CHAPITRE XII
DE L’ANTAGONISME DES FIÈVRES PALUDÉENNES, ET DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE. — ÉTIOLOGIE DES FIÈVRES MARÉMATEUSES.
A diverses époques, et sous l’empire des théories les plus difïérentes, cette question d antagonisme morbide a été posée dans la science à propos de nombreuses affections ; c’est ainsi que l’on a tour à tour prétendu, que la coqueluche met les enfants qu’elle frappe à l’abri de la rougeole, que la scarlatine préserve du typhus, que l’influence endémique, quelle qu’elle soit, qui produit la peste, garantit l’organisme de la diathèse cancéreuse, la syphilis du choléra, etc. Mais de toutes ces assertions , il n’en est pas une seule peut-être , que des faits rigoureusement observés n’aient complètement démentie. En est-il autrement de l’antagonisme de la fièvre typhoïde et des fièvres paludéennes ? Telle est la question, que nous allons au moins essayer d’éclairer.
Avant même que M. Boudin (1) affirmât la réalité de cette exclusion réciproque de ces deux ordres de maladies divers auteurs, entre autres, Lancisi, Harrisson, etc., avaient fait quelques remarques, qui pouvaient conduire à cette idée théorique. Mais comme il nous importe beaucoup moins ici c rechercher, si cette conception doctrinale appartient tout
♦ vvvinmpaieZ ylnnales d'hygiène publique, t. XXXIII, p. 5, S •
■J ,XXV ’ f’v/,,304 ’ *• XXXV,n» P- Ml. — Bulletin de l'Académie de médeane, t. VIH, p. 931 ; t. IX, p. 168 ; t. X, p. 1041 ; t. XI, p. 257.
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entière à M. Boudin, que de savoir si elle est vraie, si elle est, ou si elle n’est pas fondée, je vais aller droit à la question.
La fièvre typhoïde, dont on veut établir l’antagonisme avec l’intoxication paludéenne, étant une de ces maladies qui épuisent d’un seul coup dans l’organisme l’aptitude à les contracter, il faut nécessairement, et avant tout, étudier à ce point de vue les éléments sur lesquels on s’est presque exclusivement appuyé pour édifier la doctrine nouvelle. Or, à considérer ainsi les choses, il y a une objection grave à adresser tout d’abord au principe de l’antagonisme formulé par le médecin militaire. C’est l’armée qui a fourni à M. le docteur Boudin les documents, sur lesquels il s’est appuyé pour établir ce principe. Mais par cela seul que ces éléments ont un caractère d’homogénéité qu’on ne rencontre pas, quand l’observation porte sur un groupe de population pris en masse , sans distinction d’âge, de force, de profession, d’aisance, de misère, etc., par cela seul, dis-je, on est autorisé à se demander, si la conclusion générale qu’on tire d’une observation ainsi limitée est rigoureuse. Cependant, à la première vue , il semblerait que, dans l’espèce, cette considération, loin de militer contre la doctrine de l’antagonisme morbide, plaide bien plutôt en faveur de celte doctrine. La fièvre typhoïde, en effet, n’estelle pas une de ces maladies propres à la jeunesse, à laquelle est apte entre tous, par conséquent, le groupe de population dont l’armée se compose ? et s’il est vrai que , l’antagonisme dont il s’agit, se manifeste dans de pareilles conditions, n’est-ce point là la preuve la plus convaincante de la vérité de ce principe? Oui, je le répète, tout semble ici militer en faveur de cette doctrine; mais pour arrivera la vérité, il faut aller au delà de ces apparences. L’armée se compose de jeunes gens, que leur âge prédispose évidemment à l’invasion de la fièvre typhoïde, mais même parmi les jeunes conscrits
