‹ Étude sur Alain ChartierChapitre 22 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Alain Cliartier à la cour après l'arriTée en France de Har^erite d'Ecosse. La Lettre à un Ami ingrat, le

Curial; le Bréviaire des Nobles, la Ballade de Fougères,

fin de la partie biographique et dn premier lirre.

§ 1. — Retour a la cour» payeur dont il y jouit, malgré quelques inimities attestees par la lettre A UN Ami ingrat.

L'apparition de Jeanne d'Arc sur la scène historique, les circonstances aussi merveilleuses qu'incontestables qui accompagnent sa mission et en assurent le succès, la réunion la plus complète et la plus authentique que l'on connaisse de tous les caractères qui constituent ce que l'on appellejin miracle, tout enfin, jusqu'à ce triste dénouement qui est comme la passion de la sainte victime, avait si profondément remué les esprits qu'il n'est pas un seul écrivain, poète ni prosateur, pas un seul historien qui n'en ait parlé avec émotion, même parmi ceux qui ne voulaient pas reconnaître là le signe d'une intervention providentielle, soudaine et directe en faveur de la France. Jamais la mystérieuse

puissance de la simplicité et de la pureté, ces deux ailes par lesquelles, nous dit l'Imitation, la piété élève Tâme audessus du monde, ne s*était mieux fait sentir que dans toutes les actions et les paroles de cette jeune fille si naïvement héroïque, et qui ne demandait qu'à se retirer loin du monde après l'avoir sauvé. Si, en présence d'un pareil spectacle, le doute ne semblait guère possible chez un homme sincèrement religieux et ami de son pays, le silence absolu d'un secrétaire du roi sur un pareil prodige était peut-être moins pardonnable qu'à tout autre, et le rendait solidaire de l'ingratitude de son maître et de toute la cour. Ge grief disparaît heureusement devant la lettre que nous venons de citer, et qui contient des paroles tout-àfait dignes de la gracieuse récompense de Marguerite. On ne peut pas dire non plus, ce nous semble, que ce soit une conjecture hasardée que d'attribuer, en grande partie du moins, à cette jeune et malheureuse princesse la rentrée en grâce de son poète favori, qui paraît dès ce moment avoir passé à la cour le reste de sa vie.

S'U put y rendre des services, il ne devait pas manquer, par conséquent, d'y faire aussi des ingrats. C'est ce que prouve du moins la lettre intitulée : Invectiva contra ingratum amicum^ dont il semble naturel de reporter la date à l'époque de sa faveur. L'ingratitude est le vice le plus ordinaire et en quelque sorte le plus inévitable de la vie de cour. C'est là surtout qu'elle est d'autant plus grande que les devoirs de la reconnaissance sont plus impérieux. Ces devoirs étaient réciproques, à ce qu'il paraît, et fondés primitivement sur des services mutuels entre notre auteur et l'ami dont il se plaint. En quoi consistaient ces services.? La lettre ne le dit pas clairement et nous ne croyons pas qu'il soit important de le rechercher. On voit

seulement que la rupture entre les deux amis a pour cause, comme toujours, la fortune de l'un devenue bien supérieure à celle de l'autre, et engendrant chez le plus favorisé l'orgueil et le dédain envers celui qui l'est moins, parce qu'il n'a pas hésité à faire le sacrifice de ses propres intérêts à ceux de son faux-ami ; c'est ainsi que tous les ingrats ont coutume de payer la dette de la reconnaissance. Ils s'en affranchissent, il est vrai, mais ne réussissent pas également à s'affranchir du mépris qu'ils méritent, et Alain Chartier exprime le sien dans des termes assez vifs, mais toujours dignes ; d'une latinité souvent fort incorrecte, il est vrai, quoique non dépourvue d'une certaine élégance de diction, mais où le tour de la phrase accuse plus que partout ailleurs l'imitation de Sénèque : « Ce que je t'écris, lui dit-il en » terminant, n'est pas pour te ramener aux devoirs de » l'amitié, ni dans la moindre intention de représailles. Il » me suffit de te faire voir que je connais ton caractère et » que je sais ce qu'exige ma dignité. » (P. 489.) Il trouve moyen, enfin, de lui décocher un dernier trait à la manière de Sénèque, dans cette formule finale : Vale, ut decet virés qui sibi solis valent.

