DE L^E MUET ET DE L^ÉLISION
L^e muet joue un rôle très important dans la versification française, et il nous reste à examiner ses attributions, pour compléter le chapitre de la mesure.
Les syllabes muettes, en effet, sont comptées ou non, suivant le cas, dans la quantité syllabique*
Toute syllabe terminée par un e muet est comptée, dans le corps du vers, si elle est suivie d'un mot commençant par une consonne ou un h aspiré :
Et U pauvre honteux u cach# dans un coin.
Elle n'est pas comptée quand le mot qui la suit commence par une voyelle ou un h muet, parce qu'alors le son de Ve se confond avec celui de la syllabe suivante :
L'argent en honnêt# homme érig# un scélérat.
Placée à la fin du vers, la syllabe muette ne compte jamais dans la mesure parce qu'on la compare avec raison à la vibration harmonieuse d'un instrument qui résonne encore après la dernière note.
Il en est de même si Te muet est suivi de la lettre s ou de nt car ces terminaisons ne se font nullement sentir dans la prononciation.
Mais il va sans dire que ces syllabes comptent toujours dans le corps du vers, même devant une
voyelle, attendu qu'il n'y a pas, alors, d'élision possible :
Respirez de ces champs les suzves odeurs.
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.
Ve muet ne compte pas pour une syllabe quand il se trouve après une voyelle dans l'intérieur d'un mot, parce qu'il est absolument nul, étant absorbé par synérèse ; ou plutôt, suivant la remarque de M. Bergues-Lagarde, parce qu'il y a véritablement suppression d'une syllabe par syncope de Ve devenu tout à fait insonore. Cette suppression est d'ailleurs bien caractérisée pour certains mots tels que paiement, gaieté, qui s'écrivaient autrefois payement, gayeté. En beaucoup de cas, on supprime même aujourd'hui Ve muet que l'on remplace par un accent circonflexe sur la voyelle précédente, comme dans gaîté, dévoûment, remercîment.
Venons-en plus spécialement à l'élision et disons qu'elle est de rigueur dans les vers à la fin du premier hémistiche, la césure devant toujours porter sur une syllabe sonore.
L'élision est également forcée dans le corps du vers chaque fois que Ve muet final est précédé d'une voyelle simple ou composée :
Sur sa )oue en riant elle essuie une larme.
Il y a ici une remarque importante à faire : c'est que l'on doit éviter, par raison euphonique, toute élision qui ferait se rencontrer deux consonnances pareilles : notre vie jci-bas ; l'ép^^ Aincelante.
Nous sommes à ce sujet plus sévère que Boileau et nous proscrivons rigoureusement ces rencontres choquantes, même quand les voyelles qui les produisent ne sont pas identiques à l'œil, comme le cas se présente dans ce vers de Boileau lui-même :
Et la scène française est en proie à Pradon.
S'il n'y a pas élision, les mots terminés par des diphthongues féminines ne peuvent figurer qu'à la fin du vers. C'est là, par conséquent, qu'on doit toujours les reléguer lorsqu'ils sont au pluriel: voies, haieSf joues, etc., ne peuvent, en aucun cas, être employés dans le corps d'un vers.
La même prohibition s'applique aux terminaisons analogues du présent de l'indicatif et du subjonctif dans les verbes, comme paies, cries, loues, etc., et aussi aux finales en ent de la troisième personne du pluriel de ces mêmes temps : tuent, jouent, prient, essaient, etc.
: Pour ce dernier cas, on fait exception en faveur des deux mots soient et aient.
Est-ce à cause de leur son plein ?
Dans ce cas, il faudrait étendre l'exception à toutes les terminaisons analogues, comme certains poètes se croient autorisés à le faire pour les verbes en oient, mais bien à tort, selon nous, car un mot ne saurait être employé comme monosyllabe dans le corps du vers, et comme dissyllabe à la fin.
« Il serait ridicule, dit avec raison M. Quitard, de lui faire jouer le rôle d'Arlequin mâle et femelle. >
Or, les terminaisons en oient sont toutes féminines, d'après la règle... Ce n'est donc qu'en raison de l'emploi si fréquent et du rôle tout particulier des auxiliaires être et avoir qu'on a dû établir une exception pour soient et aient.
