité duquel j’aime à m’appuyer, M. Levy a dit : « Le danger des épidémies réside, d’une part, dans leur essence même, d’autre part, dans leur opportunité qui se déduit des conditions de l’atmosphère (1) , » ainsi que de l’état antérieur de la santé des populations, me permettrai-je d’ajouter.
Après cette vue rétrospective, Lepecq de la Clôture ne fait qu’indiquer une épidémie de scarlatine avec angine gangréneuse, c’est-à-dire diphthérite pharyngienne, qu’il observa luimême en 1776 dans la vallée d’Eure, à Pacy et ses environs; puis, il passe presque immédiatement au canton dE^reux, qui, grâce aux renseignements que lui fournit un médecin distingué de cette ville, Gosseaume, devient le texte de remarques intéressantes. C’est ainsi qu’il signale, comme prélude d’une fièvre putride épidémique observée dans cette contrée, un ensemble d’accidents qui se rencontrent chez un grand nombre de chiens. C’est là une remarque, dont la justesse a
(1) Rapport sur les Épidémies. (Mémoires de l’Académie de médecine, t. XVII.)
pu être vérifiée dans plusieurs épidémies, soit que ces accidents épizootiques, précurseurs de l’épidémie humaine, aient frappé ces animaux, ou des animaux d’une autre espèce. Rien de particulier d’ailleurs à noter dans cette maladie populaire qu’il déclare identique à celle du Gros-Theil, non plus que dans une épidémie de grippe qu’il signale également.
Mais une maladie, qui doit fixer un peu plus notre attention, c’est celle qu’il observe en 1776 dans les prisons d’Evreux, et qui se propage dans les quartiers voisins. Ici il reconnaît positivement le caractère de la fièvre des prisons, du typhus carcerum de Pringle, comme il le dit lui-même. Si l’on veut bien se rappeler maintenant, que nous avons trouvé dans l’épidémie, qui frappa les détenus de la prison du palais de Rouen, les principaux caractères du typhus, et que Lepecq n hésité pas ici à considérer ces deux maladies comme identiques, on jugera, comme moi, je pense, que si Lepecq n’a pas caractérisé l’épidémie des prisons de Rouen, comme il le fait ici de l’épidémie des prisons d’Evreux, c’est que, trop préoccupe alors de la constitution médicale de l’année, où il avait observé les épidémies du Gros-Theil et de Louviers, il fut enti aine a rattacher cette épidémie locale à cette cause. Quoi qu’il en soit a cet égard, le tableau graphique de la maladie, l’absence de tout chiffre, exprimant le nombre des guérisons et es mor s sont deux obstacle8, à ce que nous puissions faire r tir de la quelques enseignements utiles. Lepecq, qui insiste surtout sur les causes de la maladie, dont il nous trace une hi toire lamentable, et dont le typhus devait être inévitablement la conséquence, donne d’excellents conseils à la ville où d observe cette redoutable affection, pour en affranchir à l’Iveir les malheureux prisonniers, dont la loi n’a pas encore édicté 1 empoisonnement lent, et la ville elle-même.
oujours, d’après les documents que lui fournit Gosseaume
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Lepecq de la Clôture dresse une table de mortalité de la ville d’Evreux, pendant un certain nombre d’années. Je ne dirai rien de ce tableau qui manque de précision. On ne savait point alors manier la statistique, comme on le fait aujourd’hui, bien que certains semblent y voir une sorte de révélation surnaturelle, et que d’autres, sans aller si loin, en abusent quelquefois, en l’appliquant à l’élucidation de questions auxquelles elle n’ést pas applicable. Je ferai seulement observer, pour montrer une fois de plus le sens droit du médecin de Rouen, qu’il relève avec raison une erreur commise par le médecin d’Evreux dans son tableau nécroscopique. Ce médecin fait coïncider le développement des épidémies les plus meurtrières dans cette contrée avec les années, où s’effectue le curage de la rivière de la ville, Lepecq, en se servant des chiffres mêmes sur lesquels Gosseaüme s’appuie, démontre que cette prétendue coïncidence n’est pas vraie. Il n’y a rien à objecter à cette argumentation décisive.
