CHAPITRE IIL
Rôle politique d'Alain Chartier, tel qne nous le font connaître ses onvraf^es latins en particulier. — Lettres à Charles YII^ à rilniversité de Paris ^ de detestatione helli Gallici et suasione paciSy Dialogus familiaris amici et sodalis.
§ 1«'. — Lettres a Charles VII et a l'Université
DE Paris.
C'est surtout et presque exclusivement par ses ouvrages latins qu'Alain Chartier nous fait connaître d'abord le rôle qu'il a joué dans les événements politiques de son temps, et ce rôle, comme nous allons le voir, ne lui est imposé par personne ; il n'est l'agent d'aucun parti ; il n'y en a même pas un qu'il désigne par «on nom ou par celui du chef qui le dirige à la cour ou à la ville ; pour lui, il n'y a pas d'autre parti que celui de la France personnilSée par la royauté. Dans tout ce qu'il écrit, comme dans tout ce qu'il fait, on voit qu'il n'obéit qu'à la voix de sa conscience d'honnête homme, de bon Français et de penseur sérieux et indépendant . Si tout d'abord il parle rarement des affaires publiques dans une autre langue que le latin, quoique pas un ne soit meilleur
Français que lui de cœur et de langage, c'est qu'il n'écrit pas pour le peuple proprement dit, non assurément par manque de sympathie pour ses misères, mais parce qu'il le croit trèsmauvais juge de ses propres intérêts, comme ne l'avaient que trop démontré les fureurs des Cabochiens. Ces intérêts, selon lui, ne sont bien compris que par les classes éclairées de la société, où le latin est le langage de l'Eglise, de l'Université, de la Législation, de la Science, la langue universelle en un mot de toutes les grandes affaires civiles et religieuses ; et cependant cette langue française, qui était déjà, dans la prose surtout, en possession d'une sorte d'universalité, personne de son temps ne l'a mieux parlée que lui ; personne n'en a mieux connu le vrai génie, quand l'éloquence du patriotisme lui inspire, comme nous le verrons, les plus beaux mouvements oratoires peut-être dont les annales de notre littérature aient conservé la trace avant Bossuet. — C'est à la nation tout entière qu'il s'adresse alors, dans un langage plein de vérités sévères sans doute, mais qui ne peuvent éveiller dans les consciences honnêtes qu'un seul sentiment, que toutes doivent s'accuser d'avoir plus ou moins oublié jusque là, l'amour de la France, de la patrie. H a plus que personne le droit de parler ainsi avec quelque autorité, car c'est ce même sentiment qui, comme nous allons le voir, a été la règle constante de sa conduite.
Elève reconnaissant de cette Université de Paris qui lui a ouvert la route de la fortune et de la gloire, et qu'il appelle sa mère, aima mater, il comprend* par ce qu'elle a fait ce qu'elle peut, ce qu'elle doit faire encore dans l'intérêt de la royauté et de la France. On sait quelle était alors et depuis longtemps la puissance de ce corps où l'élément laïque entrait pour une part presqu'égale à celle de l'élément ecclésiastique, et qui formait tant de sujets
illuslres pour l'État et pour l'Église. Cette légion d'écoliers que l'Université avait sous ses ordres, et qui lui venaient de toutes les parties du monde chrétien pour ainsi dire, formait comme une armée turbulente qu'elle pouvait lancer c-omme elle voulait dans les mouvements populaires. C'était pour elle une force que les seigneurs eux-mêmes les plus puissants ne bravaient pas impunément, et il lui suffisait de suspendre ses leçons pour tenir en échec la cour et la ville, et amener l'autorité publique à composition.
