CHAPITRE Ier
Si j’avais à parler d’un homme, dont le nom se liât dans l’histoire des sciences à une de ces découvertes, à une de ces idées lumineuses, qui ouvrent à l’esprit des horizons nouveaux, je rechercherais scrupuleusement, dans la vie publique ou privée de cet homme, ce qui peut nous éclairer sur une originalité aussi puissante : c’est qu’en efiét, lorsqu’il s’agit d’une de ces natures fortes et vigoureuses, qui impriment à la science une impulsion décisive et durable, tout grandit, tout intéresse, parce que de cette biographie exceptionnelle peuvent sortir des enseignements, qui nous éclairent sur le mystérieux développement du génie. Le médecin, dont je me propose d’apprécier les travaux, pour répondre à l’appel de la Compagnie savante, qui a fait de cette appréciation objet d’un concours, Lepecq de la Clôture, n’occupe pas dans la hiérarchie des intelligences une sphère aussi élevée. Esprit sage, judicieux, correct, le médecin de Rouen a sa (' ace marquée, et au premier rang, parmi ces observateurs
sagaces et laborieux, qu’un jugement sain, fortifié par une connaissance suffisante de la tradition scientifique, conduit toujours sûrement; mais il ne s’élève pas au-dessus de cette sphère dans la région de la pensée. C’est donc en méditant les observations de Lepecq, que nous verrons briller les qualités solides, dont la vie du médecin ne nous montrerait qu’une empreinte effacée; c’est donc à cette source surtout que je puiserai les éléments de ce travail.
Toutefois, comme dans le médecin l’homme ne se sépare pas du savant, et que le cœur a toujours sa part dans son œuvre difficile, je dégagerai l’élément moral de la pratique laborieuse du savant épidémiographe de la Normandie ; et le souvenir de son dévouement et de sa charité, dans les circonstances graves où le placèrent souvent les devoirs de sa profession, rehaussera ainsi à nos yeux la vulgarité des détails biographiques, dans lesquels je résumerai sa vie.
Je vais esquisser rapidement cette vie simple, sans éclat, trop vite oubliée, qui doit son obscurité à l’art inglorieux, ars ingloria, pour nous servir de l’expression du poëte, auquel elle s’appliqua : puis, dans un travail beaucoup plus difficile, j’étudierai les ouvrages étendus dans lesquels Lepecq a déposé le fruit de sa patiente observation. Ce travail, dans lequel je m’efforcerai de faire pénétrer la lumière d’une critique sévère, ne sera pas une analyse stérile des œuvres de l’auteur ; il aura pour résultat, si mes forces ne trahissent pas mes intentions, de dégager ce qu’il y a de vrai, d’utile dans les observations de Lepecq, des appréciations erronées, que des doctrines fausses, ou au moins non vérifiées n’y mêlèrent que trop souvent.
En entreprenant ce travail, dont ceux-là seuls qui l’auront tenté sauront apprécier la difficulté, j’ai une double ambition que je ne dissimulerai pas : la première, il n est pas besoin de
le dire, c’est d’obtenir le suffrage de la Société savante, à laquelle j’ai l’honneur de m’adresser ; la seconde, c’est de populariser parmi les médecins, mes compatriotes, un nom qu’ils devraient moins ignorer, et de leur présenter, sous une forme plus en harmonie avec les données de la science moderne, les résultats de l’observation d’un médecin attentif. Que si, après avoir atteint ce double but, je pouvais, en montrant 1 honnêteté, le dévouement du médecin, faire aimer l’homme et porter à l’imiter, j’attacherais avec plus d’orgueil encore mon nom à un travail, qui m’aurait mérité ce triple honneur.
Lepecq de la Clôture (Louis) est né à Caen en 1 736 : c’est là qu’il fit ses études classiques et ses études médicales. Il sentit de bonne heure se développer en lui un goût marqué pour la science a laquelle il consacra sa vie. C’était, dit-il, quelque part m-meme une sorte de penchant héréditaire (noble penchant noble tradition !) pour servir l’humanité. Cette vocation cet mstmct de intelligence, plusieurs médecins illustres l’ont montre des leur enfance. Sans admettre que ce soit toujours un gage infaillible du succès de l’avenir, là où se mani
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4 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVII Ifi SIÈCLE.
du ses études. Là son amour du travail, sa science de bon aloi, ne tardèrent pas à le faire distinguer de plusieurs médecins, dont la postérité a retenu les noms glorieux. L’hôpital de la Charité fut, des divers établissements nosocomiaux qui existaient alors à Paris, celui qu’il choisit pour suivre le cours de ses études laborieuses. Aujourd’hui que les études cliniques s ont considérées par tous comme la base fondamentale de l’instruction médicale, il peut paraître très-simple qu’un jeune médecin de la seconde moitié du xvmL siècle ait consacré tous ses jours à l’étude de cette partie essentielle de la science : mais alors, bien que l’importance de la clinique médicale eût été parfaitement comprise par un certain nombre d esprits d’élite, il n’en était pas tout à fait de même. C’était surtout la science doctrinale, si je puis ainsi dire, qu on étudiait : et c’était de là, en général, qu’on passait sans transition à la pratique. Lepecq, en suivant une voie différente, manifesta par cela seul la sûreté de son jugement, 1 indépendance de son esprit, qui s’accommodait difficilement d’une science toute faite, et marqua d’avance la direction qu’il devait suivre.