De même que dans tout ce qui précède, Lepecq s’est surtout servi des documents que lui fournit Gosseaüme, ainsi, dans ce qui suit, il ne rapporte que des faits de seconde main, et qui lui sont transmis par deux médecins, dont il reconnaît d’ailleurs le mérite: l’un, le docteur Marqu crie, l’autre, le docteur Hardy, de la petite ville de Conciles. Toutefois, ce qui ôte au témoignage de ces médecins une grande partie de la valeur que Lepecq semble lui attribuer, c est que, dans Ils passages qu’il nous cite des mémoires que ces deux médecins lui fournissent, on trouve à chaque instant des exagérations de langage, qui masquent la vérité. C’est ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, que dans une épidémie de fièvre putride extrêmement grave delà paroisse de Cambon, dans la plaine du Neufbourg, à entendre le médecin de Couches, on avait la plus grande peine à ensevelir les cadavres, parce que, au
moindre tiraillement, les bras se détachaient du corps et tombaient par lambeaux ! Ab uno disce omnes.
Qu’on me permette cependant de faire deux ou trois remarques sur cette partie de la topographie médicale de Lepecq de la Clôture.
L’épidémie de Cambon frappe une population, qui paraît liATée à toutes les horreurs de la misère. Celle-ci est telle, que les pauvres malades manquent de bois pour combattre l’humidite de leurs habitations délabrées. Ne peut-on pas induire de cette observation que, dans cet état de dénûment, ces malheureux, lorsque la maladie venait à les atteindre, se surchargeaient de couvertures, ou de baillons, pour lutter contre ces conditions funestes, et que c’est dans cette circonstance peutêtre qu’il faut chercher la cause de l’éruption miliaire, qui paraît s’être montrée dans cette épidémie plus fréquemment encore que dans d’autres maladies populaires du même ordre? Le médecin de Rouen remarque encore que, tant que les malades furent soumis h une méthode anti-phlogistique active, saignées variées de bras, du pied, la saignée jugulaire même, le mal avait presque constamment une issue funeste, et que, quand à cette méthode on eut substitué la méthode évacuante d’une manière soutenue, la mortalité diminua considérablement. Entre autres symptômes qui disparurent sous l’influence de cette médication nouvelle, il faut placer en première ligne des hémorrhagies de diverses sources. Ici encore, il semble résulter du travail, sur lequel se fonde la relation du médecin de Rouen, que les vésicatoires placés à la nuque eurent une influence favorable sur la marche des accidents.
C est egalement dans cette épidémie, que le médecin sagace e ouen fait une observation que je ne veux pas omettre, tant elle me paraît importante. Quand une épidémie grave rappe une population et la décime, la terreur s’empare de
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tous. Cette terreur chez quelques-uns est- telle, qu’ils se croient atteints du fléau, alors qu’il n’en est rien : c est la peur du mal qui engendre le mal de la peur. Lepecq n ignorait pas ce fait. Aussi quand il rencontrait dans ses excursions, comme médecin des épidémies de la généralité de Rouen, quelquesuns de ces nosophobes , il ne manquait pas de rassurer ces trembleurs, ces quakers de la contagion, de les faire sortir de leur lit, et de mettre fin à une diète qui les épuisait. Cette mé-
decine en vaut bien une autre, elle est surtout plus sûre.
Pour qui a réfléchi sérieusement sur l’influence que l’âme exerce sur le corps, il ne saurait être douteux que la terreur, qu’éprouvent au milieu des épidémies certaines natures pusillanimes, ne les prédispose à l’atteinte du fléau, comme toute influence qui énerve l’organisme. Un professeur de la Faculté de médecine de Vienne, le baron de Feuchtersleben, a publié dernièrement un livre qu’on ne me semble pas avoir assez remarqué en France. Dans l’opinion de ce médecin célèbre, l’âme, par le déploiement énergique de son activité, a le pouvoir d’éloigner du corps les maladies. C’est évidemment la l’exagération d’une donnée de l’observation qui, poui ètie vraie, demande à être renfermée dans des limites singulièiement restreintes. Pourtant, quand les médecins se trouvent en face d’une épidémie qui porte la terreur au milieu d’un groupe de population, partout où ils voient fléchir le courage, ils doivent s’efforcer de relever le moral abattu ; c’est un moyen certain d’atténuer les ravages du fléau, parce que si la force morale ne peut rien contre la cause inconnue du mal, elle place au moins l’organisme dans les conditions les plus favorables pour lui résister. En temps d’épidémie, tout ce qui affaiblit peut tuer, et la peur énerve comme la diete. Je trouve à ce sujet dans le livre de M. de Feuchtersleben une citation trop intéressante, pour que je ne la reproduise pas ici.
