CHAPITRE XL
J’ai déjà eu occasion, chemin faisant, de signaler quelquesunes de ces maladies ; celles dont je me propose de parler ici, n’étant pas assez nombreuses pour que, dans l’intérêt de la méthode, il soit nécessaire de les grouper systématiquement, je me contenterai de les rappeler, en suivant l’ordre dans lequel Lepecq de la Clôture les a lui-même placées.
Le premier fait, qui se présente dans ce coup d’œil rétrospectif, est relatif à un peintre en bâtiments, atteint d’une colique vive, et auquel on ne pouvait rien administrer, dit l’auteur tant il se débattait violemment sous l’étreinte de la douleur.
Lepecq place cette colique, probablement saturnine, sous la dépendance de la constitution catarrheuse, qui se marque assez souvent, suivant lui, par le développement de semblables accidents. J’ai déjà longuement discuté cette question, il est donc inutile d’y revenir. Mais ce qui est plus intéressant, c’est le moyen dont on se servit, d’après le conseil de Rouelle, pour apaiser cette douleur excessive, et qui consista dans l’application d’un fer rouge sur l’ombilic. Ce moyen calma immédiatement cette exaltation extrême de la sensibilité locale, et le malade, soumis ensuite au traitement commandé par le fond de la maladie, guérit rapidement. Il n’est peutetre pas inutile de placer à côté de ce fait une pratique de Baglivi, que Lepecq rappelle, et d’après laquelle les coliques neneuses étaient combattues, et toujours efficacement, suivant le médecin de Rome, par de simples bains de jambes, ou 1 application d’une brique chaude sous la plante des pieds.
La médication du médecin de Rouen fut un peu violente peut-être, mais si c’était le seul moyen de calmer une douleur insolite par son extrême acuité , qui pourrait le blâmer? M. Hervieux rapportait dernièrement dans V Union médicale un cas de colique de miserere , où il eut recours avec succès a un moyen semblable ; rapprochez enfin de ce fait la méthode de la cautérisation transcurrente de M. Valleix dans les névral- SICS, l’ustion de la face dorsale du pied (1 ) , la cautérisation ou la faradisation de l’oreille dans la sciatique, d’après les procèdes d un des médecins les plus intelligents et les plus laborieux
(1) Traité des Névralgies, Paris, 18-H, page 024.
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
de ce temps-ci, M.Duchenne (de Boulogne) (1), et vous verrez se dérouler devant vos yeux un ensemble de faits remarquables, qui ne justifient peut-être pas cette thérapeutique excessive, mais qui offrent un enseignement où un praticien prudent peut, dans quelques cas, puiser d’utiles inspirations.
Dans plusieurs endroits de ses ouvrages, Lepecq a parlé de l’angine tonsillaire, non-seulement quand la maladie se produit sous une influence épidémique, mais encore en dehors de toute influence de ce genre. Nous avons vu quelle était sa méthode de prédilection. L’angine sporadique est peut-être, dans le nord de la France, la maladie qui s’observe le plus fréquemment; et certainement l’usage de l’émétique, quand il est employé en temps opportun, constitue la méthode qui y réussit le mieux. Ce n’est pas tout : non-seulement cette maladie est fréquente dans cette zone de la France, mais on rencontre un grand nombre d’individus, de femmes surtout, chez lesquels l’angine, simplement érythémateuse ou tonsillaire, semble être une sorte de maladie constitutionnelle. J’ai moimême étudié cette maladie à ce point de vue, et ai consigné dans un journal les résultats heureux que j’ai obtenus de lotions continues de la muqueuse pharyngienne, à l’aide du bitartrate de potasse suspendu dans l’eau (2). Cette méthode simple était fort usitée dans la pratique des médecins du xvme siècle. 11 en est un surtout qui, par sa haute probité, doit inspirer la plus grande confiance , et qui a particulièrement fixé son attention sur ce point, c’est un médecin anglais, James Svms. Pour lutter contre l’angine périodique, il conseille un
(1) Je suis heureux de pouvoir annoncer au public médical la bonne nouvelle de la très-prochaine publication d’un ouvrage exprofesso de M. Duchenne (de Boulogne) , sur l’électricité; ce traité, qui est attendu avec impatience, porte le titre suivant : De l'électrisation localisée , appliquée à la physiologie , à la pathologie et à la thérapeutique.
