DOCTRINE PATHOLOGIQUE. — CONSTITUTIONS MÉDICALES
Lors donc que Lepecq de la Clôture, fidèle à la tradition hippocratique, a adopté le principe de l’immanence, dans l’organisme, d une force spéciale, qui détermine les phénomènes vitaux, il est resté dans le vrai, et il a montré en cela la rectitude de son esprit, et la prudence de ses conclusions. Mais, ce principe une fois posé, n’a-t-il pas, en suivant trop servilement Hippocrate, dépassé les limites, dans lesquelles la logique basée sur une saine observation lui commandait de se renfermer? Oui, certainement : c’est ainsi qu’il a assurément eiré, quand avec le médecin grec, il a considéré d’une manière absolue la maladie comme une réaction de l’organisme contre un délétère, qui s’y est accidentellement introduit ;
(1) « Mais l’imagination, à laquelle la raison n’impose pas son frein peut aller jusqu’aux dernières limites de l’erreur, jusqu’à ce qu’elle’ apprenne à l’école de l’expérience, que la première sagesse ne consiste pas a connaître, dans leur profondeur, les matières obscures, surmies, objets dépuré spéculation; mais bien ce qui est devant nous ans la vie de tous les jours. » ( Paradis perdu, 1. VIII.) Je demande par on au lecteur pour celte pauvre traduction qui, si elle ne rend pas la poesie de ces beaux vers, en rend au moins le sens.
quand il a généralisé l’idée, vraie dans certaines limites, de la spontanéité de l’organisme dans la résolution des affections morbides ; quand il a fait dépendre cette résolution de mouvements critiques constants, réguliers, et subordonnés à une élaboration imaginaire des humeurs, etc.; quand il a fait dériver presque exclusivement les maladies épidémiques des qualités sensibles de l’air, etc. L’on ne s’attend pas sans doute à ce que je discute ici toutes ces questions, et qu'à leur propos je rectifie une à une les idées erronées que Lepecq a semées dans ses ouvrages. Cependant, comme cette théorie générale occupe une large place dans les ouvrages du savant épidémiographe de la Normandie, et qu’elle dirige presque exclusivement la pratique médicale au xviiic siècle, je ne puis me dispenser de l’examiner succinctement.
Pour commencer par la plus grave des idées que je viens de rappeler : la maladie n’est-elle véritablement qu’une réaction, c’est-à-dire une fonction morbide, dont le but est le rétablissementde l’ordre régulier de la vie, accidentellement troublé? Je ne sais si ce mot de réaction, qui traduit assez bien ce qui se passe dans un simple traumatisme, rend aussi bien ce qui a lieu dans l’organisme en face d’un certain nombre de maladies, dont le caractère, à proprement dire, est plus sain que morbide, pour parler le langage de Hunter; mais ce que 1 observation démontre, c’est la tendance de ces maladies à la guérison spontanée. Sur ce point, l’exactitude de l’idée hippocratique peut tous les jours être vérifiée. Maintenant, ces faits épuisent-ils toute la notion de la maladie, telle que l’expérience des siècles, et surtout les recherches modernes l'ont faite ? Incontestablement non. A côté de ces maladies simples, et qui ne consistent que dans des fonctions troublées, ou dans un pur traumatisme, il y a les maladies à caractères spéciaux, il y a les maladies fortement individualisées, où l’élément coin-
mun, quand il y existe, devient tout h fait secondaire ; il y a les diathèses, il y a la spécificité épidémique, etc. , qui sont toute autre chose qu’une réaction, et qui sont cependant le fond de la maladie, quelle que soit la forme symptomatique par laquelle celle-ci se traduit à l’observation. En comprenant la maladie comme une simple réaction de l’organisme, Lepecq n’eut donc de la vie pathologique qu’une notion fort incomplète; il en est de même de sa manière de comprendre les crises.
Il est impossible, cà qui observe les faits de l’ordre pathologique, sans préoccupation systématique, de nier la solution spontanée d’un certain nombre de maladies par le bénéfice de certaines perturbations dans le jeu des fonctions, et auxquelles l’école hippocratique a donné le nom de crises. Mais meme en tenant compte de la différence des climats, de l’influence perturbatrice qu’une médication plus énergique, qu une vie plus tourmentée, etc., peuvent exercer sur ces manifestations de la force conservatrice de l’économie vivante, ces crises se montrent-elles aussi fréquentes, aussi régulières, aussi décisives que le prétend notre auteur ? Nul aujourd’hui n’oserait le soutenir. Est-ce à dire cependant que, dans ces cas mêmes, la médecine, dans son action sur l’organisme, se puisse passer du concours de l’organisme ? Ce serait certainement là une grave erreur.