ljui figurent sous les drapeaux, il y en a un très-grand nombre qui ont déjà payé à la nature le tribut dont il s’agit, et qui par conséquent en sont affranchis pour l’avenir. D’un autre coté, le bénéfice de cette immunité doit se rencontrer bien plus fréquemment encore, quand il est question, non plus seulement de l’armée en général, mais de corps choisis, qui composent une armée belligérante dans une colonie, dont il s’agit d’achever ou de conserver la conquête. Généralement, ce ne sont pas des recrues qu’on envoie dans ces corps spéciaux ; ce sont, ou des hommes, qui sont depuis longtemps sous les drapeaux, ou de nouveaux soldats, mais qui, avant de s’embarquer, ont dû séjourner pendant un temps plus ou moins prolongé dans les villes de garnison , où ils se sont rompus successivement à la discipline militaire. Quelle influence a dû
exercer cette vie nouvelle sur la santé de ces hommes, habitués pour la plupart au séjour et aux rudes labeurs de la campagne? Cette influence ne saurait être autre que celle que les médecins les plus autorisés, MM. Andral, Rayer, Chomel ouïs, Forget, etc., ont attribuée d’une manière générale au séjour des jeunes gens inacclimatés dans les grands centres de population, c’est-à-dire, que cette influence a dû créer pour beaucoup d’hommes appartenant à l’armée, et devant nécessairement séjourner, pendant un temps plus ou moins ong, dans les villes de garnison, avant d’être incorporés dans une armee belligérante, l’armée d’Afrique, par exemple une oppor unité très -grande au développement de la fièvre ty- P 01 c. Maintenant, jusqu’à quel point cette opportunité a-t-elle abouti a la maladie chez les hommes placés dans les
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, faudiait des données statistiques dont je manque dont
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de l’histoire de la fièvre typhoïde, pour montrer que la base fondamentale sur laquelle s’appuie la doctrine de l’antagonisme pouvait au moins être discutée.
Mais cette objection est loin d’être la seule, qu’on puisse opposer au prétendu principe de l’antagonisme des fièvres paludéennes , et de la fièvre typhoïde. Où M. Boudin a-t-il recueilli ses observations pour établir ce principe? Evidemment là , où seulement cette observation était possible , c’està-dire dans les pays sur lesquels pesait le joug de l’endémie palustre, en Grèce, en Algérie. Mais, avant de conclure à cette exclusion absolue des deux maladies, ne pouvait-on pas expliquer autrement que ne l’a fait l’habile et laborieux médecin des hôpitaux militaires, l’immunité qu’il observait ? S’il est un fait démontré en étiologie pathologique, c’est que, quand une épidémie fortement accentuée vient à se montrer au milieu d’un groupe plus ou moins considérable de population, cette influence fait taire la plupart des autres affections, ou imprime son cachet à ces affections, quand elles viennent à se produire en dépit de la révulsion épidémique si je puis ainsi dire. 11 en est absolument de même des endémies, qui ne sont que des épidémies fixes; toute l’irritabilité morbide, si l’on veut bien me permettre d’employer ici l’expression de Brown , y est épuisée par l’excitant pathologique du climat, et l’on n’y observe en quelque sorte qu’une affection. Est-ce la de 1 antagonisme, au sens où l’entend M. Boudin? Assurément non; mais alors il fallait prouver, qu’il n’en est pas simplement ainsi dans les conditions où il a observé; et, jusqu’à ce qu’il ait fait cette preuve, nous sommes autorisés à considérer le fait qu’il a particulièrement étudié , comme une simple circonstance d’une loi beaucoup plus générale , et qu’on ne saurait par conséquent, sans violer les règles les plus élémentaires de la logique des sciences , ériger en principe.
