S I. DES DIFFÉRENTS MÈTRES
Les deux caractères distinctifs du vers sont la mesure et la rime, ce qui démontre que la poésie doit être assimilée à la musique. Au début, les vers ont dû être chantés : de là cette césure, cette cadence dont l'école moderne voudrait s'affranchir, sous prétexte de rompre une fâcheuse monotonie, mais en réalité pour avoir les coudées plus franches, ou pour le seul plaisir d'innover.
La mesure comprend le nombre et l'arrangement des syllabes dont se compose le vers.
Le plus grand vers en usage est l'hexamètre ou alexandrin, qui compte six pieds, ou douze syllabes séparées en deux hémistiches. C'est le plus harmonieux et le plus noble de tous, et il convient aux genres les plus divers, tout en étant surtout consacré au poème épique ou dramatique et à la poésie didactique, parce que nul autre mètre ne saurait donner à la pensée autant d'ampleur, de majesté, de force ou de précision.
Le vers de dix syllabes, avec césure après la quatrième, convient à merveille à la romance, à la chanson et à l'élégie ; il s'emploie aussi dans le genre badin et, au besoin, dans le poème héroïque.
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' Après ces deux mètrçs qui cpnstituent les grands vers, coupés par un repos obligatoire, le vers de huit syllabes est le plus communément employé. C'est le vers lyrique par excellence : aussi Tode le réclame-t-ellé le plus souvent ; toutefois, son allure pleine de grâce et son charme sentimental le font aussi choisir pour les poésies légères où mélancoliques. A défaut de là césure, le poète doit s'attacher à obtenir l'harmonie du vers par un heureux choix des mots et 'par un habile croisement des rimes.
Le vers de sept syllabes constitue un mètre agréable et doux qu'on emploie dans les épîtres, élégies, fables, contes, etc.
Celui de cinq syllabes n'est pas dépourvu de grâce, témoin la charmante idylle de Mme Deshoulières :
Bans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, Cherches qui vous mène Mes chères brebis ,
J.-B. Rousseau en a aussi tiré un excellent parti dans ses cantates.
Tels sont les vers généralement employés pour composer des pièces d'une certaine étendue sans changer de mesure.
Le vers de six syllabes, en effet, s'emploie rarement seul, parce que l'oreille est souvent tentée de prendre deux de ces vers pour un alexandrin; mais on en fait un fréquent usage en l'entremêlant à de grands vers, et il donne alors à la strophe plus de variété, sans en rompre l'harmonie.
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Les vers de quatre^ de trots et à^ d^ux $Yi)«^<$cii^ et sQTtoiit le HMonosTUabe^ om bien ^ u dVm)^l<^i^ En les mêLant habilement à des a^t:^ (hIu$ lon^. <M\ peut former des combinaisons tr^ji <ii|fin^^^^ % ^^^^i^ composer des pièces entières en \^rs d'AU^i p<^tU calibre, c^est, à notre aAns, se donner b^^viconp vW mal en pure perte* Nous ne sommes point p^i ti^n des tours de force de ce genre, et nous n'^pprou* vons pas davantage les poètes qui adoptant d«^ mètres impossibles et boiteux, comme les v^rs \i^ neuf et de onze syllabes, voire même do tr^i«<;^, quatorze et quinze, ce qui, on TavouorAi est pousser un peu loin l'originalité !
Cherchons à sortir des sentiers battus, on fai^Ant choix d'idées neuves, de sujets portnnt une empreinte particulière, de rythmes variés ot ftpproprlén à notre manière ; mais évitons avec soin do nouM rendre excentriques.
Pour en revenir à la mesure, ftbordonH maintonant la grosse difficulté :
§ 2. LA QUANTITE SYLLABIQUIi
Compter les syllabes d'un ver» n'oftipa» toujours* facile. Sans parler des syllahen r/iuettow qui ddvlon nentnuUesparrélision, Jlfaut»urtoiit tttnir eompt^ des synérèses (contractionn;, et dtn dUrhfH (dSsSsions) adoptées en poé^e.
