‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 14 sur 73 · DE L'ENJAMBEMENT · texte numérisé non relu

DE L'ENJAMBEMENT

Si le premier hémistiche doit être marqué par un repos, à plus lorte raison doit-on observer un temps d'arrêt à la fin du vers, sans quoi la rime se trouverait annulée.

La suppression de ce repos final, c'est à dire le rejet au vers suivant d'un ou de plusieurs mots complétant le sens du vers, constitue T enjambement^

Ce procédé, rigoureusement proscrit par Boileau, est au contraire prôné, aujourd'hui, par les poètes romantiques, qui en usent et en abusent pour éviter, disent-ils, la monotonie du débit. Ils en arrivent de la sorte à transformer parfois leurs vers en prose, et rien n'est si désagréable à l'oreille que de la prose rimée.

N'oublions pas que la rime est l'élément le plus caractéristique du vers : sans elle, plus de musique, plus d'harmonie. La plupart du temps, la monotonie reprochée aux vers classiques ne provient que de la façon défectueuse dont on les débite. Peu de personnes, en effet, savent lire les vers : il ne s'agit

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pas d'ânonner, mais de saisir les nuances des mots et de la pensée et d'appuyer ou de glisser, suivant le sens, sur Thémistiche ou sur la rime et, quand il y a lieu, sur les différentes césures du vers : c'est là un talent indispensable pour apprécier la poésie à sa valeur.

En principe, nous sommes donc avec les classiques, ce qui ne nous empêche nullement de reconnaître que tous ne savent pas tirer de leur instrument le parti désirable. Mais n'est-ce pas une loi générale ? Mettez un violon entre les mains d'un vulgaire râcleur, et il n'en tirera que des sons discordants ou ternes, alors qu'un Vieuxtemps fera passer son âme dans les cordes vibrantes et vous tiendra en extase devant la merveilleuse souplesse de son archet

Est-ce à dire que l'enjambement soit toujours condamnable ? Non, certes ! car il produit parfois d'excellents effets ; mais on ne doit l'employer qu'à bon escient : pour ajoute^ à la force de la pensée, pour produire quelque image ou pour faire ressortir un mot ou une idée.

C'est en pareille occurrence que nos grands poMes classiques en ont fait usage.

Ainsi l'enjambement devient une beauté dans les vers suivants :

Soudain le mont liquide élevé dans les airs

Retombe !.•

DaUUe.

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables Ma fille !

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat ?

Racine.

Quelle image frappante dans le premier exemple ! quelle chute heureuse dans le second ! Et, dans le dernier, quel relief et quelle force !

Quand il y a interruption ou réticence après l'enjambement, l'emploi en est très légitime, comme dans cet exemple tiré à'Athalie :

La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce, Font insensiblement à mon inimitié Succéder ... Je serais sensible à la pitié ?

ou celui-ci :

Je devrais sur Pautel où ta main sacrifie

Tê , , , Mais du prix qu'on m'offre, il faut me contenter.

On accorde, par suite, une certaine liberté d'allure aux auteurs dramatiques, pour le dialogue.

On se montre aussi moins rigoureux lorsqu'il s'agit de vers familiers et badins ; mais encore ne faut-il pas dépasser la mesure.

Dans la poésie soutenue, l'enjambement ne peut être admis, en dehors des cas déjà cités, que s'il porte sur le vers tout entier :

Ferme tes grands yeux noirs et dors... Celle qui t'aime

Veillera sur ta couche et saura te garder.

Ch. YnUlemin,

ou tout au moins sur l'hémistiche :

Les oiseaux, chères soeurs, du pauvre et des enfants Sont la troupe lyrique : on dit que la fauvette Est la prima donna, c'est la grande coquette 1

▲oaXi SégaUa,

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On ne saurait raisonnable m énf approuver des rejets de la nature de ceux-ci :

Monsieur Arthur illa rêver un bea« matin lyanril dans le château d'une tante gothique...