Malgré la date que nous avons cru devoir donner approximativement à cette lettre, nous ne nous dissimulerons pas qu'il est possible de lui en assigner une autre plus reculée, et de la compter par ex-emple parmi les causes qui ont amené la disgrâce que notre auteur appelle son exil, et que nous avons attribuée à La Trémouille, devenu si puissant lui-même par son ingratitude envers Richement. Quelques phrases de la lettre pourraient même justifier cette conjecture ; les suivantes entre autres : In causa es^ quia egenus sim^ nec fparum temporis aut facultatis modicum tibi concessi^ aut^ verius dicam^ in te consumpsi

Quœ ttui fœdifraga ingratitvdine deturpusti intus^

habeas, Maneant, ego ad me reductus vivam, et in hoc

gloriabor a te segregatus^ quod infractam meam fidem

reporto j trmm violatam relinquo. In me de cœtero nihil

vindices. Vive tecum^ et cum his quibus amicitiam

simulare industria est, amicitiœ caristia carituris.

C'est là, en effet, la morale des favoris de la trempe de La

Trémouille. Notre seul motif de préférence pour la date que

nous avons adoptée, c'est qu'il nous semble voir dans le

style de cette lettre une maturité de talent plus sensible

que dans les autres ouvrages latins d'une date antérieure.

C'est ce que nous remarquons aussi dans la pièce française

du Curial^ dont nous allons parler.

§ 2. — Le Curial.

Au point de vue littéraire, nous n'hésitons pas à dire que l'auteur n'a rien écrit de plus achevé, rien qui se ressente '^ moins de ses défauts les plus ordinaires, que ce morceau, le ' plus concis sans contredit et le plus court de tous ses ouvrages en prose, bien qu'on puisse signaler encore plus d'une longueur et d'assez fréquentes redites. L'imitation de Sénèque, dont il cite d'ailleurs un passage tiré de ses tragédies, ne s'y fait pas moins sentir que dans la Lettre à un Ami ingrat y par la multiplicité des antithèses et le tour ^guisé de la phrase, comme dans la suivante, par exemple : ^ Si tu me demandes que c'est que vie curiale, je te répons,

* frère, que c'est une pauvre richesse, une habondance > misérable, une haulteur qui chiet, un estât non estable,

* ainsi comme un pillier tremblant et une moureuse vie

* (p. 399); » Quant aux idées qui en constituent le fond, ce sont des lieux-communs, si l'on veut, mais de ces lieux-

communs qui prennent toujours un air de nouveauté sous la plume d*un bon écrivain, et qui ont le mérite d*être des vérités de tous les temps, une peinture prise sur le vif des vices et des misères de la vie de cour. Un sentiment vrai y règne d'un bout à l'autre, et donne au langage de l'auteur la touchante éloquence d'une vive et sincère amitié, quand ' il dit, par exemple : % Suffise à toi et à moi que l'un de notis » deux soit infortuné (p. 392) ! » Et plus loin, p. 400 : < Croy sûrement, frère, et n*en doubte pas, que tu exerces » très bon et très notable office, si tu sais bien user de la » maîtrise que tu as en ton petit hostel *. . bienheurée » maisonnette, en laquelle règne vertu sans fraude ne » barat, et qui est honnestement gouvernée en crainte de » Dieu et bonne modération de vie ! » La lettre enfin se termine par ces mots : < Et si tu n'as, au temps passé, » cogneu que tu ayes été bienheuré, si apprens à le » cognoistre désormais (p. 401). i^ A qui s'adressent ces sages conseils, pleins d'une affectueuse sollicitude? Si le mot de frère n'est pas ici une pure appellation d'amitié, quel est ce frère, pris d'une velléité si soudaine qu'elle peut paraître suggérée plutôt que spontanée, de tenter fortune à la cour? Nous ne croyons pas que ce puisse être Guillaume, laîné des trois frères, par qui Alain a été primitivement patroné, et qui, en voie de devenir évêque de Paris, s'il ne Test déjà à cette époque, exerce dans tous les cas un office tout autre que la maîtrise d'un petit hostel. Il nous semble qu'il est plus naturel de supposer qu'il s'agit du plus jeune des trois frères, de ce Thomas, resté ignoré, et qui n'en a peut-être été que plus heureux dans sa mai" sonnette honnestement gouvernée en crainte de Dieu, L'éloquence d'Alain a été celle d'un bon frère, s'il l'a'décidé à y rester, quoique le contraire résulte d'un document

authentique que M. du Fresne de Beaucourt a entre les mains, et dans lequel Alain et Thomas sont mentionnés comme frères et comme étant l'un et l'autre notaires et secrétaires du roi Charles VIL C'est même là la seule preuve que nous ayons de l'existence de ce Thomas Chartier dont il n'est question nulle, part ailleurs.