DE L ANTAGONISME DES FIÈVRES PALUDÉENNES. 2 7;î
Je ne pense pas du reste que la doctrine de l’antagonisme , soit qu’il s’agisse delà phthisie pulmonaire, soit qu’il s’agisse de 1 affection typhoïde, ait rallié à son drapeau beaucoup de partisans. Si l’on en excepte M. Pidoux, qui lui donne un assentiment fort discret (1), M. Delioux, qui est plus explicite (2), M. Baumes, qui voit déjà un autre vaccin dans le miasme lacustre (3),. et quelques autres, je ne vois pas, que cette idée ait fait une brillante fortune dans le monde médical. Mais si cette théorie de l’antagonisme morbide a trouvé peu d’echo parmi les médecins contemporains, elle a rencontré de nombreux et puissants adversaires, parmi lesquels je citerai seulement M. Michel Lévy, d’abord parce que, dans mon opinion, c’est une des plus grandes autorités qu’on puisse invoquer dans cette question, et qu’ensuite je suis heureux de placer mon opposition à la doctrine de M. Boudin sous la protection d’un homme dont le mérite est apprécié de tous. « Si 1 on arrive à démontrer, dit l’illustre médecin en chef du Valde-Grace, que la phthisie et la fièvre typhoïde sont plus rares dans les pays de marais, nous n’en aurons nul étonnement : quelle population subsisterait sous les coups de tant de fléaux reunis, et sévissant avec une égale intensité? Déjà la seule présence des marais abrège la vie moyenne, et augmente la mortalité , jusqu’à compromettre la stabilité du chiffre des populations qui y sont soumises. Les théories d’antagonisme morbide ne sont que la traduction de ce grand fait, savoir que te malacl.es sont diversement distribuées sur la surface du «lobe, comme les causes qui leur donnent naissance; que là ou une de ces causes prédomine, on observe sur le premier F " dc 'a paU,0l°8ie ^ets qui correspondent à cette
2} t. ii, p. 4ot
K'Mctin général de thérapeutique, t. XLV, p 19g
(3) r réels théorique et pratique sur les diathèses r* Lyon, ?8o3, p. 20g.
cause; et que l’absence ou la rareté des effets d’une autre espèce prouve simplement l’absence ou la rareté de la cause qui les produit (1). » Je n’ajouterai rien à ces réflexions aussi judicieuses que nettement exprimées , et vais de suite étudier la question de l’antagonisme morbide à un autre point de vue, au point de vue de la tradition de la science.
Lorsqu’ avec le dessein de vérifier cette idée théorique, on lit quelques épidémiographes , on est d’abord fort étonné de voir, qu’en somme les tableaux qu’ils tracent des épidémies , qu’ils ont observées pendant un temps plus ou moins long, reproduisent souvent, sous des appellations différentes, les mêmes maladies : fièvres catarrhales, bilieuses, putrides, adynamiques, vermineuses, fièvres éruptives; toujours des maladies générales produites par des causes générales ; mais de plus , dans ce tableau , quand il est un peu étendu , on ne manque jamais de voir figurer les fièvres intermittentes ou rémittentes. Je n’ai pas besoin de dire que je parle seulement des épidémiographes qui ont observé en Europe. A quoi tient cette coexistence des maladies périodiques et des fièvres continues? A une cause évidente, à la présence de marais sur une foule de lieux, où aujourd’hui ils ont disparu. Dans le vaste répertoire de faits que nous venons d’étudier et de commenter, les choses ne se passent point autrement. Sui une foule de lieux, où Lepecq de la Clôture observa, on voit tour à tour se manifester des fièvres continues et des fièvres périodiques; c’est ainsi que dans les plaines du \ exin, il signale dans la même année des fièvres continues putrides , puis des fièvres quartes et des doubles-tierces. Au temps de l’épidémiographe de la Normandie, le pays de Bray était comme aujourd’hui entouré de bois, contenait beaucoup
(I) Traité d'hygiène publique et privée, Paris, 1850, 2« éd.,t.ll,p.563.