Arsène Hoossaje^

• . . Une femme yidUe et dû pntpU, ayant <)uelque pitié dans Uâme, Me prit, fut ma nourrice et rAa mère, en chrétien h^Heva, puis mourut, me laissant tout son bien.

Alfred de Musset lui-même — qui, certejs ! était loin de se poser en ennemi des licences I *^ a montré d'une façon très spirituelle, en écrivant sa pièce intitulée MardochCy que la liberté absolue d*e(Q^jambemebt pouvait coaduire à Tabsurde : . ;

Il n'avait vu ni Keao, ai BonaparAe» ni Monteur de MetteroKh • • • • •

' Henri Vlll, révérend, dît Mardochte; fbt Veuf De sept reines, tufa deux eardihaux; dik-neuf Evêques, treize abbés, cinq cents prieurs^ soixante* • Un chanoines «.«.. . •• . .

Nous le répétons : Fenjambement doit être justifié, et ce n'est pas en le prodiguant à tort et à travers qu*on rehaussera l'éclat de la poésie I-

La césure facultative permet d^ailieurs au p6ète de construire des vers pleins de mouvement et de variété, et il suffit d'un peu d'habileté pour éviter la monotonie, tout en respectant les règles établies.

Voici deux exemples, n'offrant ni fausse césure, ni enjambement :

11 peuple l'infîni chaque fois qu'il respire ; Pour lui y vouloir, c'est faire ; exciter, c'est preduU», Tirant tout de lui seul, rapportant tout à sol, Sa volonté suprême cfC la tupfême loi*..

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Intelligence, amour, force, beauté, jeunesse. Sans s'ét>uiser jamais, il peut donner sans cesse ; Et comblant le néant de ses dons précieux.

Des derniers rangs de Têtre il peut tirer des dieux.

Lamartine.

Car entre deux forêts la rivière encaissée Coulait jusqu'à la mer» lente, claire et glacée ; . . Seuls, dis-je, en ce désert, et libres tout le jour, Nous sentions en jouant nos cœurs remplis d'amour. C'était plaisir de voir, sous l'eau limpide et bleue, Mille petits poissons faisant frémir leur queue. Se mordre, se poursuivre, ou par bandes nageant, Ouvrir et refermer leurs nageoires d'argent...

A. Brizbux.

Comparez maintenant à ces deux fragments du genre classique les 8 vers suivants de Victor Hugo :

Aussi, dès qu'on m'a vu : « Le voilà ! » Tous accourent. Ils quittent jeux, cerceaux et balles ; ils m'entourent Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, ^ans peur, sans fiel, Qyi semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel ! Les petits, quand on est petit on est très brave. Grimpent sur mes genoux ; les grands ont un air grave ; Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, Des albums, des crayons qui viennent de Pans.

Malgré la fraicheur du tableau, vous satisfont-ils comme les précédents? ont-ils la même harmonie ?

Et que dire de ceux-ci de M. Th. de Banville :

A présent, le pantin est accroché devant Votre table. 11 est là, bien tranquille, et souvent 11 sount. On l'a fait avee une poupée Habillée en Pierrot. Sa taille est bien drapée ; Pui^ il est gracieux comme le jour qui nait.

— - ll40iijge,-avecdes yeux bleu sombre. Si ce n'est

Que les rubans^ les niasudi d'amour- et les bouffettet De son habit sont bleus, et ses deux lèvres faites En vermilloni il est tout blanc» comme l'hiver.

N*en déplaise &u poète aux rimes d*or, malgré la richessedesrimes. cesverslà nesont quedela prose.

Et M. de Baaville fait école, tout autant que Victor Hugo. Comment s'étonner, après cela, de voir les adeptes delà prosodie nouvelle pousser le sans-gêne jusqu'à ses dernières limites ?

Hélas ! le temps n'est plus où Ton s'inspirait de ce judicieux précepte :

Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler.

Ce qu'on cherche à imiter aujourd'hui, ce sont les défauts et les excentricités de ses modèles I On veut faire parler de soi à tout prix, et il ne faut pas chercher d'autre cause à l'éclosion de la secte des Décadents.

