CHAPITRE IV
Suite du rôle politique. — Ouvrages français et oayra^s latins à ce snjet : le Qnadrilo^e, le Lay de paix au duc de Bourgogne, Hissions diplomatiques en Allemagne et en Ecosse, le Livre de TEspérance on Consolation des Trois Tertus, la Lettre latine sur Jeanne d'Arc.
§ !«'. — Le Quadrilogue (1).
D n'y a pas d'exagération à dire qu'avant la satire Ménippée , notre littérature n'ofifre pas un seul ouvrage français dont l'auteur ait mieux mérité de la patrie que celui du Quadrilogue^ et nous pouvons, à ce sujet, en appeler au témoignage de tous ceux qui l'ont lu, même avant les douloureuses analogies qui de nos jours en ont renouvelé l'intérêt. Peu nous importe que l'auteur ait recours à la fiction banale d'un songe, pour mettre en scène et faire parler tour à tour les quatre personnages de ce Quadrilogue^ si chacun de ces personnages représente bien une partie de la nation
(1) Quadrilogue , comme le porte Tédition Dnchesne et comme le veut Tanalogie , et non pas Quadriloge, On ne dit pas monologe t dialoge; ponrt^noi dirait-on quadriloge ?
dont il s'agit de peindre les cruelles douleurs. Ces personnages sont, en effet, d'abord la figure de la royauté, image vivante et personnification de la patrie, puis celle du peuple, puis celle du chevalier, personnification de la noblesse féodale, puis enfin celle du clergé, qui est quelque chose de plus encore, car il représente TEglise, commune patrie de toutes les nations chrétiennes, et peut parler à toutes au nom de la religion ; mais ici, c'est à la France qu'il s'adresse plus particulièrement, parce que la main de Dieu est sur elle en ce moment. Ainsi, c'est la nation tout entière qui est mise en scène, au plus fort d'une crise redoutable d'où dépend sa destinée. Quelle âme vraiment française pouvait ne pas ressentir profondément la pitié qu'il y avait alors au royaume de France^, suivant l'expression de Jeanne d'Arc, en contemplant dans ce lugubre tableau la plus saisissante image de cette pitié dont tous les cœurs étaient pénétrés? Nous essaierions vainement d'en donner une idée plus exacte et plus touchante que ne l'a fait M. Lenient dans les pages suivantes, que nous prenons la liberté de lui emprunter sans y rien changer, parce qu'elles répondent si bien à nos impressions qu'il nous serait impossible, nous l'avouons, d'en parler autrement sans les affaiblir :
« On est profondément ému, nous dit-il, dans son beau » livre de la Satire en France au moyen-âge (p. 245), » par l'image de cette France dolente et éplorée^ se dressant » sur une terre en friche , et gardant encore au milieu de » cette désolation les marques de sa grandeur passée. Ses » beaux cheveux, blonds comme de l'or, flottent en désordre » sur ses épaules ; sa tête est chargée d'une couronne qui » penche et va tomber. Son manteau allégorique, couvert » d'emblèmes, comme le bouclier d'Achille et d'Énée, est » froissé, déchiré ; les fleurs de lis qui le parsèment, effacées
» ou ternies. Le visage trempé de larmes, elle jette autour
> d'elle un regard inquiet, < comme désirettse de secours » et contrainte par le besoin, » Elle aperçoit alors trois de » ses enfants, l'un debout, armé et appuyé sur une hache, » l'air découragé et rêveur, c'est le chevalier ; l'autre en » vêtement long, sur un siège, de côté, se taisant et prêtant » Toreille, sans doute pour écouter les voix du ciel, peut-être » aussi celles de la terre, c'est le clergé ; le troisième, cou- » vert d'un misérable vêtement, renversé sur la terre,
> plaintif et langoureux, c'est le peuple. Elle leur adresse » la parole, et d'une voix entrecoupée de sanglots déplore » ison piteux état, leur rappelant à tous l'amour de cette » terre qui les repaît et les nourrit vivants^ et les reçoit » en sépulture entre les morts. Elle gourmande les che- » valiers, qui crient aux armes et courent à l'argent ; le » clergé, qui parle à deux visages et vit avec les vivants ; » le peuple, qui veut être franc et en sûre garde et ne peut » souffrir d'autorité, Querez, querez, Français, les ex^ » quises saveurs des viandes, les longs repa^ empruntez » de la nuit sur le jour. . . Endormez-vous comme pour- » ceaulœ en l'ordure et viltez des orribles péchez . Plus
> vous demeurerez, plus approchera le jour de votre » extermination,
» A cette voix de la mère indignée, qui répond le » premier? Le plus pauvre, le plus souffrant, et aussi le plus » dévoué des trois enfants, le peuple, triste moribond, à qui » ne reste plus que la voix et le cri : Çà! mère jadis
> habentante et plantureuse de prospérité,... Je suis » comme l'âne qui soustient le fardel importable,... » Le labour de mes mains nourrit les lasches et les » oyseux... Je soutiens leur vie à la sv£ur et travail » de mon corps, et Us guerroyent la mienne par leurs
» oultrages... Ils vivent de moy et je meurs par eulœ,-^ » On lui reproche ses rébellions et ses murmures. Mais ces » rébellions, qui les a causées, si ce n*est Tinsupportable » tyrannie des gentilshommes? Ces murmures étaient » comme le cri des mouettes annonçant l'orage ; pourquoi » ne les avoir pas écoutés? Qu'on prenne garde de déchaîner » une nouvelle tempête, une autre Jacquerie. — Si le peuple » a commis des fautes, c'est aux clercs qu'il faut s'en » prendre : ceux qui devaient l'éclairer ont mis d'obscures » ténèbres dans son esprit. — Peut-être en écrivant ces » lignes, l'auteur se rappelait-il les prédications séditieuses » et antinationales qui retentissaient dans toutes les églises » de Paris, l'apologie de l'assassinat par le cordelier Jean » Petit sur le parvis Notre-Dame, et cet indigne trafic de la » parole de Dieu mise au service des passions humaines : » honteux scandale qui s'est renouvelé plus d'une fois au » milieu de nos guerres civiles et religieuses ? La noblesse » à son tour prend la parole. Elle reproche au peuple de ne » pas savoir souffrir la paix, de la troubler par ses mur-
> mures, et d'attirer ainsi sur lui et sur les autres les » calamités de la guerre. De quoi se plaint-il aprës tout? » Est-il donc seul à souffrir ? La vie est-elle si douce pour » le chevalier obligé de guerroyer le casque en tête, sous le » vent et la pluie, de se ruiner pour les frais de son équi- » pement, tandis qu'un gras bourgeois compte ses deniers » faute d'autre besogne, ou qu'un riche chanoine passe la » plupart du temps à manger et à dormir? Attaqué des » deux cotés, le clergé cherche moins encore à se justifier » qu'à rejeter le blâme sur ses adversaires. H £sdt bientôt » remarquer avec raison que toutes ces récriminations sont » inutiles, et qu'au lieu de disputer, il vaut mieux tirer au
> collier et prendre vigoureusement, le frein avec les
» dents. Trois vertus seules peuvent tirer le royaume » d'embarras, savence (sagesse) pour les clercs, chevance » (loyauté) pour les nobles, obéissance pour tous. A ce sujet
> il entame un long sermon dans lequel il semble au moins » aussi pressé de montrer sa science que de guérir les maux » du royaume. Chaque ordre entreprend de répliquer : la » France intervient et finit le débat par un appel à la con- » corde, à l'espérance, à l'oubli du passé, à l'union de tous » les bras et de tous les cœurs pour le salut commun. En » terminant, elle charge l'auteur qui va bientôt s'éveiller
> d'aller porter ses conseils aux Français : puisque Dieu » ne t'a donné force de corps, ne usage d'armes, sers la » chose publique de ce que tu peuœ. — Dans ce tribut » d'efforts et de dévouement que la France réclamait de ses » enfants, le faible, le chétif écrivain, petit de corps, mais » grand de cœur, apportait loyalement son écot : plût au » ciel que les nobles maisons d'Orléans, d'Alençon et de • » Bourgogne l'eussent payé de. même! Ainsi finit le » Quadrilogue invectif, triste inventaire des hontes et des » misères nationales, acte d'accusation écrasant surtout » pour les classes privilégiées, pour ceux qui devaient à tous » l'exemple du sacrifice et ne savaient que se laisser prendre » à Azincourt ou se vendre à l'étranger. Aujourd'hui » encore on ne peut se défendre d'un douloureux serrement » de cœur en feuilletant, même après quatre siècles, ces » pages saignantes de toutes les blessures de la France. »
Malgré ce titre à' invectif dL]0\xié à celui de Quadrilogue, il n'y a dans ce manifeste rien qui réponde exactement à l'idée de la satire proprement dite. M. Lenient n'en a pas moins eu raison, ce nous semble, de lui donner une place dans son histoire de la satire en France au moyen-âge, ne fût-ce qu'à cause des frappantes analogies qu'il présente
avec la harangue de d'Aubray dans la satire Métiippée, comme l'a fait justement remarquer M. Géru^es. L'effet n'en fut pas moins puissant sur l'esprit public, surtout dans les provinces où l'on répandait partout, comme nous l'apprend M. Henri Martin (t. VI, p. 88), cette espèce de pamphlet politique. C'est en effet le pamphlet dans la plus haute et la plus noble acception du mot, aux mêmes titres assurément que la satire Ménippée.