topographie médicale de la Normandie. 171
« Goethe, dit ce médecin, raconte le fait suivant : Dans une fièvre épidémique putride qui exerçait autour de moi ses ravages, j’étais exposé à une contagion inévitable ; je parvins à m’y soustraire par la seule action d’une volonté ferme. On ne saurait croire combien la volonté a de puissance en pareil cas : elle se répand, pour ainsi dire, dans tout le corps, et le met dans un état d’activité, qui repousse toutes les influences nuisibles. La crainte est un état de faiblesse indolente, qui nous livre sans défense aux attaques victorieuses de l’ennemi (1). » Bien qu’il s’agisse ici de Goëthe, de Goëthe- Jupiter, comme disent les Allemands, dans leur idolâtrie pour cet homme de génie, je ne suis pas aussi convaincu que M. de Feuchtersleben que ce soit l’énergie morale de l’auteur de Werther , qui l’ait sauvé de l’atteinte du fléau. Avant d’admettre la réalité de cette cause de préservation, il y a quelques questions préjudicielles qu’il eût fallu résoudre, par exemple, les questions relatives à l’âge du grand poëte, à ses maladies antérieures (2), où l’on eût pu trouver la raison de l’immunité morbide, dont il jouit au milieu d’une épidémie putride grave. Quoique j’aie dû mettre ces restrictions à l’assertion trop absolue de Goëthe et de M. de Feuchtersleben lui-même, ce fait n’en est pas moins intéressant, et peut servir, prudemment dégagé des commentaires dont je l’ai accompagné, à rasséréner quelques esprits pusillanimes au milieu d’une épidémie : c’est pourquoi je l’ai cité.
Encore une remarque, et je finis ce chapitre. Dans une
(1) Hygiène de l âme, par le baron de Feuchtersleben , professeur à la Faculté de médecine de Vienne, ancien ministre de l'instruction publique, en Autriche ; trad. de l'allemand, par le docteur S chlesinqer- Rallier, Paris, 1853, p. 11.
[2) Il faut encore ajouter à ceci que, dans une épidémie de ce genie, tous ceux en qui s’en trouve l’aptitude n’en sont pas atteints.
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épidémie de maux de gorge gangréneux (on sait ce qu’on doit entendre par là), qui régnèrent avec une plus ou moins grande intensité, pendant les années 1771, 1772, 1773, dans une partie de cette contrée, on ne se servit pas seulement des moyens généraux, usités alors en pareil cas, mais en même temps on avait recours à un caustique renommé dans le pays, et qui, ditLepecq, était le secret d’un certain chirurgien-major, pour modifier l’état local. Il y a sans doute loin de cette pratique à la haute généralisation qu’en a faite plus tard M. Bretonneau, mais enfin on voit par le fait que je viens de citer, et qui, d’ailleurs, manque complètement de détails, que le germe de l’idée de la méthode substitutive était déjà dans les esprits, puisque nous la trouvons, inspirant la pratique d’un médecin de la Normandie parfaitement inconnu au xvme siècle. C’est que rien ne se perd dans les sciences : on a pu ne pas tenir compte pendant des siècles des faits de ce genre, qui se trouvaient ensevelis dans une tradition oubliée ; n’importe, tôt ou tard ils reparaîtront : les faits ne se prescrivent pas plus que les lois fatales qui les commandent.
Troisième division. — Contrée (ln pays de Caux.
Épidémie de fièvre pseudo-continue. — Influence salutaire du déboisement dans un pays marécageux. — Danger de la thérapeutique de la miliaire, considérée comme maladie essentielle. — Utilité de scarifications pratiquées sur les amygdales dans quelques épidémies de scarlatine avec prédominance des symptômes angineux. — Physionomie morale du pays de Caux.
Cette contrée a, comme la précédente, soixante lieues de circuit : mais à l’époque, où Lepecq observait, elle était loin d’offrir les mêmes conditions de salubrité, au moins sur quelques points de sa surface. Ses vallées d’ Arques, d’Aufifray et de la Saanne, à cette époque, étaient autant de foyers de fièvres
intermittentes, qui marquaient les populations d’un cachet tout à fait semblable à celui que présentent encore aujourd'hui les habitants de la Sologne. C’est que les mêmes causes reproduisent invariablement les mêmes effets. Là se trouvaient alors de nombreux marais, qui aujourd’hui ont à peu près complètement disparu, et dont les effluves étaient un obstacle invincible à la prospérité de la vie.