d’herbages, et présentait de vastes terrains marécageux. Entre Forges et Gournay, on y voyait surtout l’immense étang de Saint-Germer. Malgré des conditions si favorables à la manifestation de l’antagonisme morbide , conçu par M. Boudin , le médecin de Rouen y signale à la fois des fièvres intermittentes et des lièvres continues; c’est surtout dans les cantons de Lions et de Gournay, qu’on voit marcher parallèlement ces deux ordres d’affections. Dans la dernière moitié du xviue siècle, le Havre était borné à l’est par un marais qui s’étendait jusque Neis Hon fleur ; or, en même temps qu’on voit régner fréquemment dans ces localités des fièvres paludéennes, on y observe une fièvre putride épidémique très-grave en 1762. Dans le pays de Caux , Bolbec , entouré de nombreux marais * qui impriment à la population la signature paludéenne , est décimé en 1775 par une fièvre typhoïde grave. 11 en est de meme a Jumièges, que la même cause prétendue d’immunité ne preserve pas davantage des ravages d’une semblable maadie. Les choses ne se passent pas non plus autrement dans e canton d’ Argentan, où les maladies palustres et les fièvres continues épidémiques pèsent tour à tour sur les populations. Avranches doit a l’influence de marais voisins des fièvres quartes nombreuses, qui étiolent un grand nombre de ses habitants ; mais cette influence est impuissante à les préserver d une épidémie de fièvre putride grave.
Je pourrais étendre beaucoup ce tableau : mais tout ineomp et qu il est, il suffira, je pense, pour prouver que la loi d antagonisme, formulée d’une manière si absolue par
°udm’ cst lmc exception tout à fait erronée. Ce serait en vain qu on arguerait de l’incertitude du diagnostic, dans un cer tain nombre de maladies, à l’époque que je viens d’in-
erroger dans l’intérêt d’une question importante, pour contester la rigueur de la solution à laquelle je me suis arrêté •
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l’obscurité qui, sous ce rapport, peut frapper quelques parties du vaste tableau épidémiographique que nous venons d’examiner, disparaît devant la vive lumière qui en éclaire l’ensemble. Dans l’immense circonscription topographique qu’embrasse ce tableau de maladies populaires, il est impossible de ne pas reconnaître la coexistence de l’élément paludéen, et de la cause, quelle qu’elle soit, qui produit les fièvres continues graves : cette vérité éclate de toutes parts, et emporte la conviction de quiconque médite avec quelque attention les ouvrages du savant épidémiographe de la Normandie au xvme siècle.
J’ai dit que la plupart des localités, où Lepecq avait vu marcher parallèlement ces deux ordres d’affections, ont été assainies, et se sont vues, par cela même, affranchies de la servitude endémique que le miasme palustre faisait peser sur elles. Chercher à confirmer l’observation des médecins du siècle dernier par l’observation contemporaine est donc, heureusement pour les populations, chose presque impossible. Si en général la Normandie, grâce à sa civilisation, ne se prête plus que difficilement à cette étude comparative , il y a encore çà et là cependant quelques localités attardées, ou dans lesquelles l’homme, pour vaincre les obstacles de la nature à la prospérité de la vie, est obligé de faire un plus long crédit au temps, il y a, dis-je, quelques rares localités, où l’on peut encore aujourd’hui poser à 1 observation la question de l’antagonisme morbide. Eh bien! là, aujourd’hui, comme il y a cent ans, les faits répondent d’une manière négative à cette question. Je ne parlerai que d’une de ces oasis paludéennes (pardon pour cette expression en faveur delà science), au milieu de notre belle Normandie, parce que c’est la seule loca- Jilé, sur laquelle j’aie pu obtenir des renseignements positifs : la localité, dont je veux parler, est sur la limite du départe-
ment de la. Somme et de la Seine-Inférieure, c’est une partie de la vallée de la Bresle. Cette portion malsaine d’une riche contrée commence au delà d’Aumale, et s’arrête en deçà de Blangy , qui 1 un et 1 autre sont à peu près indemnes de la funeste influence. C’est sur les points intermédiaires, que la présence d’assez nombreux marais imprime à la pathologie locale un cachet particulier. Déjà de nombreux dessèchements
