DE LA MONTAGNE SAINTE-VICTOIRE
Par une nuit de juin où le ciel est sans voiles, Montagne aux flancs abrupts, aux sommets orgueilleux, A la pâle clarté des tremblantes étoiles J'ai suivi pas à pas tes sentiers périlleux.
Lorsque, d'un pied vainqueur, j'atteignis l'ermitage, l 'étoile du berger quittait le firmament :
I.e spectacle changeait comme dans un mirage ; (/était pour la nature un solennel moment !
Déjà l'ombre cédait sa place à la lumière, L'gurore apparaissait en son joyeux réveil.
Les vapeurs de la nuit rampaient dans la poussière Et la Création s'arrachait au sommeil.
Quel ravissant tableau ! quel spectacle sublime Vint frapper tout à coup mes regards éblouis, Lorsque je vif surgir du haut de cette cime Les altiers monts alpins avec leurs fronts bleuis !
Je suivais en extase une ligne magique Allant de ces sommets au rivage îointain, Et mon œil se posait, d*un cap ou d'une crique, Sur des dô.Yies ae pierre oi!i riait le Matin...
Le brouillard me voilait un coin du paysage, Mais bientôt Tastre d'or, embrasant Thorizon, Mit un nimbe éclatant au clocher d'un village Et fit étinceler les perles du gazon.
Contraste merveilleux ! la nature engourdie N'offrait au spectateur qu'une image de mort ; Mais le soleil paraît : tout renaît à la vie^ Tout prend de la vigueur ou germe sans effort.
On voit se redresser l'humble plante inclinée. Les roses, s'entr'ouvrant, nous découvrent leurs seins ; Tandis que les zéphyrs, par leurs chants d'hy menée, Dans la ruche et les nids éveillent les essaims !
Un murmure joyeux succède au froid silence, Les oiseaux dans les bois gazouillent tous en chœur : Fauvettes et bouvreuils répondent en cadence Aux appels du pinson et du merle moqueur.
C'est l'heure du travail : tout s'agite, voltige. L'insecte sur la fleur et l'oiseau dans l'azur ; Le papillon léger s'en va de tige en tige Et le poisson frétille au sein du cristal pur ..
Attentif, ébloui, je restais sous le charme Que laisse au cœur ému la grande œuvre de Dieu, Quand je sentis mon œil se voiler d'une larme En son>(eant que la guerre a profané ce lieu.
Devant moi s'étendait une lande déserte, Sans arbre, sans gazon, k l'aspect désolé :
De cailloux seulement cette terre est couverte Et de là tont espoir semble s'être envolé.
En vain le gai soleil verse à flots sa lumière Sur ce champ où la Mort promena son flambeau> Un voile de tristesse enveloppe Fourrière, Village dont le nom sent l'horreur du tombeau !
Regarde, voyageur ! regarde cette plaine :
C'est là que des Teutons fut arrêté le flux.
Là qu'on les vit tomber sous la valeur romaine En immortalisant le nom de Marins !
A mes pieds se dessine, en son charme rustique. Cette rivière d'Arc aux bords accidentés Qui^ si l'on en croyait la légende historique. Roula durant huit jours des flots ensanglantés...
Mais détournons les yeux de ces lugubres scènes Et de ces lieux témoins des horreurs des combats. Pour crier aux mortels : « Faites taire vos haines ! « O peuples ! en rivaux^ ne vous déchirez pas !
« Au lieu de vous livrer aux fureurs de la guerre,
« Cimentez parmi vous des liens fraternels :
« Si la paix et l'amour régnaient seuls sur la terre,
« Le ciel même envîrait le bonheur des mortels ! »
* * Tandis qu'à ces pensers mon idéal s'élève Et que plus haut mon œil semble encor le chercher. Soudain Tairain sacré, m'arrachant à mon rêve. Appelle mes regards vers un humble clocher.
Ue cercle de vapeurs qui l'entourait encore Donnait à cette tour un aspect saisissant :
On eût dit un géant enfanté par l'aurore Et dont 1a tête allait toujours en grandissant
Alors, quittant ces lieux l'âme heureuse et pensive, Je repris le sentier qui descend au hameau, Evoquant, à Pappel de ma Muse attentive, Les bergers de Virgile avec leur chalumeau !