Une circonstance que Lepecq rappelle lui-même avec une modestie touchante, et que nous nous garderons bien d'omettre, en esquissant sa vie, c’est que tous les soirs, les bons religieux, qui soignaient alors les malades de la Charité, attendaient qu’il fût venu faire sa visite officieuse, avant de remplir les prescriptions faites par les médecins de 1 établissement. 11 y a dans ce simple fait un éloge, qui s’adresse tout à la fois à l’intelligence et au cœur de Lepecq, et qui permet de pressentir déjà ce qu’il se montrera un jour dans ses ouvrages, et dans ses rapports avec les malades.
Lepecq était né observateur, et dès ses premiers pas dans la carrière, il comprit un des dogmes fondamentaux de la phi-
losophie hippocratique, la nécessité de l’observation. Un médecin distingué, l’auteur de la Méthode numérique , M. Louis, faisant de l’observation l’unique source de l’invention en médecine, disait naguère dans ses leçons, qu’une fois ses observations recueillies, il ne les lisait plus, avant d’en avoir amassé un certain nombre, de peur qu’une idée préconçue ne l’empêchât de saisir la signification réelle des faits. Ce scrupule de logique, Lepecq l’avait vis-à-vis de la doctrine hippocratique. Convaincu de la vérité de cette doctrine , voulant cependant la juger avec indépendance, et au contact des faits, il nous dit qu’il s’est plus d’une fois interdit, pendant un certain temps, la lecture des ouvrages du médecin grec, pour laisser à son esprit toute sa spontanéité, et assurer ainsi davantage la sévérité de son observation. C’est dans les deux cas, la méthode de Descartes, le doute philosophique, appliquée aux faits de l’ordre médical. Ce n’est pas ici le lieu de mon trer ce qu’il y a d’artificiel, d’impossible dans cette méthode : nous avons dû cependant citer ce trait de l’esprit scientifique de Lepecq, parce qu’il nous montre mieux, que tout ce que je pourrais dire, combien il avait compris l’importance de l’observation.
Un des premiers fruits de l’application de cette méthode fut, pour Lepecq de la Clôture, un éloignement prononcé pour la polypharmacie. La foi, qu’il eut de bonne heure, et qu’il conserva toute sa vie, à la vérité de la doctrine hippocratique, contribua beaucoup sans doute à développer en lui cette répulsion; mais ce serait méconnaître la rectitude intellectuelle, la sagacité de ce médecin distingué, que de s’arrêter là dans ce jugement. Lepecq, à Paris, ne se contentait pas, ainsique je l’ai dit déjà, de suivre les visites rapides des médecins dans les hôpitaux : observateur attentif, auditeur docile le matin , il venait, le soir, contrôler seul les effets des médicaments
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prescrits. C’est dans celte étude solitaire, qu’il commença à s édifier sur la valeur réelle d’une polypharmacie confuse, piodiguée, et qu il comprit que la médecine, pour n’être pas une simple expectation, ou suivant le mot d’Asclépiade, une méditation de la mort, n’avait pas besoin de se jeter dans les périls d une thérapeutique excessive. Celte appréciation sage, qui, aujourd hui même, n’est pour quelques-uns que le fruit tardif d’une lente expérience, n’oublions pas qu’elle fut pour Lepecq la conclusion pratique de ses premières études sérieuses, et que plus tard, praticien répandu et honoré, il y conforma toujours sa conduite.
C’est après des études aussi attentives et aussi fécondes, que Lepecq revint à Caen,’ sa patrie. Riche déjà de la science qu’il avait puisée dans les leçons de ses premiers maîtres, il reparaissait sur le théâtrede ses premières études, après avoirentendu les organes les plus accrédités de la science, et s’être initié à leur savante pratique. Aussi ne tarda -l-il pas à être agrégé à la faculté de Caen, et à y devenir professeur de chirurgie. Malgré ce titre , il ne paraît pas que Lepecq se soit beaucoup occupé de cette partie de la science. Bien que le cadre de ses ouvrages, où il place dbmbre d’observations de maladies sporadiques, à côté des affections épidémiques qu’il étudie spécialement, lui permît de toucher au moins à la chirurgie, on n’y voit jamais celle-ci devenir l’objet de remarques, qui révèlent l’ancien professeur de la faculté de Caen. C’est qu’en effet Lepecq fut toujours médecin, et ne fut jamais que médecin. Là fut toujours sa tendance, là fut toujours le but qu’il s’efforça d’atteindre. Cette spécialité d'études fut constamment, et sera toujours le secret des hommes forts. Si l’on en excepte quelques tètes encyclopédiques, qui peuvent embrasser plusieurs sciences à la fois, toute intelligence, qui aspire à reculer les bornes du savoir humain, doit choisir une
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voie, et y marcher résolument, et sans dévier; c’est le moyen d’aller plus loin : Linea recta brevissima.