Depuis que Philippe-le-Bel avait compris qu'elle pouvait être pour lui un auxiliaire utile dans ses démêlés avec Boniface VIII, elle avait toujours conservé une part plus ou moins active ou directe dans les affaires publiques. Cette part, sous le règne orageux de Charles VI, devint plus considérable peut-être qu'elle ne l'avait jamais été jusque-là. Mais si les Gerson, les d'Ailly, les Clémengis, et les auteurs de la belle ordonnance de réforme, malheureusement éphémère, de 1413, nous en montrent les beaux côtés, les mouvements populaires des Cabochiens, auxquels se mêlaient ses écoliers, et qui mirent un instant la vie de Gerson lui- -même en danger, prouvent qu'il lui était plus facile de soulever cette milice turbulente que de la diriger. Elle avait d'ailleurs pour défenseurs les gens les plus émînents de la classe moyenne, et particulièrement les gens de lettres, ses anciens élèves, qui sous le titre de clercs, sans avoir besoin de la tonsure et souvent même sans cesser d'être laïques, participaient, grâce à son patronage, aux immunités et aux privilèges qui lui étaient communs avec l'Église. Ainsi le jeune Alain, quoiqu'il n'eût pas embrassé comme son frère Guillaume la carrière ecclésiastique, conservait à la cour le titre de clerc, et aurait pu même, comme Froissard et sans plus de scandale, se faire attribuer, sans obligation de
résidence ni d*aucun changement à son genre de vie, les revenus de quelque bonne cure et de quelque grasse prébende. H semble cependant s'être contenté de défendre selon . son pouvoir les intérêts de TUniversité, sa mère et nourrice, en fils honnête et dévoué. Quoi qu'il en soit, une lettre inédite que nous publions pour la première fois dans notre appendice, bien qu'elle ne soit pas un de ses meilleurs titres littéraires, permet de supposer, par les termes dans lesquels elle est rédigée, que son titre de clerc n'était pas purement honorifique. Le langage de cette lettre a en effet quelque chose d'oflSciel en quelque sorte. Il s'agit non pas d'un remerciement, comme le titre l'annonce à tort, mais seulement, ainsi qu'on peut le voir, d'une humble requête adressée au roi pour qu'il maintienne les libertés gallicanes et les immunités de l'Eglise. Elle pourrait bien d'ailleurs avoir été plutôt dictée au jeune secrétaire par ses chefs universitaires que rédigée tout entière par lui seul. . «. ^
Une lettre plus connue, et dont il est évidemment seul ;^^,\ -(■ l'auteur, est celle qui se trouve dans l'édition de Duchesne, • . . (^ p. 490, et qui est adressée à l'Université de Paris. Lace . \» n'est plus un clerc qui parle, ni même un secrétaire du roi. On y reconnaît sans doute l'écolier qui croit devoir tenir à sa mère le langage de rhétorique pédantesque qu'elle lui a enseigné ; mais la manière dont il cherche à lui faire comprendre les devoirs qu'elle n'a pas toujours religieusement observés dans l'exercice de l'autorité dont elle est investie, ne rappelle que trop bien les excès dont ses écoliers l'ont rendue responsable dans les mouvements populaires. Quoique, suivant sa coutume, il ne désigne jamais formellement ni les personnes, ni les événements, si l'on s'en rapporte au titre de cette lettre, elle aurait été écrite au moment où le roi (on voit dans le texte même que
c'est Charles Vl) quittait Paris laissant la multitude en \J proie aux discordes civiles et aux luttes des deux partis, \ populi in alterutrûm eœasperati multitudo (p. 490). Au milieu de tant de douleurs et de hontes, qui font de la France la fable de l'étranger, fabulam regni extemi, quand on ne voit plus partout, dit-il, que des fureurs sauvages (feritas) qui déchirent le pays au lieu de le défendre, ou des lâchetés pusillanimes (pusillanimitas) qui acceptent son asservissement, qui donc pourrait relever les courages abattus ou calmer les esprits et les rallier à l'intérêt commun (communem causant) par des paroles de paix et de conciliation, si l'Université elle-même, oubliant ses enfants et son antique gloire, reste muette comme la justice et les