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CHAPITRE II

MÉTHODE DE LEPECQ DE LA CLOTUHE.

Discussion générale sur la méthode, ou les moyens de parvenir à la vérité, dans la science qui a pour objet l’étude de la vie.

Maintenant que j’ai esquissé rapidement la vie de Lepecq de la Clôture, je vais aborder la partie la plus difficile de ma tâche, l’appréciation de ses travaux scientifiques. Cependant je dirai de suite, que l’appréciation de ces ouvrages importants, tout en formant le point de départ de ce travail, n’en sera pas l’unique but. Lorsque, dans la succession de ces études critiques, je rencontrerai une question intéressant directement, ou indirectement la pratique, j’interrogerai, dans l’intérêt même de cette question, la médecine contemporaine de l’auteur. Il y a dans la science, en matière de maladies épidémiques surtout, une tradition, dont les enseignements eussent préservé, dans plus d’un cas, la thérapeutique d’étranges aberrations. Je mettrai en lumière ces enseignements précieux, qui forment comme le trésor du sens commun médical, et donnerai ainsi une plus haute autorité aux vérités, que Lepecq lui-même a saisies dans sa laborieuse carrière.

Je l’ai déjà dit, le médecin de Rouen avait parfaitement compris l’importance de l’observation en médecine, et pour se montrer plus rigide observateur de cette méthode, il s’élève

avec force, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, contre l’esprit de système. Mais ce n’est là qu’une vaine protestation, et cette virginité de notre auteur, à l’endroit des théories, n’est de sa part qu’une pure illusion. Je ne sache même pas beaucoup d’écrivains, dans les ouvrages desquels on trouve plus d’idées théoriques, que l’épidémiographe de la Normandie, et qui nous démontrent mieux, par leur exemple, la profondeur et la vérité de cette pensée de Pascal : « Que jamais on ne fait le mal si pleinement, si gaiement, que quand on le fait par un faux principe de conscience. » Pourquoi Lepecq, adversaire systématique des systèmes, tombe-t-il si fréquemment en contradiction avec lui-même, à cet égard, et enfreint-il si souvent la loi, qu’il s’est imposée dans l’étude des phénomènes de la vie morbide? c’est que quiconque pense, théorise : c’est là une loi de 1 intelligence, à laquelle nulle intelligence n’échappe.

11 est curieux de suivre l’auteur dans les premières pages de ses ouvrages : là, il développe la logique qui présidera à ses travaux : là, il cherche à démontrer, que si l’on veut que la médecine entre dans la voie du progrès réel, il faut la rattacher à la tradition hippocratique, et surtout revenir à l’observation. Mais ces principes établis, il ne tarde pas à s’en écarter dès les premiers pas, et, à côté de résultats d’obseivation de bon aloi, à poser les affirmations théoriques les plus explicites. C est ainsi qu’on le voit successivement admettre le principe de l’autocratie absolue de la nature, la maladie comme une réaction de l’organisme vivant contre un délétère, qui vient en troubler l’harmonie, les crises, comme une manifestation de cette réaction, dont les jours critiques marquent la périodicité régulière, les constitutions médicales fixes, ou temporaires etc., etc. : or, si ce ne sont pas là des

eoi i(.s, qu est-ce que c’est donc qu’une théorie ?

Uuiis une très-bonne préface, précédant un livre qu’il re-

MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

guettera un jour, j’en suis sûr, un médecin distingué, M. le docteur J. P. Tessier (1), démontre sans peine que lés médecins qui, en théorie, s’élèvent le plus énergiquement contre les théories, ne laissent pas de sacrifier à l’idole xju’ils bafouent dans leurs livres. Et ce ne sont pas d’obscurs auteurs, dont il surprend ainsi la logique en flagrant délit de contradiction, ce sont des hommes, qu’avec raison nous honorons tous comme nos maîtres, en matière de science pathologique, ce sont Pinel, MM. Louis, Chomel. Je n’allongerai pas ce travail, en me donnant la tâche facile de reproduire l’argumentation nei veuse du nouveau catéchumène de l’église d’Hahnemann, j ajouterai seulement à tout ce qu’il a dit une simple réflexion.