A l’époque, ouLepecq exerçait la médecine à Caen, cette ville comptait un certain nombre de médecins, que l’opinion publique, qui n’est pas toujours aussi aveugle qu’on le voit quelque fois, plaçait au premier rang. Lepecq eut de la peine, malgré un mérite aussi incontesté qu’il était incontestable, à arriver jusqu’à cette phalange d’élite : pourtant il y parvint. Mais ce premier succès qui suffit, et qui doit suffire à l’ambition de beaucoup, ne lui suffit pas. Désireux d’étendre le champ de son observation, il parcourut dès lors plusieurs points de la Normandie, et y étudia les diverses influences morbides au point de vue de la topographie médicale. C’est à partir de cette époque, que le nom de Lepecq commença à sortir de son obscurité; c’est alors que le Collège de médecine de la capitale de la Normandie , voulant s’attacher par des liens plus étroits un médecin, qui ne pouvait que l’honorer, lui décerna le titre d’agrégé. Le médecin de Caen répondit à cette faveur, en quittant cette ville en 1768, après y avoir exercé la médecine pendant cinq ou six ans, et y avoir recueilli de nombreuses observations; il vint se fixer à Rouen. Là, Lepecq poursuivit les mêmes travaux d’observation, auxquels il s’était livré dans la ville principale de la basse Normandie. Ici, le théâtre était plus élevé, et le sentiment de cette position nouvelle ne produisit en lui, que l’effet qu’il doit produire sur tout homme d’une valeur réelle, plus de zèle pour le progrès de la science, plus d’ardeur par le travail. Au titre d’agrégé au Collège de médecine de Rouen, Lepecq joignit bientôt des titres plus relevés encore, et qui sont un hommage rendu au mérite spécial du médecin attentif, de l’observateur laborieux, que l’étude de ses ouvrages nous montrera plus tard dans tout son jour : cest ainsi qu’il fut successivement désigné comme médc-
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cin del Hôtel-Dieu, médecin de la généralité de la Normandie pour les maladies épidémiques, correspondant de la Société royale de médecine de Paris, membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, de l’Académie des belles-lettres de Caen.
J ai dit déjà que Lepecq, au début de sa carrière, comme praticien, avait dirigé son attention sur les maladies épidémiques • il marcha dans la même voie, et avec plus de zèle encore, lorsqu il lut honoré du titre de médecin des épidémies de la vaste province, dont il habitait la capitale. C’est de cette époque en effet, que datent les grands travaux qui ont illustré son nom. Lorsqu’une épidémie grave venait à éclater sur un des points de la circonscription médicale placée sous sa surveillance, il ne se bornait pas à une simple reconnaissance 6ur le terrain menacé, envahi, laissant aux médecins de la localité les dangers du combat 5 il allait droit à l’ennemi, et payait de sa personne. C’est ainsi que dans une épouvantable épidémie, qui décimait la population de Louviers, du Gros-Theil, etc. , et dans d’autres maladies populaires moins désastreuses, Lepecq vient diriger, seconder, encourager les médecins, que leur position met aux prises avec le fléau redouté. Nous apprécierons plus tard les conclusions scientifiques, que tirera le médecin de l’observation scabreuse de ces maladies: mais je dois, dès maintenant, faire ressortir les qualités morales de l’homme, dans l’accomplissement de sa mission périlleuse.
Dans quelque position que l’homme se trouve placé, entouré de toutes les commodités de la vie, ou en proie aux privations de la misère, dès que la maladie vient à l’atteindre, il a également besoin des secours de la science. Mais combien ce besoin est plus impérieux dans un cas que dans l’autre! Là, l’organisation, placée dans les conditions les plus favorables au jeu régulier de la vie, est en pleine possession de cette force de réaction,
qui suffit quelquefois, qui aide toujours puissamment, à l’affranchissement du mal. Ici, au contraire, tout fait défaut, et le sentiment énervant de la misère vient encore paralyser la spontanéité de l’organisme. Aussi est-ce dans ce dernier cas surtout, qu il faut que le médecin ne soit pas médecin seulement, mais encore homme de cœur et de sympathie, s’il veut être à la hauteur de sa mission. Il est peu de médecins, dont les ouvrages portent aussi énergiquement que ceux de Lepecq, l’empreinte de ce généreux caractère. Je suis convaincu, que ce serait s’exposer à se tromper souvent, que de juger du cœur du médecin en face de l’homme souffrant, d’après le tableau que sa main en retrace, ou par les discussions didactiques, auxquelles il se livre dans le silence du cabinet. Beaucoup pensent que le cœur doit être complètement absent de ces froides élucubrations, et que les émotions inopportunes de 1 âme nuiraient à la clarté des démonstrations scientifiques. Lepecq n en a pas jugé ainsi. Il y a dans son livre le cri du cœur, à côté du jugement de l’esprit : le médecin dicte, mais on sent que c est 1 homme qui écrit : on comprend en un mot qu’il s’agit ici non d’hippiatrique, mais de médecine humaine. Ne rougissons pas de sentir, ce serait rougir d’être homme.