M. Andral, dans les leçons qu’il fait en ce moment même à la Faculté de médecine, rappelle, en y ajoutant la haute autorité de sa parole, un des plus sages préceptes d’Hippocrate, c est celui-ci : Lorsqu’une maladie aiguë, dit le médecin grec, est parvenue a sa période de décroissance, la persistance d’une letc absolue l’empêche xl’arriver à la résolution vers laquelle tend la nature, et la transforme en une maladie chronique dont le terme est indéfiniment éloigné. Ce précepte judicieux n avait pas échappé à l’esprit observateur de Lepecq de la
Clôture, et lui aussi se tient en garde, dans le traitement des maladies, contre le danger d’une diète excessive. Mais s’il en est ainsi, s’il est vrai que l’épuisement de l’organisme soit un obstacle à la solution des maladies en général, qu’est-ce à dire? sinon que le concours de la force vitale est nécessaire pour assurer l’efficacité des médications les plus rationnelles, et que l’art, dans sa plus grande indépendance, doit toujours compter avec cette force.
Maintenant, qu’on me permette d’aller au-devant d’une objection. Restreindre ainsi l’action de la force médicatrice de l’organisme vivant, n’est-ce pas la nier? Quelques esprits absolus le prétendent ; pour moi, j’avoue humblement ne pas comprendre cette logique rigoureuse. « Le naturisme, dit M. Pidoux, consiste à assimiler les maladies à des fonctions accidentelles, que le médecin ne doit chercher à modifier, que dans le cas où elles s’écartent de leur marche naturellement salutaire , plus salutaire que les perturbations ou les interruptions que l’art pourrait leur imprimer. Mais supposer que les maladies sont susceptibles de déviations graves, mortelles, c’est, pour le naturisme, la ruine de son propre principe (1). » Comment ! pour être dans la vérité, il faudrait que le naturisme posât en principe l’immortalité de l’organisme humain, et réalisât cette donnée par la pratique qu’il institue ! mais cela ne saurait être sérieux. Toute force a ses limites, parce qu’à côté de toute force, il y a des forces collatérales, qui entrent nécessairement en conflit avec elle. J’ai précédemment rappelé une expérience de l’illustre chimiste de Giessen, dans laquelle la simple action de la chaleur, appliquée à uue baguette de verre, vient neutraliser l’influence du mouvement sur la cristallisation : que concluez-vous de
(1) Traité de thérapeutique et de matière médicale , par MM. Trousseau et Pidoux, intred., p. 38.
cette expérience, quant à l’influence du mouvement sur l’attraction moléculaire ? nierez-vous cette attraction ? Non sans doute : la seule idée que vous soyez autorisé à émettre devant cette expérience, c’est qu’à côté de la force, affinité, il y en a d’autres, qui peuvent empêcher une de ses plus constantes manifestations. Aller au delà de cette conclusion , c’est nier, je ne dis pas seulement la science, mais la possibilité même de la science. Tout de même en pathologie, l’observation démontre que, dans une foule de maladies communes, la vie abandonnée à elle-même trouve en ellemême, et par le jeu solidaire des fonctions, des ressources suffisantes pour s’affranchir d’un obstacle accidentel à son régulier développement; cette même observation démontre, que là même où la maladie s’individualise davantage, il faut encore compter avec cette force pour arriver par l’art au même résultat ; la meme observation démontre encore enfin que, dans des cas trop nombreux, la nature et l’art tout ensemble, sont impuissants à triompher de ces obstacles. Voilà une triple série de faits aussi incontestables les uns que les autres : qu’en allez-vous conclure ? que le naturisme est faux ? vous avez raison, si vous entendez cette doctrine dans un sens absolu ; mais vous avez tort, si vous niez les faits fondamentaux sur lesquels elle s’appuie. Ces faits sont positifs , incontestables ; ils se produisent à chaque instant sous nos yeux, et les faits que vous lui opposez font exception à la loi qui’les régit, mais ne l’infirment pas. C’est la circonstance de la baguette de verre chauffée, qui s’oppose à la cristallisation d’une dissolution alcaline, mais qui ne détruit pas la vérité de l’action du mouvement sur la cristallisation.