Au jugement de beaucoup de médecins contemporains, et surtout au jugement des deux derniers médecins que je viens de citer, la statistique est l’unique moyen d’arriver à la vérité dans la pathologie et la thérapeutique. Ne nous payons pas de mots : la statistique n’est qu’une observation plus rigoureuse, voilà tout : elle est une base plus sûre pour l’institution des principes, qui gouvernent ces deux sciences, mais l’une ne conduit pas plus à la découverte de ces principes que l’autre. Cette découverte relève tout entière de l’intelligence, qui seule est apte à interpréter les faits, et à saisir la loi dont ils sont l’expression ; ou bien, ainsi que le dit justement notre auteur lui-même, les sens voient, l’esprit conclut. Mais en posant la statistique, ou le numérisme, comme Tunique méthode dans les sciences naturelles, on a admis implicitement une idée théorique très-grave, c’est à savoir, que les phénomènes de Tordre pathologique sont soumis à des lois fixes, dont la détermination constitue la science.

(1) Recherches sur le traitement de la pneumonie et du choléra, Paris, 1850.

Or cette idée théorique une fois admise, et on ne peut pas ne pas l’admettre, sans nier, je ne dis pas seulement la science, mais même la possibilité de la science, qui oserait affirmer que la statistique seule peut conduire à la découverte de ces lois? Ne voyez-vous pas que cette vérité, bien antérieure à la statistique, qui n’a fait que la confirmer, implique dans les choses une liaison, une harmonie, dont la conception est tout entière du ressort de l’intelligence ? Non, vous avez beau tenter de soumettre à ce niveau imaginaire toutes les intelligences, ce niveau n’est pas dans la nature, et les intelligences briseront bien vite les entraves, dans lesquelles vous prétendez les captiver. Esprit de portée ordinaire, il vous faudra additionner des milliers de faits, ayant de conclure à la loi qui les régit : à supposer même que cette observation laborieuse vous soit possible, je ne sais pas si vous y arriverez jamais : mais vienne un homme de génie, et quelques faits, profondément scrutés, pénétrés, si je puis ainsi dire, jusque dans leurs entrailles, lui suffiront pour saisir la loi de la nature dans la succession phénoménale qu’ü s’agit d’expliquer. Est-ce que vous croyez qu’IIarvey a fait du numérisme, pour arriver à la découverte delà circulation? Il n’en a pas plus fait que Laënnec, pour arriver à l’idée première de l’auscultation, que G al van i* pour parvenir à la conception de l’électricité animale, que Leibnitz, pour affirmer l’existence des polypes dans la série desetres, que Newton, pour prédire la combustibilité du diamant, que Buffon, pour deviner la Paléontologie, que Galien, pour saisir la distinction, si nettement établie aujourd’hui, des nerfs sensitifs et moteurs etc. Les méthodes ne font pas plus les inventeurs, que les dictionnaires de rimes ne font les poètes : le Cid, Athalic , la Jérusalem délivrée, sont là, en bouts rimés; mais il fallait le génie de Corneille, de Racine, du lasse pour les en tirer. Sans doute la loi est dans les faits.

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mais il faut le travail de l’intelligence pour l’en faire sortir. « La Providence, disait excellemment il y a quelques jours un savant éminent, M. Dumas, a semé sur nos pas une multitude de particularités, de faits vulgaires, que le commun des hommes remarque à peine, que le génie sait féconder, et d’où il tire ses plus sublimes inspirations. Ces premiers linéaments de toute grande découverte, il n’est donné à personne de s’en passer. Mais pour les mettre en œuvre, le travail d’un puissant esprit n’est pas moins nécessaire : et si pour dévoiler les lois qui régissent l’ univers, il suffit d’une pomme qui tombe, il faut pourtant qu’un Newton soit témoin de la chute. » Mon illustre et bien-aimé maître, M. le professeur Andral, qu’on n’accusera pas de faire de la poésie, à propos de médecine, et qui ne marche dans ses études qu’appuyé sur une méthode sévère, a mis plus d’une fois en lumière, soit dans ses cours, soit dans ses ouvrages, les bonnes fortunes qu’à des époques diverses de la science ont eues les heureuses témérités du génie. C’est ainsi qu’en parlant de Sylvius de Leboë, il montre que cet homme, partant des vagues notions d’une chimie à peine ébauchée, sut, par la sagacité de son esprit, pressentir un certain nombre de vérités, qu’a confirmées la science moderne. « Tel fut, dit ce professeur éminent, ce Sylvius de Leboë, dont les idées exercèrent longtemps une si puissante iniluencesur la théorie et la pratique de la médecine : homme vraiment supérieur, que les lumières insuffisantes d’une chimie dans l’enfance, et une méthode peu sévère d'investigation conduisirent aux illusions les plus singulières, mais qui eut le mérite de découvrir quelques vérités, d’en pressentir un grand nombre, et d’élever un corps de doctrine, dont peutêtre un jour on s’occupera de reconstituer les bases avec des matériaux plus solides et plus durables. Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble qu’en méditant sur ces hypothèses

des médecins chimistes du xvie siècles, on a beau reconnaître le plus souvent leur futilité, l’esprit cependant s’y arrête, et y revient, comme s’il avait la conscience qu’elles le placent à un point de vue, d’où des vérités importantes vont lui apparaître (1). »