Indiquons les règles, et flOU<i \t% AS^^wi^Xdw^^ ^\\ y a lieu^ car enfm la langue «oit \cii pwfçth^ d«
répoque : elle se forme chaque jour, et il serait absurde de conserver des règles surannées par la seule raison que nos devanciers les ont suivies.
A notre humble avis, on éviterait bien des difficultés en posant comme principe que la prononciation doit être prise pour base ; mais, entendonsnous : la prononciation normale, reconnue par les grammairiens, car il n'est pas de région où l'on ne prononce fort mal certains mots : poète, par exemple, qui doit se scander ^^-^/^, et que les Parisiens prononcent pouète, et les Champenois poite.
Par contre, en Bourgogne, on doit dire boète pour boîte, si nous en jugeons d'après un littérateur du crû qui faisait limer ce mot avec allumette !
Mais ce sont là des exceptions qui ne sauraient empêcher de prendre l'oreille pour juge souverain en ce qui concerne la quantité syllabique.
Avant de passer en revue les diphthongues, disons que, simples ou composées, elles forment presque toujours deux syllabes quand elles se trouvent après une liquide (r ou /) précédée d'une autre consonne : publi-a, cli-ent, pri-er, grii-au, etc. Ici la synérèse serait évidemment trop dure.
Mais, est-ce bien pour l'oreille qu'on a établi cette règle des liquides ? On peut en douter lorsqu'on voit méné'trier y faire exception, et non étri-er ou encri-er. L'exception est logique pour les diphthongues oi, oin : exemple froid, groin, et aussi pour ui: fruit, pluie) mais pourquoi
flU'ide et dru-ide suivent-ils la règle, alors ? et comment se reconnaître au milieu de ces prescriptions contradictoires ?
Dans nombre de cas la diérèse est complètement absurde, ainsi que nous allons le voir.
la forme deux syllabes dans la plupart des mots, sauf dans diable, fiacre, liard^ P^^JT^^i galimalias et diacre. Les cinq premières exceptions sont conformes à la prononciation, mais la sixième ? Dia-cre nous semble dur au superlatif, tandis q^iepi-ano, mi-asme, îi-asse, détaillés de cette façon, nous paraissent sortir de la bouche même de la Mollesse.
Ce sont là des anomalies qui disparaîtraient si l'oreille et non le caprice dictait la règle et l'exception.
lai (prononcé ié) est de deux syllabes dans le prétérit des verbes en ier et aussi dans les noms, sauf dans bréviaire — exception logique, cette fois ; mais pourquoi ne pas y ajouter vestiaire ei pécuniaire qui se prononcent de même?
/a/5 termine juste deux noms: niais et biais. Croirait-on qu'il a été établi deux règles à leur sujet? Tandis que le premier est donné comme dissyllabique, le second peut s'employer pour une ou pour deux syllabes. C'est tout simplement absurdeet nous ferions volontiers de ces deux noms des monosyllabes.
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lé est dissyllabique dans les adjectifs et les participes passés terminés par ces deux voyelles.
Il n'est d'une syllabe que dans quelques noms : amitié^ pitié, moitié.
Dans le corps des mots ié forme le plus sou-, vent deux syllabes, comme AdiXiS pi-été, vari-été, pari-étal, etc., et quelquefois une seule, par exemple dans pié-ton, rapié-cé^ manié-ré ^é'VreuXy etc.
Il est à remarquer que la synérèse est ici indiquée par la racine du mot : pied, pièce, m^anière, fièvre,
lè avec Vè ouvert est en effet monosyllabique dans les noms et les adjectifs numéraux ordinaux, sauf quatri-ème, à cause de la lettre r précédée de la consonne /.
lef est d'une syllabe dans fief et relief et de deux dans bri-ef %\ gri-ef, en vertu de la règle concernant les liquides.
lel est dissyllabique sauf dans les mots ciel, fiel, miel, et tous les noms propres pouvant former des monosyllabes de ce genre : Riel, Niel.
1er est monosyllabique dans tous les noms où il n'y a pas lieu d'appliquer la règle des liquides, sauf dans t:am^r/-^r. Pourquoi cette exception, puisqu'on dit cour-rier et coutu-rier ? Pourquoi encore hier en une ou en deux syllabes, à volonté, quand il est rigoureusement d'une seule dans avant-hier ?