(2) Bulletin général de thérapeutique, t. XL11I, p. 385.
moyen plus simple encore que celui que je viens de rappeler, c’est d’engager les malades à rouler un petit fragment d’alun dans leur bouche, et cà avaler la salive imprégnée de cette substance, chaque fois qu’ils éprouvent quelque sensation anormale qui leur annonce le retour du mal. L’alun ainsi employé agit plus efficacement que sous forme de gargarisme proprement dit, qui ne met que pendant quelques instants l’agent modificateur en contact avec la muqueuse, dont il s’agit de modifier la vitalité accidentellement troublée ; et puis, ce procédé va merveilleusement à la paresse humaine, qui nous fait tous aspirer à la vie facile.
Parmi les nombreuses maladies à l’état simplement sporadique, que Lepecq a englobées dans les constitutions épidémiques variées qu’il a observées, on voit figurer souvent des cas isolés de fièvre typhoïde parfaitement caractérisée, et sur lesquels ces constitutions n’exercent qu’une influence douteuse J’ai signalé plusieurs fois cette erreur. J’ai montré aussi que malgré cette préoccupation, la sagacité du médecin de Rouen lui faisait reconnaître cette affection, quand elle se produisait sous une forme insidieuse, la forme latente, par exemple. Le même tact medical l’a conduit, dans plusieurs circonstances, h saisir la nature d’accidents de nature toute différente, se manifestant sous le masque d’une fièvre continue. Ce qui se rencontrait alors se rencontre encore aujourd’hui; et l’on s’étonne avec raison que les meilleures monographies que nous ayons sur a fievre typhoïde se taisent presque complètement sur cette difficulté, qui intéresse tout à la fois et le diagnostic et le pronostic, et la thérapeutique d’une affection si commune. Mon .H>cieUx ami, M. le docteur Thirial, frappé de cette lacune, s est efforce de la combler dans une série d’articles fort intéressants (1). Depuis la publication de ce travail remarquable,
(U Union médicale, 1853.
j’ai pu me convaincre de son utilité. Ainsi, j’ai été appelé en consultation auprès d’une jeune fille, dont la maladie offrait tout à fait l’aspect d’une fièvre typhoïde; cependant le médecin habituel de la maladie, praticien habile, qui vit philosophiquement à la campagne, m’affirmait que cette jeune fille avait déjà eu une fièvre typhoïde le plus nettement caractérisée. Quant à moi je n’hésitai pas, dès lors, à rejeter ce diagnostic, et après un examen attentif, il ne me sembla plus guère douteux que nous n’eussions là sous les yeux une phthisie aiguë. Malheureusement, je n’ai pas revu la malade, j’ai su seulement qu’elle avait succombé. Puisque cette occasion se présente d’appeler l’attention des médecins sur le travail de M. Thirial, je ferai sur ce travail une courte remarque, que j’ai déjà faite à mon honorable ami, et dont il a lui-même reconnu la justesse, c’est que les prodromes d’une menstruation laborieuse, chez les jeunes pubères surtout, simulent parfois, à s’y méprendre, ledébut d’une fièvre typhoïde. J’avoue m’y être trompé complètement dans un cas : les accidents durèrent quelques jours, les règles apparurent, et tout, jusqu’à la fièvre, qui était intense, disparut comme par enchantement. M. Thirial m’a dit avoir lui-même observé quelques cas semblables ; il regrettait même de ne les avoir pas mentionnés dans son travail. Je m’autorise de ce regret pour signaler au moins la lacune qu'il exprime.