N’oublions jamais, en face des méthodes, qui accordent tant aux sens pour la découverte de la vérité, que ce n’est pas uniquement par l’observation, pas même par l’analyse mathématique, que Newton parvint à trouver la grande loi qui régit le monde physique, mais bien, comme il le dit lui-même, en y pensant toujours. L homme de genie conçoit à priori , ou conclut de quelques faits la loi qui préside à ces faits • puis il cherche, par une observation attentive, par l’expérience, quand elle est possible, à démontrer la réalité de sa conception ou de cette loi ; voilà sa manière à lui d’user de cette méthode. Est-ce à dire que cette façon de procéder soit à la portée de tous? Non, certainement. Que ceux-là se bornent à observer, à compter; et qu’ils concluent, s’ils peuvent. Mais qu’on cesse de nous refaire indéfiniment l’histoire de la queue

du chien d’Alcibiade ; c’est là une plaisanterie infiniment trop prolongée.

Les laits de l’ordre médical se distinguent essentiellement des faits purement physiques, par la complexité de leur nature et par l’impuissance où se trouve le médecin de les reproduire dans leur identité, une fois qu’ils ont disparu. Alors même qu’il s’agit de faits d’un ordre moins élevé, la statistique ne peut conduire qu’à un résultat, c’est, quand elle a opéré sur un nombre suffisant de faits, de permettre à l’observation d’affirmer, que ces faits sont soumis à une loi qui es commande, puisqu’ils se reproduisent toujours dans les

(I) Essai d hématologie pathologique, Paris, 1843, in-8°, p. 15.

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mêmes circonstances; mais pour ce qui est de la détermination, de la notion de cette loi, la statistique y est aussi incompétente, que l’aiguille aimantée à vous expliquer sa direction constante vers un point déterminé de l’horizon (1). A plus forte raison en est-il ainsi des faits, auxquels la vie vient mêler la spontanéité de ses actes; c’est ce qui a permis de dire avec une sorte de raison, qu’ici tout se passe en anomalies. La prévision des effets, par conséquent la détermination de la loi qui les commande, y est extrêmement difficile : et la raison en est bien simple, c’est qu’un grand nombre de faits médicaux, soit physiologiques, soit pathologiques, sont tout ensemble physiques, chimiques et vitaux. Chacun de ces faits est coefficient de la vie, mais leur intégration seule fait la vie : et si le bon sens indique que, chacun de ces faits doit être étudié isolément, et par le mode d’observation qui lui est applicable, pour arriver à une notion complète du fait général auquel il concourt, il indique en même temps, que cette analyse appelle, comme complément nécessaire, l’étude du fait dans son ensemble, du fait vivant, si je puis ainsi dire. Rien que ce point de vue nous montre déjà les limites de l’observation fragmentaire, appliquée à l’étude de la vie; mais cette insuffisance nous apparaîtra bien plus saisissante encore, nous forcera d’ouvrir à la logique de la science des horizons nouveaux, si nous considérons, qu’en dehors de la doctrine des causes finales, la plus simple fonction de l’organisme reste inintelligible. A saisir cette liaison des choses, ces rapports, cette harmonie des organes, et des fonctions, d’où résulte l’unité de la vie, l'intelligence suffit, ou au moins n’a pas aussi impérieusement besoin de se traîner à la remorque de l’observation fragmentaire,

(t) Voyez sur cette question l’ouvrage de mon savant ami, M. le professeur Gavarrct, Principes généraux de statistique médicale.

sur laquelle s’appuie nécessairement la statistique, pour indiquer la présence d’une loi. A cette hauteur, la vie, c’est de l’ordre; et la logique, ces mathématiques de la pensée, comme l’a dit un profond penseur, n'a pas besoin des artifices de la statistique, pour en saisir la notion.