DB LA VBKSIFKATION 1$
Ou les règles ont une raison d'être» ou elles n*en ont pas^ auquel cas il n'en faut point formuler. Nous n admettons pas que le caprice d'un auteur puisse faire loi quand il s'agit de quantité.
Dans les verbes en iety c'est avec raison que l'on sépare les deux sons : étudi-er^ li-ety etc.
lerre et ière ne forment que deux syllabes dans tous les cas ordinaires.
le^ est dissyllabique à la deuxième personne du pluriel de l'indicatif présent ou de l'impératif des verbes en ier et de deux autres : rire et sourire.
let forme aussi deux syllabes dans inqui-et et joli-et,
lète en forme donc trois dans inqui-ète et aussi dans le mot di'ète.
lette est tantôt dissyllabique, comme dans mieUtey assiet'te, et tantôt trissyllabique comme dans joli-et-te, ari-et'te. Cela est rationnel, mais ce qui ne Test pas, c'est de faire mau-vi-et-te de quatre syllabes quand on fait ser-viet-te de trois,
Toujours des anomalies qui semblent n'avoir été créées que pour rendre le dictionnaire des rimes indispensable à tous ceux qui écrivent en vers.
lo est de deux syllabes excepté dans fiole, pioche et mioche. On aurait pu y ajouter viole ^ violoHy violette j et personne n'eût protesté.
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lau est également dissyllabique, et ici on n'a pas admis d'exception, pas même pour bestiauXy que nul cependant ne prononce bes-ti-aux.
Il est vrai que personne non plus, sauf dans quelques mots tels que li-on, réuni-on^ ne sépare le son de Vi de celui de on. Et pourtant la . règle établie est inflexible :
Ion est toujours dissyllabique dans les noms. D'où la nécessité de faire sentir la diérèse dans le débit si l'on veut conserver au vers sa mesure.
Mais, d'un autre côté, l'oreille trouve désagréable qu'un acteur prononce carrément religi'on, questi'On, alors que l'usage veut qu'on dise : reli-gion, ques-tion.
Dès l'instant que la règle est ici en contradiction flagrante avec la prononciation adoptée par tous, pourquoi ne songe-t-onpas à l'abolir? Encore si elle n'était qu'illogique ! Mais elle est absurde quand elle décrète, par exemple, que passions est de trois syllabes comme substantif et de deux seulement comme verbe.
Ion est, en effet, monosyllabique dans les premières personnes du pluriel des verbes autres que rire et sourire, et tous ceux en ier, à moins qu'il n'y ait devant cette diphthongue un r ou un / précédé d'une autre consonne.
Yon est dissyllabique dans alcy-on, embry-on, amphitry-on, Ly-on, et monosyllabe dans crayon, sayon^ rayon.
leux est dissyllabique dans tous les adjectifs : pi-eux, graci-euXj etc., sauf dans vieux qui est monosyllabe ainsi que deux, mieux y QiXoMiQS les terminaisons Qnyeux.
leu est encore monosyllabe dans les noms : pieu, lieUy adieu, etc., et dans monsieur.
Jan et ien, avec le même son, forment partout deux syllabes, sauf dans le mot vian-de.
len (prononcé i-in) ne compte que pour une syllabe dans les substantifs, les pronoms possessifs, les verbes et les adverbes, comme dans bien, sien, rien, viens. Il n'y a d'exception que pour li-en.
len est de deux syllabes à la fin des noms indiquant une profession, un état, ou un pays. Ex. : musici-en, olympi-en, Itali-en.On excepte chrétien. Ici encore, la règle est souvent contraire à la prononciation et à la logique. On ne dit pas plus pharma-ci-en qu'on ne dit na-ti-on. Et pourquoi demander qu'on observe la diérèse dans bohémi-en, alors que mien est monosyllabe ? Aussi les poètes font-ils un peu à leur guise quand il s'agit de noms propres : nous avons rarement vu, par exemple, le mot Prussien compté pour trois syllabes. La diérèse enlève toujours en effet de l'énergie au vers et le rend en quelque sorte mièvre.