Mais ce que cette lettre contient de plus important pour nous, au point de vue biographique qui nous occupe en ce moment, ce sont les renseignements qu'elle nous fournit sur le genre de vie que menait à la cour le poète plus que jamais en faveur, et il fallait que son crédit fût bien solidement établi pour résister à des épreuves telles que celles qu'il ne nous décrit si bien que parce qu'il les a subies , sans doute , plus ou moins pour son propre compte. Il devait avoir souvent fort à faire pour s'en tirer même avec l'appui de Marguérite d'Ecosse. La cour a été de tout temps et sous tous les mîûtres, quels qu'ils soient, le rendez-vous et l'espèce de terre promise des intrigants, des ambitieux, des traîtres et des ingrats à qui la naissance ou quelque heureux hasard en ouvre l'accès. Il le sait, et c'est pour en avoir été souvent témoin et plus d'une fois victime, qu'il peut dire à son frère, en parlant de ce pays de mensonge et de corruption : « Sois

> certain ou que ta vertu te y fera mocquer, ou ta vérité te

> y fera hayr, ou que ta discrétion te y rendra plus suspect,

> à mauvaises gens qui mesdisent de ceux que ilz connaissent >-estre sages et loyaulx (p. 393). » « Les abus de la cour et

> la manière des gens curiaulx sont tels que jamais homme '

> n'y est souffert soy eslever se il n'est corrompable ' , » (p. 393). » On peut voir encore la révélation toute personnelle d'un des plus grands périls de la faveur dans la pbrase suivante : « Se tu peulx parvenir jusques aux haulx > 86a*ets qui sont fort à redouter et à craindre, adonc y seras

» tu plus meschant (c-est-à-dire exposé à mauvaise chance) » de tant que tu y cuideras estre plus eureux ; et de tant » seras-tu en plus grant péril de tresbuchier comme tu seras » monté en plus haut lieu (p. 394). » Etre initié aux hauts secrets, c'est là, on le sait, et Alain Chartier le savait probablement mieux que tout autre, la plus haute, mais aussi la plus dangereuse marque de la faveur. Ce que coûte à la noblesse de son cœur cette faveur que sa conscience d'honnête homme semble lui reprocher comme une sorte de complicité dans le mal, par ce mot nous qui se rencontre souvent sous sa plume (nous autres curîauœ)^ on peut en voir la preuve et le touchant aveu dans les passages suivants : « Par quoy, » frère, je te conseille que tu te délites en toy mesme de la » vertu, car elle rend joye et loyer à ceulx qui bien vivent. . . » Ne me poursui point de fait , mais par la plainte de mon » malheur te chastie ; ne ne regarde ou ayes considération » à ce que je suis souvent avec les mieux vestuz (remar- » quons, en passant, qu'il ne parlerait pas du vêtement si la » lettre était adressée à Guillaume qui était homme d'église) ; » mais aye pitié et compassion en ton cueur des périls dont » je suis assiégé et des assaux dont je suis environné nuit et » jour (p. 397). » Voilà une soufiFrance morale que ne connaissent guère les gens de cour, pour qui le trafic de la faveur est l'unique cause de chagrin ou de plaisir. Véritable trafic, en eflfet, car là tout se vend, tout s'achète, les hommes aussi bien que les choses, et la faveur y est le prix de tous les marchés. « Entre nous de la cour, dit-il, nous sommes mar- » chans affaictez, qui acheptons les autres gens, et aucunes » fois pour leur argent, nous leur vendons nostre humanité » précieuse. Nous acheptons autruy et autruy nous, par » flaterie ou par corruptions. Mais nous scavons très bien » vendre nous mesmes à ceux qui ont de nous affaire.