Ce cri de ralliement adressé à tous les esprits aveuglés jusque-là par les passions de la guerre civile, au moment même où la mort de deux rois, à six semaines à peine de distance, semblait frapper d'un même coup décisif le vainqueur et le vaincu, et marquer ainsi pour la France la fin prochaine de la crise redoutable qu'elle subissait depuis si longtemps ; tant de vérités de l'ordre le plus élevé, expriméas dans la plus belle prose oratoire de l'époque, étaient bien propres à préparer la réaction qui devait aboutir au salut par un miracle providentiel, et l'on peut dire que sous ce rapport, le Quadrilogue est bien l'antécédent littéraire de la mission de Jeanne d'Arc. La foi dans la monarchie n'avait jamais manqué au peuple proprement dit, même au milieu de ses plus déplorables aberrations, et c'est par une fille du peuple qu'elle devait définitivement triompher. Mais la voie ouverte de ce côté à une salutaire réaction, était loin encore de l'être d'une manière semblable et dans des conditions aussi favorables, à beaucoup près, du côté de la noblesse, de la bourgeoisie, de la classe moyenne en général et de la cour elle-même, où l'héritier de la couronne semblait s'abandonner lui-même, plus encore que ne l'abandonnait la fortune. Là cependant était le seul point de ralliement de toutes les forces dont la France pouvait encore disposer, et auxquelles l'auteur du Quadrilogue faisait un si éloquent
appel. Ce manifeste eût du moins pour résultat de lui donner dans les affaires publiques un rôle plus actif et plus direct que celui de la parole écrite, qu'il avait si dignement rempli jusqu'alors. Personne, en eflfet, n'avait mieux mérité que lui la confiance qui lui valut l'honneur de faire partie des deux missions diplomatiques dont nous allons parler, après avoir dit un mot de la pièce de vers intitulée le Lay de Paix,
§ 2. — Le Lay de Paix adressé au duc de Bourgogne.
Si la ruine de la France avait pu paraître consommée pour jamais, c'était, sans nul doute, à l'époque du traité de Troyes, où son abaissement avait été si lâchement accepté par ceux à qui leur position sociale imposait plus rigoureusement qu'à tout le reste de la nation le devoir de sacrifier leur fortune et leur vie même à sa défense. Le double coup providentiel qui, en 1422, ne laissait plus pour rival à l'héritier légitime de la royauté qu'un enfant de cinq mois à peine, livré aux mains d'un régent abhorré, semblait annoncer à la France que l'heure était venue de sortir enfin de son abaissement. Malheureusement, dans ce moment où tous les regards de ceux qui ne désespéraient pas encore du salut de la France se tournaient vers le seul survivant des fils de Charles VI, rien dans la personne de ce jeune prince, dans son caractère pas plus que dans ses antécédents, ne paraissait propre à exciter dans les esprits un mouvement énergique et spontané, en sa faveur. Il était encore sous le coup de l'horreur qu'avait inspirée le crime du pont de Montereau, horreur habilement entretenue contre lui parla politique anglaise, quoique rien ne prouvât qu'il en fût réellement coupable. C'était, pour un grand nombre au
— Témoins, une cause d'hésitation, et hésiter dans une occasion de cette importance, c'est en perdre tout le fruit. Cependant les affaires publiques, quoique rien n'en précipitât le mouvement, n'en prenaient pas moins une marche de plus en plus favorable, en général, à la cause de la roj'^auté légitime. Le duc de Bedfort, conformément aux dernières volontés du roi Henri V, avait offert la régence au duc de Bourgogne (H. Martin, t. V, p. 94), qui, soit par pudeur, soit par crainte de s'engager trop avant dans l'alliance anglaise, avait refusé. On pouvait donc conserver quelque espoir de le détacher tôt ou tard de cette alliance, et c'était là aussi un perpétuel sujet d'inquiétude pour Bedford, outre ce qu'il avait sans cesse et déplus en plus à craindre du côté de la Bretagne, de la Lorraine, de l'Anjou, du Languedoc (1) et des provinces du Midi en général. Quand le duc Jean de Bretagne vint à Saumur, en 1425, faire hommage de son duché à Charles VII, et mettre à sa disposition les forces de la province, le moment avait paru favorable aux partisans du roi légitime pour faire auprès du duc de Bourgogne une tentative suprême de réconciliation, appuyée par ses conseillers les plus fidèles, par la plupart de ses feudataires, ainsi que par le duc de Nevers et le comte de Richement. Le pape Martin V lui avait même écrit en ce sens, et du fond de sa prison de Pomfred, le duc Charles d'Orléans, qui n'attendait plus que de lui son retour en France, lui adressait de touchantes ballades et obtenait des réponses propres à l'encourager. Philippe-le-Bon, qui aimait la poésie et savait au besoin en parler, la langue, ne pouvait manquer, sans doute, d'être plus particulièrement touché de
(1) Le comte de Foix, gonvemeur du Languedoc, avait déclaré que sa conscience robligeait à reconnaître Charles Vn comme le roi légitime.
la maniëre dont ses secrètes sympathies étaient exprimées et en quelque sorte devinées par un poète dont, depuis longtemps, il avait été plus à même que tout autre d'apprécier le caractère non moins que le talent. Le Lay de Paix que lui adresse Alain Chartier, est en effet un pressant appel à tous les sentiments par lesquels sa naissance, les intérêts de sa fortune et de son honneur, l'horreur des guerres civiles, qui ne profitent qu'aux méchants et aux ennemis de la France et des fleurs de lys, et qui ont déjà amassé tant de ruines, doivent lui faire éprouver le besoin de rompre enfin tous les liens qui jusqu'alors l'ont empêché de rendre à la royauté tous les services qu'elle est en droit d'attendre de lui.
a Quel plaisir et quel liesse, »
lui dit-il,
» Quelle honnorable richesse
» Ou quel renom de proesse
» Vous peult il d*aiUeurs venir
» En souffrant mal advenir
» A ce dont vostre haultesse
» Et tout vostre bien vous vient? »
(P. 546.) « Est il serment ne promesse 2> Faict par ire ou par tristesse »
qui puisse vous faire hésiter? Autrement, ajoute-t-il,
» Que cuydez vous devenir » Ne quelle seurté tenir?
