CHAPITRE X
Concomitance ictérique dans une épidémie de grippe. — Tableau de la misère d’un petit groupe de population atteint d’une fièvre typhoïde épidémique. — Épidémie de pneumonie typhoïde à Dieppe. — Lepecq reconnaît la presque intégrité de la muqueuse pharyngienne et lonsillaire dans 1 angine dite gangréneuse épidémique.
m La Physionomie particulière de l’épidémie de Dieppe, que j’ai mentionnée déjà, l’importance de l’étude de cette maladie, au double point de vue de la doctrine et de la pratique m’ont conduit à isoler cette affection populaire, et à la placer dans un chapitre distinct de celui qui précède. Mais avant d’en venir a cette étude intéressante, je signalerai quelques faits que je ne dois pas non plus omettre.
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIie SIÈCLE.
A propos d’une épidémie de grippe, dont Lepecq parle de nouveau ici, et sur laquelle nous nous sommes suffisamment étendu, il fait une observation qui, je crois, n’a pas encore été faite dans cette maladie, c’est qu’un certain nombre d’individus, les bilieux, en recevaient, comme il dit, le contre-coup sur le foie et devenaient ictériques. 11 se contente, du reste, de mentionner ce fait sans nous indiquer, même approximativement, sa fréquence, ce qui lui ôte beaucoup de son intérêt. Je ne ferai également que mentionner deux observations relatives à des individus qui étaient atteints de squirrhe du foie, et qui moururent dans cette épidémie, après des hémafémèses ou des hémorrhagies intestinales, comme probablement cela aurait eu lieu en tout autre temps, et j’arrive de suite à une autre épidémie grave que l’auteur observa en 1 776, auprès de Rouen, à Saint-Georges ou Saint-Martin de Boscherville. Si le tableau que nous trace Lepecq de la misère de cette malheureuse population n’est point chargé, cette épidémie dut offrir au médecin, homme de cœur, qui l’observait, le spectacle le plus navrant. Ecoutez-le lui-même :
« J’arrivai à Saint-Georges, le 18 janvier 1776 : et en ce jour, une seule famille allait présenter à la mort cinq victimes dans la même cabane. Le père, la mère, une belle-fille, qui avait précédemment perdu son mari, et deux filles de dix-sept à vingt ans, étaient couchés tous ensemble, sans chemise, sans linge, sans autres vêtements que des haillons, qui leur servaient de couverture. Que dis-je, la même paille, sur laquelle reposaient ces cadavres encore vivants, recevait depuis plus de vingt jours leurs déjections fétides ! Le père et la mère étaient tombés dans la stupeur la plus profonde depuis près d’un septénaire : tout le monde avait fui. L’homme de l’art, qui leur devait ses secours, en avait horreur lui-même, cl se tenait à l’écart. Je voulus voir comment ils mouraient : j’ap-
prochai. Je touchai ces hommes expirants ; leur corps était déjà froid aux extrémités : ils avaient le ventre météorisé la peau maculée de taches livides ou violacées, la bouche et les gencives couvertes de sanie ichoreuse, la langue racornie, rapetissée et noire, le pouls irrégulier, petit, faible, suffoqué : ils étaient couverts de poux, etc. Les deux pères de famille quittèrent la vie dans les vingt-quatre heures : une des filles peu après. La seconde parvint à une sorte de convalescence; mais comme elle était restée imbécille, elle s’enfuit pendant les grands froids de ce mois, et après avoir couru les champs pendant deux heures entières, on la vit rentrer dans la maison, où elle fut trouvée morte de froid. La veuve seule, qui nravait pas été malade au plus haut degré, survécut à la pauvreté, à la misère (1). » Du reste hâtons-nous d’ajouter que Lepecq s’empressa de signaler à l’autorité du temps l’affreux dénûment au milieu duquel tant de malheureux luttaient sans espoir contre le fléau meurtrier, et que l’intendant de la province, de Crosne, dont il faut répéter le nom, pour 1 honorer une fois de plus, s’empressa de venir au secours des pauvres de Saint- Georges, et leur fit distribuer amplement ce qui leur était nécessaire en aliments , en médicaments , linge, etc. Grâce à ce concours de la science et de la charité,
l’épidémie perdit peu à peu de sa gravité, et la mort suspendit ses ravages.