Plusieurs fois aussi le médecin de Rouen s’est occupé de la goutte qui, bien que constituant à ses yeux une individualité morbide parfaitement définie, ne laisse pas de recevoir Y impression des constitutions médicales régnantes ; mais il n’a exprimé nulle part quelque idée, il ne rapporte aucun fait qui puissent nous éclairer sur cette maladie encore si obscure. Cependant, j’ai remarqué le cas suivant dans les exemples qu’il cite çà et là de goutte anormale. Ce cas est relatif à un
individu âgé de 57 ans, soumis à la servitude pathologique dont il s’agit en ce moment, et qui, en l’absence de la localisation arthritique, fut pris coup sur coup, et un assez grand nombre de fois, d’accidents apoplectiques avec mouvements convulsifs. Or, on remarqua plusieurs fois que, dans ces attaques, qui, du reste, ne laissaient aucune trace à leur suite, le pouls ne donnait pas plus de dix pulsations à la minute; et dans l’intervalle des paroxysmes, les pulsations artérielles ne dépassaient pas les chiffres 15, 20, 30. Enfin ces accidents insolites disparurent, la goutte se fixa, et le pouls revint au type normal (1). .
Je ne sais si, dans ces sortes d’éclipse de la goutte (pardon pour cette expression, que j’emploie pour marquer la rapidité avec laquelle on la voit, dans quelques cas, disparaître à l’extérieur), je ne sais, dis-je, si, dans ces circonstances, on a observé un abaissement aussi considérable du pouls. Hors de cette condition spéciale, on a noté plus d’une fois cette lenteur extrême dans les battements artériels. Moi-même ai eu occasion d’observer, dans les environs de Coulommiers, avec mon regrettable ami le docteur Bourgeois, un cas semblable chez une femme dont le pouls ne donnait que 20 ou 22 pulsations à la minute. Le souvenir de ces faits me porta d’abord à supposer que, dans le cas que je viens de rappeler, c’était là peutêtre l’état normal du malade, qui offrait à Lepecq ce phénomène remarquable; mais je reconnus bientôt, que cette supposition était une erreur, puisque, la goutte passée, le pouls se montra avec son caractère de vitesse ordinaire. Je ne tirerai aucune conclusion de cette observation isolée, l’étrangeté seule es accidents est ce qui m’a engagé à la citer. Mais puisque J ai touche a cette question, je ne veux pas oublier de men-
(I) Tome I, p. 212.
2a8 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIll® SIÈCLE.
tionner ici un moyen bien simple que notre auteur vante singulièrement dans ces cas où, comme il le dit, la goutte divague, et peut compromettre plus ou moins prochainement la vie. Ce moyen consiste en lavements de lait, dans lesquels on fait dissoudre une certaine quantité de cassonade ; mais, en homme véridique autant que judicieux, Lepecq se hâte d’ajouter : « L’expérience nous apprend que jamais le goutteux, chez qui l’humeur morbifique a divagué, ne peut être regardé comme parfaitement guéri, que la goutte ne revienne à son siège ordinaire. » C’est que la goutte, en effet, est, dans certaines conditions de l’économie, conditions héréditaires surtout, une véritable servitude physiologique, et que son retour périodique c’est la santé ; sa suppression, au contraire, la maladie.