)) Car qui soy mesmes se blesse » D'autmy deffié se tient. »
(P. 547.) « Ennemis espient » Tousjours, quoy qu'ilz dient, » A vous décevoir. »
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a Tonte ire et foreni cassez, p Oubliez les temps passez.
» Donnez au peuple allégeance p Et à Dieu obéyssance.
» Vous en avez fait assez » Pour devoir estre lassez.
» Belaissez luy la yengeance.
» Montrez que estes nez de France. »,
La pièce se termine par une péroraison en vers de dix pieds, qui ne sont qu'un appel au sentiment religieux par tous les lieux communs relatifs à la nécessité du salut des hommes en général. Ces vers, il faut en convenir, sont loin de s'élever à la même hauteur que la prose du Quadrilogue. Le moment ne semblait pas encore venu pour Philippe-le- Bon de répondre à cet appel par une rupture ouverte avec l'alliance anglaise. Une condition essentielle manquait, d'ailleurs, à toutes les tentatives faites pour la cause de Charles VII, c'était l'impulsion énergique qui, partie directement de lui, aurait pu tout entraîner. Mais, livré à d'indignes favoris, il semblait, au contraire, s'abandonner luimême et se résigner au titre de roi de Bourges que lui donnaient par dérision ses ennemis. Les vrais amis de la royauté ne se décourageaient pas cependant et continuaient à agir, en faveur de sa cause, contre le régent anglais, dont les alliances déjà fort ébranlées au dedans du royaume étaient habilement attaquées au dehors. On avait résolu de travailler dans ce sens auprès de l'empereur Sigismond, en essayant de renouer avec lui une tentative d'alliance qui avait échoué une première fois^ lors de son passage à Paris, en 1416, où après avoir paru disposé à prendre le rôle d'arbitre conciliateur entre les Armagnacs, les Bourguignons et
le roi d'Angleterre, il avait fini par signer un pacte d'alliance avec lui contre la France. Une députation lui fiit envoyée pour entreprendre de nouvelles négociations avec lui, et Alain Chartier en fit partie.
§ 3. — Mission diplomatique en Allemagne.
Ce fait si important dans la vie d*Alain Chartier a été longtemps ignoré de tous ses biographes. Il n'y en. a pas trace dans les documents recueillis par André Duchesne et qu'il a publiés en ièie de son édition, et le silence absolu de l'auteur lui-même, qui ne fait nulle part la moindre allusion même indirecte à ce sujet, non plus qu'aucun de ses contemporains, explique facilement l'ignorance de ses biographes. On peut regretter qu'en* général il nous ait trop peu parlé de lui, même pour des actes dont il lui était certes permis, comme pour celui-ci, de se glorifier sans vanité; mais c'est là aussi un mérite dont il serait injuste de ne pas lui tenir compte, d'autant plus que le fait dont il s'agit, généralement oublié ou passé sous silence par les historiens, n'est pas moins intéressant pour notre histoire qu'honorable pour l'écrivain qui ne s'en est jamais vanté. Nous en pouvons à peu près déterminer la date et les principales circonstances d'après les trois discours latins inédits que nous publions dans notre appendice, avec les deux autres pièces latines dont nous devons également la connaissance aux indications de M. du Fresne de Beaucourt.
Au moment où les sages conseillers de Charles VII lui cherchaient, comme nous venons de le dire, des appuis en dehors de la France et avaient déjà réussi à lui assurer celui de la Castille et de l'Aragon, l'empereur Sigismond semblait être, dans le Nord, le seul allié sur lequel pût
encore compter l'Angleterre, et bien que la guerre qu'il avait à soutenir dans la Bohême contre les Hussites, dont le terrible chef, Jean Ziska, lui avait déjà détruit plusieurs armées, ne lui permît guère alors de s'occuper d'autres affaires que des siennes, sa puissance n'en restait pas moins assez grande dans les Etats de l'Allemagne et de l'Italie, pour que la France eût le plus grand intérêt à renouer avec lui les liens politiques et de famille qui avaient si longtemps uni les deux royaumes.
Le premier des trois discours que nous publions parle de l'avènement de Charles VIT comme tout récent, et de la naissance du dauphin Louis. La députation est donc postérieure au 4 juillet 1423, ce qui permet d'en porter la date soit vers la fin de cette même année 1423, soit tout au plus dans le cours de l'aftnée suivante, époque où le redoutable Jean Ziska était entré en négociation avec Sigismond, à qui il avait fait prêter serment de fidélité par les Hussites, moyennant des conditions déshonnêtes^ dit ^Eneas Sylvius, pour la majesté impériale et pour la république chré tienne. Jean Ziska lui-même était mort de la peste le 14 octobre 1424, au moment où il se rendait auprès de l'empereur pour lui dooner des assurances personnelles de sa fidélité. Cette situation, qui, d'ailleurs, ne devait pas durer longtemps, était cependant favorable à une combinaison politique qui eût renouvelé l'ancienne alliance de la Bohême et de la France; et dans ce cas, la suspension momentanée d'une guerre qui avait déjà fait œuler tant de sang, permettait de discuter avec quelque sang-froid les questions politiques et religieuses qui l'avaient soulevée et qu'elle n'avait pu résoudre. Ce n'est donc ni avant 1424, ni beaucoup après, qu'on peut placer la date des négociations dont il s'agit. Nous trouvons à la fin du discours
prononcé une première fois à Prague, en Tabsence de l'empereur, les^oms des trois envoyés français, parmi lesquels Alain Chartier ne figure qu'en seconde ligne. C'était évidemment pour complaire à l'empereur qu'on avait mis à la tête de la députation Guillaume de Saignet ou Signet, qui lui rappelait à la fois les honneurs dont on l'avait comblé lors de son passage à Paris en 1416 et cette séance solennelle du Parlement (1) où il avait, en pleine audience, armé chevalier ce même Saignet à qui ce titre fit gagner un procès d'une assez grande importance. Mais si. le nom d'Alain Chartier ne figurait qu'en seconde ligne, c'était lui cependant qu'on avait chargé de porter la parole au nom du roi de France, comme le plus capable sans doute de se faire écouter avec intérêt par un souverain dont on vantait le savoir et que ses sujets appelaient la lumière du monde. On peut supposer d'ailleurs que le nom seul d'un orateur qui faisait tant d'honneur à l'Université de Paris devait exciter une grande attente à Prague, qui avait aussi son université de création récente, formée sur celle de Paris, modèle de toutes les autres à cette époque. On peut du moins s'expliquer ainsi, ce nous semble, l'étrange et pédantesque langage par lequel débute cette harangue d'apparat, démesurément longue, et par laquelle l'orateur croyait sans doute répondre dignement à l'attente générale dont il savait être l'objet. Si, comme le dit Bossuet, c'est l'auditeur qui fait le prédicateur, il est permis de mettre sur le compte de ceux qui Técoutaient un pareil abus de la parole. Comment pourrait-on comprendre autrement, par exemple, qu'ayant à parler de l'impression qu'avait laissée dans l'esprit du jeune Charles, alors âgé de treize ans à peine, la vue seule de l'empereur
(1) Voir Ids détails de cette séance dans Pasqoier, 11 v. YII, ch. xxxviii.