Maintenant quelle était la nature de cette maladie populaire? les médecins du pays la regardaient comme une fièvre putride pourpreuse, et Lepecq accepta à peu près ce diagnostic : c’était donc encore très-probablement une fièvre typhoïde epidemique. Autant qu’on en peut juger par le tableau incomplet que l’auteur trace de la maladie, elle affectait surtout
(t) Collection d'observations, ouvr. cité, p. 978.
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la forme dite pectorale; la pneumonie semble même n’y avoir pas été une complication rare. Quoi qu’il en soit à cet égard, le traitement, institué par Lepecq dans cette circonstance, ne diffère pas de celui que nous l’avons déjà vu tant de fois prescrire en cas semblable. Ne nous y arrêtons donc pas, et passons de suite à une autre épidémie que l’auteur observe sur un point plus éloigné de Rouen, dans cette même année de 1776.
C’est à Dieppe, en février, que paraît cette nouvelle épidémie, et que Lepecq de la Clôture intitule fièvre péripneumonique putride. Que cette maladie fût véritablement une pneumonie, on ne peut en douter d’après l’ensemble des symptômes par lesquels elle se traduit à l’observation ; mais qu’elle fût putride, au sens dans lequel l’entend l’auteur, c’est ce que nous ne saurions admettre. Le mot putride est un de ces mots qui, à force de signifier une foule de choses, ne signifient rien. Il doit être rayé du vocabulaire d’une science devenue plus sévère. Cependant , ou il faut renoncer aux enseignements de la tradition scientifique, ou il faut s’efforcer de saisir les réalités qui se cachent sous les tropes d’une langue mal faite. Or , quand on considère les choses de ce point de vue philosophique, et qui est ici le seul vrai, voici le résultat auquel conduit cette délicate investigation. Au moment où l’épidémie sévit sur la population dieppoise, le peuple, les matelots, étaient plongés dans la misère la plus profonde : la pêche des harengs avait été mauvaise ; le froid était rigoureux, et la grippe, qui sévissait partout, était venue s’ajouter à ces deux premières causes, pour diminuer encore les ressources de l’organisme vivant contre l’affection grave qui allait l’assaillir. Enfin une autre influence nuisible, que Lepecq signale encore, et qui a pu avoir aussi sa part dans la prédisposition funeste, à laquelle l’épidémie a
du son extrême gravité, c’est l’abus que firent peut-être les populations nécessiteuses d’huîtres, jetées en grande quantité sous les murs du château, parce quelles avaient été gelées. Lorsqu’un groupe de population se trouve dans de pareilles conditions de vie, il est évident que, si une épidémie quelconque vient à le frapper, il est impossible que la maladie n’emprunte pas à ces circonstances funestes quelque caractère spécial, qu’elle n’en reçoive pas surtout une gravité particulier e. Or, cette vue n’avait pas échappé aux anciens : ils l’avaient conçue à priori peut-être; puis l’observation, en leur montrant la maladie modifiée dans sa forme sous l’empire de cette influence, en confirma la justesse ; puis, ils s’efforcèrent de rationaliser cette vue ; puis, ils édifièrent sur cette base
une thérapeutique anti-putride, dont Sydenham aurait pu dire, mais avec la même exagération, ce qu’il a dit de la médication dirigée contre la malignité dans les maladies ; mais en fin de compte, sous cette erreur laborieuse, il y a un fait réel, incontestable, c’est à savoir une opportunité morbide, pour parler le langage de l’école de Tommasini ; et cette opportunité, ces conditions spéciales de l’organisme, les anciens en faussèrent la notion, en en faisant une essentialité, une entité pathologique, comme 1 a tant de fois répété Broussais : mais cette notion n’en correspond pas moins à un fait réel qu’il faut bien admettre encore aujourd’hui, que tous les esprits justes admettent encore aujourd’hui. Le nierez-vous ce fait, parce que la chimie moderne, avec tous ses artifices, parce que le microscope, qui règne dans les ténèbres, vho reigns in darkness, avec ses découvertes dans l’impossible, ne l’ont point encore expliqué ? Mais alors niez la moitié de la science, niez la moitié des sciences. Je ne veux pas poursuivre plus longtemps un ordre d idees, où l’on court tant de risques de s’égarer, et reviens de suite au terre à terre des choses.