Les hydropisies essentielles, dans le sens rigoureux du mot, sont chose fort rare : Lepecq croit en avoir observé un certain nombre chez les enfants et les jeunes gens pendant l’année 1770. Il n’ignorait pas que l’anasarque se remarque assez souvent dans la convalescence de la scarlatine, et il a soin de faire observer que, dans ce cas, aucune maladie n’avait précédé. L’impression seule du froid peut, assurément, déterminer la néphrite albumineuse, et même, sans la néphrite, l’hydropisie ; d’autres causes, toutes différentes de celle-ci, et qui agissent en altérant la composition du sang, peuvent conduire au même résultat; mais je ne puis m’empêcher de demander ici, si l’on est bien sûr que ces enfants n’eussent pas eu la scarlatine ou une autre éruption de la même famille. Quant à moi , j’ai eu occasion de voir plusieurs individus de cet âge, qui promenaient sans s’en douter une scarlatine fort bénigne, qui n’avaient qu’un très-léger mal de gorge dont ils se plaignaient à peine, une fièvre assez vive cependant, en n’estimant celleci que par la fréquence du pouls, et dont la peau était couverte d’une éruption scarlatine assez pâle. A de tels malades, il faut
leur apprendre qu’ils sont malades. Quoi qu’il en soit de cette remarque, et sans nier formellement la justesse du diagnostic de Lepecq dans ce cas, je crois devoir citer à ce propos une observation qu’il rapporte. Dans cette observation, il s’agit d’un enfant de quatre ans qui commença à bouffir du visage sans cause connue ; puis l’oedème gagna successivement les jambes, les cuisses, et les mains. Divers moyens furent vainement employés pour combattre cette leucophlegmatie ; le vin de scille y réussit le mieux. Mais tout à coup il se produisit une hydrocèle énorme. « Cette tumeur, dit notre auteur résista aux premiers médicaments; on allait se décider à faire la ponction, qui devenait urgente. Je lui fis appliquer, suivant le conseil de Duret, la fiente de vache toute nouvelle et chaude • elle enleva l’hydrocèle en 48 heures (1). « Avis aux amateurs de thérapeutique simple, primitive.
Immédiatement après ce fait, l’auteur en cite un autre qu’il est peut-être plus utile de rappeler ici. Dans ce cas, il s’agit évidemmentd’unehydropisiede poitrine, d’undeces hydrotherax qm se développent lentement, sourdement, presque sans réaction fébrile, bien que non symptomatique d’une affection du
cœur, des reins, d’une cachexie sanguine quelconque, etc. J’ai observe un de ces cas, non très-rares d’ailleurs, chez un excel- Jent jeune prêtre, M. l’abbé d’Hennezel, auquel j’ai appris qu’il était assez malade, alors qu’il s’en doutait à peine. J’en jugeai
‘ZI’ ™" n ''“f lération de la aspiration, qu’il présentait ■ pt es avoir Tait quelques pas. Les moyens usités le plus ordinairement, en pareille circonstance, ontassez rapidement triom-
pl>e du mal. Lepecq, dans l’observation qu’il rapporte, ne fut pas auss. heureux : le malade, après quelques symptômes annonçant une pleuresie légère, se crut guéri en quelques jours (<) Obsermùrn, «, les maladies épidémies, Paris, 1776, ln.«/
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
presque sans remèdes. « Cependant, dit Lepecq, il lui resta une sensation peu douloureuse, mais gravative, un poids, disait-il, vers le diaphragme, ce qu’il regarda comme le prélude d’un asthme prochain. Un jour qu’il s’était plaint d’une oppression plus forte, il sortit et rentra le soir avec une petite toux et de la suffocation. Après le souper, il se dit un peu mieux, se coucha gaiement avec sa femme, lui rappela à minuit qu’il se portait bien, et mourut à une heure (1). » Cette terminaison brusque de la maladie par une mort inopinée, qu il s agît ici d’une hydrothorax essentielle ou d’une pleurésie chronique, a été observée plus d’une fois. M. Chomel la signale (2) ; d’autres médecins l’ont également observée. C’est ainsi qu’il y a entre tous les bons observateurs une sorte de contemporanéité qui prouve la constance des lois de la nature.
Je ne veux pas non plus passer sous silence une nouvelle observation du médecin de Rouen qui, pour paraître vulgaire, ne m’en semble pas moins digne d’attention. Je veux parler de l’action délétère de quelques poissons, et surtout de quelques mollusques , dont on fait un grand usage , huîtres ou moules, et qui se rattache à des conditions encore assez mal déterminées. L’auteur suppose que, quand des accidents arrivent à la suite de l’ingestion de ces aliments, c’est que ces poissons ou ces crustacés sont corrompus, et surtout qu’ils ont été pêchés dans la vase. C’est là évidemment, de sa part, une pure hypothèse, et dont il n’a pas même le scrupule d’essayer de démontrer la justesse. D’un autre côté, ce qui n’est pas une hypothèse, c’est la réalité de ces mêmes accidents. Nonseulement il a vu, sous cette influence hostile à la vie, se développer l’urticaire classique, si je puis ainsi dire, mais il a vu parfois des symptômes beaucoup plus graves, des gonfle-
(1) Tom. I, p. 3 48 .