Sui\ons Lepecq dans quelques-unes de ces laborieuses excursions, auxquelles l’appellent souvent ses devoirs de médecin des épidémies de la généralité de Rouen, et nous nous convaincrons que nul ne mit plus de cœur que lui dans l’accomplissement de ces devoirs, que nul n’honora plus que lui par la noblesse de son caractère la profession médicale.
Des diverses épidémies, dont Lepecq retrace le tableau, celle ros Thcil fut peut-être la plus grave, et la plus meurtnere : c’est là aussi que le médecin montra le plus de charité, et le plus de dévouement à la science. Écoutons-le lui-même :
i îoduisons les accents de douleur, que lui arrache le spec-
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tacle de la misère qu’il avait sous les yeux. « Venez avec moi, ô vous qui ne connaissez que les plaisirs, le luxe, la mollesse ! Descendons un instant dans cette basse chaumière : venez voir une famille entière couchée sur la paille, dont les corps, à moitié couverts de mauvais haillons, exhalent une odeur cadavéreuse, tristes victimes de la misère et du découragement ! Munis de tous les sacrements de l’Église, n’attendant plus rien des hommes, ils se sont enfermés dans cette étable, dont l’accès est à peine permis à quelques rayons de soleil (il fallait , en un mot, faire venir de la lumière pour pénétrer auprès d’eux) ; réduit affreux, dans lequel ils ne respirent que l’exhalaison impure d’un air empesté! c’est là, qu’abandonnés de tout le monde, refusant les secours de l’art, ils sont en proie à la douleur, à la maladie, au désespoir. Quel spectacle pour un ami des hommes, pour le ministre de la nature ! » etc.
Et plus loin :
« Il a fallu leur rendre l’air, ce premier aliment de la vie, faire de nouvelles ouvertures à leurs cabanes, pour que la lumière pût pénétrer dans leurs foyers obscurs : il a fallu les purifier, et en chasser la puanteur. J’y ai brûlé des aromates, j’ai jonché leurs lits de fleurs champêtres; je leur offrais pour première nourriture les fruits de la saison, les groseilles mêlées avec le sucre, pour rafraîchir leurs palais arides, et ce léger aliment leur réveillait le cœur : exsuscitabant prœcordia. 11 a fallu leur administrer moi-même quelques médicaments qu’ils avaient toujours refusés , dissiper leur terreur, et faire succéder l’espoir à la consternation dans des âmes épouvantées. Je les ai consolés, je leur ai donné des gardes, qui fuyaient auparavant la maison de leurs frères. Il a fallu les prier, les exhorter souvent, les visiter nombre de fois pour soutenir leur courage; car la désolation, le découragement et l'abandon étaient les plus grands ennemis à combattre dans celte épi-
demie. Et ce ne fut pas dans une seule famille que se trouvaient réunies tant d’horreurs : c’était de même chez tous les pauvres, que je trouvai en grand nombre , c’était particulièrement à cette classe d’hommes, que j’allai porter du secours. Je leur annonçai qu’ils trouveraient dans un roi bien-aimé des entraillesde père : j’avais ordre de fournir à tous les besoins (1 ) . » Dans ce passage , comme dans beaucoup d’autres que je pourrais citer, l’homme de goût pourra regretter, qu’en face de misères si poignantes , l’auteur n’ait pas trouvé d’accents plus simples , pour rendre son émotion : mais avant déjuger Lepecq sur ce point délicat, il ne faut pas oublier l’époque où il écrivait, la seconde moitié du xvme siècle. Ce style déclamatoire, ces tropes prodigués , ces prosopopées fatigantes par leur monotonie , cette personnification de la nature, préface d’une détestable doctrine, le panthéisme moderne, sont les defauts ordinaires des écrivains de ce temps ; les plus illusties n \ échappent pas toujours, ils sont le cachet commun des autres. Lepecq ne sut pas éviter l’écueil, mais médecin actif, laborieux, il montra par ses actes qu’il avait réellement dans le cœur les sentiments qui, dans ses livres, ne se produisent pas toujours sous une heureuse expression.
Tel Lepecq vient de se montrer dans la circonstance que je viens de rappeler, tel nous le retrouvons à Louviers, à Saint- Georges, à Dieppe, partout, en un mot, où l’appellent ses devoirs comme médecin des épidémies. Lorsque la maladie plus forte que l’homme de l’art, doit inévitablement se terminer d’une manière funeste, l’homme généreux ne croit pas sa mission finie ; il sait que sa présence est encore un espoir pour le malheureux , au chevet duquel il voit la mort, et il ui apporter les paroles de consolation et d’encourage-
(1) Observations sur les maladies épidémiques. Paris, 1776, p. 96el97.