ont été opérés, d’autres s’opèrent encore tous les jours : mais avant qu’on songeât à ces travaux si utiles, le miasme palu déen agissait énergiquement sur les malheureux habitants de cette vallée. Quand on considère la configuration de celle-ci, qui n’est qu’une gorge dominée de chaque côté par des coteaux plus ou moins élevés, irréguliers, tourmentés, souvent couronnés de bois, on comprend que le miasme, ainsi emprisonné, exerçât une influence pernicieuse sur la santé des populations. Or, dans cet état de choses, si favorable à la manifestation de l’antagonisme morbide affirmé par M. Boudin, que disent les faits interrogés sans aucune espèce de préoccupation ? J’ai questionné à cet égard un vieux praticien, M. Cagm, qui exerce dans cette contrée depuis plus de trente-cinq ans, et ce medecm, homme judicieux, n’a pas hésité à m’affirmer de la manière la plus explicite la coexistence et de la hevre typhoïde, et de la phthisie pulmonaire avec l’endémie de sa vallée, à laquelle il a vu fort peu d’habitants échapper complètement pendant sa longue carrière. Il y a vu, outre des cas sporadiques nombreux, des épidémies de fièvre continue pu 1 1 c typhoïde, si vous voulez, le plus nettement caractérisées. Ces épidémies étaient si bien autre chose que de l’endémie palustre, qu’une simple méthode hydrothérapique y suffisait souvent pour mettre fin à la maladie, dans un ceZ
" FC C CaS ’ Cn aPParence très-graves. Ainsi aujourdhm, comme autrefois, les faits, interrogés sans pré-
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
vention, donnent un démenti formel à l’antagonisme morbide.
Mais si là partout nous trouvons, comme en Afrique , comme en Morée, le miasme paludéen exerçant sur la constitution de l’homme son iniluenee habituelle, il est juste de dire que, dans ces dernières contrées, il y a une influence auxiliaire qui faii défaut dans le nord de la France, je veux parler de la température élevée. Lorsqu’il s’agit d’étudier l’action des effluves marécageuses sur l’organisme vivant, c’est là certainement un élément d’une haute importance : l’intensité de cette cause morbigène se réglant rigoureusement sur l’élévation de la température, on a, toutes choses égales d’ailleurs, la mesure de l’intensité de l’une dans le degré d’action de l’autre.
En suivant cette ligne de gradation, on voit l’intermittence s’effacer de plus en plus, et aboutir enfin à ces fièvres pseudocontinues, franchement continues même, mais qui conservent, sous cette forme nouvelle, le même fond, la même nature, et trouvent toujours dans le quinquina leur véritable spécifique. Au reste, cette réduction de l’intermittence, mode de manifestation spéciale de l’intoxication palustre, à la continuité, n’est pas tellement propre aux climats caractérisés par une haute température, qu’on ne la rencontre parfois dans nos climats du nord. C’est ainsi que nous avons vu Lepecq de la Clôture signaler dans le canton de Londinières et d’Envermeu , une épidémie de fièvres continues en tout comparables à celles qu’a si bien décrites M. le docteur Maillot (1) en Afrique, et auxquelles on opposa avec non moins de succès les préparations de quinquina. Mais ce qui n’est qu’accidentel dans nos pays tempérés, et résulte de l'influence éphémère d’une température exceptionnellement éle-
(I) Traité des fièvres intermittentes, Taris, 1S36.
vée, est permanent là où cette cause est également permanente. Là est aussi la raison de l’antagonisme apparent, qu’on affirme exister entre la fièvre typhoïde et les fièvres paludéennes : la première de ces affections semble complètement s’effacer, disparaître devant une cause, qui épuise à elle seule en quelque sorte toute l’aptitude morbide de l’organisme. Si le miasme paludéen, imprégnant l’économie, la préservait de la fièvre typhoïde, comme la vaccine le fait de la variole, cette allopathie étiologique naturelle se produirait, avec des degrés divers, je le veux bien, mais enfin se produirait infailliblement partout où ces deux causes se trouvent en présence. Or, nous avons vu par tout ce qui précède qu’il n’en est nullement ainsi, et que la France nous montre encore aujourd’hui, comme autrefois, les deux affections vivant en quelque sorte sous le même toit, et en parfaite intelligence.