lois? Elle craint sans doute que la main de Dieu ne soit sur nous, ne sit manus Dei super nos (p. 491), pour nous punir de nos fautes. Mais jadis, quand cette main châtiait son peuple, elle ne tardait pas à lui susciter un sauveur pour le relever et le ramener à celui qui l'avait frappé. Le moment approche peut-être qui sera celui du salut ou de la mort. Si l'on veut être sauvé, il faut prendre une résolution, boire la coupe amëre, amaras potiones hauriemus. Il y a un f sauveur que Dieu a voulu maintenir en réserve (ses trois ' frères sont morts en efiFetà ce moment, le dernier en 1419 : donc la lettre est postérieure à cette date), c'est le fils de notre roi et son unique héritier ; ne le laissons pas accabler et réduire en servitude sous nos yeux. N'abandonnons pas le lieu qui l'a vu naître à un étranger orgueilleux qui le foule aux pieds et triomphe de nos ruines. Ici nous ne faisons presque plus que traduire l'auteur, qui s'écrie dans un beau mouvement oratoire : « temps de perdition et de malheur, » contagion à jamais déplorable qui répand sur la gloire
» d'un illustre royaume une tache d'infamie telle que
% riiistoire n'en contient pas de pareille depuis Tétablisse-
> ment de la monarchie! pense, mère vénérée, à ces enfants % qui sont ta postérité ; pense aussi à tes pères, à tes fon-
> dateurs qui t'ont donné au centre de ce royaume une terre » plantureuse pour y pousser des racines comme une plante » vigoureuse, et y produire, grâce à d'heureux privilèges » institués pour ta protection et ta défense, des fruits et
» des semences inépuisables de vérité Paye aujourd'hui
» la dette de la reconnaissance (redde vicem, tanta tamque » longa bénéficia recogita), et ne permets pas au malheur » de les frapper de stérilité (Ut non adverse tempore » marcescant). Cette paix que prétend nous donner un » parti, ce n'est la paix que pour quelques-uns, ce n'est » qu'une image mensongère de la véritable paix, de celle » qui peut seule assurer le salut de nos âmes. Là est le vrai » remède de tous nos maux, si la parole de .vérité, si la » fermeté d'âme ne sont pas pour l'esprit humain de vains » fantômes de la charité qui le trompent pour l'apaiser.... » Voilà l'œuvre à laquelle il faut travailler, voilà le seul » langage par lequel ta force près de défaillir puisse relever » les courages, le seul qui puisse leur faire comprendre la » véritable paix. Fais cela pour tes enfants, fais comprendre * à tous ce que c'est que la paix à laquelle tous aspirent,^ » une paix utile sans déshonneur. Ah ! puisse cette œuvre » réussir! Puisse l'auteur de toute paix te donner à ce prix » une glorieuse récompense, assurer notre salut et rester » ton guide dans la voie du progrès ! »
Nous avons cru devoir traduire à peu près littéralement cette éloquente péroraison, parce qu'il était impossible, ce nous semble, de faire sentir plus netteinent et avec moins d'amertume à l'Université la honte de son adhésion au traité de Troyes, et à tous la nécessité de la guerre
,à outrance pour conquérir la seule paix capable de les sauver, celle que donne la victoire. N'est-ce pas là le cas de dire à ce sujet, comme Beaumarchais, et pour une cause bien autrement grave que celle qu'il défend dans ses fameux mémoires : « Si ce n'est là de l'éloquence, je ne sais plus » quel est ce don du ciel si rare et si précieux ? »
Ainsi c'est la plus noble des passions humaines, c'est l'amour de la patrie qui a fait du jeune poète de cour, du rimeur de dictiez et de joyeuses ballades un véritable orateur ; et c'est à la cour même, au milieu de princes et de seigneurs en proie aux plus criminelles passions, que celle-là s'est allumée dans le cœur d'un enfant de la bourgeoisie, plus dévoué qu'aucun d'eux à la royauté ! Belle et patriotique inauguration assurément de cette éloquence de la parole écrite, à laquelle l'imprimerie va donner bientôt des ailes, en même temps qu'elle créera pour la pensée humaine une tribune bien autrement puissante que ne le furent jamais Vagora et le forum dans l'antiquité.