à son passage à Paris en 1416, il ait cru devoir citer ce que dit Aristote, le chef des péripatéticienSj sur les effets sensibles des images transmises par les yeux, qui sont, dit-il, les fenêtres de Vàme; sur leurs quatre mouvements : sursum^ deorsum, deœtrum et sinistrum^ et sur la forme sphérique du globe de J'œil, qui est la plus parfaite de toutes les figures? Rien de plus pédantesque assurément, et ce qui ne Test pas moins, c'est la division même de cette interminable harangue en trois parties : P rationabiliSj 2® concupiscibilis, 3® irascibilis. Et cependant, il se dégage de tout ce fatras des considérations qui ne sont pas sans valeur et qu'anime parfois une véritable éloquence. Telles sont, par exemple, celles qui rappellent à l'empereur l'image des désordres dont il a été témoin, lors de son voyage en France, et dont on avait espéré qu'il voudrait bien être l'a^rbitre conciliateur. Les malheurs de la France sont, dit-il, un châtiment que lui inflige la Providence : Est enim hœc nostra adversitas^ non maliens eœterminans^ sed virga castigans. La preuve que Dieu n'a pas décidé sa ruine, c'est qu'il laisse au roi qui vient de mourir un successeur pour défendre sa maison et qu'il vient de donner à celui-ci un fils pour héritier; c'est qu'il reste encore à la France des âmes courageuses, des vertus formées par de rudes épreuves, de riches contrées, des villes opulentes, des camps et des places de guerre bien fortifiées, tandis que les ressources de l'ennemi sont épuisées par ses victoires mêmes. La faiblesse actuelle de la France n'est donc pas telle qu'elle ne puisse encore, comme elle l'a fait si souvent, aider un prince son allié à repousser une injuste agression. Sa cause, d'ailleurs, est celle de tous les rois, et par conséquent, de l'empereur lui-même, qui ne peut souflfrir que des sujets entreprennent de déshériter le
fils de leur souverain légitime et de lui ravir le sceptre qu'il tient de la main de Dieu, en vertu de l'onction sacrée et d'une transmission héréditaire non interrompue. L'orateur croit devoir rappeler à Sigismond que lors de son voyage en France en 1416, il s'était déjà offert comme arbitre cpnci-^ liateur entre la France et l'Angleterre ; or, la paix qu'il/ désirait alors, cette paix qui, pour un souverain, est le plus précieux de tous les biens, il dépend de lui, en ce moment plus que jamais, de la donner au monde par l'union de deux empires qui sont pour l'Église les deux colonnes sur lesquelles repose sa liberté, et qui deviendront ainsi puissants par-dessus tous les autres (prœter cœteros et super cœteros). Ce n'est pas là assurément de la vaine rhétorique. Mais sans multiplier davantage les citations de ce genre, hâtons-nous d'arriver au second discours, où nous ne trouvons plus noyées, pour ainsi dire, dans le même fatras, les considérations que l'orateur avait à faire valoir en faveur de sa mission.
Les raisons exposées dans ce second discours sont au fond à peu près les mêmes que celles du discours précédent et ne pouvaient guère en différer essentiellement; mais elles gagnent beaucoup au langage dans lequel elles sont développées. On sent que l'orateur, n'ayant plus à se préoccuper des exigences de l'usage et de ce qu'on pourrait appeler l'étiquette d'une harangue d'apparat, donne un plus libre cours au mouvement naturel de sa pensée et va plus droit au but qu'il se propose. Son éloquence, en effet, affranchie des entraves d'une scolastique pédantesque , y retrouve souvent des accents dignes de l'auteur du Quadrilogue, On peut 4;rouver quelques longueurs et le ton d'un moraliste plutôt que d'un orateur, dans les idéesgénérales par lesquelles débute le discours sur les devoirs de l'amitié en général et
sur celle des rois en particulier. Ce ne sont là que des lieux communs qui se ressentent, il est vrai, delà lecture de Sénëque, ce qui n'est pas là un très-grave défaut; mais ce qui vaut mieux encore, c'est qu'on n'y trouve plus la moindre trace des subtilités ordinaires de la scolastique, et qu'au lieu des vaines déclamations de la rhétorique, on y rencontre plus d'une fois des mouvements d'une véritable éloquence. , Quand, par exemple, après avoir démontré que la justice et ■ la foi des traités sont menacées de périr dans la ruine de la i France ; que l'abandonner dans le malheur, c'est renoncer à la défense de la foi chrétienne, pour laquelle elle a été évangélisée; que c'est pour cela qu'elle a toujours repoussé les persécutions du Christ et est demeurée pure de l'hérésie, il s'écrie, en parlant de l'attentat criminel qui a pour but de renverser du trône l'héritier légitime : < triste spec- » tacle! crime dont l'exemple est pernicieux pour les » royaumes et pour les rois, si un vassal peut impunément » braver la Majesté royale et briser tous les liens de l'o- » béissance I Pensez-y, ô rois I pensez aux périls qui vous » menacent et raffermissez vos trônes, en frappant de » terreur les coupables et en leur faisant expier par un
> grand exemple leur impiété; et toi, pieux roi (pie rex)^
> qui t'es fait par-dessus tous les autres un glorieux renom
> d'équité et d'amour de la paix, prête le secours de ta » puissance à la justice et aux droits du sang. »
Les qualités solides de l'art oratoire et de la prudence diplomatique se font mieux sentir encore dans le discours quj fut prononcé à Prague par l'envoyé français, qui n'y traite que de la question religieuse et des intérêts de la Bohême dans ses rapports avec l'Église. Ici, sauf un seul passage tiré de la politique d'Àristote, qui recommande l'obéissance des sujets à leurs rois comme le plus strict des devoirs, toutes
les citations ne sont empruntées qu*à VÉcriture sainte et surtout à Tapôtre saint Paul, dont on sait que le nom servait déjà de bannière aux précurseurs de la Réforme. L orateur * n'hésite pas à attribuer aux désordres du clergé et à la cor- v^ ruption des grands les maux que le grand scUsme cause ' à rÉglise. € Voilà, dit-il, qu'un royaume puissant et que la
> paix avait rendu heureux pendant des siècles est accablé » par l'insolence de ses propres enfants et oublie les bienfaits
> divins pour se tourner contre lui-même. Rome nous oflFre
> l'exemple d'un coup porté bien moins par la main des » hommes que par un jugement de Dieu. Après avoir vaincu » le monde, elle est vaincue par le luxe et par l'abondance » des délices, et peut-être nous-mêmes qui parlons, subis- » sons-nous en ce moment l'épreuve du châtiment : Et » forsan nos ipsi qui loquimur etiam hujus in nobis » divinœ correctionis eœperimentum habemus. »
Le sentiment sur lequel il insiste le plus, et avec raison, dans tout le cours de cette harangue est l'humilité qui est, dit-il, « la pierre fondamentale de l'Édifice du Christ; c'est
> elle qui nous rend dignes de la grâce et capables de nous
> bien conformer aux ordres divins. Car Dieu résiste aux » superbes et accorde sa grâce aux humbles : Quoniam » Deus superbis resistit, humilibus autem dat gra- » tiam. » Rien de plus vrai, en eflFet, que l'absence de l'humilité et de la charité chrétienne dans les guerres religieuses en général et, en particulier, dans celle qui avait ensanglanté la Bohême. N'est-ce pas là ce qui a le plus manqué à ces orgueilleux inventeurs de nouveautés qui, dit l'orateur, < V(»ulant être plus que sages et ne sa-
> chant pas l'être avec sobriété, volentes sapere plus % quam sapere, neque scient es sapere ad sobrietatem, » se perdent eux-mêmes et perdent avec eux le peuple,
» dont ils égarent là fragilité dans les ténèbres de la pas- » sion, de l'ignorance et de l'envie. » Ils se donnent, dit-il,
' le titre de docteurs de la loi et ne sont que de vains parleurs (vaniloquium) qui ne comprennent pas eux-mêmes ce qu'ils disent. La Bohême, selon lui, ressemble à un homme qui, dans un accès de délire. furieux, méconnaissant ses parents et ses procheà, déchire à belles dents les membres de son propre corps. Des sectes contraires divisent le royaume : il y eu a autant que d'hommes, et tous, sous prétexte de réforme, soulèvent dans la multitude des tempêtes qui sont la mort des âmes et la désolation de la patrie. Au milieu des maux qui affligent l'Église et dans la ruine de toute autorité temporelle, il ne reste plus à la Bohême
rqli'à déclarer que chacun est libre de faire ce qui lui plaît : Nihil restât... nisi unicuique licere guod liheat; signe