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Donc la pensée de Lepecq, sous l’expression fausse qui l’exprime, peut être saisie, et sous le nom de fièvre pneumonique putride, nous comprenons qu’il s’agit d’une pneumonie épidémique, qui reflète par sa forme et sa gravité particulières les conditions vitales mauvaises, dans lesquelles elle surprend les malheureux qu’elle frappe. La maladie débute, comme d’ordinaire, par un frisson violent, une douleur thoracique plus diffuse que fixe, mais qui devient intense, quand le besoin de tousser devient lui-même irrésistible; les malades crachent du sang : il y a en même temps une céphalalgie violente, et parfois des vomissements ; la langue se sèche et se fuliginise : cependant le pouls est rarement plein, dur ; il est fréquent, irrité, parfois inégal. On opposa d’abord des saignées plus ou moins abondantes à cet ensemble de symptômes graves, mais ces saignées n’empêchaient point le délire d’éclater, pour être remplacé bientôt par le coma ; et les malades périssaient au milieu de la suffocation, plus fréquemment le 3e, le 5e et le 9e jour.
Bien que quelques-uns des phénomènes que je viens d’indiquer succinctement montrent que le tube digestif prenait une certaine part à la maladie, dont il s’agit en ce moment, la localisation nette des principaux accidents, et dès le début du mal, dans les organes de la respiration, établit suffisamment, ce me semble, que là était bien le traumatisme principal dans cette affection populaire. Mais ce traumatisme n était pas toute la maladie, ou au moins les conditions générales dans lesquelles se trouvait l’organisme, établissaient entre celui-ci et les moyens thérapeutiques des rapports autres que ceux que l’expérience a démontrés exister ordinairement, et les saignées échouaient complètement. C’est dirigé par l’enseignement des faits, et aussi par la vue générale dont j’ai parlé d abord, que Lcpecq changea radicalement la méthode thérapeutique, qu il
supprima les saignées, employa les vomitifs, les purgatifs, le vésicatoires, et c’est à partir de ce moment aussi, comme il le dit lui-même, « qu’une épidémie, qui devenait très-meurtrière et ti es- affligeante, fut terminée en moins de quinze jours (1 ) » Des faits de cet ordre sont des faits rares, sans doute, mais pas si rares cependant, qu’on n’en rencontre parfois d’analogues, même dans le cas de simples pneumonies sporadiques. D’abord, en tant qu’épidémie, la pneumonie, telle que je viens d’en esquisser les principaux symptômes, a été plusieurs fois observée ; dans ces derniers temps même, M. le docteur Torchet a décrit une épidémie de ce genre, qui a régné en 1836 dans le village de Noyers (Ardennes). En Angleterre MM. Mackinstosh, W. Stokes ont également, et à' diverses époques, observé des épidémies de pneumonie putride que suivant le langage du jour, ils appellent avec MM. le professeur Grisolle et Torchet, etc., pneumonie typhoïde. Il suffira, pour s’édifier sur ce point, de comparer la description que nous donne Lepecq de la maladie populaire de Dieppe avec celle qu’en donnent ces divers médecins, et que M. Grisolle a clairement résumée (2), pour se convaincre qu’il s’agit bien ici d une maladie parfaitement identique. La symptomatologie est d abord la même en tout ce que le médecin du xvni* siècle a pu en signaler; et puis, les signes stéthoscopiques constatés dans cesderniers temps, les ouvertures cadavériques, sont venus lever tous les doutes, qu’une énumération symptomatologique incomplète eût pu laisser dans l’esprit.
Mais j’ai dit que cetfe forme de la pneumonie avait été observée plus d’une fois à l’état d’épidémie, et j’ai ajouté qu’on la rencontrait parfois même à l’état sporadique. Ici j’aurais presque autant de témoins qu’il y a de médecins éclairés, qui ont
(1) Tom. III, p. 993.