§ 2. — Lettre de detestatione belli Gallid et sttasione
pacis.
Le jeune poète, qui a senti s'éveiller en lui le génie oratoire, ne s'en tiendra pas là désormais. Il vient de faire entendre à l'Université, qui est la mère et la nourrice de son intelligence, mais sur la quelle pèse plus que sur tout autre la honte du traité de Troyes, une voix trop méconnue par elle, celle de la patrie. Ce n'est plus à l'Université seule, c'est à tous les honnêtes gens qui sentent et pensent comme lui, qu'il va faire entendre cette voix, dans sa lettre latine intitulée de detestatione belli Gallici et suasione pacis, lettre à laquelle nous serions tenté de donner, parce qu'il
n'y est pas question de la guerre à outrance comme dernière ressource, une date antérieure à celle de la précédente; mais la date contraire et conforme à la place que nous lui donnons ici, est attestée par le contenu de la lettre elle-même, où il est parlé de la mort du roi d'Angleterre, , frappé par la main de Dieu : Virgam furoris tui, Henricum illum, Gallicœ genti tremendum, confregisti (p. 483). La question chronologique n'est pas d'ailleurs ici, nous l'avons déjà dit, d'une grande importance. Il n'y a pas, en effet, de meilleure étude, selon nous,, du talent oratoire que celle qui en cherche avant tout la mesure en quelque sorte dans un premier essor tout- à-fait spontané comme celui que nous venons de voir, et non dans les fautes et les écarts que le faux-goût du temps et de trop nombreux exemples rendent presque inévitables pour la libre réflexion. Or, ces fautes et ces écarts abondent, il faut en convenir, dans les prolixités souvent pédantesques et déclamatoires de la lettre en question, et en paralysent les meilleurs mouvements oratoires, comme nous allons le voir dans l'analyse sommaire de cette interminable mais éloquente Philippique.
L'auteur s'adresse à tous les princes français, à Charles VII lui-même : c'est sa cause qu'il plaide {tua causa agitur); ce sont ses droits qu'il veut faire triompher, parce qu'en lui se personnifient l'indépendance nationale et l'autorité légitime, aux prises avec la servitude et l'usurpation. « Jusques » à quand, invincibles princes français, et vous, peuples » écrasés par de longs désastres ; jusques à quand prolon- » gérez- vous les guerres civiles (p. 477) ? » Tel est le début qui rappelle l'exorde de la première Catilinaire.
L'orateur passe ensuite en revue les ruines accumulées depuis cette journée fatale qui vit succomber les plus braves
des chevaliers français. Azîncourt est pour lui une de ces dates' néfastes qui marquent d'un caractère tout nouveau le mouvement des choses humaines et les destinées d'une nation. Il accuse les princes d'entretenir, par leur ambition et leur jalousie, les troubles intérieurs qui ne profitent qu'à notre ennemi et finiront par les entraîner eux-mêmes dans la ruine de la France. Une passion généreuse, un vrai souffle d'éloquence, animent toute cette rhétorique, plus pédantesque pour nous que pour les contemporains d'Alain Chartier, et peuvent encore, aujourd'hui même, en atténuer les plus graves défauts.
Dans les guerres civiles, la victoire même est également funeste aux vainqueurs et aux vaincus; les Romains n'accordaient pas les honneurs du triomphe pour des succès de cette espèce. La France n'est en proie à cette calamité, si redoutée de tous les peuples, que parce qu'elle l'a méritée par la corruption des mœurs. C'est Dieu qui a suscité contre elle comme un fléau, Henri, le dernier roi d'Angleterre, terrible par sa cruauté, sa rigueur inflexible, sa cupidité. - Mais Dieu, sans doute, ne veut pas encore que la France succombe pour toujours : il a sauvé la personne du souverain légitime en le dérobant aux coups dirigés contre lui ; il vient de briser dans les mains mêmes du roi Henri la verge dont il se servait pour nous frapper. Ce n'est pas seulement par le bras de ses enfants, c'est surtout par la puissance divine que la France se relèvera.