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ment de la dernière heure. Si souvent il arrive que la terreur fait le vide autour de ces infortunés , que le fléau tient enchaînés sur un lit de douleur, Lepecq, qui gémit de ce lâche abandon, et qui en rougit comme homme, s’efforce d’éveiller les sentiments d’humanité dans ces âmes paralysées par la terreur, et assure ainsi aux victimes de l’épidémie des secours, qui n’eussent jamais du leur manquer. Oublions donc en face de ce dévouement vrai, de cette charité efficace, ce style déclamatoire qui en fausse trop souvent l’expression. Les actes valent mieux que les paroles, ils sont une autre parole vivante, qui n’a pas besoin des artifices du langage pour exprimer l’homme : Lepecq avait du cœur, cela Araut mieux que d’avoir du style. Notre savant auteur parle quelque part, et fait un grand éloge d’un médecin de Caen, Demontreux, dont les pauvres pleurèrent la mort, et il ajoute : « J’aime mieux ce souvenir, que celui de Nicolas Postel qui, dit-il, fut le premier à préférer la purgation à la saignée, dans les pneumonies d'hiver ; » je le crois bien. En préférant les actes de Lepecq au style qui les exprime, je lui renvoie le même éloge, et ne crois pas l’amoindrir par là aux yeux des hommes sérieux auxquels je m’adresse.
Toutefois, ce que je viens de dire a besoin d’une restriction, pour que je reste dans les limites de la vérité ; et je me hâte d’ajouter que, si Lepecq est souvent ampoulé, a un ton déclamatoire, quand il parle en moraliste, son style devient plus ferme, plus précis, moins aventureux , quand il traite de la science proprement dite. Les descriptions générales qu’il fait des épidémies qu’il a observées, par exemple, sont toujours claires et nettement dessinées : parfois même, pour traduire certains symptômes, il trouve des expressions simples, énergiques, qui ne sont pas dans le vocabulaire scientifique du temps, et qui donnent à son style une légère teinte d’originalité. Ces
descriptions sont suivies d’observations particulières, dessinées à grands traits, et où le luxe des détails ne masque pas, ne dénature pas la physionomie de l’affection morbide. Le cachet de l'observateur patient, laborieux, exact, est là : on sent que l’auteur a vu , et de plus que, suivant le mot de Bordeu , il avait le droit de voir : la nature ne s’invente pas.
11 n’en est plus de même, quand il touche aux questions théoriques de la science ; son style tend de nouveau à perdre de sa netteté : souvent la discussion mal conduite s’embarrasse, n’évite pas toujours l’écueil de la contradiction, et retombe par le style dans la déclamation. On voit que l’auteur ne marche plus sur le terrain solide de l’observation : il n’a pas la langue de la faculté, dont il manque, il la parle mal ; et au lieu d’une discussion ferme, qui fasse sortir du rapprochement lumineux des faits des conséquences inattendues, il se perd dans le vague d’un parlage stérile, ou l’éternelle redite du panégyrique du médecin de Cos, dont les ouvrages sont pour lui une sorte de bible de la médecine.
Je ne sais si ce jugement ne paraîtra pas sévère : il est la conclusion d’une étude attentive, consciencieuse, et je le crois vrai. Lepecq est essentiellement et uniquement observateur ; et à ce titre, ce qu’il voit, il le voit bien, et le rend bien. Lorsqu’il sort des limites de l’observation, il rencontre un ordre d’idées que souvent il conçoit mal, ainsi que nous le verrons plus loin, et à propos desquelles il déclame plutôt qu’il ne discute. Telle est la véritable source de cette inégalité de style que tout connaisseur saisira, en lisant attentivement les ouvrages du médecin de Rouen. Heureusement si, comme on l’a dit, les livres vivent surtout par le style, ce viatique ne manque pas à lapartie des ouvrages de notre savant auteur, qui a droit à 1 estime de la postérité, et ce qui est observation simple, dans les ouvrages de Lepecq, sera éternellement digne d’attention.
1 t MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
Je ne terminerai pas les réflexions que m’a inspirées la citation de Lepecq, que j’ai laite tout à l’heure, sans reporter ma pensée sur le tableau affreux, que l’auteur nous trace delà misèie des classes laborieuses, à l’époque où il écrivait. Remarquons d abord, à cet égard, combien sont fausses et injustes les déclamations de quelques utopistes qui, n’aspirant qu’au renversement de la société, accusent celle-ci de n’avoir rien fait pour alléger le fardeau de la misere dans les classes inférieures. Quel est le médecin, si malheureuses que soient les populations au milieu desquelles il vit, qui fut autorisé ù tracer un tableau aussi lamentable de la misère de ces populations ! Ah ! sans doute, le médecin rencontre encore sur sa route des malheureux, dont la disette devient affreuse, quand la maladie vient les visiter : ah ! sans doute , il en rencontrera toujours : ah ! sans doute, malgré cette loi, à laquelle nulle institution humaine ne saurait soustraire l’humanité, il faut généreusement, noblement, résolument, s’efforcer par de sages institutions de lutter contre cette misère : mais qu’on cesse de calomnier la société, en répétant tous les jours qu’elle n’a rien fait, qu’elle ne fait rien, pour atteindre ce but. Cette calomnie tombe devant les faits sincèrement exposés : et les livres d un médecin, qui certes ne s’attendait pas à être interpellé comme témoin dans une pareille question, viennent parleur irréfragable autorité confirmer ce résultat d’une statistique aussi vraie que consolante.
