‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 4 sur 73 · I. SON ESSENCE ET SON UTILITÉ · texte numérisé non relu

I. SON ESSENCE ET SON UTILITÉ

Après avoir passé en revue tout ce qui touche à la mesure^ venons-en à la rime^ cet autre élément caractéristique du vers français.

« Qu'est-ce que la rime? dit M. Bergues-Lagarde. — Une consonnance harmonieuse qui marque le rythme, qui bat la mesure et qui, par le mélange des sons, propre au génie de notre versification, donne des toniques fortes et des chutes féminines plus douces pour flatter l'oreille.

« C'est à tort qu'un auteur a dit : « La rime ne fut en usage ni chez les Grecs ni chez les Romains : elle est d'origine gauloise. :»

« La rime est, au contraire, de tous les pays et de toutes les poésies, répond M. de Lamennais dans son chapitre sur La poésie Ç) : on en trouve des exemples dans les langues orientales, chez les Grecs (Œdipe à Colonne et les Trachiniennes de Sophocle) ; chez les Romains ; dans les compositions gaéliques et kimriques, et dans tous les idiomes modernes. >

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Certaines langues — l'italien, par exemple — peuvent se passer de la rime, parce que leurs mots possèdent par eux-mêmes une mélodie bien marquée par les longues et les brèves que Ton fait sentir dans la prononciation.

Mais la langue française, dont le principal mérite est une élégance sévère faite de clarté et de méthode, ne saurait supprimer la rime en. poésie, car, chez nous, les longues et les brèves sont à peine marquées dans la prononciation ; la construction de nos phrases ne nous permet pas, d'ailleurs, d'intervertir à volonté Tordre des mots pour produire cet effet d'harmonie que les Latins déterminaient à la fin de leurs hexamètres, au moyen du dactyle et du spondée.

La rime est donc nécessaire à la poésie française, et les vers blancs sont inadmissibles chez nous.

La rime est évidemment gênante pour le versificateur, et elle n'est pas toujours V esclave obéissante dont parle Boileau. Mais, d'un autre côté, nous pensons avec Voltaire « que la rime irritant pour ainsi dire à tout moment le génie, lui donne autant d'élancements que d'entraves ; qu'en le forçant de tourner sa pensée en mille manières, elle l'oblige aussi de penser avec plus de justesse et de s'exprimer avec plus de correction. » {Dictionnaire philosophique).

Toutefois, ici comme à propos de la quantité syllabique, nous aurons des réserves à faire, des critiques à formuler.

Il 7 a, en effet, des rimes autrefois acceptables qu'on ne doit plus tolérer aujourd'hui» et, par contre, on pourrait en admettre certaines autres necessitées par les progrès de la langue.

C'est ce que nous allons exàmiiier dans les paragraphes suivants.

§ 2, DE LA RIME MXSCULINE ET DE LA RIMB FÉMININB

Ces deux sortes de rimes se distinguent par In place de l'accent tonique.

La rime masculine se termine par un son ploln, tandis que la rime féminine est carnctôrisôo par une syllabe muette venant après une sonore.

Tout mot terminé par un e muet, seul, ou suivi de la lettre s ou encore de n/, constitue donc une rime féminine.

Iln'yaqu'uneexceptionconcernantlestroisièmcft personnes du pluriel des imparfaits et des conditionnels en aient. Le son del'^ étant complètement nul dans ces temps^ ainsi que nous Tavons dit, ccft mots forment des rimes masculines.

C'est ici le lieu de dire que cette distinction, qui semble puérile au premier abord, a pourt^int nu raison d'être : il est certain que la finale ai^nt ne se prononce point de la même façon dan^ \\% paient et ils payaient. Tandis que dans le dernier mot le son est bref et plein, dans le premier la voix appuis plus longuement, comme pour Caire sentir le^ dernières lettres . ^ , ent.

C'est à cause de cela que nous trouvons juste de ne pas admettre voient ^ noient y croient, etc., dans le corps d'un vers, et nous étendons à ces expressions ce que M. Bergues-Lagarde dit des terminaisons verbales en i-ent et u-ent : « qu'elles se composent d'un temps fort et d'un temps faible ou presque sourd, si l'on veut, mais dont l'oreille perçoit néanmoins quelque chose. »

N'en est-il pas de même, en effet ?..

Dans tous ces mots, la vibration finale rappelle la prononciation ancienne : on disait jadis, et nombre de gens font encore sentir aujourd'hui payent y croyenty essayent y etc.

Pour nous, toutes ces rimes sont très justement féminines, et la preuve, c'est que les substantifs formés de consonnances pareilles ne se prononcent point identiquement de la même façon :

Sans contredit, voient noienty croient différent quelque peu de voiXy noiXy croix.

Aient et soient ne sont pas dans un cas différent et ce n'est que par licence qu'on en fait des monosyllabes, ainsi que nous l'avons expliqué au chapitre de Ve muet.

Nous allons maintenant rechercher ce qui suffit ou ne suffit point pour la rime, et nous établirons les divisions suivantes :

Rimes riches^

— suffisanteSy

— équivalenteSy

— / •/" ec tueuses.

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