La critique moderne, appuyée sur une observation plus severe et plus étendue, fortifiée par cette observation, n’a point épargné les grandes idées théoriques que je viens d’exa-
58 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
miner. Cette critique m’a semblé trop rigoureuse , et avoir dépassé le but. Je me suis efforcé, dans les pages qui précèdent, de marquer les limites dans lesquelles elle eût dû se renfermer, pour rester dans le vrai. J’ai d’autant moins hésité à toucher à ces questions, et à indiquer au moins la solution dont elles me paraissent susceptibles, que d’abord l’auteur, dont j’ai à apprécier les ouvrages, ne pouvait être jugé, sans aborder ces difficiles problèmes, et qu’ ensuite le temps est opportun de faire revivre ces idées, dans ce qu’elles ont de vrai et de conforme à une science plus avancée. Je suis, je l’avoue, de ceux qui craignent de voir la médecine se réduire à un grossier empirisme. Heureusement cette nécessité n’existe que pour les esprits paresseux et sans portée. Au delà des faits, il y a la loi qui les régit, il y a des théories partielles qui les expliquent, et la tradition saine de la science contient ces lois, nous transmet ces théories. Il ne s’agit que de les en dégager, et de les perfectionner avec toutes les ressources de la science moderne.
D’un autre côté, qui ne rougit en soi-même de cette pratique inquiète, mobile, aventureuse, à laquelle les négations de la science moderne réduisent la plupart des médecins contemporains? Sans doute les idées vraies que je viens de rappeler, et dans les limites où je les ai réduites, empêcheraient plus d’une fois les témérités de cette thérapeutique excessive, dont l’organisme ne s’accommode pas toujours : mais serait-ce là un grand mal? Ces idées, prudence de l’art, arrachent l’esprit à ce scepticisme malsain, qui l’énerve et le fausse, et l’empêchent de se jeter dans toutes les aventures d’une thérapeutique aussi mobile que la fantaisie qui l’a conçue. Rien qu’à ce titre, elles doivent, dans l’intérêt de l’art et de 1 humanité, être prises en sérieuse considération : le naturisme est un frein. Mais est-ce là de la science, dans le sens rigoureux
du mot? Non, peut-être : cependant envisagez la thérapeutique d’un peu plus haut, considérez-la un peu moins du côté de l’intelligence, et un peu plus du côté de l’homme qui souffre, et vous appellerez hardiment avec moi science toute prudence, qui, en somme, tourne au profit des malades.
Mais je ne veux pas m’étendre davantage sur ce point, dans lacraintede rencontrer sur ma route plus d’une pierre d’achoppement; je passe à une autre question, pour achever l’examen de la doctrine médicale de Lepecq. Cette question est celle des maladies épidémiques. Elle tient une trop large place dans les idées du savant épidémiographe de la Normandie, pour que nous ne nous en occupions pas d’une manière particulière.
« Le cours des saisons, dit M. le professeur Fuster, ramène tous les ans une série uniforme de maladies, qui se développent parallèlement à chaque saison, s’effacent par degrés à sa disparition progressive, et reviennent fidèlement sous ses auspices à la même époque, aussi fidèlement que les fleurs et les lruits des champs. Quand les saisons sont régulières, les maladies corrélatives naissent et se succèdent régulièrement : quand les saisons avancent ou retardent, durent peu ou se prolongent, marquent à peine, ou se dessinent fortement, les maladies annuelles imitent ces anomalies, sont précoces ou tardives, passagères ou durables, superficielles ou profondes. S’il arrive enfin, ce qui n’est pas rare dans les climats où nous vivons, qu’une intempérie violente supprime quelque saison, les maladies ordinaires ne se montrent point, les affections intempestives se montrent à leur place, tout comme l’intempérie usurpe la place de la saison (1). » Si j’ai emprunté au savant P esseur de clinique interne de la faculté de Montpellier, on ancien collaborateur, plutôt qu’à Lepecq lui-même, cette
oumZ^\areSi ^ la FrmCe' dam leurs raPP°rts avec saisons, médicale et météorologique de la France, Paris, 1840, p. 90.
60 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIie SIÈCLE.
définition des maladies épidémiques, entendues à la manière d’Hippocrate, c’est que je n’ai trouvé nulle part dans notre auteur une indication aussi nette de ces maladies ; mais c’est bien là sa pensée, et cela suffit pour justifier cette citation.