Remarquons donc avec bonheur, qu’alors même ces misères ne restaient pas sans secours, et sans consolation : Lepecq vient de nous le dire, il avait ordre de satisfaire à tous les besoins ; sa main était la dispensatrice des bienfaits que le pouvoir répandait sur les infortunées victimes de l’épidémie. 11 est sans doute impossible de le nier, suivant les institutions qui régissent les sociétés humaines, il y a des chances plus ou
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moins grandes pour le bonheur général; mais si bonnes que soient ces institutions, on ne peut par elles supprimer d’une manière absolue la misère, qui naît en grande partie de l’abus que l’homme fait de ses facultés. Il est une force plus puissante que les institutions, pour prévenir et combattre ce fléau, c’est la foi religieuse, c’est la morale divine du christianisme. Si mauvaises que soient ces institutions, là où cet esprit vivifiant règne, et gouverne les âmes, la misère, autant que la condition humaine le comporte, est prévenue, soulagée : si bonnes que soient les institutions, au contraire, là où cet esprit est absent, la misère fond à toutes brides, pour répéter les expressions d’un ancien auteur, sur la société, livrée sans défense à toutes les convoitises de l’égoïsme. Si à l’époque que nous rappelle le tableau de Lepecq de la Clôture, la France était soumise à des institutions, dont l’insuffisance saute aux yeux de tous aujourd’hui, la sève chrétienne circulait encore dans les veines du corps social, et neutralisait en partie le mal qui naissait de l’application d’institutions vicieuses. En un mot, avec le christianisme, il n’y a pas d’institutions qui ne puissent faire le bonheur de l’homme : sans le christianisme, il n’y a pas d’institutions, si généreuses, si sages qu’elles soient, qui puissent arracher la société à l’abîme, que la misère creuse tous les jours davantage sous ses pas.
Mais je me hâte de quitter un ordre d’idées , qui est complètement en dehors de mon sujet, et auquel je n’ai touché que parce qu’aujourd’hui ces idées éclosent, en quelque sorte d’elles-mêmes sous la plume de l’écrivain, et je reviens au savant médecin, dont j’ai à retracer la vie et à juger les œuvres, avant d’aborder, dans l’intérêt de la pratique contemporaine, l’étude de la pratique des médecins du xvim siècle dans les maladies épidémiques.
C’est après avoir rassemblé d’immenses matériaux, que
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Lepecq publia les livres qui ont fait connaître son nom à la postérité. 11 n’est pas inutile de rappeler ici les circonstances qui ont amené cette publication. La modestie de l’auteur revit tout entière dans ce souvenir, qui en même temps imprime un cachet particulier à ses travaux. «La main d’un ami, dit-il, arracha ces observations, que j’avais écrites pour ma propre utilité, de l’obscurité de mon cabinet, pour les faire passer sous les yeux des maîtres de l’art : leur approbation, leur encouragement y mirent un prix, que je ne connaissais pas. Enfin, l’attention d’un grand ministre, protecteur des sciences et l’ami des hommes, veut les faire paraître au grand jour ; que dis-je ! on veut que cet essai soit exposé dans les grands hôpitaux du royaume! que de réflexions, que d’objets de crainte et de sensibilité se présentent à mon âme étonnée !... c’est à leur simplicité, à la candeur de l’expression, à la vérité de l’observation que j’en appelle. » Quel amour de la science, et quelle noble simplicité respirent ces paroles !
Ces observations multipliées, qui sont répandues dans les ouvrages étendus de Lepecq, les observations plus nombreuses encore peut-être, qui restèrent ensevelies dans ses cartons, ou qui lurent dispersées dans les publications périodiques du temps ; ce travail patient, ce travail qui n’est pas une simple relation de faits, qui est souvent accompagné d’un commentaire plein d’érudition, n’était rédigé, dans la pensée de l’auteur, qu’en vue de sa propre utilité ! Quel amour de la science, répété-je, quel respect de la vie des hommes, un tel travail suppose dans le médecin qui l’accomplit religieusement ! Plusieurs maîtres de l’art ont conseillé aux médecins de consigner ainsi tous les jours sur le papier le résultat de leur observation ; mais combien peu suivent ce conseil, parmi ceux-là surtout, qui n’aspirent pas à faire sortir de ce labeur quotidien un travail destiné à la publicité ! C’est cette étude solitaire
cependant, c est cette méditation de la pratique de tous les jours, qui seules peuvent donner à l’esprit du médecin cette justesse de critique, sans laquelle il erre à l’aventure au milieu des contradictions de la science écrite, et arrive presque infailliblement à un scepticisme qui dégrade l’homme, quand il continue à pratiquer un art, auquel il ne croit pas, en même temps qu'il paralyse l’esprit.