[ fatal de la ruine prochaine d'un État, aux yeux des doctes et des sages : Quodet ruinœ et eœterminii prœsagium apud doctos facile judicatur. Quand il s'agit de connaître la vérité sur les choses sacrées, c'est à la prière, au jeûne et aux pieuses pratiquesque les chrétiens ont recours d'ordinaire, mais non au sang et au meurtre, caf notre loi est une loi de miséricorde, fondée sur la charité envers le prochain ; employer le glaive dans ce cas, c'est agir comme des païens. Si le peuple de la Bohême est irrité des désordres du clergé et de la corruption des grands, il devait combattre l'iniquité par la vertu et cherchM» la réforme par* l'autorité et par la sagesse, non par les tumultes et la ruine. Le mal était réel, sans doute, et le pauvre peuple avait le droit de s'en plaindre ; il devait cependant non pas donner lui-même le remède, mais le demander; remédia petere^ non dare dehuerat. Autrement, son intention, quelque bonne qu'elle eût été primitivement, devenait condamnable; et à qui
Êdlait-il le demander, sinon à la clémence de son roi, à César, dont l'autorité est stable comme celle de TEglise dont elle représente la puissance et la divine majesté? Voilà ce qu'enseigne l'Écriture sainte, et quand on peut puiser à cette source sacrée de salutaires doctrines, voudra-t-on prêter l'oreille à des hommes de chair (viris camalibus) qui ne prêchent que tumultes et séditions, et parmi lesquels éclatent déjà de violents dissentiments sur les nouveautés qu'ils veulent introduire? Il ne veut pas entrer dans l'examen des divers articles de leurs disputes, car il ne songe qu'à les plaindre. C'est à l'Eglise seule qu'il faut s'en rapporter, et à ses décisions, au-dessus desquelles il n'appartient à nulle âme de s'élever. S'il n'est pas possible d'eflfacer ou d'oublier le passé, le sage, du moins, peut réparer le mal pour l'avenir. Saint Augustin dit avec raison que pécher volontairement est un mal, que persévérer dans le péché en est un pire encore, mais que c'est le mal le plus grand, c'est-à-dire un péché mortel, que de se refuser au repentir. — Prenez cela en bonne part, dit l'orateur en terminant, et écoutez la charité plus que la colère ; nous remplissons ici un devoir d'amitié, et s'il y a dans notre langage quelques mots qui vous blessent, pensez moins à cette blessure involontaire de notre part qu'au zèle qui nous anime. < La blessure faite par celui qui vous » aime, dit Salomon, vaut mieux que le baiser perfide de > celui qui vous hait. » Nous aimons mieux combattre par les paroles que par les armes ; et plût à Dieu que les armes n'eussent été pour rien dans cette cause ! Ne vous laissez pas entrsûner par des doctrines étrangères et qui varient sans cesse. Il n'y a de bon que la stabilité de la grâce. — Après avoir cité à ce sujet divers passages de Tépître de saint Paul aux Hébreux, il termine en disant :
< Montrez-vous dignes d'être dirigés par des conseils de » salut, pour mériter de l'être par Dieu lui-même. Quod si » feceritis, neque errasse sponte voletis, neque in » posterum errare poteritis.^ Valete^ si consiliis obtem- > peratis non perituri. »
Tant de sages pensées, exprimées avec convenance et modération, dans un langage dont la concision et la netteté étaient assez rares à cette époque, et qu'on regrette de ne pas trouver plus souvent à un pareil degré dans Alain Chartier lui-même, devaient faire une impression d'autant plus favorable au rapprochement des bons esprits dans les deux partis, que dans le moment où nous supposons que ce discours dût être prononcé, et toute supposition contraire nous paraît absolument invraisemblable, l'accord de Sigismond et de Jean Ziska avait dû produire dans cette cruelle guerre de Bohême une trêve qui permettait aux sages de faire entendre la voix de la raison. Cette trêve, il est vrai, ne fut pas de longue durée, et peu après la mort de Jean Ziska, les deux Procope raljumaient avec une nouvelle violence la guerre qui ne prit fin qu'au concile de Bâle, en 1434. C'est ce qui explique pourquoi la négociation n'eut pour la France aucun des résultats immédiats qu'on en avait pu attendre. Il n'en reste pas moins pour notre orateur l'honneur d'avoir plaidé avec un incontestable talent la cause de l'Eglise, ei tel fut sans doute l'avis de Sigismond lui-même, qui voulut que ce discours qu'il n'avait pas entendu fût- prononcé de nouveau en sa présence. Il n'est pas possible, du moins, de donner un autre sens à ce barbarisme de rorata (évidemment pour itenim orata), présente Cesare que nous lisons dans le titre du manuscrit.
§ 4. — MISSION DIPLOMATIQUB BN EOOSSE.
Alain Chartîer, à son retour d'Allemagne, avait trouvé les affaires du roi dans un état assez peu prospère. Les plus puissants secours que la France, à cette époque, pût tirer du dehors, lui venaient de TÉcosse, où une antipathie nationale contre l'Angleterre avait rendu populaire la cause du roi de France. C'était à la valeur des troupes écossaises qu'était due la victoire de Beaugé, qui, en 1421 , avait, pour la première fois, relevé les affaires du dauphin et ranimé les espérances des partisans de la monarchie légitime. Mais les suites de cette victoire avaient coûté cher à nos fidèles alliés, à qui les Anglais l'avaient fait cruellement expier par la fureur avec laquelle ils immolèrent les soldats écossais dans les deux défaites successives de Crevan (1423) et de Verneuil (1424), où périrent, avec l'élite de leur arméé^ le comte de Douglas, que Charles VII avait feit connétable, et un grand nombre de princes et de seigneurs finançais. Cette perte, faiblement compensée pour le parti du roi par la victoire de Gravelles, vers la même époque, n'avait nullement arrêté en Ecosse l'espèce d'émigration qui continuait à amener sans cesse de nouvelles recrues à l'armée française, malgré les efforts du roi d'Angleterre qui avait cru calmer les Écossais en leur rendant leur roi Jacques. Tandis que Charles VII, livré à d'indignes favoris, paralysait les efforts de ses plus vaillants défenseurs et perdait même l'appui tout récent du duc de Bretagne par la disgrâce du connétable de Richement, son frère, le duc de Bedfort, dans l'année 1428, faisait de grands préparatifs pour porter le dernier coup à la cause du roi légitime par le siège d'Orléans, dont la prise l'aurait rendu maître de
tout le cours de la Loire et des villes riveraines* La résistance ne semblait plus possible que par un suprême appel à toutes les forces dont la France pouvait encore disposer au dedans et au dehors, et c'est alors que l'on songea h resserrer par un lien solide et durable Talliance du roi de France avec l'Ecosse, dont on avait déjà tiré de si puissants secours. Une députâtion, dont Alain Chartier faisait partie, fut envoyée au roi Jacques pour lui demander l'envoi d'un corps d'armée auxiliaire et lui proposer d'unir d'avance, par un projet de mariage, sa fille Marguerite, qui n'avait encore que trois ans, et le dauphin Louis, qui en avait cinq
(à peine. On lui promettait à ce prix la cession du duché de Berry ou du comté d'Evreux, à son choix, après la délivrance du royaume (H. Martin, t. 6, p. 121). Le comte d'Evreux lui-même et l'archevêque de Reims accompagnaient Alain Chartier dans cette mission; mais c'était lui qui, sans doute, était chargé de faire les premières ouvertures des négociations, puisqu'il partit et fut admis un peu avant eux auprès du roi. Quoi qu'il assure que leur arrivée n'a été que retardée par un pur hasard et qu'il ne s'attribue à lui-même qu'un rang secondaire, et semble ne se donner que pour l'agent confidentiel du roi de France dans cette ambassade, rien ne répond moins à cette idée que le ton de la pièce latine que nous publious dans notre appendice. Il eût été difficile, en efiet, même à cette époque, de pousser plus loin l'abus des formes pédantesques que l'usage et l'étiquette imposaient à l'orateur dans les harangues d'apparat. Le roi d'Ecosse passait, il est vrai, pour un connaisseur en fait d'art et de littérature ; mais on peut dire que le bon goût ne lui faisait pas moins défaut qu'à l'empereur Sigismond, s'il a pu prendre, comme lui, quelque plaisir au prodigieux fatras par lequel notre orateur semble avoir
cherché à se surpasser lui-même dans cette circonstance. Dès les premiers mots de cette étrange pièce, dont le texte, comme nous le verrons plus loin, est des plus incorrects fet plein d'obscurités et de lacunes, on se demande si c'est là véritablement une harangue; si ce n'est pas plutôt une lettre ou même un simple projet dicté à un secrétaire ignorant qui, en écrivant, ne s'en rapporte qu'à son oreille, et non aux règles de l'orthographe dont il paraît n'avoir ni souci, ni connaissance. Toutes ces suppositions^ en effet, sont admissibles à un certain degré, car si l'exubérance oratoire annonce une harangue d'apparat, la mention qui termine le manuscrit lui donne aussi le titre de lettre, puisqu'elle est ainsi conçue : Expliciunt Alani epistole (sic) cujvLS anima requiescat in pace.
