ACHILLE
Entrons: c*est un secret qu'il leur faut arracher.
ERIPHILE
Dieux, qui voyez ma honte^ où dois-je me cacher ?
Un poète n'est pas une mécanique q^e l'on remonte: il ne saurait donc toujours se mouvoir dans le même cadre, quand même il voudrait l'essayer!
Une idée peut se résumer en deux vers ou en un seul ; mais, dans un discours ou un récit, il y a autre chose qae des morceaux à l'emporte-pièce, et, le plus souvent, la pensée se développe dans une période plus ou moins étendue. C'est là que l'art du poète doit se révéler. Racine est un modèle de variété et d'élégance dans l'expression, et les jeunes poètes ne sauraient trop s'en inspirer.
Nous recommandons en outre à tous les auteurs délire attentivement leurs vers à haute voix : c'est le plus sûr moyen de découvrir les imperfections qui échappent à l'œil.
Les répétitions de mots, de sons ou de pensées, les allitérations, les termes durs ou vulgaires, les chevilles, le bon ou le mauvais effet des césures, des inversions, des enjambements et des images : rien de tout cela ne saurait passer inaperçu après deux ou trois lectures à haute voix, pour peu qu'on ait l'oreille exercée et le goût formé.
Le goût vous dira sûrement si une épithète est oiseuse ou utile ; oiseuse, c'est une cheville, et il faut la rejeter ; mais si elle ajoute quelque chose au vers : du coloris ou de l'ampleur, si elle fait image surtout, on ne doit pas hésiter à l'employer.
Enlevez les deux épithètes des vers suivants, de Boileau, et nous n'aurons plus qu'un pâle récit, au lieu de ce vivant portrait du Rhin :
A ces mots, essuyant sa barbe limoneuse,
Il prend d'un vieux guerrier la figure poudreuse.
Quand Racine, pour dépeindre le monstre qui a causé la mort d'Hippolyte, nous dit :
Son front large est armé de cornes menaçantes»»,
ne fait-il point passer en nous comme un frisson, avec ce mot menaçantes ?
Puisque nous en sommes sur ce chapitre, disons encore que tous les qualificatifs ne constituent pas des épithètes ; on nomme seulement ainsi ceux qui ne sont pas indispensables au sens de la phrase ; les autres sont de simples adjectifs. Mais ces derniers, aussi bien que les épithètes, veulent être employés à bon escient, et c'est ici le cas de dire :
D'un mot mis en sa place apprenez la valeur !
La lecture à haute voix contribue puissamment à former le goût. Lisez donc toujours ainsi vos vers, si vous voulez progresser, ô poètes !
Et ce n'est pas seulement aux débutants que ce conseil s'adresse : il est rare que le premier jet de la plume soit irréprochable, quel que soit le talent de l'écrivain; disons mieux : plus le poète est inspiré, plus il est sujet aux redites^ dans le feu de rimprovisation. C'est dans ce premier canevas que fourmillent d'habitude les avait, les était, les avec, etc... Or, il ne faut pas se borner à éviter les répétitions de mots à la rime : on doit aussi ne pas les prodiguer dans Tiritérieur des vers, àmoin,s que ce ne soit à dessein, pour produire quelque effet, ainsi que nous l'avons indiqué à la fin du paragraphe précédent*
Si M. François Coppée avait pris la précaution de lire à haute voix son Roman dejeanncy assurément, il l'eût débarrassé de bien des imperfections de ce genre, qu'on est étonné de rencontrer chez l'auteur de tant d' œuvres charmantes.
Il ne suffit pas, aujourd'hui, d'émouvoir le cœur par le sentiment": il faut encore charmer l'esprit par la pureté de la forme.
C'est encore ici le cas de répéter avec Boileau :
. . . la plus noble pensée Ne peut plaire à Tesprit, quand l'oreille est blessée.