(2) Dict. de médecine , t. XXV, p 45.
ments ai ticulaires (sic), des convulsions, des syncopes. Dans un cas qu’il cite brièvement, la conclusion finale de ces accidents a même été la mort. « Celle-ci, dit-il, avait été précédée pendant 48 heures de vomissements, deconvulsions énormes: et l’estomac, ajoute-t-il, se trouva encore farci d’une matière blanche, pultacée, qui n’avait pu être entièrement expulsée, dont la présence entretenait sans doute les accidents qui enlei èrent le malade (t ) . » Cette dernière remarque est fort juste, quoique la quantité du poison absorbée ait pu être suffisante pour amener le terme fatal ; mais l’auteur ne met pas assez en relief la conclusion pratique qui en découle. Cette conclusion, c est qu’en pareil cas, il faut insister plus énergiquement qu’on n'afaitpeut-être dans celte circonstance, surles émétiques elles purgatifs, vider même l’estomac, si on le peut, d’une manière mécanique; abreuver les malades de liquides pour délayer e plus possible le poison, et diminuer proportionnellement son influence fatale sur l’organisme. Mais je n’ai point à faire ic, une leçon de toxicologie; je.n’insisterai donc pas davantage et continue ma course un peu vagabonde à travers la forêt dé Lepecq, pour me servir d’une expression de Bacon.
Dans la topographie du canton du Havre, l’auteur nous fait assister avec lui à une autopsie, dont les résultats me paraissent intéressants, eu égard au temps où ils sont recueillis. Après avoir décrit d’une manière fort vague, et dans un langage oujours trop métaphorique, les lésions rencontrées dans l’es-
om'r’i |lnteStm’ î6 f°ie’ U arrive à ,a P°itrine : « Mais en ouvrant le pencarde, dit-il, il en est sorti une demi-livre de
-P^entCdelamême odeur infecte que nous ZÏ
ta, c sa , “'T6 “ C0,°n' - CœUr étail inemsté sur
sa surface d une pellicule blanchâtre, compacte, épaisse
(O Tom. Il, p. 7.
262 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XYIlIe SIÈCLE.
ù peu près d’une ligne, et représentant une membrane qui se détachait, et que nous fîmes enlever, comme on eût fait l’épiderme d’une langue cuite. Le cœur nous a paru aminci, et les fibres charnues tombées en putréfaction ; le cœur pourri, sphacélé (1). » Il est inutile de mettre les symptômes observés pendant la vie en face des lésions observées après la mort : sauf l’oppression, l’inégalité du pouls, parmi les phénomènes signalés, il n’en est aucun qui eût pu faire soupçonner la maladie aiguë grave du péricarde, que les résultats de l’autopsie ne nous permettent pas de méconnaître. Lepecq ne soupçonne pas même pendant la vie la péricardite, dont il nous trace si nettement les caractères anatomiques après la mort. Ce n’est pas que de semblables lésions n’eussent été déjà signalées par nombre d’auteurs ; mais le diagnostic de la maladie, à laquelle ces lésions se rattachent, resta longtemps fort obscur. Quelques années seulement après l’époque, où écrivait Lepecq de la Clôture, Mirabeau, soigné par Cabanis, Petit, ne succomba- t-il pas à une péricardite méconnue (2) ? Bien plus tard, Laënnec lui-même, qui s’occupa avec tant de supériorité du diagnostic anatomique des maladies (3 , Laënnec n’a-t-il pas écrit cette phrase ? « J’ai vu quelquefois deviner des péricardites, j’en ai deviné moi-même : car je ne crois pas qu’on puisse employer le mot reconnaître, quand on
(1) Tom. II, p. 1 52.