» Quel bien donc y peux-tu acquérir qui soit certain, sans » doubte et sans péril ? Veux-tu aller à la cour vendre ou » perdre ce bien de vertus que tu as acquis hors d'icelle » (p. 399)? » Ce bien de vertu, on voit à quels périls il l'expose tous les jours; mais on sent aussi, rien qu'à la manière dont il en parle, qu'il a su le conserver tout entier. A quel prix ? Il nous le dit lui-même, moyennant le sacrifice complet de sa liberté, de ses intérêts et de ses plaisirs. « Se tuy » veulx perdre ta franchise , adoncques dois-tu scavoir que : » tu auras à habandonner toy mesmes, quant tu voudras

> poursuyr la cour, qui fait à homme délaisser ses propres ; » meurs pour les mesler à ceux d'autruy. Car s'il est véri- ^

> table , on le tendra aux escoles de flaterie. S'il aime vie . » honneste, on l'apprendra à mener vie déshonneste. S'il /

> est paresseux et nonchalant d'avoir prouffit, il sera laissé » avoir soufiFreté. S'il ne scait ou ne veut riens demander, » aussi ne trouvera il qui riens luy donne S'il a accous-

> tumé de lire et estudier es livres, il musera oiseux toute » la journée en attendant que on luy ouvre l'uys du retrait » du prince. S'il aime le repos de son corps, il sera envoyé » de ça et de là comme un coureur perpétuel. S'il veut » coucher tost et lever tard à son plaisir, il faudra qu'il

> veille tard et qu'il se liève bien matin, et qu'il perde sou-

> vent les nuits sans dormir ne reposer (p. 395). » Que de révélations évidemment personnelles dans ces détails sur les tristes conditions du métier de courtisan, ne fût-ce que cette dure nécessité de muser oiseux toute la journée sans pouvoir lire ni estudier es livres^ et surtout sans pouvoir dormir , condition à laquelle n'aurait jamais pu se résigner notre bon Lafontaine. Il paraît que le pauvre Alain s'en dédommageait îoand et où il pouvait, même dans les galeries de la royale demeure, lorsqu'on lui faisait trop attendre l'ouverture de

Vhuis; et si l'histoire du baiser de Marguerite n'est pas une pure légende, il fallait qu'il dormît de bien bon appétit pour n'être pas réveillé par le passage de la princesse et de sa suite, et surtout par le gracieux baiser, à moins qu'il n'ait voulu en savourer la douceur plus à son aise en feignant de continuer à dormir. Mais de toutes ces conditions, la plus triste , sans doute, pour lui, c'est l'impossibilité de trouver à la cour un véritable ami ; aussi est-ce celle qu'il énonce la dernière : < Se il s'estudieà y trouver amitié, il s'abusera. Car » jamais elle ne scait troter parmy les salles de ces grans » Seigneurs, ainçois elle se tient dehors et n'y entre avec » aucun (p. 395). » La, Lettre à un Ami ingrate que nous avons citée plus haut, prouve qu'il avait appris à ses dépens cette triste vérité.

Remarquons que dans ce tableau des mœurs de la cour, dont un des plus grands mérites est de ne rien dire qui ne soit vrai dans tous les temps, il n'est question que des courtisans, c'est-à-dire des serviteurs, mais non pas du maître dont l'auteur ne dit pas un mot. Ce n'était pas là pourtant le moindre des dangers qu'il eût à signaler à son frère; mais la reconnaissance, peut-être non moins que la prudence, lui fermait la bouche à ce sujet. Est-ce à un motif du même genre qu'il faut attribuer son silence absolu sur les femmes; autre lacune dans ce tableau, si complet d'ailleurs pour tout le reste, car le rôle des femmes n'a jamais été nul, ni même purement secondaire à la cour, et celle de Charles VII, comme de presque tous les Valois, ne lait, certes, pas exception à cet égard. Sans parler da l'infortunée Marguerite d'Ecosse que des calomnies de cour ont fait périr de chagrin, comme l'atteste ce cri de douleur : « Fi de la > vie ; qu'on ne m'en parle plus ! » on voit la duchesse Yolande d'Anjou donner elle-même une maîtresse, <5*est^

à-dire une rivale de sa propre fille, à son gendre Charles VII qu'elle voulait gouverner par là. On peut juger de ce qu'étaient les mœurs de cette cour, bien qu'on doive quelque reconnaissance à cette maîtresse, qui n'était autre que la célèbre Agnès Sorel, la dame de Beautés comme on l'appelait, qui sut, dit-on, inspirer à son royal amant de viriles résolutions. Rien de plus fréquent, du reste, que ces scandales dont on trouve la trace jusque dans les événements politiques. Mais à qui devait-il être plus sévèrement défendu d'en parler qu'à un secrétaire da roi ? On peut dire en outre que le silence de celui de Charles VII à ce sujet était non seulement prudent, mais surtout respectueux, car, sans se donner pour le champion des dames^ comme le poète Martin Franc, il n'avait jamais parlé d'elles que pour en dire du bien. Il ne devait guère lui en coûter, par conséquent, de ne rien dire de leur influence à la cour ; et il n'en parle pas davantage dans le Bréviaire des Nobles, ce qui porterait à croire qu'il n'en attendait rien de bon.