Tous les romantiques n'en arrivent pas à ces exa* gérations ; mais la pente est glissante et on aime à fronder, en France : il semble si doux de rompr^ en visière avec le passé! C'est ainsi que certains esprits finissent peut-être par se persuader que le progrès consiste dans l'affranchissement de la pensée par l'abolition de toute entrave I

Eh ! Messieurs, dirons-nous à ces hArdi» novateurs, si la césure vous gêne, si la cadence vous ennuie, si la rime vous semble monotone, que n'é* crivez-vous en prose ! tout le monde y gagnerait ! Quand ou veut pratiquer un art, la première tion est d'en observer les règles.

rS ..ÏTUDE RAISONlfÉE

Nou$ avons montré à maintes reprises, au cours de cette étude, que nous pe sommes pas ennemi des réformes : loin de là ! Mais nous les voulons dans Xvtkh^ix de rArf, et noii point pour la satisfaction dèi init)tiissants ou dés cerveaux atteints dé névrcjëe f

Àririèr'êlés décadents, et ligùons-nous résôïumenf pour défendre les principes du bon goût et de la vérilàblé' poésie !

Au sein même de l'Académie française, on commencé à s'êtiiôuvoir dés tendances de récôlè pdétique nouvelle. Et M . Alexandre Dumas, ré{)ondaiit à M. LéConte dé Li'sle, le pâle successeur de Victor Hugo, n*a pas craint de prendre hautement la défense des saines traditions classiques. Avec sa fiûe ironie, il a fustigé à la fois les poètes sans âme et lès t^'è^ifi^àteûrs qui affeeteht de- reléguer au grenier, éjoûime un meiible Vermoulu, V Art poétique de BoUeau;

Xôs t)àf'oles.quMl a pi-onSncées à cette occasion donnent trop d'autorité à ce -que nous avons écrit sur ce sujet, pour que noîis n'en Citions jJas ^tiel-

« J'awaisVôulti aussi ^^«urs voir entrer dans quelques détails sur les procédés de Técole nouvelle de versification dont Victor Hugo a été et reste le chef, ^^^k^^hMPfM. çontigu^teuTje pjy3 .wtxïfflsé^ encore plus se vèx e ,qvueu lui^ sur fei- questions de

césure, de rejets, d'enjambements, de rimes riches ou pauvres, avec ou sans consonne d'appui, enfin sur toutes ces questions de technique et de prosodie qui font tant de bruit sur le nouveau Parnasse. Vous auriez pu nous dire où nous en sommes avec notre vieux Boileau, s'il a toujours raison pour vous comme pour moi, par exemple, qui, en matière de versification, reste convaincu qu'on peut tout dire dans la forme dont Malherbe, Régnier, Corneille, Racine, Molière, se sont contentés.

V J'aime les vers qui s'en vont deux à deux, comme les bœufs ou les amoureux, et je m'imagine que les vers appelés à se fixer dans la mémoire des hommes sont ceux qui sont construits de cette sorte, et qui enferment une belle idée ou une belle image d.;ns un vers dont Boileau eût approuvé la structure I v>

M. Alexandre Dumas déclare encore que, selon lut, « la césure irrégulière est toujours signe d'impuissance ou de prétention, » et, en constatant que somme toute, malgré ses déclarations émancipatrices, le grand romantique s'est rarement écarté, quant à la forme, des règles traditionnelles, il pose en principe qu'on ne doit bouleverser la langue « que comme on bouleverse la vieille terre du Nouveau-Monde : pour y chercher de l'or. »

Nous étions, certes, loin de penser, le jour où nous écrivions ce chapitre, qu'une voix si autorisée viendrait ratifier ainsi nos réflexions. Cela nous affermit dans notre conviction que le Beau ne saurait perdre ses droits, pas plus que l'Idéal, et que la

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vraie Poésie, saine, élevée et vibrante, interprète d'une âme et non point un simple jouet entre des mains profanes, a encore de beaux jours en perspective, malgré les attaques et les railleries de ses adversaires !

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