Eo et eau ne sont dissyllabiques que lorsque Vé est accentué comme dans pré-au, gé-omètre.
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Oe est de deux syllabes dans No-'é, po-èmej po-ète, pO'ésie, et d'une seule partout ailleurs, comme dans poê'le, moeUle,
Otetotn sont toujours monosyllabes: rot, coin, point, etc.
Ouin et uin de même : marsouin, re-quin, etc.
Oua et oué, ouet, au contraire, sont dissyllabiques : ou-ailles, avou-é, jou-et, excepté dzxis fouet et fouetter.
Oui, adverbe, est monosyllabe ; partout ailleurs oU'i est de deux syllabes : jou4r ou-ir Lou-is.
Ua, lorsque Vu n'est pas orthographique, comme dans fatigua, est de deux syllabes : su-ave, persu-ader.
Ui ne forme qu'une syllabe : lui, pluie, etc., sauf dans rumine bru-ine su-i-cide, « On pouvait se passer de ces trois exceptions», dit malicieusement M. Bergues-Lagarde, et nous sommes tout à fait de son avis.
Ue dont Ve est ouvert ou fermé forme constamment (sauf dans écuelle) deux syllabes : mu-et, tu-er, conspu-é, du-el, et c'est à tort qu'on a autorisé les poètes à faire de ce dernier mot un monosyllabe, parce que cette licence est contraire à l'harmonie.
Au reste, en fait de licences, nous partageons la manière de voir de notre collègue Marc Bonnefoy
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qui, dans une brochure qu'il vient de publier (i), s'exprime ainsi :
« On devrait effacer des traités de prosodie tout ce qui concerne les licences poétiques» puisque à proprement parler, il est bien moins permis de violer les règles de la grammaire en vers qu'ep prose. Sauf le mot encore que l'on fait masculin ou féminin, les bons poètes de nos jours n'altèrent pas l'orthographe des termes qu'ils emploient; par exemple, ils ne suppriment jamais s dans je tienSy je viens, Y avertis, je vois ; ni dans remords, etc., considérant que l'art des vers consiste à vaincre les difficultés et non à les supprimer. >
On voit, par l'étude consciencieuse à laquelle nous nous sommes livré, que les réformes à opérer sur ce chapitre sont nombreuses et importantes, puisqu'elles touchent à l'harmonie du vers et à la base même de la prosodie.
Nous souhaitons vivement que des novateurs autorisés, prêchant d'exemple, fassent prévaloir les idées que nous venons d'exprimer.
En attendant nous ne pouvons que recommander à nos lecteurs de suivre strictement les lois établies.
Ce n'est pas à nous, en effet, qu'il appartient de lever l'étendard de la révolte ; notre voix ne serait
(1) « Poètes et poésie », critiques et conseils, ohes Léon Vaniert éditeur» 10, quai SAint-Miohel — Prix : nn franc
point écoutée. L'Académie française, qui a pour mission d'épurer la langue et de la fixer, peut seule réformer les abus, abolir les règles surannées et en établir de nouvelles.
Son rôle n'est pas de sanctionner purement et simplement les faits accomplis : elle doit aller au devant des besoins intellectuels de son époque en dirigeant le goût public et en formulant des lois sages et progressives.
L'adoption des réformes prosodiques que nous demandons ne diminuerait en rien le respect profond que professent tous les amis des lettres pour les écrivains du grand siècle.
La disparition des langues latine et grecque n'a pas détruit notre admiration pour les chefs-d'œuvre des classiques anciens ; la révolution romantique accomplie au théâtre par Victor Hugo n'a pas amoindri la gloire de Corneille, de Racine, et de Molière ; l'établissement de nouvelles règles prosodiques ne nous empêcherait pas davantage d'apprécier leurs chefs-d'œuvre. Chaque siècle porte, quoi qu'on fasse, son empreinte particulière et diffère par quelque côté des siècles précédents. Les modifications de forme n'ont, en somme, qu'une importance secondaire, et le maintien des vieilles lois n'empêche point les mœurs de changer ni l'esprit humain de progresser. Dès lors, pourquoi nos grands écrivains hésiteraient-ils à mettre l'art poétique enharmonie avec le progrès moderne ?
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