Lepecq de la Clôture, connue M. Fuster lui-même, fait remonter à Hippocrate la doctrine qu’il professe sur ces maladies : c’est là une erreur qu’il faut tout d’abord rectifier. Le médecin grec, dans son livre des Epidémies , signale dans les maladies particulières à chaque saison un caractère particulier qu’elles empruntent à ces dernières ; mais ce qu’on ne trouve dans aucun ouvrage d’Hippocrate, c’est l’idée toute moderne d’une maladie générale nettement définie, d’une fièvre catarrhale, bilieuse, inflammatoire ou putride, qui domine toutes les manifestations morbides, leur imprime une marche particulière, et commande exclusivement le traitement qui leur est applicable. «De cette doctrine, largement et complaisamment développée par les auteurs du xvue et xvme siècle, dit justement M. le professeur Andral dans les leçons que je rappelais il y a un instant, il n’y a aucun germe dans les doctrines hippocratiques. On y trouve des affections diverses rapportées aux différentes saisons, mais nulle part il n’est question d’une maladie générale, unique, variant selon les constitutions atmosphériques, et imprimant son cachet aux diverses affections qui se développent sous son influence.»
En étendant, en développant ce point de doctrine, les médecins modernes, et Lepecq en particulier, sont-ils restés dans le vrai? Telle est la question qui se pose naturellement ici. L’idée simple d’Hippocrate, telle que je viens de la rappeler, est vraie comme l’observation dont elle est l’expression pure ; ce que ce médecin a vu sous le climat de la Grèce, il y a plus de deux mille ans, nous le voyons encore aujourd’hui dans notre climat. Incontestablement, quand aucune épidémie spé-
eifique, quand aucune intempérie ne viennent troubler l’iniluence des saisons sur l’organisme vivant, cette influence se traduit par des affections dont les traits, pour être mieux analysés, ne diffèrent pas de ceux que leur assigna l’illustre médecin de Cos. Mais il y a loin de cette idée simple à la théorie des maladies épidémiques, telle que l’ont conçue les médecins des deux derniers siècles, et telle que je viens de la rappeler. Sans entrer profondément dans la discussion de cette théorie, et pour nous en tenir au point de vue de la pratique à laquelle elle conclut, est-il un seul médecin aujourd’hui , qui osât subordonner à la constitution médicale résultant exclusivement des saisons, et en dehors d’une influence épidémique spécifique, le traitement d’une pneumonie, d’un rhumatisme, d’une djssenterie, d une méningite, d’une maladie quelconque nettement définie, survenant sous l’empire de cette constitution? Sans doute cette influence peut placer l’économie dans des conditions différentes suivant sa nature, et, à ce compte, il faut en faire état, comme on le fait des antécédents d’un malade, de sa vie habituelle, de sa constitution, de l’état de ses forces’ de son âge ; mais la maladie, à quelque degré qu’efle se lie à l’influence purement atmosphérique, une fois réalisée, est assez individualisée, constitue une détermination morbide assez tranchée, pour qu’elle commande par elle-même le traitement. Je sais bien que, dans cette question, les partisans de la doctrine que je combats, en tant que doctrine absolue, s autorisent de la doctrine de médecins illustres, pour s’élever contre la pratique moderne ; ils s’empressent de nous renvoyer à Sydenham, Mertens, Stoll, Zimmermann, Finke, c c., pour nous édifier sur ce point important. Nul plus que moi ne respecte, en ces hommes illustres, la tradition de la science, mais ce respect n’est pas de ma part une sorte de fétichisme j cette tradition, je la discute, et ne l’admets pas ser-
vilement. Or, quand on procède ainsi, voici le résultat auquel on arrive. La méthode de traitement de ces maîtres de l’art n’est pas aussi simple, que l’exigerait la logique de la théorie. On pose bien en principe, que le traitement principal doit avoir pour base l’affection dominante, l’affection épidémique, et que toute maladie contemporaine, quoique semblant se poser à part de cette affection , doit être soumise à la même méthode de traitement : mais, en fait, il est avec ce principe absolu bien des accommodements. On tient compte des modifications accessoires, des aptitudes des malades, des intempéries passagères, des complications, des organes affectés, etc., et à la faveur de cette distinction, on place, à côté des évacuants qui sont exigés par l’affection catarrhale, une ou deux saignées qui sont commandées par une concomitance pneumonique ou pleurétique : mais alors un tel accessoire ne devient-il pas le principal? N’oublions pas toutefois, qu’il s’agit ici, entre autres, de Sydenham, qui traitait une pneumonie ordinaire d’une manière bien autrement énergique. Que conclure de là? Eh! mon Dieu, rien, sinon que l’on peut certainement guérir la pneumonie, en suivant la méthode jugulante de M. le professeur Bouillaud , mais qu’on la guérit, en général encore mieux, et plus sûrement, en la traitant, comme nous venons de voir que le faisaient l’illustre médecin anglais, Lepecq de la Clôture, etc., quand elle coïncidait avec une affection bilieuse ou catarrhale.