(2) Traité pratique de la pneumonie, Paris, 1841, p 410
co
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touché à la question de la pneumonie. Je ne m’appuierai, à cet égard, que sur l’autorité d’Huxham : l’opinion de cet observateur a ici d’autant plus de poids, que c’est également chez des marins qu’il a rencontré la pneumonie adynamique, comme si c’était surtout dans l’ensemble des conditions qui constituent la vie pour ces hommes de rude labeur, qu’on rencontre cette maladie avec ce caractère particulier. «Ces sortes de péripneumcnies malignes, dit-il, attaquent surtout les mariniers après des
voyages de long cours Elles se manifestent d’abord par la
difficulté de respirer, par l’abattement, des syncopes fréquentes, par des frissons et des chaleurs vagues, etc. Il survient ensuite une fièvre, accompagnée de l’oppression des hypochondres, d’une toux sèche et importune, d’un pouls petit, fréquent, plus mou que dans les péripneumonies inflammatoires, etc. (1). Après cette description, l’auteur trace la méthode de traitement qu’on doit opposer à la maladie, et en exclut presque complètement les saignées. M. Hellis, de Rouen, a également remarqué le caractère de faiblesse radicale dont est souvent marquée la constitution des mariniers : cette faiblesse imprime à leurs affections un cachet d’adynamie qui commande de mettre une grande réserve dans l’emploi des émissions sanguines (2).
Maintenant, nous avons vu que, dans l’épidémie de Dieppe, les saignées échouaient complètement, et que la maladie ne prit une face nouvelle, que quand ces saignées furent abandonnées, et qu’on leur eut substitué la méthode évacuante et la révulsion cutanée. Or, comment les choses, à les considérer de ce point de vue, se sont-elles passées dans les pneumonies typhoïdes contemporaines, que nous avons rappelées il y a un instant ? A peu près de la même manière que dans la
(1) Op. cit., p. 227.
(2) Op. cit., p. 99.
maladie populaire de Dieppe. Si quelques-uns des observateurs cités ont cru devoir, dans quelques cas, et en présence d’indications particulières, recourir à la saignée, la méthode antiphlogistique, qui s’applique si heureusement à la pneumonie franche, normale, si j’ose ainsi parler, était loin d’être la méthode fondamentale ; sauf le tartre stibié à haute dose qu’on y a employé quelquefois, la thérapeutique, qui sembla réussir le mieux, fut très-analogue à celle de l’épidémiographe de la Normandie.
Je ne crois pas avoir besoin d’insister d’avantage, pour justifier mon affirmation très-explicite sur les diverses questions que soulève la relation, certainement fort intéressante, de Lepecq, et vais terminer cette partie de mon travail, en disant un mot d’une épidémie d’angine gangréneuse, qui clôt le dernier volume du laborieux médecin de Rouen.
Lepecq n est pas aussi heureux dans le diagnostic de l’épidémie dont il nous reste à parler, que dans la précédente. Il est clair qu’il n’y eut rien de gangréneux dans cette angine gangreneuse. Déjà cette question nous a occupé longuement; je ne ferai donc ici que l’effleurer, et m’attacherai surtout à mettre en relief quelques faits pratiques intéressantsque nous offre ça et là l’histoire de cette nouvelle scarlatine épidémique.
D abord, pour ce qui est de la lésion propre des amygdales et de la muqueuse palatine ou pharyngienne, bien que l’auteur la considère positivement comme étant de nature gangréneuse, il ne laisse pas cependant d’être un peu ébranlé d°ans
conviction, en face de résultats nécroscopiques que lui annoncent plusieurs chirurgiens, qu’il avait chargés du soin de ■aire les autopsies: deminimis non curât pretor. Ceux-ci, en effet,
1 emarquerent, après avoir enlevé l’exsudation plastique qui recouvrit les tissus malades, que ces tissus paraissaient beaucoup moins compromis que ne le supposait la théorie du temps.
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Mais ce n’est là qu’un éclair de vérité, fulgur veritalis, et qui ne laisse aucune notion positive dans l’esprit, après qu’il a disparu. Lepecq n’en continue pas moins, quand les malades expectorent quelques lambeaux pseudo-membraneux, à considérer ces débris comme des fragments de membrane muqueuse ou d’amygdale mortifiés.