(2) Voy. Bouillaud, Traité clinique des maladies du cœur , Paris, 1841, t. I, p. 348 et suiV.
(3) Quand je parle de la supériorité de Laënnec, en matière de diagnostic anatomique, je n’entends pas dire qu’il renfermait la médecine dans ce point de vue exclusif : peu de médecins, au contraire, furent plus médecins que lui : et c’est avec une grande vérité, que M. Andral dit de lui, « que sa science de l’anatomie pathologique était frappée de l’insuffisance de l’anatomie pathologique. »( Traité de l'auscultation médiate, édit. Andral; Paris, 1837, t. 1, préf.vi.)
n’a pas de signes certains, et qu’il arrive aussi souvent de se tromper que de deviner juste (1). » Il faut arriver aux médecins contemporains, à MM. Louis, Bouillaud, Andral, Chomel, etc., pour trouver dans la science une notion précise de cette maladie, et surtout les éléments d’un diagnostic positif. Lepecq ne pouvait donc reconnaître une maladie, qui resta encore après lui voilée aux yeux des médecins, alors même qu’ils avaient l’instrument, c’est-à-dire la méthode de Laënnec, sous la main, mais il comprit l’importance des lésions qu’il constatait, et les consigna dans son livre ; il fit son œuvre : Scientia filia temporis.
Bien que, dans l’énumération des faits que j’examine en ce moment, je n’aie, comme j’en ai prévenu, suivi aucun ordre, je crois devoir cependant rapprocher l’observation qui va suivre de celle qui précède, parce qu’elles se rapportent toutes deux à des maladies qui n’étaient guère que soupçonnées alors, et dans lesquelles notre auteur saisit bien néanmoins quelques caractères, dont l’avenir seul doit préciser la signification.
Dans cette nouvelle observation, la maladie est encore une maladie du cœur, dont divers détails, tant du côté des symptômes, que du côté des lésions anatomiques surtout, sont assez conectement tracés. Pour ce qui est des premiers d’abord,
1 auteur ne laisse pas échapper une coïncidence, existant entre la maladie du cœur, et un rhumatisme qui se porte successivement sur le genou, les mains, les pieds. Non pas certes qu’il soupçonne le moins du monde le rapport qui existe si souvent entre des accidents en apparence si différents, rapport que M. le professeur Bouillaud mettra plus tard si heureusement en lumière : il constate au moins la succession des Phénomènes ; c’est évidemment tout ce qu’on pouvait lui dé-
fi) Op. cit., t. III, p. 373.
264 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
mander: le temps n’était pas venu d’aller plus loin danscet ordre d’études ; l’esprit de la science ne poussait pas alors les médecins vers la découverte de ces concomitances pathologiques : il fallait que les vues originales de Bichat ouvrissent auparavant la voie qui devait y conduire. Puis, après avoir signalé des palpitations, de l’oppression, l’hydropisie, ce qui le frappe surtout, c’est « le défaut de régularité et de correspondance dans les mouvements des artères et du cœur : on n’observa pas, dit-il, dans deux pulsations de suite un mouvement isochrone... et sur la tin de la maladie, le cœur battait si violemment, qu’on pouvait en compter les battements sans être auprès du malade, avant même d’entrer dans sa chambre; ce qui nous est arrivé plusieurs fois avec le plus grand étonnement. Phénomène que beaucoup d’autres ont vérifié comme moi (1). »
Cette exagération des bruits du cœur, portée jusqu’à ce degré, est chose fort rare ; cependant on en trouve des exemples dans les auteurs. Moi-même ai observé un cas de ce genre : les battements de l’organe central de la circulation s’entendaient très-distinctement à plus de six pieds du lit où reposait la malade.