On a souvent cité, dans l’intérêt de la doctrine dont il s’agit en ce moment, la pratique de Stoll vis-à-vis de diverses déterminations morbides, mais surtout vis-à-vis de la pneumonie. J’ai relu cet auteur avec la plus grande attention, et en me plaçant à ce point de vue. Or, je l’avouerai franchement, cette lecture ne m’a pas convaincu. D’abord, cette fameuse épidémie de pneumonie ou de pleurésie bilieuse, car
Fauteur ne' distingue pas, cette fameuse épidémie de 1776 n’est pas très-nettement dessinée. Sans parler des signes stétoscopiques, et plessimétriques inconnus, ou peu recherchés alors, on ne voit pas toujours clairement, que l’illustre médecin de Vienne ait eu affaire à de véritables pleurésies ou pneumonies. Ce qu’on voit surtout, c’est une affection catarrhale printanière simple , que Stoll avoue lui-même avoir existé chez les malades plusieurs jours, et même plusieurs semaines, avant l’invasion de la maladie, qui fixe plus tard particulièrement son attention (1) : et puis, malgré cette disposition catarrhale épidémique, positivement admise, ne croyez pas que le prudent praticien s’interdise toujours la saignée; loin de là, il est pour lui une indication formelle à celle-ci, c’est celle qui s’appuie sur l’état de la circulation générale, et qui traduit à ses yeux la nature inflammatoire du mal (2). Cette pratique diffère-t-elle réellement de celle qu’avec d’autres idées nous suivrions encore aujourd’hui ? Si au milieu de cette affechon catarrhale épidémique, qui règne au moment même ou j’écris, nous voyions quelques malades atteints d’une pneumonie se greffant en quelque sorte sur un fond catarrhal, tout en fixant principalement notre attention sur cette détermination morbide particulière, à coup sûr nous tiendrions compte de 1 element concomitant, et nous nous efforcerions d’opposer a cette concomitance morbide les moyens qui lui sont appropries. Stoll cite des cas remarquables, où l’élément bilieux ou muqueux, se produisant dans des pneumonies qui traînaient en longueur, amenèrent à leur suite des accidents cérébraux graves, qui ont ete emportés rapidement par un éméto-ca-
rr r, U”e h0UreUSe et saine Prati(I“e> que nous admettons complètement surtout dans les pneumonies d’hiver,
(1) Médecine pratique, t. 1er d 7
(2) Id id.} p. 20.
64 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
et chez les enfants, et chez les vieillards, mais qui ne suffit pas à justifier une doctrine aussi absolue que celle dont nous nous occupons en ce moment. *
Lepecq s’est dirigé plus d’une fois dans sa pratique d’après ces vues trop exclusives : mais dans plusieurs cas, et à propos delà pneumonie, comme nous le verrons plus tard, il a encore exagéré ces idées, en rattachant les caractère spéciaux qu’il trouvait au mal à la présence des vers dans les premières voies.
Comme les médecins illustres sur les pas desquels il marche trop servilement, Lepecq de la Clôture a donc évidemment erré sur ce point. Mais s’il s’est trompé dans une généralisation , dont on ne saisit pas le principe dans les choses plus froidement observées, cette conception ne trouve-t-elle pas sa justification dans un certain nombre de faits qui, pour se produire moins fréquemment que l’auteur ne le suppose, ne s’en rencontrentpas moins quelquefois? Quand on médite attentivement les ouvrages du médecin de Rouen, comme du reste ceux de la plupart des médecins des xvne et xvme siècles , il nous semble impossible de ne pas répondre affirmativement à cette question. D’ailleurs si ces faits sont réels, ils doivent se produire encore. Or, que nous disent la-dessus les obser\ a tenus contemporains plus dégagés, que ceux des deux derniers siècles, des idées théoriques qui pouvaient fausser la vue ? Ce que dit d’abord cette observation plus libre et plus complète, c’est que certainement la nature bilieuse des maladies, et en particulier de la pneumonie, a été singulièrement exagérée : mais elle prouve, en môme temps, que l’idée fondamentale de la théorie du célèbre médecin de Vienne n’est pas une pure chimère, et qu’elle repose sur un certain nombre de faits incontestables. Dans le mémoire, que L’Académie de Rouen a bien voulu honorer de son suffrage, et dont cet ouvrage n’est que