J’avoue que depuis les travaux des modernes, et surtout de M. Bretonneau, sur la diphthérite, je croyais la question résolue, et que les idées des anciens sur la nature gangréneuse de cette affection ne devaient plus se reproduire; j’avais compté sans un médecin, non sans mérite, d’ailleurs, M. le docteur Marchand (de Charenton). Ce médecin vient, en effet, de poser de nouveau cette question, et de s’efforcer de la résoudre dans le sens suivant lequel presque tous les médecins la comprirent d’abord. Mais le médecin de Charenton a-t-il réussi dans sa tentative? a-t-il même réussi à embrouiller le problème de manière à rendre la solution qu’il en donne spécieuse aux yeux des hommes les moins clairvoyants ? Si l’auteur s’en flatte, je crois qu’il est complètement dans l’erreur. Ce que nous considérons dans la diphthérite comme un simple produit de sécrétion morbide, M. Marchand le considère comme une mortification de la muqueuse : mais quels arguments fait-il valoir pour justifier cette étrange assertion? A bien étudier sa notice, on peut dire qu’aux affirmations positives des médecins contemporains les plus autorisés, il ne fait qu’opposer de simples négations. Si les produits plastiques observés à la surface des membranes malades sont un détritus gangréneux de ces membranes, ce travail pathologique doit laisser des cicatrices dans les tissus; où sont-elles, ces cicatrices? S’il faut distinguer le croup de la diphthérite, en tant qn’expression particulière d’une maladie générale identique, comment se fait-il que, sans que ce soit un moyen de diagnostic différentiel infaillible, le
meilleur moyen de distinguer l’angine striduleuse, une simple angine érythémateuse même, du vrai croup, c’est la présence ou l’absence de pseudo-membranes à la surface de la muqueuse pharyngienne? Enfin l’auteur argue encore de l’odeur infecte que présentent, dans quelques cas, ces fausses membranes, odeur dont s’imprègne l’air en sortant de la bouche des malades, pour faire de la diphthérite pharyngienne une angine gangréneuse. Le médecin de Charenton n’a-t-il donc jamais vu panser des vésicatoires, n’en a-t-il pas vu qui, recouverts d’une couche plastique plus ou moins épaisse, exhalent une odeur non moins fétide que celle qu’il signale, et cela, bien entendu, sans qu’il y ait rien là qui ressemble au sphacèle ? M. Hérard a résumé j’opinion du comité de rédaction de 1 Union médicale , au sujet de l’étonnante assertion de M. le docteur Marchand ; ce résumé sera également le mien. « Nous ne voulons pas pousser plus loin ces réflexions; nous en avons dit assez, je crois, pour montrer que le raisonnement aussi bien que la rigoureuse observation ne permettent pas d’adopter une opinion qui , loin de constituer un progrès pour l’histoire du croup, comme le pense M. Marchand, nous replongerait dans l’obscurité qu’ont si heureusement dissipée les remarquables travaux de M. Bretonneau sur la diphthérite (1). » Je n’ajouterai qu’un mot à ce jugement aussi sagement conçu que simplement exprimé, c’est que nous voyons poindre dans les ouvrages de Lepecq lui-même l’idée neuve que développeront plus tard si complètement MM. Bretonneau, Trousseau, Guersant. Avec un peu plus d’attention, et un peu plus d’audace dans les conclusions, le médecin de Bouen assignait a l’angine, prétendue gangréneuse, sa véritable nature.
Je n en veux pour preuve, que ce doute qu’il exprime sur la
(1) Union médicale , Paris, 1853, t. Vil, p. 463.
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gravité des altérations, ou l’intégrité, que présentaient à l’autopsie les membranes malades, -après avoir été débarrassées de la couche plastique qui les recouvrait.
