‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 69 sur 73 · DE LA POÉSIE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE DRAMATIQUE

Nous n'entrerons pas davantage dans le détail des règles concernant la poésie dramatique, parce que celle-ci demande une expérience consommée.

Pour mettre en scène des personnages, pour tenter de réformer les mœurs à l'aide du théâtre, il ne suffit pas d'être habile versificateur et de connaître les règles de l'art dramatique : il faut encore et surtout avoir étudié longuement le cœur humain pour mettre les passions en jeu dans la tragédie ou le drame ; il faut être doué d'un grand esprit d'observation, pour peindre les caractères et les mœurs dans la comédie.

Reste Vopéra, qui tient de la tragédie dans le genre élevé, et de la comédie dans le genre boujBfe. Mais le librettiste est tellement effacé par le musicien, que les grands auteurs laissent volontiers à des spécialistes le soin de tailler le livret dans un ouvrage quelconque ou d'échafauder une intrigue à leur fantaisie.

Ici, en effet, les paroles ne sont rien, ou peu de chose, et la musique est tout. C'est un grand tort, car le compositeur serait d'autant mieux inspiré qu'il aurait sous les yeux un libretto vraiment poétique.

Il existe pourtant un genre éminemment français où se rencontrent des passages pleins de sentiment et de charme : c'est V opéra-comique.

IQO ETUDE RAISONNÉE

Dans toute œuvre dramatique, il faut évidemment tenir compte du côté scénique ; mais c'est aux maîtres de la scène à diriger le goût du public, et non pas à le subir. Au lieu de cela, nombre. d'auteurs n'ont aujourd'hui d'autre préoccupation que de plaire à la foule par tous les moyens.

Relativement à la forme, ils coupent, ils morcellent leurs phrases à l'excès : plus de tirade ! le vulgaire veut du mouvement et de l'action quand même. Le moyen de développer un caractère, d'exprimer de grands sentiments, avec de simples lambeaux de phrase !

Le public ne va plus au théâtre pour s'instruire, mais pour s'amuser : il faut aller au-devant de son impatience, lui offrir des tableaux variés, de nombreux personnages, de riches costumes, de brillants décors.. . en un mot, on cherche à l'éblouir par la mise en scène.

Quant à l'œuvre en elle-même, à sa portée philosophique, s'en préoccupe-t-on seulement ?.. Sauf dans les vieux drames, où nous voyons encore la vertu récompensée et le crime puni au cinquième acte ; sauf peut-être dans quelques pièces à thèse conçues dans un but généreux, le dénouement de la plupart des œuvres dramatiques modernes est plus ou moins conforme à la justice et à la morale.

Les auteurs recherchent les succès d'argent plutôt que les succès d'estime. Dans ce but, ils émaillent trop souvent leurs pièces de plaisanteries au gros sel, de jeux de mots, d'allusions malignes ; il en est

qui descendent jusqu'au réalisme le plus'grossier et qui font choix des situations les plus scabreuses. De leur côté, les interprètes peu délicats soulignent encore volontiers les mots à effet et les passages risqués ; en sorte que le théâtre contemporain, à quelques exceptions près, heureusement ! est loin d'être une école de moralisation^

Ce n'est point ainsi que l'entendaient les grands auteurs du XVIP siècle. Corneille et Racine se sontils jamais inquiétés de la mise en scène et des préférences du public r Tout l'attrait de leurs œuvres réside dans l'action elle-même : dans la beauté des situations, la peinture fidèle des caractères, la richesse de la poésie et surtout dans le souffle puissant qui anime toutes les scènes, dans la noblesse du but poursuivi et dans cette exaltation de sentiments qui, parfois, touche au sublime.

De nos jours d'ailleurs, il faut le reconnaître, les poètes échappent généralement aussi aux travers que l'on reproche à un trop grand nombre de ceux qui écrivent des pièces en prose.

Sans conserver tout à fait la simplicité antique, — et ce n'est pas nous qui regretterons que le Romantisme ait aboli la règle par trop restrictive des trois unités ! — nos poètes dramatiques maintiennent les saines traditions. Leurs pièces sont plus mouvementées, plus vivantes que celles de leurs devanciers, mais elles restent morales, patriotiques, élevées,

Ne faut-il pas voir là rinfluence delà Poésie ellemême ? On ne saurait trop le proclamer :

La Poésie échauffe et pénètre le cœur.

L'ennoblit et Téclaire :

Ce cœur purifié, plein de zèle et d'ardeur,

Devient un sanctuaire.

Aussi les esprits d'élite frissonnent-ils encore aux fiers accents des Coppée, des de Bornier. des Ponsard, des Manuel, etc., et surtout aux magnifiques tirades du grand Hugo.

Et pourtant, les drames en vers, même les plus pathétiques, attirent moins la foule que les pasquinades à la mode.

Il y a deux siècles, on aurait pu dire que la poésie n'était pas accessible aux masses ; aujourd'hui, il n'en est pas de même : tout le monde a lu des vers, tout le monde peut apprécier les pièces de Victor Hugo aussi bien que csUes qui ont cours au Palais- Royal ou à Cluny.

D'où vient dès lors l'insuccès relatif des pièces en vers ? Serait-ce donc que les conceptions des poètes sont en contradiction avec les mœurs du jour ? Serait-ce que les aspirations de ce siècle sont moins élevées que celles des siècles précédents ?

Faudra-t-il dire avec M. Paul Déroulède :

Mais nous ne croyons plus au cri du vieil Hoiace ;

Mais s'il fut des vaillants qui l'ont osé jeter,

Un groupe de héros n'en refait pas la race,

Et c'est un pauvre peuple où l'on doit les compter I

Hélas ! rabaissement des caractères n'est que trop visible ; mais il ne sera que passager, nous en avons le ferme espoir; et la meilleure preuve, c'est que le nombre des poètes augmente chaque jour. Lentement, mais sûrement, la Poésie fera son œuvre : elle ennoblira les esprits, réchauffera les cœurs, et nous redeviendrons capables des plus généreux efforts. Pour hâter cette régénération, les poètes doivent répudier le genre anémique ; ils doivent renoncer aux vers fades et langoureux et aux binettes sans portée, pour aborder la grande poésie, pour moraliser et pour instruire. C'est là une noble tâche, digne des penseurs et des patriotes I

A l'œuvre donc, poètes I

Et, pour vous élever à la hauteur de votre mission, détournez vos regards des tableaux réalistes et malsains, pour les reporter sur la Nature, cette source éternelle d'inspiration et de poésie !

C'est là par excellence le livre du poète, et nous ne saurions mieux terminer cet ouvrage que par les stances ci-contre qui développent notre sentiment à cet égard.

Avant de quitter la plume, nous tenons à remercier les amis de la Province des encouragements flatteurs qu'ils nous ont prodigués au cours de notre travail. Ce livre a été fait pour eux : à eux maintenant de le propager, s'ils pensent nous devoir quelque reconnaissance.

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