le développement, je citai un travail de l’un de mes juges, M. Hellis (1) : je m’en fis même un argument pour révoquer en doute la réalité des pneumonies bilieuses, bien que le savant médecin en chef de I’Hôtel-Dieu de Rouen l’eût mis au jour pour démontrer cette réalité. Quoiqu’il en coûte à mon amour-propre, je dois avouer que ce travail, je ne le connaissais pas, et que je n’en parlai que sur la foi d’un auteur, qui ne le connaissait probablement pas davantage. M. Hellis, depuis cette époque, m a fait l’honneur de m’offrir son ouvrage, et maintenant que je l’ai lu, avec tout le soin que mérite l’œuvre d’un homme qui a passé trente ans de sa vie dans un des plus grands hôpitaux de la France, je n’hésite pas à rectifier publiquement ce qu’il y avait d’erroné dans mon jugement. Lors donc qu’on cherche à s’édifier sur la question de la réalité de la pneumonie bilieuse, il faut avant tout lire le mémoire de M. Hellis sur cette question. La conclusion pratique de ce travail, auquel l’Académie de médecine accorda la plus grande faveur qu’elle puisse accorder à un travail de ce genre, en en votant l’impression dans le recueil de ses mémoires, cette conclusion pratique, c’est que dans cette épidémie de pneumonie bilieuse, l’habile médecin de l’Hôtel-Dieu de Rouen ne perdit que cinq malades sur quarante-sept, par suite d’une méthode de traitement, dont le tartre stibié à doses fractionnées avait fait surtout les frais. Remarquez bien, qu’il ne s’agissait pas ici simplement de cette dyspepsie symptoma-
tJiL n'seule™ent M- Hellis> que je n’avais pas l'honneur de connaître, fut un de mes juges, mais il fut le rapporteur de la corn mission academique. 11 eût pu se choquer de l’application inexacte q^ie je faisais de son mémoire, et cela pouvait nuire à la fortune de mon travail; il n en a rien été. Ce fait m’aurait peut-être inspiré
resnS 3o H 8 ,1 "l’r11 ^ ^ t0Ut d,ab0rd me Pénétrer d’un imparîiahté P°U' ^ 56 m0lU,ait §i da»s "n
tique d’un grand nombre de maladies aigues, et qui se traduit par de l’anorexie, un état plus ou moins saburral de la langue, une teinte plus ou moins bilieuse de l’ovale inférieur de la face : M. Hellis est un médecin trop sagace, pour fonder un diagnostic de cette gravité sur de si vaines apparences. La constitution épidémique, qui imprimait à la maladie son cachet particulier, se traduisait par des symptômes bilieux beaucoup plus tranchés ; et le caractère insolite de l’affection morbide se révélait presque immédiatement par une véritable dépression des forces radicales de la vie : le pouls était mou, petit, fréquent, et ne se relevait que sous l’influence de la secousse émétique plus ou moins souvent répétée : en même temps que cette modification heureuse s’observait de ce côté, la maladie se dessinait plus franchement, et marchait plus vite vers la résolution. Au reste, M. Hellis ne s’interdisait pas d’une manière absolue les émissions sanguines : quand celles-ci lui semblaient commandées par une réaction franche, il y recourait sans hésiter : « Mais, se hâte-t-il d’ajouter, la mollesse du pouls, la chute des forces, la nature des crachats, et les autres signes d’adynamie, survenus dans les cas les plus graves, peuvent faire pressentir de quel effet eût été la saignée, même locale,employée avec moins de réserve (1).» C’est doncavec raison que M.le professeur Chomel, et plus tard M. le professeur Grisolle, tout en rejetant comme exagérée la doctrine générale de Stoll, ont admis comme une réalité pathologique positive une pneumonie de forme bilieuse, et c’est avec non moins de raison que ces deux professeurs de la Faculté de médecine de Paris se sont appuyés , ainsi que l’avait fait Laënnec luimême (2), sur le mémoire de M. Hellis, pour résoudre cette
(1) Clinique médicale de V Hôtel- Dieu de Rouen, p. 90.
(2) Traité de l'auscultation médiate, Édition Andral, t. I, p. 62t.
question intéressante de pratique (1). Mais n’oublions pas, je le répète, que les pneumonies sporadiques, et même épidémiques, ne revêtent qu exceptionnellement cette forme, qu’elles n’appellent par conséquent qu’exceptionnellement aussi la thérapeutique spéciale qui lui correspond, et que faire sortir régulièrement les maladies bilieuses de la succession des saisons, &ou des simples intempéries, comme une espèce morbide nettement definie, est une doctrine pleine de dangers pour les médecins auxquels manquerait cette sagacité naturelle, qui sauvegarde la pratique contre les excès de la théorie.