Pour toutes ces raisons, nous croyons devoir nous borner à donner tel qu'il est le texte de cette pièce, qui ne nous apprend, d'ailleurs, rien de nouveau et qui ne fut publié, par un copiste des plus inhabiles évidemment, qu'après la mort d'Alain Ghartier, comme l'annonce la mention finale que nous venons de citer. Nous renvoyons pour le reste aux notea et aux observations dont elle est le sujet dans notre appendice. Il nous paraîtrait peu juste, dans tous les cas, de faire sérieusement le procès à l'auteur, sur une pièce posthume aussi défectueuse. Il suffira de rappeler que raml»LSsade eut tout le succès qu'on pouvait en attendre, et y si ce n^est pas au talent de l'orateur officiel qu'on peut faire honneur de ce succès, que rien, du reste, ne pouvait rendre douteux, il faut du moins y voir une nouvelle preuve de l'estime qu'inspiraient son caractère personnel et son talent, et de la confiance dont l'honorait particulièrement Charles YII. Cette confiance même pouvait cependant de^ yenir un danger pour lui, comme elle l'était à cette époque
pour tous ceux que la sincérité de leur dévouement en rendait dignes aux mêmes titres.
§5. — Du LIVRE INTITULE ESPERANCE OU CONSOLATION
DES Trois Vertus et de la Disgrâce qu'Alain Chartier APPELLE son Dolent EœiL
n y avait, en effet, à ce moment là même o& la monarchie avait plus que jamais besoin du concours énergique de tous ceux qui ne voulaient pas désespérer de son salut, un écueil contre lequel venaient échouer les plus sages combinaisons de la politique et les plus patriotiques efforts des hommes de cœur. Cet écueil, c'était la déplorable faiblesse du monarque lui-même, dont la volonté, incapable de toute initiative personnelle , était entièrement à la merci de celle d'un favori qui semblait jouer auprès de lui le rôle d'un véritable traître. Personne, en effet, n'a jamais peut-être plus mérité d'être qualifié ainsi que cet indigne La Trémouille, qui n'avait pas de plus grand souci que d'éloigner de son maître tous ceux qu'il jugeait capables de lui disputer la direction de cette faible volonté dont il avait su se rendre maître. Le connétable de Richement avait cru s'emparer de cette direction, dont il était d'ailleurs plus digne que tout autre par ses services, en frappant impitoyablement les favoris qui la lui disputaient, sans paraître craindre de s'aliéner par là un maître qui les lui abandonnait aussi facilement qu'il les avait pris, et il lui en avait donné un de son choix et tout à son service, dans la personne de La Trémouille; mais il avait été lui-même victime de celui-ci , qui voulait éviter le sort de ses prédécesseurs. La disgrâce du connétable, outre qu'elle privait la cause royale d'un de ses plus fermes soutiens, avait entrdné la défection du duc de Bretagne, son frère ; et La
Trémouille, dont la coupable jalousie n'épargnait aucun des serviteurs les plus dévoués de son maître, ne pouvait guère ménager Alain Chartier, qui avait plus de titres que beaucoup d'autres à sa confiance et à sa faveur. Ce serait alors le cas de placer à cette date de 1428 le commencement de ces dix années d'exil dont parle le prologue du Livre de V Espérance ^ que quelques-uns intitulent aussi le Livre de VEœiL exil ou disgrâce qui aurait pu naturellement cesser lors de l'arrivée de Marguerite d'Ecosse en France. Nous dirons plus loin, en parlant de cet ouvrage, le plus considérable de tous ceux de notre auteur, les raisons qui nous ont fait longtemps hésiter à adopter cette supposition, à laquelle cependant nous croyons devoir nous arrêter décidément, bien que les raisons contraires ne nous paraissent pas absolument dépourvues de vraisemblance. Si, en eflFet, on reconnaît dans les vers suivants la plainte légitime d'un serviteur dévoué, frappé comme tant d'autres par une injuste disgrâce, il semble difficile d'admettre ce que disent les trois derniers sur l'état de la France après la miraculeuse mission de Jeanne d'Arc :
Las ! nous chétîfs et de maie heure nez Ayons esté à naistre destinez 1 Qnant le hanlt pris da Boyanme dechlet Et nostre honneur en grief reprouche chiet ; Qui fut jadis franc, noble et bien heure, Or est f aict serf, confus et espeuré ; Et nous f uitif s, exiliez et dispers.
Ayons tous maulx esuyez et ezpers ; Et tous les jours en doi^eurs gémissons, Foyres, chassez, à honte yieillissons Desers, despiz, nuz et déshéritez Pour droit suyrir et amer véritez.