Lepecq fait à cet égard quelques remarques, qui témoignent de nouveau de son esprit judicieux. C’est ainsi qu’il a observé qu’il a suffi, sur quelques points, d’abattre des rideaux de bois, qui s’opposaient à la dissémination du miasme paludéen pour voir s’améliorer d’une manière sensible la santé des groupes de population, que leur position topographique appelait a jouir des bénéfices de cette mesure sanitaire : c’est ainsi encore qu’il signale parfaitement les suites ordinaires de l’intoxicaüon marémateuse, le gonflement de la rate, l’hydropi sie, et la cachexie générale qu’entraîne à sa suite l’action continue d une cause aussi hostile à la vie. Quand une endémie aussi nette que celle-ci fait peser son joug sur les populations ces dermeres ne manquent pas de caractériser le mal à leur maniéré ; c est ce qui arriva également ici. Cet engorgement de la rate, dont je parlais tout à l’heure, devint le carreau auquel on opposa des pratiques plus ou moins superstitieuses’ etlc idee traditionnelle est restée tellement enracinée dans espr, du peuple de cette contrée, que, survivant à la cause LJ. “ïait donne nmssan“, de bonnes âmes, si je suis bien
fanls"" l’ I CTOIent enC°rC "" carreau , surtout chez les en-
ts, et traitent ceux-ci, quand ils ne guérissent «
^ C°nfo“ à * cette étiologie
mais c’est u n e? toutou tre ' 'chose1 <] 006 manière absolue le carreau, nisses, avec ou sans barbe, du pa^TÆ les
174 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
Ne nous emportons pas trop contre ces erreurs populaires, tout en les combattant dans ce qu’elles ont de dangereux ; elles sont les conséquences d’une science qui, malheureusement, hélas ! a ses limites.
Mais non -seulement, dans ces malheureuses contrées, l’influence paludéenne y produisait ses effets directs ordinaires, c’est-à-dire des tièvres intermittentes, avec leurs divers types, mais dans quelques-unes, on la voyait évidemment imprimer son cachet spécial aux maladies communes. En 1775, par exemple, on observa, dans la vallée d’ Arques, une épidémie de fièvre continue, qui, durant de trente à quarante jours, fit de nombreuses victimes , et dont on ne parvint à borner les ravages, que quand un médecin intelligent d’Auffrav, le docteur Berthelot , eut substitué au traitement vainement suivi jusqu’alors une méthode thérapeutique plus rationnelle, et dont les principaux agents étaient les évacuants, les amers et les préparations de quinquina. C’était là évidemment une fièvre pseudo-continue, comme on en observe en Afrique, en Grèce, par exemple, et c’est avec un grand sens que Lepecq l’appelle fièvre continue-rémittente épidémique. Les faits de cet ordre nous avaient encore échappé, dans notre préoccupation des lésions, que nous révèle l’étude du cadavre ; ils étaient monnaie courante chez les médecins du xvme siècle.
Indocti discant, et ament meminisse periti.
Je ne ferai qu’une remarque à propos du canton de Fécamp, qui est compris dans cette division ; c’est que pendant longtemps on y crut la miliaire une unité morbide nettement définie, et qu’un médecin judicieux, M. Boucher, v ruina ce préjugé par une observation simple. Au lieu de saturer ses malades d’élixirs, de cordiaux, de les étouffer sous des mon-
tagnes de couvertures, de les enfermer dans des étuves, il les traitait suivant la méthode d’une médecine plus simple et d'après les indications fournies par la maladie ; dès lors' les miliaires disparurent. Voyez la note de ce médecin , homme de sens, et vous trouverez là de quoi vous édifier complètement et immédiatement sur ce point, si controversé autrefois.
Puisque la question de la miliaire reparaît ici , qu’on me permette d ajouter une courte remarque à celles que j’ai déjà laites à ce propos. Si je suis bien informé, on trouve encore dans le pays deCaux des médecins qui, quand ils rencontrent cette éruption adventice dans les maladies, se laissent guider par le préjugé populaire qui veut qu’on respecte cette éruption, qu’on la favorise par tous les moyens propres à activer les fonctions de la peau. Je connais une dame, un peu hypocondriaque , qui a la terreur de la miliaire, si je puis ainsi dire , et qui , à ce qu’il paraît, a fait partager à son médecin homme instruit d’ailleurs, toutes ses idées sur le danger de 1» rétrocession de cette efflorescence morbide. Par suite d’une l îosyncrasie particulière, la peau paraît chez cette femme avoir une aptitude exceptionnelle à reproduire cette éruption . . . Une de ces «‘teintes, qui ont été nombreuses , on l’à aissee pendant plus de six semaines se macérer dans des sueurs abondantes, continues, et que l’on respecta jusque-là fiue cette malheureuse malade, pendant tout ce temps né langea n, de linge de corps, ni de linge de lit. Je le demande,
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