Un médecin militaire, M. le docteur Ad. Armand, vient de publier un ouvrage sur l’Algérie, dans lequel il essaie de formuler une nouvelle théorie des fièvres intermittentes (1). D’après cette theone, empruntée, en grande partie, à quelques médecins italiens, le miasme paludéen est un pur mythe, et n’a pas plus de réalité que la déesse Febris des anciens Romains, ou les Djinous des Arabes modernes. Dans la pensée de ce médecin, la cause des fièvres réside tout entière dans les influences météorologiques qui agissent sur l’homme, et surtout dans l’action alternante du chaud et du froid, auxquels son organisme est soumis. Que si, là où se trouvent de grandes masses d’eaux stagnantes, avec dessiccation intermittente, on voit ces maladies se montrer à leur maximum de fréquence et d’intensite, cela tient uniquement à ce que c’est là aussi que s’observent les plus grandes et les plus brusques variations dans l’état
t0p°graphie’ dimal°l°9ie, pathologie , etc.,
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thermométrique, hygrométrique et électrique de l’atmosphère ambiante. J’ai lu avec attention la discussion, un peu longue et un peu trop émaillée de métaphores, à laquelle l’auteur se livre pour combattre ce qu’il appelle l’entité du miasme paludéen, et pour édifier sa propre théorie, j’avoue qu’il ne m’a ni dissuadé ni convaincu ; et pour me servir d’une expression, que sa couleur locale me fera pardonner, on ne saurait voir, dans cette laborieuse argumentation qu’une sorte de fantasia , brillante si l’on veut, exécutée dans le champ de l’étiologie. Je n’ai point ici à réfuter cette théorie, je ne veux qu’affranchir des conclusions auxquelles elle conduit les idées que je viens d’émettre, et qui peuvent avoir quelques rapports avec elle.
Si les vues étiologiques de M. le docteur Armand sont vraies, comment se fait-il que la Normandie, comme une foule d’autres pays que je pourrais citer, portait sur nombre de points le joug des fièvres intermittentes, et qu’ aujourd’hui cette servitude a presque complètement disparu ? Au point de vue de la théorie, qui fait dépendre ces maladies de la décomposition des matières organiques à la surface du sol par la double influence de l’humidité et de la chaleur, ce fait est très-simple ; il est le résultat naturel, nécessaire, de l’assainissement du sol par le dessèchement successif des plaines marécageuses. Mais, prenez garde ; l’expression dessèchement n’a point ici un sens absolu, elle indique seulement que là où il y avait autrefois des marais, il n’y en a plus aujourd’hui; mais à la place de ces marais il y a souvent des prairies qui, par le fait des irrigations périodiques auxquelles elles sont soumises, comme condition essentielle de leur fécondité, versent dans l'atmosphère ambiante une quantitéd’eau à l’état vésiculaire, au moins aussi considérable que les marais auxquels elles ont été substituées. Je n’en donnerai pour preuve que les nuages épais, qui enveloppent ces prairies pendant une grande partie de l’année.