Honorons, honorons hautement cet amour de la science, ce respect de l’humanité. Je me suis efforcé, dans un autre ouvrage, de montrer que ce sentiment élève l’intelligence, et est seul capable d’assurer au médecin cette dignité, sans laquelle il lui est presque impossible de remplir complètement son honorable mission : qu’on me permette d’en citer ici un court passage « : Dans toutes les directions scientifiques, et dans la médecine, en particulier, cet amour pur de la science end tous les jours à diminuer davantage. Où sont les hommes qui, heureux de voir le champ de leurs connaissances s’agrandir chaque jour, consentissent à ensevelir dans une obscurité laborieuse leur existence ignorée ? Hélas ! dans ces temps de lutte et de passion, ce sont les génies incompris qui ont remplace les gloires anonymes ! l’orgueil et l’esprit de calcul nous font perdre de plus en plus le goût de la vraie science et amour de la venté. Lorsqu’on a ramassé quelques faits lor&qu on s est assimilé quelques idées, de manière à être à peu près maître de sa parole, quand on vient à les exprimer
? aUt qUC * d;eU Parle et flue la terre écoute, nous avons comme eprungo de la gloire. Mais c’est surtout parce que l’esprit de mercantilisme s’est introduit dans la science, que celle-d mam
comphcc°dLCn 1 °rganeS qui soient diones d’elle, et devient s’écl !r „ ■ P US mauvaises Posions. La beauté de la science
tune lUX-!eUXde CellU qiÜ YOit en elIe lm m°yen de for- ’ onsideration, et d’honneurs. Bientôt il n’en voit plus
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que Futilité et les profits. Aussi voyez comme celle-ci s’émiette, s’égrène, pour se convertir en spécialités toujours plus facilement exploitables ! Et lorsqu’une idée lucrative vient à surgir sur le terrain de la médecine, comme elle attire à elle la tourbe des spéculateurs ! c’est, ainsi que l’a dit notre Corneille,
A qui dévorera ce règne d’un moment.
11 y a là évidemment une cause puissante de dégénération intellectuelle, qu’il faut combattre, en s’efforçant de ranimer dans les intelligences l’amour de la science et de la. vérité (1). »
Comme la plupart des hommes, appartenant à la forte génération médicale qui nous précéda, Lepecq, qui avait fait des études sérieuses, avant d’appliquer son intelligence à l’étude de la médecine, rédigeait en latin ses observations. Ce n’est que lorsqu’il dut les publier, qu’il les traduisit en français, en les accompagnant de commentaires plus étendus, de discussions plus développées. C’est sous les auspices du gouvernement, et aux frais du roi, que les ouvrages de notre auteur parurent, et furent publiés, le premier volume en 1776, et les deux autres en 1 778, dans le format in-4ü. 11 est à peine besoin de dire, qu’une belle faveur fixa de suite l’attention du public médical sur les ouvrages du savant épidémiographe de la Normandie. Les journaux du temps, soit en France, soit à l’étranger, en firent le plus grand éloge : ils furent traduits en tout ou partie en plusieurs langues ; et une commission de la Société royale de médecine, composée de Guenet, Bucquet, de Jussieu, Vicq-d’Azir, et Tbouret, fut chargée d’en faire un Rapport à cette société, qui était l’Académie de médecine du temps. Ce rapport, qui est placé à la tête des œuvres de Lepecq, ne consiste guère, que dans une sèche énumération
(i) Déontologie médicale, ou des devoirs et des droits des médecins:, dans l'état actuel de la civilisation, p. 187.
dus travaux, dont se composent les livres du savant médecin. On n’y trouve ni critique, ni discussion des doctrines de l’auteur : on le regrette, et on s’en étonne d’autant plus, qu’on lit au bas de ce rapport le nom de Vicq-d’Azir, qui, dans ses éloges, s’est montré plutôt prodigue que sobre de louanges, et qui de plus était le compatriote du médecin de la Normandie. Je ne veux pas supposer, que ce dernier titre ait nui à Lepecq, plutôt que de le servir, dans l’esprit du secrétaire perpétuel de la Société royale de médecine.
