‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 15 sur 73 · DE L'HIATUS · texte numérisé non relu

DE L'HIATUS

Gardez qu'une voyelle, à courir trop bâtées Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtés.

En s' exprimant ainsi, Boileau a, tout à la fois, justement proscrit l'hiatus, et donné un exemple du bâillement qu'il produit.

Chacun sait qu'on désigne par le mot hiatus la rencontre de deux voyelles inélidables dont l'une termine un mot, tandis que l'autre commence le mot suivant :

vérité éternelle, tu atmes, etc.

La lettre / ne se prononçant jamais dans la conjonction et^ ce mot ne saurait être placé devant un autre commençant par une voyelle ; ce serait commettre un hiatus que de dire :

Les parents et amis s'empressaient d'accourir.

Logiquement, il devrait en être de même chaque fois qu'un fait analogue se produit.

Dans les vers suivants, par exemple, les mots en italique forment de véritables hiatus pour l'oreille, bien qu'ils soient déguisés pour l'œil :

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On préfère un laurier à tout l'or du Pérou.

L'agneau joyeux se sauve^ et paf ! le loup est mort. Si de ce petit nid où fleurit ton enfance . . .

Dans tous ces cas, en effet, la liaison ne peut se faire. Il est donc conforme au progrès de s'abstenir de ces sortes d'accouplements, bien qu'ils soient tolérés par l.usage, à moins qu'on ne puisse éviter de blesser l'oreille, à l'aide d'une liaison qui ne soit pas disgracieuse, comme dans ces deux vers :

Enfin Malherbe vint et le premier en France , . . Disputant pied à pied le sol de la patrie.

Quelques auteurs prohibent aussi la rencontre d'une diphtongue nasale et d'une voyelle sonore.

Le cas ne nous paraît pas du tout le même : le son de Vn s'interposant toujours entre les deux voyelles, en atténue beaucoup le choc, l'annule même. Seulement, il ne faut pas ici faire la liaison, mais observer un léger temps d'arrêt après la diphtongue. Ainsi, l'on dira fort bien sans liaison et sans hiatus :

Le chardon \ importun hérisse les guérets.

Ne laisser aucun nom \ et mourir tout entier.

Les deux vers suivants, qui offrent un exemple des deux cas précités, feront mieux saisir la diflférfence que nous indiquons ;

J'ai senti tout à coup \ un homicide acier

Que le traître en mon sein \ a plongé tout entier.

Dans les deux vers, la liaison ne saurait avoir lisu : cou-pun et sei-na choqueraient également. Dès lors, séparons par une pause les deux mots

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soulignés. Le premier vers n'en devient pas meilleur puisque le p est nul, et l'hiatus subsiste : cou-un. Dans le dernier vers, au contraire, la vibration de la lettre n n*empêche-t-elle pas tout choc désagréable ?

Mais si nous tolérons la rencontre d'une syllabe nasale avec une voyelle, nous proscrivons absolument les hiatus non déguisés que de nombreux auteurs modernes se permettent, sous prétexte d'user de certaines locutions courantes, telles que çà et là, peu à peUj un à un, il y a, etc.

Une fois sur cette pente, il n'y aurait plus de raison pour s'arrêter, et l'hiatus serait bientôt de mise, sinon de rigueur . . . ,

En vain les novateurs se prévalent de ce fait que, fréquemment, deux voyelles ayant un son distinct se suivent dans le corps d'un mot : dans ce cas, en effet, la prononciation en est douce, parce que les lettres s'appuient» pour ainsi dire, l'une sur l'autre, tandis que, lorsqu'elles appartiennent à des mots différents, elles ne peuvent que se heurter.

Qui ne voit une réelle distinction de son entre tués et tu es ?

M. Quitard cite à ce sujet un exemple concluant:

«Les syllabes di-a^ dit il, sont très agréables dans diamant qX très désagréables dans hardi amant. Pourquoi? C'est que, dans le premier cas, où elles se fusionnent, elles n'ont pas la même accentuation que dans le second, où elles restent divisées. Il faudrait avoir une oreille béotienne pour ne pas sentir cette différence. >

La lettre A, lorsqu'elle est aspirée, est assimilée à une consonne. On peut donc dire, sans hiatus :

A ces mots on cria baro sur le baudet.

Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre.

Quelquefois même, on peut former de la sorte des onomatopées très expressives, comme dans le précapte de Boileau placé en tête de ce paragraphe.

M. Bergues-Lagarde cite encore ce vers :

Après bien des efforts, le coche arrive au baut..»

en faisant remarquer que l'essoufflement de l'équipage s'y trouve imité.

Les interjections ah I oh ! eh I peuvent, dès lors, précéder une voyelle, tandis que ha ! hol hél ne devraient se placer qu'après. On ne fait pourtant aucune différence entre ces expressions.

On fait encore exception à la règle interdisant l'hiatus, en faveur de l'adverbe oui et des adjectifs numéraux on^e et onzième ^ parce que ces ttiots sont réellement aspirés, bien que n*ayant pas la lettre h.

Ceci es^ rationnel ; mais, ce qui ne l'est plus, c'est de faire élider Xe muet devant ces mots. Une porte ne saurait être ouverte et fermée tout à la fois. C'est pourquoi nous conseillons à nos lecteurs de s'abstenir de placer l'un de ces mots à la suite d'une voyelle, toutes les fois que l'usage demande l'élision, A défaut de la logique, l'oreille l'ordonnerait le plus souvent.

L'élisîon n'est pas admise, toutefois, quand Ve final se trouve aflfecté de l'accent d'appui, qui le

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transforme en e moyen, comme dans les monosyllabes le^ ce^ que. On dira donc :

Vous allez «prononcer le oui sacramentel !

Allez ! faites, Monsieur : je vous ai dit que oui.

Les interjections ah! eh ! oh ! donnent lieu aux mêmes observations. Mais ici Télision nous paraît logique, parce que l'aspiration n'a réellement d'autre effet que de faire prolonger le son de la voyelle.

Le vers suivant ne me choque pas :

C'est difiîci/^ ? Eh bien, mettez-y plus de soin !

Tandis que celui-ci offense mon oreille :

Cest un homme qui, . . ab ! un homme ... un homme enfin.

Il vaut donc mieux, la plupart du temps, faire précéder ces interjections d'une consonne.

Nous conseillons même de ne pas user de la permission de les faire suivre d'une voyelle : la privation ne sera pas grande, et l'harmonie y gagnera.

Cependant, on peut répéter ces mots plusieurs fois de suite, attendu que ah ! ah .', oh ! oh /, eh! eh ! forment des exclamations consacrées par l'usage.

Oui peut également se répéter.

Ajoutons enfin que, d'un vers à l'autre, l'hiatus n'existe pas, à cause du repos à observer après chaque vers.

Il est donc permis de dire avec Lamartine :

seul, malgré mon effroiy

Etre infaillible et bon, j'espérerais en toi^ Et, certain du retour de l'éternelle aurore, Sur les mondes détruits je l'attendrais encore !

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