Voyez encore ce qui se passe dans les marais salants abandon- I nés, et dont M. Mélier a tracé, dans un tableau si saisissant, la terrible influence sur les populations. Tantque ces marais sont en exploitation régulière, malgré l’humidité qu’entretient dans l’air ambiant l’évaporation incessante d’une aussi grande masse d’eau de mer, la santé des populations ne fléchit pas. Mais dès que cette exploitation cesse, et que cette masse d’eau n’est plus renouvelée et diminue par conséquent, c’est alors que vous voyez les maladies surgir, le chiffre des naissances baisser et la mortalité augmenter d’une manière effrayante. Ici encore que s est-il passé? L’atmosphère, sous le rapport hygrométrique, s’est très-probablement améliorée, puisqu’une surface d eau moindre doit nécessairement donner lieu à une évaporation proportionnellement moindre aussi. Mais une condition nouvelle s’est produite ; c’est une fermentation qui s’est établie sur toute cette large surface, fermentation rendue plus active encore par le mélange d’eaux douces et d’eaux salées, qu’entraîne presque constamment l’abandon d’un marais salant. « Ce qui arrive, dit M. Mélier, est facile à deviner : les canaux qui amenaient l’eau et ceux qui devaient servir à la faire écouler, les pièces où on la conserve et celles où elle s’évapore, les rigoles destinées à la distribution, et les tables de cristallisation, tout cela, fossés, jas, conches, aiguilles, voies de circulation et d écoulement, laissé à l’abandon, se dégrade, s’envase, s’encombre ; les eaux douces et les eaux salées n’étant plus sépaiées, se mêlent et réagissent les unes sur les autres, et sur les corps organisés qu’elles contiennent. La fermentation s’établit partout, tout ce qui avait vie meurt et se décompose, l’infection devient générale. « Si les conditions hygrométriques de
ces localités sont restées les mêmes et que, cependant, un si remarquable changement se soit opéré dans la santé des populations, ce n est donc pas uniquement dans ces conditions, qu’il
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faut placerla cause des pyrexies périodiques. Aussi bien, l’auteur de Y Algérie médicale place-t-il à côté de l’humidité un élément important pour la genèse des affections intermittentes, c’est la chaleur ; je ne parle pas de l’électricité ; tout ce qu’il dit à cet égard est pure conjecture. Mais la température de la Normandie a-t-elle donc changé ; et est-ce à un refroidissement progressif que cette province de France doit l’heureuse immunité dont elle jouit en général aujourd’hui , à l’égard d’une servitude endémique qui, il y a moins de cent ans, pesait encore si lourdement sur elle? Un médecin distingué, que nous avonscité plusieurs foisdéjà, M. le professeur Fuster, asoutenu naguère la thèse de la détérioration de la constitution climatologique de la France (1). M. Armand pourrait arguer de cette thèse, pour répondre à l’objection que j’adresse ici à la théorie qu’il soutient. Mais malheureusement, cette conception du savant professeur de Montpellier, est une conception que les faits historiques, géologiques, économiques, etc. , plus sainement interprétés, ont complètement démentie. Non, comme le ditM. de Gasparin, les climats -ne changent pas; les saisons ont un cours régulier, permanent, dépendant des lois générales de F univers, et, par conséquent, immuable comme elles. Ainsi, en présence des faits mêmes, dont nous nous sommes servis pour combattre le principe de l’antagonisme morbide, la nouvelle étiologie des fièvres périodiques ne saurait se soutenir : il faut admettre nécessairement que là où ces pyrexies se produisent, là où les populations sont fatalement marquées du caractère de ce qu’on a appelé d’un seul mot, l’impaludation, il y a une cause permanente, spéciale, née très-probablement de la décomposition de produits organiques, sous la double influence de la chaleur et de l’humidité, mais essentiellement
(t) Des changements dans le climat de la France.
différente de ces deux conditions météorologiques. Comme ce n’est qu’ incidemment que j’ai touché à cette question, je n’y insisterai pas davantage, et vais de suite passer à l’examen d’une hérésie beaucoup plus grave encore que celle qui précède, et qui s’est également produite dans ces derniers temps ; je veux parler de la prétendue substitution des fièvres graves à la variole, par suite de l’application générale qu’on a faite aux populations de la découverte de Jenner. Cette discussion, dont il n’est pas besoin de faire ressortir l’importance, et au fond de laquelle se rencontre également la question de l’antagonisme morbide, trouve naturellement sa place après celle à laquelle nous venons de nous livrer.