§ 3. — Le Bréviaire des Nobles.

Si les écrivains moralistes savent en général peindre avec

plus ou moins de talent la réalité du mal dans la vie humaine,

combien sont rares ceux qui' mettent plus de talent encore

à y faire sentir la possibilité et la puissance réelle du bien.

C'est pourtant ce qu'a fait Alain Chartier, qui, en parlant

de la cour, après avoir dit dans la meilleure prose du temps

ce qui est, parce qu'il ne l'a que trop bien vu lui-même,

BOUS dit, dans des vers meilleurs encore que sa prose, ce qui

to être, parce qu'il le croit possible et que la nature de son

wpritle porte à ne jamais désespérer du bien, quelque rares

îtt'en soient les exemples, à la cour plus que partout ailleurs.

Nous n'hésitons pas à dire, en effet, que le petit poème du Bréviaire des Nobles est son chef-d'œuvre, et nous ne croyons pas aller trop loin en ajoutant que c'est aussi dans notre littérature, comme nous espérons le démontrer dans la seconde partie de notre travail, le chef-d'œuvre de la poésie didactique au moyen-âge. Si nous le plaçons ici, quoique nous en ignorions la date précise, comme de la plupart de ses autres ouvrages, c'est que tout y fait sentir, selon nous, la plus haute maturité du talent et cette espèce de sérénité que l'âge et l'expérience donnent à l'esprit d'un honnête homme, comme l'heureux fruit d'une bonne conscience. Les détails nous manquent souvent sur l'homme et sur sa vie, mais on voit assez que ses œuvres sont la constante apologie de l'écrivain. Nul peut-être n'a mieux prouvé que lui la vérité de ce beau précepte de Boileau :

Que votre âme et vos mœurs peintes dans vos ouvrages. N'offrent jamais de vous que de nobles images.

Le Bréviaire des Nobles^ quoiqu'il n'y soit pas question de la vie de cour proprement dite, n'en est pas moins la contrepartie du CuriaL De même, en effet, que dans le monde féodal le roi était le suzerain par excellence, de même la cour avait été de bonne heure la carrière suprême du gentilhomme et comme le lieu d'épreuve où devait s'achever sa destinée. C'était là le but où conduisait, comme par autant de degrés, la subordination hiérarchique de toutes les petites cours féodales, car un gentilhomme n'avait pu donner la véritable mesure de sa valeur personnelle tant qu'il n'avait pas fait ses preuves à la guerre ou à la cour, et plutôt encore dans l'une et l'autre également. Faire l'éducation complète du gentilhomme n'était donc pas autre chose que former de

bonne heure un courtisan et un homme de guerre. VoiJà pourquoi réunir et formuler en une espèce de code simple et précis les meilleurs préceptes de cette éducation, c'était, en définitive, travailler pour la cour, c'est-à-dire pour le roi, et par conséquent pour la patrie, dont il était alors Tunique personnification. Hors de là, en efi'et, la guerre n'était plus qu*un horrible brigandage où les gentilshommes et leurs bandes n'avaient que trop mérité le nom à'écorcheurs. Nous montrerons plus loin, dans la partie purement littéraire de ces études sur Alain Chartier, en quoi il nous semble avoir réussi à donner à ces préceptes la forme la plus ' \ propre à les fixer dans la mémoire par l'attrait de la poésie, et nous avons hâte d'arriver à celui de ses ouvrages qui, outre une date précise, nous fournit le dernier renseignement authentique, et non purement conjectural, comme tant d'autres, sur sa biographie.

§ 4. — La Ballade de Fougères.