La guerre civile avait pour conséquence non seulement l'épuisementdes forces matérielles, mais encore une décadence morale de plus en plus générale et profonde dans toutes les classes de la société. Aussi la lettre qui nous occupe est-elle un pressant appel à la concorde, un véritable manifeste politique en faveur de Charles VII, autour duquel l'auteur
aurait youIu voir se grouper tous ceux qui jusqu'alors n^avaient été que les instruments plus ou moins aveugles des chefs de parti.
Pourquoi donc, dit-il, tarder à faire la paix? La nature et le temps, Dieu surtout, ramèneront ceux qui s'y refusent encore ; la guerre et ses désastres auront raison des autres, ou bien la verge divine ne cessera pas de nous frapper comme toutes les nations qui veulent la guerre (p. 483). La paix est la seule chose durable, c'est le but de la guerre elle-même. Mais souvent, tout en l'appelant de ses vœux, on se laisse emporter par les passions à méconnaître les conditions qui seules peuvent l'assurer.
Evidemment Alain Chartier a en vue à la fois la paix avec l'ennemi étranger et la paix à l'intérieur : mais celle-ci doit venir avant l'autre, et c'est d'elle surtout qu'il s'occupe. Pour qu'elle soit §olide et sincère, il faut qu'elle s'établisse dans les esprits avant tout : « Il est absurde, dit-il, de » chercher la paix sans renoncer à la conduite, aux mœurs » qui ont amené la guerre » (p. 484). C'est donc une réforme morale qu'il demande : « Il faut, dit-il, que la paix ^ » ait pour base l'amour du bien public, l'oubli des passions / » qui aveuglent les esprits, un pardon généreux, l'ordre' » établi par le gouvernement du souverain légitime. Si la » paix est la tranquillité fondée sur l'ordre, si un pouvoir
> fondé sur Tordre est le moyen le plus sûr pour y arriver,
> la série des éléments qui constituent l'ordre sera la consé- » quence de ce principe commun , et la pluralité sera
> ramenée à l'unité, c'est-à-dire au prince, au roi : Si est » pax ipsa tranquillitas ordinata^ si adpacem ordinata
> potestas vires habeat prœcipuas , ah uno illius ordinis » séries effluet, et ad ununi caput, ut principem atque
> regem ordinata multitudo necessario reducetur. »
Cette forme du langage scolastique n'était pas plus pédante
assurément que l'argumentation syllogistique à laquelle le
Dante avait eu recours dans la fameuse querelle entre le
pape et l'empereur, et la classe de lecteurs à laquelle Alain
Chartier parlait en latin devait avoir conservé les goûts de
ceux qui avaient lu le livre de Monarchia. (Villemain,
liv. XII, p. 394-395.)
C'est en Charles VII que la France doit trouver cette ^ . , - . ■ •*•.. " ■ ' •
unité de "^gouvernement qui l'arrachera aux tiraillements perpétuels dés \S.rmagnacs et des Bourguignons; aussi l'orateur s'adresse-t-il à lui directement pour lui rappeler ses devoirs. L'interpellation est courte, il est vrai, et se renferme dans des idées, sinon banales, du moins très-générales : Alain Chartier est rétenu sans doute par le respect et par la crainte de déconsidérer maladroitement, en lui faisant la leçon, cette puissance qu'il veut élever au-dessus de toutes les autres. L'appel aux princes est à la fois plus développé et jplus pressant : au nom de la Sainte- Vierge, au nom de 1 l'amour qu'ils doivent avoir pour la maison royale d'où lils sont sortis (les plus considérables s'y rattachaient en effet par les liens d'une étrQite parenté), au nom de la patrie qui les a nourris, il les adjure « de tourner leurs » pensées vers la paix et d'employer contre l'ennemi ces » forces qu'ils usent contre la France. » (P. 486.)