Quoi qu'il en soit, la vérité échappe à Lepecq, et l’interprétation erronée qu’il donne de la nature de l’angine (au moins dans la très-grande majorité des cas) jette beaucoup de confusion dans son esprit, quand il s’agit d’apprécier les symptômes variés sous lesquels se produit une épidémie. Ainsi le fond de cette maladie est pour lui une sorte de scorbut aigu, dont les aphtbes de la bouche, comme il appelle les îlots de matière plastique qu’il y observe, sont la plus sûre expression. C’est encore sous l’influence de cette préoccupation que, dans les cas assez nombreux qu’il esquisse plutôt qu’il ne les décrit, il omet souvent de mentionner l’éruption scarlatineuse, qui ne parait être pour lui qu’un épiphénomène plus ou moins constant. Ce n’est pas que je n’admette, avec la plupart des auteurs contemporains, et quelques anciens, Fothergill, Huxham, des scarlatines sans éruption, et cela surtout dans les épidémies, car j’en ai moi-même observé; mais ces cas sont relativement fort rares, et ce n’est pas s’aventurer trop loin, que de supposer que, dans l’épidémie décrite par Lepecq, ces cas n’ont pas dû se montrer aussi fréquemment, qu’autoriserait à le croire sa narration. Une remarque fort juste que je trouve encore ici, c’est que l’éruption scarlatineuse, dans cette épidémie, après avoir disparu au terme normal, reparaissait quelquefois plus tard. C’est la scarlatina redux de quelques auteurs; tout le monde la reconnaîtra là.
Le traitement que Lepecq opposait à cette maladie consistait surtout dans l’emploi de vomitifs, et particulièrement de l’ipécacuanha. Il paraît que, dans une série de faits assez nombreux, il vit cette médication suivie de très-heureux effets ; car les malades mouraient en assez grand nombre auparavant, et a
partir du moment où l’on établit ce traitement nouveau, la mortalité cessa. Un des moyens qu’il employa également souvent dans les cas graves, quand les malades déliraient ou étaient tombés dans le coma, c’est le vésicatoire à la nuque, ou entie les épaulés ; je rapporterai tout a 1 heure un cas très-remarquable de ce genre. La saignée lui paraît un moyen funeste, et il la proscrit d’une manière absolue. C’est là certainement une exclusion que ne justifient pas les faits. Sans doute, dans une foule de cas, la scarlatine a une telle bénignité, que les moyens les plus simples suffisent pour la conduire à une terminaison heureuse ; et la saignée y serait, sinon dangereuse, au moins inutile. Mais ce qui n’est pas moins démontré par l’expérience, c’est qu’il arrive quelquefois, dans cette maladie, que de violentes congestions se forment sur divers organes internes, et que le meilleur moyen de combattre ces congestions, c’est la saignée. Pourtant* même dans ces cas, qui sont compris sous l’expression métaphorique de scarlatine maligne, il semble que, pendant certaines épidémies, les saignées se montrent complètement impuissantes à lutter contre ces complications graves, y deviennent même nuisibles quelquefois. Quoi qu’il en soit, voici un fait rapporté par l’auteur, et qui démontre les dangers des saignées répétées dans cette maladie, quand elles ne sont pas positivement indiquées.
« Un jeune négociant fut attaqué brusquement par un mal de teteenorme, des nausées, et le vomissement pituiteux. Le chirurgien qui en prit soin, le fit vomir; mais voyant que le corps de son malade devenait rouge comme l’écrevisse, et qu’il avait une sorte de difficulté dans la déglutition, il le saigna deux fois au bras, et autant au pied, lui passant au surplus beaucoup de lavements, et une suite de laxatifs, bien persuadé qu’il avait à traiter une fièvre érysipélateuse. Je le vis le 5, appelé avec plusieurs de mes confrères : il nous parut menacé d’un
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affaissement prochain. Il avait un hoquet pressant, une sorte de toux convulsive, et un vomissement continuel d’eaux verdâtres, huileuses et porracées. Je lui ouvris la bouche et m’aperçus que les amygdales et le palais étaient frappés de mortification, et garnis d’aphthes. La peau ne présentait que des taches larges, assez rares et purpurines : elle était aride. On crut que la seule rétropulsion de l’éruption scarlatine pouvait être la cause d’ une partie de ces accidents : on essaya d’appeler la moiteur à la peau par des potions légèrement diaphoniques, et diapnoïques : le malade fut même baigné deux ou trois fois. Alors quelques faibles hémorrhagies laissaient encore couler un sang peu coloré, décomposé : la bouche marqua bientôt l’état gangréneux, qui fit les plus rapides progrès. Il mourut le 7 dans le sphacèle le plus complet (1). »
Lepecq signale encore ici une des suites graves de la scarlatine, la leucophlegmatie : pas plus ici qu’ailleurs il ne se doute des lésions internes, c’est-à-dire de la maladie du rein, et par suite de l’altération du sang, avec lesquelles coexiste cet accident. Je note parmi les faits de cet ordre le cas d’un enfant leucophlegmatique, et chez lequel l’hydropisie disparaît après une hématurie (2).