Après le traité d'Arras, dont l'orgueil de l'Angleterre avait fait tourner contre elle les résultats politiques, les Anglais restaient encore en France, mais pour y voir tomber pièce à pièce l'édifice de leur conquête, tandis que chez eux grondaient déjà les orages de la guerre civile des Deuœ Roses. La Normandie, où ils croyaient s'être le plus solidement établis, leur échappait peu à peu, et il est probable qu'ils eussent disparu beaucoup plus tôt de notre territoire, si la réorganisation administrative et militaire de la France, confiée enfin à de meilleures mains que celles de la noblesse, n'avait été retardée par les derniers brigandages des écorcheurs et par la Praguerie, où les princes et les seigneurs, en armant contre son propre père le jeune dauphin Louis, ne

se doutaient guère que celui-ci faisait ainsi parmi eux l'apprentissage de l'impitoyable politique qui devait les écraser plus tard. Parmi les plus beaux et les plus durables résultats de cette réorganisation, l'établissement de l'armée française, pourvue d'une artillerie habilement conduite (H. Martin, t. 6, p. 379) et la création de l'impôt fixe et permanent, jointe à une bonne administration des finances, avaient donné à la France une vie nouvelle et une force capable d'avoir promptement raison de la guerre civile et de faire disparaître enfin les derniers restes de l'invasion. . Cette force avait surtout sa source dans l'esprit public, comme l'avait démontré la répression populaire de la Praguerie, et c'est ce que les seigneurs eux-mêmes avaient très-bien compris sans doute quand, au commencement du règne de Louis XI, ils essayèrent de donner le change à la nation par ce titre hypocrite de Ligue du bien public. En attendant, si l'expulsion définitive des Anglais semblait marcher lentement, elle n'en faisait pas moins des progrès de plus en plus irrésistibles, malgré les trêves successives par lesquelles ceux-ci cherchaient à retarder l'inévitable dénouement. Celle de 1444, qui avait été conclue à l'occasion du mariage de Marguerite d'Anjou avec le roi d'Angleterre Henri VI, avait été accueillie comme un immense soulagement par les populations à qui elle semblait rendre la vie avec la sécurité. Mais la paix n'était pour la France qu'une pause qui lui donnait le temps de préparer les moyens de porter à «on ennemi lô dernier coup et d'en finir avec une si longue guerre. On n'avait pas osé, en Angleterre, porter à la connaissance du public une des conditions de la trêve de 1444 qui coûtaient le plus à l'orgueil anglais : c'était l'engagement de restituer à la France la province du Maine. Les Anglais avaient réussi sous difi'érents prétextes

à en différer Taccomplissement jusqu'en 1448, lorsqu'au commencement de cette même année, Charles VII les y contraignit, en mettant le siège devant Le Mans, et consentit à une nouvelle prolongation de trêve jusqu'au !•' avril 1449 (H. Martin, t. 6, p. 431), concession qui n'avait pour but que de lui donner le temps de mettre la dernière main aux préparatifs d'une guerre décisive. L'issue en paraissait si peu douteuse et la confiance générale de la nation dans ses propres forces était si grande, qu'on y attendait avec une impatience de plus en plus diflScile à contenir l'expiration de cette trêve qui devait être la dernière, lorsque peu de jours avant le délai fixé, un aventurier aragonais au service de l'Angleterre et qui, mal payé par elle, ne se soutenait que par le pillage dans les marches et les contrées limitrophes de la Normandie et de la Bretagne, s'empara par"^ surprise de la ville de Fougères et s'y établit, en partageant le butin qu'il y fit avec sa bande. Ce butin devait être considérable, car Fougères, dit le chroniqueur Bouvier, < était » une très-puissante efc bonne ville, bien peuplée de notables

> bourgeois et riches marchands, et là trouvèrent moult d'or

> et d'argent (p. 166). » A la nouvelle de cet acte de brigandage, le roi de France envoya immédiatement une députation au duc de Sommerset, gouverneur de Normandie pour le roi d'Angleterre, « pour le sommer, dit le même chroni- » queur, et requérir qu'il voulût rendre et délivrer lesdits » ville et chastel de Fougières, et qu'il fît réparer, rendre et > restituer les deniers, biens, meubles et autres marchan- » dises qui dedans avaient été prins par lesdits Anglais. » Lequel duc respondit qu'il désavouait ceux qui avaient » prins ladite ville et qu'il ne se mesleroit de la faire » rendre (p. 166). » Pareille réponse fut faite aux envoyés du duc, de Bretagne, plus directement intéressé encore que