« Si Dieu punit si sévèrement les conquérants qui portent » la guerre chez l'étranger, quels tourments, quel opprobre, » quelle fin misérable ne doit-il pas réserver à ceux qui » ruinent sans remords leur pays natal? » Le peuple aussi a des devoirs à remplir, il faut qu'il apprenne à reconnaître son maître naturel, à souffrir la paix : « la misère l'attend » comme un châtiment légitime, s'il se laisse entraîner au % gré des révolutions et des tyrannies terrestres. » (P. 487.)
L'ouvrage se termine par une éloquente apostrophe à Paris, « la gloire et la tête du royaume. » C'était là surtout que s'étaient étalés dans toute leur atrocité les horreurs de la guerre civile, les crimes des plus hauts seigneurs et les fureurs de la populace conduite par des bouchers et des bourreaux. Paris exerçait déjà, non seulement sur la France, mais sur le monde civilisé tout entier, une sorte de suprématie constatée par Alain Chartier avec moins d'enthousiasme assurément que par Montaigne, quoique dans des circonstances analogues. On voit, en effet, qu'il n'aimait pas la grande ville : t Ne va pas, lui dit-il, te prostituer » à un maîtrç étranger. Ne te fais pas appeler dans l'avenir > la cité criminelle, toi qu'on vantait jadis dans l'univers » comme le modèle delà justice et la source delà vérité. » La misère l'avait, en effet, dégradée. Quand Henri V fit son entrée dans Paris avec Charles VI, après le traité de Troyes (6 décembre 1420), on l'accueillit comme on eût accueilli, la paix elle-même : le clergé, le Parlement, l'Université rivalisèrent d'empressement servile envers le vainqueur, et pendant longtemps la capitale resta en dehors du mouvement qui rétablit, avec le souverain légitime, l'indépendance du pays.
Quand une nation est tombée aussi bas, la sagesse humaine ne suffit plus pour la sauver : aussi, après avoir exposé les conseils que lui suggèrent sa raison et son patriotisme, Alain Chartier s'arrête-t-il sur une pensée religieuse ; il invoque les patrons de la France, Saint Denis et ses compagnons, ainsi que la Sainte- Vierge : « Nous » vous en conjurons dévotement, leur dit-il : cette paix que » le monde ne peut nous donner, obtenez-la pour nous de » Dieu, l'arbitre de la paix, non pas en vertu de nos mérites, » mais en vertu de sa miséricorde. » C'est une prière qui
sert ainsi de conclusion à un manifeste politique inspiré surtout par la foi religieuse.
Si nous avons parlé un peu longuement peut-être de cet ouvrage qui, dans Tédition de Duchesne, n'a pas moins de 11 pages in-4®, c'est qu'à travers les défauts à peu près inévitables de l'époque, on y sent d'un bout à l'autre l'âme d'un honnête homme, d'un véritable Français plein de confiance dans la justice divine qui ne châtie la France que parce qu'elle ne cesse pas de la protéger.
§ 3. — Dialogus familiaris amici et sodaliSy super deploratione Gallicœ calamitatis.