En résumé , quand Lepecq de la Clôture, avec la plupart des médecins du xvn' et du xvnC siècle, a signalé certaines impressions morbides déterminées dans l’organisme vivant par la succession régulière des saisons, ou par les intempéries,
(I) \f. Chornel, Dictionnaire de médecine., 2* édit t vvv n 919 - M Grisolle, Traité pratique de la pneumonie, p. 71 1' -ISi avec tous les auteurs recommandables que je viens de citer, e mè suis appuyé SUr 1 autorité de M. Hellis , pour résoudre la question de la réalité de la pneumonie biheuse, je n’ai fait en cela que rendre une 3 s ice bien incomplète à ce médecin distingué. Pendant oue la presque totahté des médecins, en France, se courbait sous Te joug de oussais, et appliquait au traitement des fièvres graves surtout U
mteTmT1?^1811^6 SanS meSU1'e’ rhabiIe médecin’en chef de mil 'D d Ro,;en’ heresiarque obstiné, protestait avec les Reca- , es aennec, les Chomel, les Serres, les Andra], les Bretonneau etc., contre une doctrine erronée, dont cette méthode était la cnn’
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Tin oit , Cet"alUrCl'e deS .-alheureux, doit conserver au mési euieusement inspiré une reconnaissance éternelle.
8 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
1 est dans le vrai : mais quand il fait sortir de ces influences une affection générale catarrhale, inflammatoire, ou bilieuse, qui marque de son cachet toute affection concomitante, et se la subordonne, et dans sa marche, et dans son traitement, il tombe dans une erreur doctrinale, dont son esprit judicieux et son tact d’observateur ne peuvent qu’atténuer les conséquences graves qu’elle eutraîne dans la pratique. 11 faut certainement tenir compte , dans l’institution du traitement que l’on dirige contre une détermination morbide nettement dessinée, qui surgit sous l’influence d’une constitution médicale normale, ou insolite, il faut, dis-je, tenir compte de l’élément particulier que cette constitution introduit dans la maladie, mais ce n’est là qu’une indication secondaire, et qui n’acquiert une grande importance que dans des cas exceptionnels. Voilà la vérité sur ce point important de pratique ; et la théorie, qui renverse les termes de cette conclusion, est en contradiction flagrante avec l’expérience de tous les jours.
Ainsi conçues, d’où dérivent d’après Lepecq ces constituions médicales, qui , dans sa pensée , commandent la plus grande partie de la pathologie ? elles dérivent essentiellement des qualités sensibles de l’air, des conditions atmosphériques. M.Fuster, qui, dans le livre intéressant que j’ai déjà cité, met plus d’une fois en lumière les travaux de l’épidémiographe de la Normandie, remarque (1) que, si Lepecq, dans son histoire des épidémies, attribue une grande influence aux conditions atmosphériques dans la production de ces maladies, il ne perd pas complètement de vue cependant les influences collatérales. Cette remarque est exacte dans sa topographie. Lepecq signale, dans plusieurs circonstances , des influences locales, qui ont leur part dans les maladies qu’il constate : dans les épidémies
(1) Op. cit., p. 117.
les pins graves dont il trace la description, il a presque toujours dans son étiologie une place pour ces influences, qu’il subordonne toujours trop cependant aux influences purement atmosphériques.