le roi de France à une réparation de ces attentats contre le droit des gens. La réparation était, d'ailleurs, au dessus des moyens financiers du gouvernement anglais, dont toutes les ressources étaient depuis longtemps épuisées. Mais son refus, en donnant à l'attentat, dont il était évidemment responsable, le caractère d'une violation de la trêve, n'en était pas moins une faute irréparable, dont il ne tarda pas à sentir les conséquences. En effet, à la nouvelle de cette rupture, un immense cri retentit dans toute la France et surtout en Bretagne, cri d'indignation et de colère sans doute, mais plus encore de conviction que l'heure de la dé- ; livrance était enfin venue. L'armée de Charles VII ne s'était pas encore mise en marche que déjà, en moins de deux mois, les villes de Pont-de-l'Arche et de Couches, en Normandie ; de Cognac, en Saintonge, et de Gerberoy,en Beauvoisis (H. Martin, t. 6, p. 433), étaient tombées aux mains de quelques capitaines qui s'en étaient emparés au nom du duc de Bretagne, en poussant le cri de : Bretagne et Saint- Yves!

C'est au milieu de cette espèce d'efi'ervescence que parut la ballade de Fougères, qui n'en est que l'écho populaire en quelque sorte, et dans laquelle on retrouve la trace de tous les faits dont nous venons de parler. Chaque strophe est terminée par un proverbe, forme qui semble donner à la voix du poète l'accent de celle du peuple, vox pqpuli. M. Leroux deLincy, dans son recueil de chants historiques (t. I«^, p. 264 à 271), cite une chanson du même genre en vingt-deux couplets, dont chacun a pour refrain un proverbe, et qui avait été composée à la fin du siècle précédent contre le prévôt de Paris, Hugues Aubriet, par les écoliers de l'université, assez malmenés par ce sévère et illustre magistrat. La prise de Pont-de-l' Arche, qui, comme nous venons de le dire, avait

été le début du soulèvement général contre les Anglais, était l'œuvre d'un capitaine nommé Flocquet, au service de l'Aragonais, et qui avait saisi fort à propos cette occasion de se tourner contre son chef. C'est ce que prouvent les trois couplets suivants de la ballade :

En rompant la commune trêve Sur votre fiance et enseigne, L'Arragonnois a prîns la fève Au chastel du duc de Bretaigne, Flocquet la requeult et regaigne Comme son servant et amy Encontre ung faulx ung et demy.

Trop plus vous nuit le Pont de l'Arche Que ne vous peult ayder Fougières ; Car il est près de vostre marche De Rouen, et sur les rivières.

Et si est près de noz frontières, Qui est ung point qui vous déçoit.

Fol ne croit tant que il reçoit.

Pensez-vous que Dieu toujours seufEre Vos iniquitez et injures, Sans vous punir quant le cas s'eufEre Comme ses autres créatures?

Pas n'avez les testes plus dures Que les Bretons, la mercy Dieu.

Vieilles debtes viennent en lieu.

On sent, en un mot, dans tout le cours de cette ballade, que l'accent de l'enthousiasme l'emporte de beaucoup, comme nous l'avons déjà fait remarquer, sur celui de l'indignation, chez le poète aussi bien que parmi le peuple, tant est grande partout la certitude d'une vengeance prochaine et définitive. On sait, en efiet, que moins de trois ans après la reprise des hostilités, les Anglais, expulsés

enfin de notre territoire, n'y possédaient plus que les deux villes de Calais et de Guines (H. Martin, p. 454, t. VI). La ballade de Fougères, empreinte comme tant d'autres oeuvres du poète orateur d'un vif sentiment de patriotisme, est le dernier renseignement authentique qui nous soit connu sur la vie d'Alain Chartier. Nous ne dirons pas que c'est le chant du cj'gne, car rien peut-être ne répond moins à une pareille figure que le ton général de ses poésies. A-t-il survécu longtemps à la prise de Fougères? A-t-il pu prendre sa part à la joie patriotique du dénouement qui en fut la conséquence, et s'écrier comme Mithridate mourant à la vue des Romains en déroute :

Et mes derniers regards ont vu fuir les Bomaîns.

Nous l'ignorons, et nous n'avons sur les dernières années de sa vie, comme sur la date de sa mort, que de pures conjectures et des témoignages plus contestables les uns que les autres.

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