Portans en cueur dur regret et remors Du temps perdu, pays conquis, amis mors, En l*ayenir que penser ne savons Fors que petit d'Espérance y avons
Quant nons voyons aînfil France déchoir Et à nons tons dn dechiet mescheoix,
L'année même de cette mission, le cours des événements avait, il est vrai, forcé le roi de rappeler auprès de lui le connétable de Richemont, malgré La Trémouille, mais sans mettre an pourtant à la disgrâce de tous les autres serviteurs punis par lui de leur fidélité. Cependant, malgré le miracle lui-même et le parti qu'en avait habilement tiré le connétable, aidé de Dunois et de plusieurs autres illustres guerriers, la marche des affaires du roi n'avait pas été à beaucoup près aussi rapide que le mouvement qui l'avait ■■ amené à Reims à travers les Anglais, pour y recevoir l'onction sainte. L'enthousiasme irrésistible causé dans le premier moment par ce prodige n'avait été sérieux et profond que dans ]fi peuple, mais non à la cour qui semblait vouloir en effacer l'impression, et elle n'y avait que trop réussi depuis le supplice de Jeanne d*Arc, dont la mémoire n'en restait pas moins populaire. Le seul résultat politique un peu important qu'il eût contribué à produire était la paix. d'Arras qui n'était pas un véritable dénouement, puisqu'elle ne mettait fin qu'à la guerre entre la maison de France et celle de Bourgogne, mais non à la domination des Anglais, tout en leur portant un coup dont ils semblaient ne pas pouvoir se relever. La misère était grande en France, où une longue guerre avait ruiné les villes non moins que les campagnes et épuisé les dernières ressources. Paris, dont le connétable avait pu reprendre possession en 1436, n'était plus que l'ombre de lui-même. Rien enfin n'annonçait comme prochaine encore l'heure de la délivrance définitive. Des bandes d'aventuriers, que l'appât du pillage attirait dans l'armée du roi et que les paysans appelaient écor-
cheurs, ne faisaient qu'accroître la dévastation par des brigandages dont ils partageaient les profits avec un grand nombre de grands et de princes, leurs complices. Le roi, qui était enfin sorti de sa torpeur accoutumée pour marcher contre un de leurs chefs les plus redoutés, avait réussi un instant à les réprimer, et aprës avoir payé de sa personne à la prise de Montereau, il avait fait à Paris sa rentrée solennelle le 12 novembre 1437, mais sans pouvoir porter ' remède à la misère publique, qui là, plus qu'ailleurs, avait accumulé les ruines et amené la désertion 'des principaux habitants. Cette misère, en 1438, dépasse tout ce qu'on . avait éprouvé depuis vingt ans. La famine et les maladies épidémiques décimaient la population. Le Bourgeois de Paris assure dans son journal qu'il mourut dans le cours de Tannée environ cinq mille personnes à THôtel-Dieu et plus de quarante mille dans la ville. Paris, ajoute-t-il ,/ "^ était si désert et si désolé que les loups qui y venaient la nuit y étranglèrent et y mangèrent plusieurs personnes dans les rues détournées. Enfin Richement luimême, découragé, semblait prêt à déposer les pouvoirs dont il était revêtu. En présence d'un pareil spectacle, Alain Ghartier, qui, dans les méditations de la solitude à laquelle le condamnait une disgrâce très-probable selon nous, et qu'il pouvait appeler son Eœil^ cherchait les consolations de la philosophie et de la religion, ne semblait-il pas avoir bien des raisons de dire qu'il avait peu d'espérance dans l'avenir? Voilà pourquoi nous croyons pouvoir placer entre 1428 et 1438 les dix années de ce Dolent Exilj date que semble d'ailleurs confirmer un passage du livre même de YEœil (p. 311), où il est dit que les maux de la France, qui durent depuis si longtemps, ne font que z' accroître depuis vingt ans. Rien n'est plus vrai de 1418
à 1438, et il n'en pourrait être tout-à-fait de même de 1408 à 1428. C'est aussi pour cela que nous croyons devoir supposer que le grand ouvrage qu'il av£iit commencé à ce «ujet n'est resté inachevé que parce que sa rentrée à la cour, qu'on ne pouvait sans doute refuser à Marguerite d'Ecosse, ne lui laissa plus les loisirs nécessaires pour le continuer. Nous consacrerons d'ailleurs un chapitre à part à l'étude spéciale dô cet ouvrage, où l'on peut dire qu'il a mis toute son âme.
Nous ne voulons pas cependant oublier ce que nous avons dit plus haut de la vraisemblance des raisons contraires à l'hypothèse à laquelle nous nous sommes arrêté. La plus grave de toutes ces raisons, et, à vrai dire, la seule objection bien sérieuse contre la date que nous donnerons à ce Livre de l'Exil^ c'est le silence complet de l'auteur sur un événement tel que la mission de Jeanne d'Arc, qui répondait I si bien à cette idée sur laquelle il revient souvent : la main de Dieu est sur nous. Comment concilier un pareil silence avec la foi dans la Providence divine, dont il y avait là une si éclatante manifestation? Quoi de plus triste, quoi de plus contraire à ce que nous avons dit jusqu'ici des sentiments d'Alain Chartier, que de supposer qu'un scrupule de courtisan avait pu lui fermer la bouche sur un événement qui avait si profondément remué et remue encore de nos jours, après plus de quatre siècles, tous les cœurs français? Si d'ailleurs, cet ouvrage qui contient, comme nous le verrons, tant de nobles et fortes pensées sur la religion, a été écrit pendant la disgrâce dont parle le prologue, l'auteur qui met cette disgrâce au nombre des. malheurs du temps, n avait, ce semble, aucune raison de ménager par un silence aussi prudent sur ce point, l'oublieuse ingratitude d'une cour dont il était banni.
H faut répéter ici cependant ce que nous avons déjà dit plus haut, la foi à ce grand miracle n'était entière e±.profonde que dans le pe uple. Il s'en fallait de beaucoup qu'elle le fût à un degré égal dans l'Église elle-même qui, loin de songer un seul instant à canoniser la sainte héroïne, ne voulut pas même désavouer l'odieuse conduite de l'évêque Cauchon à son égard (1) ; il est plus que probable enfin que cette foi n'existait pas bien fermement chez les Richemont, les Dunois et Jes autres chefs, qui étaient portés à ne voir dans cette fille du peuple qu'un instrument dont ils auraient su habilement tirer parti. Des doutées avaient donc pu pénétrer dans quelques bons esprits, et notamment dans celui d'Alain Chartîir, plein d'un si profond respect pour l'autorité de rÊglïsiT, qui avait bien plus contribué à les entretenir qu'à les dissiper. De plus, et cette considération peut, ce nous semble, atténuer l'accusation d'ingratitude qui pèse sur la mémoire de Charles VII et de ses conseillers, au moment où la paix d'Arras, après de si longs efi'orts et au prix de tant de concessions plus ou moins humiliantes, ramenait enfin auprès de lui le duc de Bourgogne, c'eût été plus qu'une faute politique d'éveiller, par le nom seul de Jeanne d'Arc, le souvenir de l'odieux marché qui l'avait livrée aux Anglais et qui reste, pour cette orgueilleuse maison de Bourgogne, une honte à jamais inefiaçable. Alain, qui avait tant et si longtemps travaillé à la réconciliation accomplie enfin par le traité d'Arras, et qui d'ailleurs, comme nous l'avons déjà remarqué, évitait avec le plus grand soin les personna-
(1) La Térité cependant finit par se faire jour, et il serait injuste de faire peser sur TÉglise la responsabilité du crime d'un prélat indigne : en 1455 , la Cour de Rome rendit un jugement qui proclamait l'innocence de Jeanne. d'Arc, et tout récemment la Pucelle d'Orléans a trouvé, dans M^ Dupanloup, un éloquent panégyriste.
lités blessantes, pourrait donc paraître plus qu'excusable de n'avoir pas voulu évoquer un pareil souvenir, ni même y faire la moindre allusion. Qu'elle qu'eût pu être, d'ailleurs, sa foi dans le miracle, son silence à ce sujet ne portait aucune atteinte à celle qu'il avait dans l'action de la Providence divine.
Une dernière considération enfin, dont il ne faut pas oublier de tenir compte, c'est que ce Livre de l'Exil, que nous supposons écrit en 1438, c'est-à-dire trois ans au plus après le traité d'Arras, n'est pas terminé. Des trois personnes mises en scène, outre Entendement, qui n'est là évidemment que pour donner la réplique, deux seulement ont pris plus ou moins longtemps la parole, Foi d'abord, puis en dernier lieu Espérance, sa sœur, à qui l'auteur donne pour point de départ cette belle pensée de l'épître aux Hébreux : Fides sperandarum substantiam rerum, dont elle développe longuement diverses applications plus ou moins importantes, mais sans les épuiser toutes à beaucoup près, et sans conclure, car elle s'arrête lorsqu'elle avait encore beaucoup à dire. Dans tous les cas, il restait à entendre Charité, la troisième sœur, que l'auteur n'a pas mise en scène pour ne lui rien faire dire. On ne peut donc tirer de son silence sur les choses dont il n'a pas encore parlé aucun argument sérieux contre lui.
C'est le moment, selon nous, de produire dans cette discussion une autre pièce des plus importantes, qui paraît avoir été inconnue aux biographes d'Alain Chartier, ou négligée bien à tort par eux, et que nous croyons devoir joindre à celles de notre appendice, bien qu'elle ait été publiée une première fois dans un recueil où elle a pu passer inaperçue, et en dernier lieu, dans le savant ouvrage de M. Quicherat, sur le double procès de Jeanne d'Arc (t. V, p. 131), où elle est enfin dans la lumière et à la place qui lui convient.