J’ai parlé, il y a un instant, d’un cas intéressant, où l’application d’un vésicatoire, secondé de l’action des sangsues, fut suivie d’une guérison rapide ; j’ai promis de rapporter ce fait, le voici : « Une grosse fille, très-vigoureuse, âgée de 18 ans, s’était fatiguée dans le jour ; elle se coucha, dormit bien, et fut saisie, à son réveil, d’un violent mal de tête, de douleur à la gorge avec grande difficulté d’avaler, et des nausées. Les commencements avaient été un peu négligés. Je
(t) Tom. III, p. 1024.
(2) Consultez l’excellente monographie de M. Rayer, Traité des maladies des reins, Paris, 1840, t. Il, p. 4G2, 463.
Ja vis du 3 au 4 ; elle venait d’être prise de ses règles à l’extraordinaire ; elle était rouge jusqu’aux extrémités, son pouls était profond, redoublé dans quelques pulsations. L’angine était de nature à tourner à la suppuration gangréneuse. On se contenta du gargarisme anti-septique, et des boissons acidulés. Mais la nuit fut très-orageuse ; le flux utérin cessa ; elle tomba en délire, en stupeur ; et la journée du 5 devint si effrayante, au rapport du chirurgien, qu’il n’osa rien risquer. La nuit suivante la conduisit à la phrénésie ; elle ne connaissait plus ses parents, et ne voulait absolument aucun médicament. J’allai la voir le 6 au matin. Dans un instant de calme, elle se plaignait de pesanteur à l’estomac ; cependant le gargarisme avait raccommodé la bouche. Elle fut émétisée illico avec succès. Je restai près d’elle. Elle fut reprise dans l’après-midi d’un délire fougueux ; son pouls était enfoncé, tendant aux évacuations utérines... en ce moment pressant je lui fis appliquer des sangsues à la vulve, un vésicatoire entre les épaules, et le cataplasme de VanSwieten sous la plante des pieds. L effet des sangsues fut prodigieux, ainsi que celui du vésicatoire ; elle recouvra la connaissance après minuit ; le 7, elle était hors de danger ; mais elle se trouva couverte sur la poitrine, les bras, les cuisses et les reins d’une quantité de peticules blancs et pointus, qui restèrent à la peau jusqu’au 9 et lirent la crise complète (1). »
Un fait exactement semblable m’a été rapporté dernièrement : seulement dans ce cas parfaitement authentique, et qui a eu un certain retentissement, à cause des circonstances parcuheres ou il s’est produit, on n’a eu recours qu’à une énergique révulsion cutanée, par le moyen d’un large vésicatoire applique a la nuque, pour combattre un coma qui paraissait
(1) Tom. 1||, p. *026.
devoir aboutir à une catastrophe prochaine. On n’eut recours ni aux saignées, ni aux sangsues qui, dans cette épidémie, avaient paru plusieurs fois précipiter le terme fatal.
Ici se termine la seconde et dernière partie des maladies et constitutions épidémiques de Lepecq de la Clôture, vaste collection de maladies populaires, dans laquelle, au milieu de nombreuses erreurs, nous avons trouvé à glaner tant de vérités utiles, quelquefois bonnes à réapprendre aujourd’hui. Mon travail ne peut cependant pas encore se terminer ici avec celui du savant épidémiographe. L’erreur capitale, dans laquelle était Lepecq, que la nature de toutes les maladies est commandée par les constitutions médicales, sous l’empire desquelles on les observe, cette erreur, dis-je, lui a fait confondre un certain nombre d’affections sporadiques avec les maladies épidémiques proprement dites : et comme, parmi ces affections, il en est plusieurs qui offrent quelque intérêt, et qu’elles nous seront une nouvelle occasion de comparer la médecine du xvme siècle avec la médecine contemporaine, nous allons retourner un instant sur nos pas, et signaler les plus importantes de ces observations, en les commentant brièvement.