Mais alors, pour être logique, puisqu'on fait de ces mots des monosyllabes, il faut les admettre comme rimes masculines, à l'égal des désinences en aient de l'imparfait et du conditionnel, dans lesquelles Ve est considéré comme nul, en sorte qu'on peut les faire entrer dans le corps du vers.
« Ces distinctions, dit M. Larousse, pourront paraître un peu subtiles ; néanmoins, nos meilleurs poètes les ont observées. »
Nous sommes aussi d'avis qu'on doit les observer et nous en dirons le motif en parlant de la rime.
Mais il est une élision que l'on tolère et contre laquelle nous protestons énergiquement, parce qu'elle est contraire à toutes les règles : c'est celle du pronom le venant après un verbe à l'impératif :
Du titre de clément, rendez-/^ ambitieux.
La prosodie veut que le pronom reçoive ici l'accent tonique : par conséquent, il est inélidable et le vers est défectueux. Si, pour éviter l'hiatus, on prononce xende\ V ambitieux ... le sens se trouve complètement défiguré.
Donc, en pareil cas, le pronom le ne doit pas s'élider, et il ne faut l'employer que devant une consonne, bien que nos classiques n'aient pas observé cette règle.
Nous conseillons, en outre, aux poètes de ne pas placer ce pronom à rhémistiche, pas plus que ce^ de^ que y consonnances trop sourdes pour être bien harmonieuses à cet endroit.
Pour en finir avec Télision, disons qu'elle n'est point obligatoire d'un vers à l'autre, et élevonsnous contre les tendances déplorables des faiseurs de chansonnettes ou de vaudevilles qui ne craignent pas d'élider toutes les lettres gênantes, en les remplaçant par une apostrophe.
C'est, disent-ils, pour imiter le langage des gens de la campagne.
A cela nous répondrons que la littérature ne s'accommode pas de telles pasquinades, et que le premier devoir d'un écrivain est de respecter sa langue et de viser à l'ennoblir, au lieu de s'attacher à la ravaler.
Nos vieux poètes usaient de ces licences, dirat-on... Mais il ne faut pas oublier qu'à l'époque de Ronsard la langue n'était point encore épurée, ni même fixée. Les carmes pouvaient s'excuser, alors qu'on tolérait l'emploi des syllabes muettes de toute nature à tout endroit du vers. C'est même ce qui explique ces élisions inadmissibles qui ont jus. tement amené les auteurs du grand siècle à édictei les règles prohibitives qui sont encore en vigueur.
A titre de curiosité, citons ce passage de Ronsard :
« Rien n'est si plaisant qu'un carmehi^n façonné,
bien tourné, non entr'ouvert ou béant. Et pour ce,
tu dois ôter la dernière syllabe féminine, tant des vocables singuliers que pluriels qui finissent en ée et en ées^ quand de fortune ils se rencontrent au milieu de ton vers.
» Roland avait deux épé-es en main.
» Ne sens-tu pas que ces « deux épé-es en main » offensent la délicatesse de Toreille ? Et pour ce, tu dois mettre :
» Roland avait deux kpè's en sa main
ou autre chose semblable.
» Exemple de Ve féminine singulière :
» Contre la troupe Éné-e print sa pique.
» Ne sens-tu pas comme, de rechef, Éné-e sonne très-mal au milieu du vers ? Autant en est-il des vocables terminés en oue et Ue comme rou<?, jou^, nu^, venu^ et mille autres qui doivent recevoir syncope au milieu de ton vers, si tu veux que ton poème soit ensemble doux et savoureux... ^
Ne ressort-il pas de ce raisonnement que Ronsard comprenait à merveille qu'il y avait une réforme à opérer parmi les lois encore mal établies qui régissaient alors la prosodie française ?
Les auteurs modernes qui prétendent s'inspirer de Ronsard retournent donc à des dispositions purement transitoires; ils rétrogradent de trois siècles au lieu de s'étudier à progresser, ce qui doit être le but constant de nos aspirations et de nos efforts.