Mais si ce rapport n’est guère propre à nous édifier sur la valeur scientifique réelledes ouvrages de Lepecq de la Clôture, il nous fait connaître un fait qui honore ce médecin, et que je ne dois pas omettre ici. La miliaire, à l’époque où le laborieux épidémiographe écrivait, était l’objet de discussions fréquentes entre les médecins, dont le nom avait le plus d’autonte : Lepecq lui aussi aborda, en plusieurs endroits de ses livres, cette question, alors capitale. Or, après avoir émis làdessus ses idées particulières, et que je ferai connaître ailleurs i appela la discussion sur ces idées, et se servit de l’intermé- ( mire de la Société de médecine, pour proposer à ses frais un prix sur cette importante matière (expression du rapport). Je ne sais si cet appel a été entendu : mais j’ai dû mentionner ce lait, parce qu’il nous montre Lepecq sous un nouveau jour et nous fait voir, que son esprit et son cœur étaient ouverts à
initiatives.n°b GS mSpirati0nS’ SaVaieût prendre de généreuses
Il semble qu’une vie si pleine, si riche de travaux et de 'ei (us, eut du conduire Lepecq à une vieillesse tranquille et onoree : ,1 n’en lut pas ainsi cependant : l’envie, qui ne par- 1 nne a aucune supériorité, vint troubler son repos. Lepecq
m d " l'n •' CGtte diStinCli°n’ ^0i en ait dit, le 1X1 de Rouen ne l’avait pas sollicitée. Ces lettres de no-
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blesse, dont un certain nombre de médecins furent honorés, étaient la récompense que le gouvernement accordait alors à la science et au dévouement. Lorsque nous voyons Lepecq qui, comme un guerrier illustre, semblait mépriser la mort, parce que la familiarité engendre le mépris ; lorsque nous voyons Lepecq, dis-je, affronter les épidémies les plus meurtrières, et quelquefois les plus contagieuses, lorsque nous voyons cet homme généreux se dévouer partout, et à tous, on comprend aisément que le chef de l’Etat lui ait accordé une distinction, (|ue nul plus que lui n’avait méritée. Déjà son mérite, qui le plaçait si fort au-dessus de la tourbe dont il était entouré, avait soulevé contre lui la haine de toutes les nullités vaniteuses, qui se perdaient dans son ombre : mais quand il fut anobli, cette haine ne fit que grandir, et rendit pénible à Lepecq le séjour d’une ville, qui devait inscrire un jour honorablement son nom dans le panthéon de son histoire. Il eût pu, par un peu de souplesse vis-à-vis des hommes puissants du jour, trouver, dans leur protection, un point d’appui pour lutter contre ses ennemis; une noble fierté lui interdit cette ressource vulgaire : Lepecq marchait, mais il ne rampait pas ; il paraît que la nature lui avait refusé l’aptitude nécessaire à ce dernier mode de progression. Au reste Lepecq de la Clôture n’est pas le seul médecin, auquel l’envie de ses confrères, invidia medicorum pessima , ait ainsi préparé l'honneur d’une réhabilitation posthume : Averrhoës Duret, etc., eurent comme Fernel et Vesale, leurs insulteurs, leur Flessel ou leur Sylvius, etc. Tous ces genslà sifflent, comme le paysan de Dryden, parce qu’ils ont la tète vide d’idées, quand ils ne sifllcnt pas, comme le serpent, parce qu’ils ont du venin dans le cœur. Quoi qu’il en soit, Lepecq, devenu sire de la Clôture, se retira dans une propriété qu’il avait à Saint-Pierre-des-Asifs, et c’est là (pi’ il est mort, en 1804, laissant pour unique héritier de son nom un neveu qu’il avait
dirigé dans ses études, et qui lui survécut peu de temps (1).
Telle fut la vie de Lepecq, vie toute de travail et de dévouement à l’humanité, et qui s’arrête brusquement devant les événements de la révolution . Avec l’ardeur du travail qui le caractérise, il est impossible que Lepecq, de 1786, date de ses premiers travaux, à 1804, époque de sa mort, n’eût rien fait, que de jeter de loin en loin quelques observations dans l’ancien journal de médecine, si quelque grande calamité n’était venue troubler sa vie. Je l’ai déjà dit, les basses intrigues de la jalousie, si impatiente du joug de la supériorité, plus encore que les tracasseries, que lui suscita la distinction nobiliaire dont il fut l’objet, purent refroidir un peu son zèle, son amour pour la science - mais cet effet n’eût été que passager, si les événements de la révolution, qui dévia si vite de la ligne que lui avaient tracée ses premiers promoteurs, n’étaient venus paralyser son intelligence, en jetant l’inquiétude et la tristesse dans son âme découragée. C’est là l’effet ordinaire de ces grandes perturbations sociales sur les hommes de la science. Je ne sais, à vrai dire, ce qui, hors le mal, se développe au milieu des tempêtes révolutionnaires : mais ce que je sais, c’est que la science n’y résiste pas. Dieu semble s’éclipser au milieu de toutes les hontes et de toutes les injustices, qui alors souillent le monde, et la nuit se fait dans les intelligences les plus lumineuses, quand la foi au bien ne repose que sur la raison. Lepecq éprouva peut-être cette défaillance morale, et nous ne pouvons que le regretter. Calomnié, persécute, emprisonné, et n’ayant qu’avec peine échappé à la hache du bourreau, le médecin de Rouen paya, comme tant d’autres, comme Galien, Duret, Linnée, Bordeu, Barthez, etc. , la rançon
n LePec^ 116 k* Clôture, chirurgien militaire, mort en Pologne en i oO i , D
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de sa vertu, et de son dévouement à la science. Du reste, les ouvrages qu il a laissés suffisent à sa gloire, et protégeront encore longtemps son nom dans le souvenir des hommes, parce qu’ils portent la double empreinte d’un noble esprit, et d’un noble cœur.