Qu’on ne s’effarouche pas du mot que je viens de prononcer tout à l’heure, causes finales. Le xvme siècle s’est beaucoup moqué de la doctrine, qu’implique cette expression philosophique. Une intelligence créatrice et coordinatrice est nécessairement à l’origine de cette série de causes, et d’effets coordonnés, suivant un dessein arrêté, prévu : et l’on voulait se passer de Dieu, aussi bien dans l’édification des sciences, que dans la direction morale de l’homme. "Mais heureusement une réaction puissante s’est faite dans les esprits contre cette nouvelle idolâtrie de la matière, et les sciences, comme 1 homme, ont senti le besoin de Dieu. C’est ainsi qu’a reparu à l’horizon des sciences physiques et médicales cette grande et noble conception, gloire éternelle de l’esprit humain. Un des plus grands chimistes de ce temps, M. Dumas, a mis en lumière cet admirable enchaînement des choses, dans la Statistique chimique des êtres organisés (1), où, en suivant, patune savante analyse, les transformations de la matière dans les plantes, les animaux, et l’homme, il montre la loi de coordination qui y préside incessamment. M. Liebig, marchant sur les traces de son illustre ami, l’a mise dans uiL plus vive lumière encore, dans ses Lettres sur la chimie. Quand un médecin lit attentivement ces deux auteurs, sans voir en eux de ces enfants de feu qui brûlèrent tout en médecine, jusqu’aux aniens lues (2), il ne peut, sans doute, s’empêcher de recon-

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;2) Borden, Œuvres complètes, t. II, p. 817.

113.1 ti g , que la vie n est point toute dans ces jeux de Ici matière, au sein de l’organisme ; mais quand de ces études fragmentaires sort déjà, comme une conséquence inévitable, ce grand principe de l’enchaînement logique des choses, je dis qu’il y a là un enseignement précieux qui mérite d’être recueilli. Là, ce principe brille au bout de l’observation pure, mais il peut aussi la diriger, en faisant pressentir d’avance à la raison les lois partielles qu il implique. Écoutez Laplace, malgré ses préjugés, vaincu par l’évidence de l’histoire : « Impatient de connaître la cause des phénomènes, le savant, doué d’une imagination vive, l’entrevoit souvent avant que les observations aient pu l’y conduire. Sans doute, il est plus sur de remonter des phénomènes aux causes , mais l’histoire des sciences nous montre, que cette marche lente et pénible n’a pas pas toujours été celle des inventeurs (1). » « Ce serait, dit M. de Humboldt, méconnaître la dignité de la nature humaine, et 1 importance relative des facultés dont nous sommes doués, que de condamner tantôt la raison austère qui se livre à l’investigation des causes, tantôt cet essor de l’imagination qui prélude aux découvertes, et les suscite par son pouvoir créateur (2). » Écoutez encore un philosophe, dont la parole nette et précise burine, en quelque sorte, la pensée, écoutez M. Cousin : « Sans le principe des causes finales, dit-il, la physiologie pourrait-elle faire un pas, se rendre compte d’un seul organe, d une seule fonction (3) ? » Certes, M. Cousin est un grand partisan de l’observation, mais il sait aussi que tout l’homme n’est pas dans les sens, et que les phénomènes ne sont les objets de la science, « qu’en tant qu’ils révèlent quelque chose

(1) Exposition du système du monde, t. II, 1. V, c. iv.

(2) Cosmos, traduit par H. Faye. Paris, 1848, t. Ier, p. 78.

(3) Du vrai, du beau et du bien, p. 23.

de supérieur à eux-mêmes, c’est-à dire, leurs lois (1), » et il restitue à la raison sa part dans l’édification de celle-ci. Il dirait volontiers à tous les observateurs, ce qu’il dit quelque part à Reid, sapere aude. C’est encore, en se plaçant au même point de vue, que M. Flourens, cet esprit sévère, et qu’un sens exquis guide toujours sûrement, ne craignait pas de dire naguère, en plein Institut : « la Loctrine des causes finales domine la science, elle en est le principe et la fin : c’en est tout à la fois l’expression la plus haute et la plus douce. »