§ 6. — Lettre sur Jeanne d'Arc.
Cette pièce, qui ne nous apprend rien de nouveau, puisqu*elle ne contient que les faits les plus connus, et qui, par conséquent, a moins d'importance pour l'histoire proprement dite que pour la mémoire d'Alain Chartier, est une lettre dans laquelle il fait, sans se nommer lui-même, à un personnage qui le lui avait demandé, mais qu'il ne nomme pas non plus, le récit, très-succinct et qui semble n'être que son attestation personnelle, des choses merveilleuses accomplies par Jeanne d'Arcjusqu'au sacre de Reims inclusivement, auquel s'arrête la relation. C'est une date qui nous oblige, on le voit, à revenir sur nos pas, puisque la discussion à laquelle nous avons consacré le paragraphe précédent nous avait conduit jusqu'à l'année 1438 et qu'il s'agit maintenant de ce qui s'est passé en 1429. Mais cette lettre, sans date, sans signature et sans désignation précise et' nominale du personnage auquel elle est adressée, peut pro- î voquer quelques doutes sur chacun de ces trois points r 1® Quant à la date, le doute disparaît aisément, pour peu qu'on fasse attention au ton même, qui est celui de l'impression toute récente d'un vif enthousiasme excité par le miracle dont le sacre de Reims venait d'être le merveilleux dénouement. Elle est donc postérieure à ce grand événement, majsjie bien peu probablement, puisque c'est là que s'arrête la relation. L'auteur, qui ne fait que reproduire et confirmer par son témoignage les circonstances merveilleuses sur lesquelles l'interrogeait son correspondant, aurait-il gardé le silence, comme il le fait, sur la trahison et sur le supplice, si l'un et l'autre avaient eu lieu déjà au moment où il écrivait?
C'est ce qui nous semble absolument inadmissible. 2^ Il est vrai qu'il ne se nomme pas et ne nous donne aucune indication précise sur sa personne. Mais peut-il être autre qu'Alain Chartier ? Ici le doute, nous en convenons, peut paraître plus admissible que pour la date. M. Quicherat ne paraît pas considérer comme décisive la preuve tirée de ce que les deux manuscrits de la lettre en question se trouvent également dans deux recueils de lettres d'Alain Chartier. A cette preuve, qui a pourtant, on ne saurait le nier, une valeur incontestablei, et qui a suffi pour établir l'authenticité de la pièce relative à la mission d'Ecosse, nous en ajouterons une autre que nous pouvons dire intrinsèque, et quii pour les deux pièces également, fait disparaître toute espèce de doute : c'est la preuve que nous fournit le style même de cette lettre, où Ton reconnaît non seulement un imitateur de Sénèque dans des antithèses telles que celles-ci par exemple : fœmina cum viriSy indocia cum doctis^ sola cum multis, infima a multis despecta, mais aussi un rhéteur qui sait placer à propos les figures les plus recommai^dées par les maîtres, telles que la suivante : Quid eorum est quœ habere duces in bellis oportet quod puella non habeat? An prudentiam militarem? Habet mirabilem. An fortitu-dinem? Habet animum ecccelsum super que omnes. An diligentiam? Vincit superos. An Justitiam? An virtuterni An felicitatem? Et his prœter cœteros est ornatà. Remarquons en passant que cette figure, ainsi que l'emploi de tous les verbes au présent, prouve d'abord que la Pucelle existe encore au moment où l'auteur écrit, et ensuite qu'elle est dans tout l'éclat de son prestige si vivement ressenti par Charles Vil lui-même. L'auteur a dit plus haut, en parlant de l'entretien secret du roi avec Jeanne : Quid locuta sit^ nemo est qui sciât illud. Tamen manifestissimum est regem
— lOi —
velut spiritu (1) non mediocri fuisse alacritate per^' fusum. On sent enfin, dans tout le cours de ce récit généralement simple et exact, et qui ne relate que des faits bien connus, quelque chose de mieux qu'une vaine rhétorique. Le ton en est sincèrement animé d'un bout à l'autre, et l'espèce de péroraison qui le termine rappelle les plus beaux des mouvements oratoires que nous avons déjà cités dans Alain Chartier. Ne cherchons donc pas à contester à notre auteur un titre littéraire dont il est digne à tous égards.
3® Enfin, quant au nom du personnage qui avait fait demander la relation authentique par l'abbé de Saint-Antoine ou par l'archevêque de Vienne (de Reims, suivant Lami), c'est bien, comme l'affirme Lami, nous le croyons malgré l'affirmation contraire de M. Quicherat, l'empereur Sigismond lui-même, qui avait les plus fortes raisons pour préférer à tout autre le témoignage d'Alain Chartier, qu'il avait connu et apprécié lors de sa mission en Allemagne. M. Quicherat n'oppose à l'assertion de Lami qu'une seule objection, dont nous avouons ne pouvoir comprendre la valeur. C'est, dit-il, « qu'un secrétaire du roi de France,
> écrivant à l'empereur d'Allemagne, ne l'aurait pas appelé
> illustrissime princeps, » En quoi donc ces expressions pourraient-elles être moins admissibles que les suivantes : Rex clementissime, serenissime Cœsar^ tua serenitas , et autres du même genre que nous lisons dans les deux discours adressés à l'empereur? Si M. Quicherat ne les trouvait pas assez respectueuses, il n'en pourrait dire autant de celles-ci, qui se trouvent quelques lignes plus loin dans
(1) M. Quicherat préfère avec raison ce mot du manuscrit de Paris à cdui de spretvm qu'on lit dans rédition de Lami, et qui serait une assez grosBière inconvenance.
l'exorde de la lettre en question : Splendore ac magnitudine vestri commotus.., .
De toute cette discussion il nous est donc permis de conclure : 1® que la date de la lettre est postérieure, mais de très-peu, à la cérémonie du sacre de Reims, et antérieure à la trahison et au supplice ; 2" que l'auteur ne peut pas être autre qu'Alain Chartier ; 3° que le personnage auquel la lettre est adressée sur sa demande est bien, comme le dit Lami, l'empereur Sigismond. -
Nous ne parlerons pas du texte de cette lettre, qui a eu le même sort que les autres documents insérés dans les recueils manuscrits des lettres d'Alain Chartier, transcrites, probablement sous la dictée, par des copistes aussi inhabiles qu'ignorants. Le latin, souvent plat, est aussi incorrect et aussi obscur en maint endroit que la lettre ou harangue au roi d'Ecosse dont nous avons parlé plus haut. L'autorité d'un savant aussi compétent en pareille matière que M. Quicherat est plus que suffisante, selon nous, pour que l'on s'en tienne, sauf découverte ultérieure de manuscrits plus satisfaisants que ceux de la bibliothèque de Florence ou de notre Bibliothèque nationale, au texte qu'il a tiré de la comparaison de ces deux manuscrits, et qu'il a publié dans le cinquième volume des deux procès de Jeanne d'Arc. C'est du moins celui que nous avons cru devoir adopter sans aucun changement dans notre appendice.
Ainsi tombent et doivent disparaître toutes les préventions défavorables auxquelles donnait lieu contre Alain Chartier son silence sur Jeanne d'Arc, préventions dont nous n'avions pu nous défendre nous-même, et qui n'ont cédé qu'à une assez longue discussion, comme on vient de le voir. 11 a ressenti en véritable Français et exprimé dans un langage digne de lui ce qu'il y avait de merveilleux et de
visiblement providentiel dans la mission de la jeune Lorraine. Qu'il Tait fait alors qu'il était en disgrâce, il n'en a que plus de mérite; mais c'est, nous en convenons, un point sur lequel sa lettre ne donne aucun éclaircissement, et qui, en attendant mieux, reste une hypothèse. Ce qui n'en est plus une, c'est la position de notre auteur à la cour à partir de 1638 : nous allons en parler dans le chapitre suivant.
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