Lui-même aurait pu, comme tant d'autres égoïstes, tels qu'il s'en trouve à toutes les époques dans des circonstances analogues, accepter tacitement et trouver commode pour ses intérêts et son repos la situation politique créée par le traité de Troyes. Sa fortune et sa position sociale à ce moment, loin d'être atteintes par les malheurs publics, semblaient mieux assurées que jamais. Il jouissait de la faveur des grands en général et de l'estime de tous, et semblait n'avoir d'autres ennemis que ceux de la France. Il n'était attaché aux afiaires publiques et à la cour, qui d'ailleurs était alors à peu près dispersée, par aucun lien qu'il ne lui fût pas permis de rompre. Sa nature de poète devait même lui faire sentir mieux qu'à tout autre le charme des loisirs tant vantés par Horace, et il lui sufiîsait, pour en jouir à son aise, de se tenir prudemment à l'écart, de se croiser les bras en face des événements et d'en rester spectateur sinon indifférent, du moins capable de n'en être pas trop sérieusement afiecté. Tel était, en efi'et, le conseil que lui donnaient quelques amis, et entre autres un de ces
égoïstes dont nous venons de parler. C'est à celui-ci et contre cette thèse plus lâche que véritablement épicurienne que semble s'adresser le dialogue intitulé : A^nicus et sodalis; et il est facile de voir que le sodalis n'est autre qu'Alain Chartier lui-même. Toutes les idées de la lettre précédente y sont reproduites avec des développements deux fois plus longs encore, qui ne remplissent pas moins de vingt et. une pages in-4'* ; mais elles sont discutées surtout au point de vue des devoirs politiques et religieux, d'une manière générale et toujours avec le même soin d'éviter les personnalités blessantes pour qui que ce soit. Ce sont les devoirs religieux qui doivent être la règle de tous les autres, et ces devoirs semblent tracés par Dieu lui-même, dont la main vient de briser l'instrument dont elle s'était servie pour châtier la France ; c'est cette main qui vient de frapper l'orgueilleux vainqueur d'Azincourt, au plus fort de sa puissance. D meurt l'esprit plein de doutes sur la durée de sa conquête, car il laisse à un enfant qui vient à peine de naître la lourde tâche d'achever et de consolider son œuvre. Que la France comprenne donc que c'est par un retour sincère à la foi religieuse, aux vertus et aux bonnes mœurs qui en découlent, qu'elle verra la fin du châtiment que Dieu lui a infligé et de l'épreuve cruelle qu'elle n'a que trop mérité de subir. — L'ami, sans nier précisément que tout cela soit vrai, trouve cependant que le sodalis ferait mieux de laisser les choses suivre leur cours et la volonté de Dieu s'accomplir, que de prendre tant à cœur comme il le fait, aux dépens de son repos, des malheurs dont il n'est pas cause et auxquels d'ailleurs rien ne pourrait le soustraire, ni lui, ni la France, quelle qu'en doive être l'issue. Est-il sage de s'en tourmenter ainsi, au lieu de jouir tranquillement et dans une modeste
retraite des faveurs dont l'a comblé la fortune î — Mais qui
donc, répond le sodalis, qui donc, s'il n'a pas un cœur de fer ou s'il n'a pas sucé le lait d'une bête sauvage, pourrait ne pas être ému des malheurs publics? Quis adeo ferrei \ cordiSj aut ferino lacté nutritus, publicos casus non doleat (p. 457)? — Soit, dit l'ami, mais si la France doit périr, qu'y peut-il faire après tout, sinon de périr avec elle? — Avec elle? Non, répond vivement le sodalis, Dieu veuille que ce soit plutôt pour elle ! Vtinam pro ea, non cwn ea peream (p. 460) . Cri sublime du véritable amour de la patrie, et qui, selon nous, mérite que l'on pardonne à l'auteur bien des longueurs et parfois un peu de déclamation I On ne peut pas dire d'ailleurs que toutes ses prolixités, résumées sous la forme syllogistique la plus barbare (p. 453), qui passait alors pour le dernier mot en quelque sorte de la démonstration, soient jamais de pures divagations, car l'on n'y perd pas de vue un seul instant l'idée de la paix, qui domine toutes les autres, et que l'auteur ne croit pas impossible, quoiqu'il la désire, dit-il, plus ardemment qu'il n'ose l'espérer. Mais cette