La raison pour laquelle il n’appuie pas assez fortement sur les influences différentes des conditions atmosphériques, dans son étiologie des maladies qu’il observe, il faut la chercher encore dans la conception erronée qu’il s’est faite des constitutions médicales. Sydenham, Mertens, Ramazzini, etc., avaient observé que les maladies, dans leur évolution dans le temps , conservaient quelquefois un caractère fixe, un type épidémique permanent, qui les soustraient à l’action périodique des saisons. Ainsi pendant plusieurs années, malgré la succession régulière de ces dernières, les maladies conservaient toujours le caractère, ou bilieux, ou catarrhal, ou asthénique, et ils donnaient à ces maladies le nom de maladies stationnaires. Sydenham, pour expliquer cette anomalie, formule une théorie nouvelle; il les rattache à des émanations, à des effluves morbigènes échappées du sol. C’est là, dans la pensée de Lepecq , une hérésie que le scrupuleux disciple d’Hippocrate déplore en termes lamentables ; écoutons-le :
« Gémissons d’entendre deux de nos maîtres, un Sydenham, un Van-Swieten, quels noms ! prononcer sèchement qu’ils ont trouvé cette doctrine en défaut, qu’elle les a quelquefois rompes : qu’ils ont vu des maladies différentes s’élever dans des saisons, dont la température et les changements leur paraissaient les mêmes, et au contraire des maladies précisément pareilles dans des saisons d’une intempérie opposée. Ecoutonses avec douleur se plaindre d’avoir perdu leur temps dans de oUls recherches, et de n’avoir rien appris sur les maladies
-nuques. Non, ce temps ne fut pas perdu pour la patrie : docteur Grant le prouverait à Sydenham, en relevant un fait
qui l’avait induit en erreur. L’observateur avait observé, en février 1685, un catarrhe du printemps, qui ressemblait à plusieurs égards à la fausse péripneumonie du commencement de l’hiver : il conclut que ce caractère se passerait en juillet, parce qu’il le croyait de constitution printanière. Mais voyant, contre son attente, qu’il augmentait plutôt, et devenait épidémique en septembre Suivant, il en fit une maladie qu’il appela nouvelle fièvre. Ce catarrhe, au contraire, était le produit de la constitution bilieuse de l’année 1684, qui, n’ayant pas été abattue comme de coutume par la gelée de l’hiver, qui avait été fort doux, continua tout le printemps de 1685, augmenta pendant la moisson, et ne fut réprimée que par mie forte gelée en janvier 1686 (1). »
On le voit, quand Lepecq ne trouve pas dans les qualités actuelles de l’atmosphère les causes des maladies qu’il observe, il n’hésite pas, avec Hippocrate, et la plupart des médecins du xviie et du xvme siècle, à remonter à la constitution médicale des années antérieures pour trouver la raison de cette anomalie. M. Fuster, qui le loue fortement en cela, ne craint pas de reculer jusqu’à l’année de 1658, même de 1657, pour trouver la cause des constitutions épidémiques des années de 1661, 1662, 1663, 1664, de la constitution épidémique bilieuse de Sydenham; mais n’est-ce pas là un peu remonter au déluge, pour
expliquer un rhume de cerveau ? 11 y a dans ces diverses
prétentions théoriques un léger rellet de la fable du Loup et l’Agneau :
Mais je n’étais pas encor né !
Si ce n’est toi, c'est donc ton frère?
de telles idées ne résistent pas à une analyse sévère des faits. Ces constitutions médicales stationnaires, qui durent pendant
(I) Tom. F, p. 102.
un plus ou moins grand nombre d’années successives , et marquent les maladies d’un caractère unique et invariable, ne s’observent pas: c’est là une vue de l’esprit, ce n’est pas un fait, qui devrait se reproduire , s’il était l’expression d’une loi de la nature.
Je ne m’étendrai pas davantage sur la philosophie médicale du savant épidémiographe de la Normandie. Il y a sur tous les points relatifs à cette partie importante de la science une foule d’erreurs dans les ouvrages de Lepecq. J’ai signalé les plus graves, et, chemin faisant, probablement trouverai-je l’occasion d’en signaler d’autres encore. Mais ces erreurs mêmes, qui sont un tribui que Lepecq a payé au temps où il a vécu, témoignent en faveur de sa haute intelligence médicale : elles prouvent qu il comprenait quels sont les grands problèmes , qui se posent nécessairement à l’entrée de la science, et qui s’y poseront longtemps encore sans doute. N’erre pas ainsi qui veut . demandez à quelques médecins contemporains que je pourrais citer, qui font de la médecine à la ligne et au poids, de se tromper ainsi ; ils n’y parviendraient pas. Comment voulez-vous qu’ils tombent d’un point, où, à défaut de nerf, ils ne peuvent atteindre ? ces hommes-là sont condamnés à la vérité des poids et mesures. Quand ils ont pesé les organes, qu ils les ont mesurés, tôuté la science possible pour eux est réalisée, et ils montent au Capitole pour remercier les dieux. Ils ont raison, ils ont fait leur œuvre :
Ul quisquis fortunâ ulitui-, iià præcellil,
Alque exindé sapére omnes ilium dicimus. (Plaute.)
Mais l’œuvre de la science, proprement dite, reste encore à faire ; ils n’en ont fait que préparer les matériaux. Au delà e ces expressions , de ces manifestations matérielles de la vie normale ou pathologique, se posent toujours les problèmes,
72 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
qu’il est donné à si peu d’intelligences de voir aussi obscurs qu’ils le sont. C’est la destinée de l’homme peut-être d’ignorer toujours ces choses. N’importe, c’est sa gloire de chercher ; et la noblesse de l’esprit se mesure à cette généreuse inquiétude de la pensée.