Je n’ai fait qu’extraire de cette relation les phénomènes remarquables qu’y met surtout en relief Lepecq de la Clôture, et me suis abstenu de rapporter l’observation dans toute son étendue, parce que les phénomènes sont mal groupés, et cela par la raison que l’auteur n’en saisit nullement la filiation : mais il n’en est pas de même des résultats de l’examen nécroscopique, dont cette observation est accompagnée ; les détails sont plus précis. Je laisserai parler Lepecq lui-même. « L’inspection anatomique, dit-il, nous fit voir le corps œdématié, leucophlegmatique ; l’estomac et le gros intestin prodigieusc-
(I) Tom. III, p. 80G.
ment distendus d’un air raréfié, au surplus fort sains. Mais les intestins grêles, surtout l’iléon, renfermaient des centaines de vers, tous vivants, et se trouvaient flagellés dans quelques portions. Le foie présentait un très-gros volume ; il était entièrement sain. La rate était elle-même fort tuméfiée, sa substance trop molle et blafarde. Dans la poitrine, on trouva le poumon droit macéré, nageant dans une pinte de sérosité fétide, épanchée dans la poitrine ; le gauche paraissait plus sain : l’un et 1 autre cependant étaient desseches. Le péricarde contenait une grande quantité de sérosité jaunâtre. Le cœur nous parut d’un grand tiers plus volumineux que dans l’état naturel. Le ventricule gauche avait les parois épaisses de plus d’un pouce : son oreillette, au contraire, s’était amincie, et sa cavité fut trou\ée rétrécie. Les valvules, ou cercle auriculaire, étaient absolument ossifiées. Le ventricule droit avait pris une capacité étonnante : et son oreillette surtout se trouvait trois fois plus étendue que la gauche. On y trouva un polype graisseux de la grosseur d’un œuf de pigeon, adhérent à sa paroi gauche (1).»
Assurément les observateurs contemporains mettraient beaucoup plus de précision dans la description de lésions semblables à celles qui figurent dans ce tableau , en interpréteraient quelques-unes autrement, le polype du cœur, par exemple : convenons cependant que , pour le temps , ce tableau est assez complet, et qu’on voit là en germe, si je puis
ainsi dire , quelques-unes des découvertes modernes les plus brillantes. r
On ht , dans plusieurs ouvrages de Lepecq, des exemples manifestes de pleurésies chroniques , qui se sont terminées de diverses façons : dans aucun cas , on ne voit le médecin recourir a l’opération de l’empyème ; mais , dans plusieurs, il
(I) Tom. IIF, p. 807.
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
est évident que la maladie se termina heureusement par une sorte d’empyème interne, spontané, par l’évacuation de la matière de l’épanchement à travers les bronches. C’est trèsprobablement ainsi que se passèrent les choses dans le cas dont je vais parler, et que l’auteur rapporte sous la rubrique de vomique du poumon. *
Il est inutile de rappeler ici les premières phases de la maladie, qui sont aussi bien décrites qu’on pouvait le faire alors, privé qu’on était des ressources de l’auscultation et de la percussion : les détails qui la terminent nous intéressent davantage. « Au quatorzième jour, dit Lepecq, il ne restait plus au malade qu’une sensation de pesanteur au-dessus de l’hypoehondre droit, sur lequel il ne pouvait ni reposer, ni se coucher. Bientôt l’horreur fébrile se répéta plus fréquemment; le malade toussait beaucoup et difficilement dans les nuits ; il fut tourmenté d’anxiété et d’inquiétude; une nouvelle fièvre l’empoigna vers le dix-neuvième jour avec un caractère inflammatoire, et le lendemain, dans un accès de toux, il rendit une vomique extrêmement abondante qui l’affaiblit prodigieusement. Il continua de présenter un degré de fièvre jusqu’au 30 : il toussait assez continuellement , mais pour expectorer un pus assez louable, dont la quantité fut estimée à peu près de six pintes. On le mit au régime le plus sévère : une boisson vulnéraire et détersive , dans laquelle on faisait entrer le pignon doux , le bouillon de mou de veau avec les béchiques incisifs furent continués longtemps. 11 fut impossible de lui faire passer le lait de vache sous telle préparation que ce fût. On s’en tint aux crèmes avec l’orge, le riz, etc., on finit par le quinquina uni au baume du Pérou, et sa santé fut entièrement rétablie (1). »
(1) Tom. III, p. 752.