paix n'est pas celle dont il a déjà parlé dans les manifestes précédents ; ce n'est pas celle qui n'est que l'asservissement des partis comprimés sous un même joug, la paix de quelques-uns, singularibus, comme il l'a dit plus haut : c'est la paix qui naîtra de l'union de tous dans une même pensée à la fois religieuse et patriotique, c'està-dire de la vraie piété, source divine de toutes les vertus qui seules mettent fin à la guerre et en rendent le retour impossible, parce qu'elles en inspirent le dégoût et l'horreur et qu'elles donnent aux âmes la haine invincible qui doit finir tôt ou tard par la repousser. Cette paix, c'est celle qui rétablit la concorde dans les esprits, et par suite l'ordre dans les affaires. Telles sont les idées qu'il développe trop longuement, on ne' saurait le nier, mais toujours cependant
avec Tacceril d'une sincère conviction ; et quand son interlocuteur lui demande quand pourra jamais venir une pareille paix, et s'il espère vivre assez longtemps pour en être témoin: Ah! s'écrie-t-il de nouveau, dans un mouvement oratoire comparable à celui que nous venons de citer, < puisse, oui puisse Dieu permettre que ma mort soit
> différée jusqu'au jour où descendra du ciel cette paix que % nous ne connaissons pas encore ! Si elle est trop loin de
> nous, je demande comme une faveur que le jour présent » soit le dernier pour moi et que mes yeux ne voyent pas
> ce que mon âme pressent! » TJtinam atque utinam mihi protrahatur mens quousque jam incognita pax e cœlo deveniet! Si autem longe sit a nobis , pro munere id postula ut hœc mihi diés proœima sit, et quod medi" tatione prœcogito, oculisnon videam (p. 471) I N'est-ce pas d'ailleurs, comme il l'a fait remarquer à son interlocuteur, le moment ou jamais de tenter un suprême effort contre l'usurpateur à qui la victoire n'a guère coûté moins cher qu'aux vaincus, puisque des quarante mille hommes avec lesquels avait commencé l'invasion, il lui en reste à peine six mille (p. 474) ?
Qu'importent, encore une fois, des fautes de goût et des longueurs qui ne pouvaient fatiguer les contemporains autant que nous, quand la conviction la plus sincère parle avec une pareille éloquence? Qu'importe aussi, nous le répétons^ la recherche laborieuse d'une date précise, plus ou moins contestable pour chacune de ces Philippiques écrites en latin, c'est-à-dire dans la langue universelle des hommes instruits qu'il importait le plus de convaincre d'abord pour entr^er tous les autres, quand il est évident qu'aucune date probable ne peut être ni de beaucoup antérieure à 1418, année où Charles VI sortit de Paris peu de temps après son
âla, le dernier dauphin, ni postérieure incontestablement à cette année 1422, si fortement marquée dans l'histoire par la mort presque simultanée du roi anglais, qui avait usurpé la couronne de France, et du roi français, dont la longue démence, cause principale et permanente de toutes les, guerres civiles, l'avait, bien plus encore que la victoire, remise entre ses mains?
La main divine qui frappait ce double coup ne semblaitelle pas avertir par U iuême que là était le terme de l'ezpiation marquée par la ruine désormais irréparable ou par le salut ? Le peuple avait pleuré sur la France, sur la monarchie dont il semblait mener le deuil aux funérailles de son malheureux roi ; la reine Isabeau de -Bavière elle-même, méprisée ou abhorrée de tous, avait pleuré en voyant passer sous ses fenêtres ces funérailles ; « le dauphin Charles, nous » dit Monstrelet, était en un petit chatel nommé Espallé, » proche le Puy-en-Auvergne {en Vêlai), lorsque lui furent
> portées les nouvelles du trépas du roi son père; il en eut
> au coBur grande tristesse et pleura très-abondamment. > (H. Martin, t. VI, p. 86.) Quel homme de cœur à la Cour, dans le peuple, dans la noblesse et dans le clergé n'avait pas dû pleurer également? Or, il s'est trouvé en ce moment Ik même un véritable orateur pour donner aux gémissements de tous la voix partie d'un cœur profondément français, dans le plus beau langage français de cette époque. Cet orateur, c'est Alain Chartier; ce langage, c'est celui du Quadrilogue invectif.