Qu’on n’aille pas toutefois conclure des quelques idées, que je viens d’exprimer sur une des questions les plus importantes de la philosophie naturelle, que je méconnais l’importance de 1 observation : ce serait là une erreur complète. Je suis si lom de penser ainsi, que j’estime que l’observation, que l’analyse du mécanisme de la vie, et sous ce mot, je comprends la chimie organique elle-même, que je suppose un instant avec M. Figuier « devoir faire de la physiologie la géométrie des sciences médicales (2); « j’estime, dis-je, que l’observation ne fait encore, sur une foule de points, que commencer son œuvre. Cette méthode a une double fonction dans l’édification de la science. Au service du plus grand nombre des intelligences, elle est le seul moyen pour elles d’arriver à la vérité : pour les intelligences d’élite, elle est de plus un moyen de vérification, mais de vérification nécessaire ; car tant qu’une idée n’a pas ete confirmée par les faits, elle est comme si elle n’était pas • au lieu d’être une lumière réelle, ce n’est peut-être qu’une sorte de phosphène de l’intelligence. Il faut aller, par l’observation jusqu’où les sens peuvent atteindre. Même dans cette 'de, lanature> dans sa fécondité, défie l’homme. Que cette (1) Du vrai , du beau et du bien, 466.

ttJsp 6p i 6t dU T^C c/n?me dans les sciences médicales, mcse de concours, 1853, p. 7.

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observation soit précise, minutieuse même ; l’excès ici est impossible. Cette méthode austère, un auteur, avec une imprudence d’expression qu’il regrette aujourd’hui, l’a appelée du crétinisme exact (1). Si M. Chatin, mon très-honoré confrère, sait quelque gorge de montagne, où ce crétinisme se contracte, demandez-le-lui , courez-y, respirez-en l’air à pleins poumons, enivrez-vous de ses eaux, et revenez-nous crétin : je vous assure que «/es frémissements de votre pulpe » gagneront à cette transformation. L’observation est donc, dans mon humble opinion, la méthode fondamentale des sciences ; mais elle est loin d’être tout, et ne dispense pas du génie ceux qui prétendent à en reculer les limites.

Lepecq de la Clôture avait confusément dans l’esprit les idées que je viens d’exprimer, et qui sont le fruit d’une étude plus attentive de la marche de l’esprit humain, dans la recherche de la vérité. Concevant que les faits, dans l’ordre de la vie, sont l’expression de lois auxquelles celle-ci est soumise jusque dans ses aberrations, il comprend l’importance de l’étude de ces faits, mais il comprend en même temps que ces faits meurent, germe infécond, si l’esprit ne vient les vivifier, et il s’efforce de les rattacher aux grandes idées théoriques formulées par Hippocrate. Voilà le sens des contradictions dans lesquelles il tombe souvent sur ce point ; nous ne lui en ferons pas un reproche, nous nous contenterons de le constater, pour nous diriger plus sûrement dans l’étude de ses livres, comme dans le reste de l’étude que cet ouvrage embrasse.

Que si, avant d’aborder l’étude critique des ouvrages de Lepecq, j’ai parlé de sa méthode philosophique, c’est que cette méthode imprime un cachet particulier à ses travaux, où une large part est sans doute faite à l’observation, mais où des

(I) Traité de la science médicale (histoire et dogmes), par M. le docteur Ed. Aubert. Paris, 1853.

DE LA FORCE VITALE

idées théoriques, dont la vérité n’est pas toujours démontrée se laissent tropsouvent apercevoir, et viennent quelquefois faire dévier l’œil de l’observateur. Toutefois, même dans ces écarts, ce médecin distingué montre la sûreté de son jugement : car s’il erre quelquefois dans l’explication, dans la théorisation des faits qu’il observe, ses erreurs n’ont pas la gravité qu’elles auraient eue infailliblement, s’il avait accepté, comme règle de sa pratique, les conclusions de certaines théories humorales du temps, ou un mécanisme exclusif, ou la doctrine du

spasme dans les maladies, ou enfin l’idée générale, qui passionnait Je plus les esprits au xvme siècle, et qui rattachait à 1 électricité tous les phénomènes de la vie normale ou pathologique. Ce qui préserva Lepecq de ces grandes erreurs, en tant que théories générales, aspirant à rendre compte de tous es phénomènes de l’organisme vivant, c’est, je ne saurais trop le repeter, qu’il avait admirablement compris le rôle de observation, dans l’étude des phénomènes de la nature, et qu U se convainquit facilement, que ces diverses théories n’avaient pas leurs racines dans les faits, ou au moins ne conuisaient qu a quelques explications partielles, et se moniale,it complètement impuissantes à diriger la pratique.

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