Que si j’ai rapporté cette observation, ce n’est pas qu’elle offre, par elle-même, un grand intérêt, mais c’est tout simplement pour montrer que, même au temps de Lepecq, avec des moyens d’investigation bornés , on ne considérait pas comme phthisiques les malades qui offraient l’ensemble de symptômes que je viens d’indiquer. Cette erreur, je l’ai vu commettre plus d’une fois par des praticiens bien placés dans 1 estime publique. Qu’ils rougissent donc enfin d’ignorer encore aujourd’hui ce qui, il y a près de cent ans, était déjà monnaie courante dans la science, et qu’ils étudient, ne fût-ce que par pudeur.
Il me serait facile , comme on le pense bien , d’étendre beaucoup le cercle de ces observations, j’aime mieux m’arrêter ici, et compléter mon étude, en posant, en face de la médecine du xviue siècle, quelques-unes des graves questions <pii ont été agitées dans ces derniers temps. Transporter ainsi la clinique dans l’histoire, ce n’est pas se priver des lumières qu’ont projetées sur la médecine les découvertes modernes, ce n est pas placer la tradition avant l’expérience directe, sacrifier le principe immortel du libre examen, en matière de science, à 1 autorité; c est tout simplement déplacer un instant le champ de l’observation, et étudier, à un autre point de vue, les faits qui se passent encore tous les jours sous nos yeux. Il y a à cette étude rétrospective un avantage, c’est que, comme je le disais ailleurs, il n’y a que quelques jours (1), les idées contemporaines, nos préjugés peut-être, n’ont pas déteint sur ces faits d’un autre temps, et ne sauraient, dans ce sens au moins, en voiler, en dénaturer l’expression. Je sais bien que, si ces faits évoqués de l’histoire offrent à l’étude cet avantage, qu ils se présentent dégagés du joug de nos préoccupait) Union médicale, t. VII, p. 469.
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU -XVIIIc SIÈCLE.
lions , ils portent presque toujours la marque d’un joug plus pesant encore, celui des théories erronées d’un autre âge, et offrent, surtout dans leur exposition , une foule de lacunes, qu’y laissa nécessairement une science moins avancée que la nôtre. Toutes ces difficultés imposent à la critique, qui ose s’aventurer dans une voie si obscure, une grande sévérité d’appréciation , mais n’ôtent pas leur originalité aux recherches qu’elle poursuit dans cette direction trop abandonnée. Dans un certain nombre de cas, d’ailleurs, les lacunes mêmes dont je viens de parler sont, ainsi que je l’ai dit déjà, la source d’enseignements originaux dont nous eût privés une science, sous ce rapport, plus complète. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple, que l’ignorance, où étaient les anciens des lésions intérieures, que nous a révélées l’anatomie pathologique dans une foule de maladies , donna souvent à leur thérapeutique, vis-à-vis de ces maladies , une audace dont les résultats peuvent être utilement interrogés dans l’intérêt de la pratique contemporaine. C’est là une sorte d’expérimentation qui nous est désormais interdite peut-être, et dont les enseignements, par cela même, doivent être plus religieusement recueillis.
Guidé par cette vue, je vais, en face de l’histoire du xvme siècle, et surtout du vaste tableau épidémiographique de Lepecq de la Clôture, étudier successivement la question de l’antagonisme des fièvres paludéennes et de la fièvre typhoïde; celle de la prétendue substitution de cette dernière à la variole, depuis l’introduction de la vaccine dans la médecine préservatrice; la question, bien plus importante encore, du traitement de la grande endémo-épidémie fébrile de l’Europe : si je ne m’abuse , et si mes forces ne trahissent pas mes intentions, j’espère que la discussion, à laquelle je vais me livrer dans les trois chapitres suivants, et qui termi-
ueront cet ouvrage, jettera quelques clartés sur ces graves questions.