LIVRE DEUXIEME
Observations préliminaires et plan général du deuxième livre.
La vie d'Alain Chartier , telle que ses ouvrages presque seuls nous la font connaître, est, nous l'avons vu, celle d'un écrivain sincèrement dévoué aux intérêts de la monarchie et de la France, c'est-à-dire de la patrie, dont, pour lui comme pour tous les vrais Français de son temps, le roi est avant tout la personnification. L'image qu'il en a sous les yeux à la cour, où parait s'être écoulée sa vie presque tout entière, est bien déchue de ce qu'elle était dans le passé, vers lequel se reporte sans cesse sa pensée attristée des lûalheurs de son pays; mais ces malheurs ne sont, à ses yeux, que ceux de la royauté elle-même, et quand une disgrâce de dix années l'éloigné de la cour et devient pour lui, par cette seule raison, un exil, quoiqu'il ne soit pas forcé de quitter la France, c'est encore la royauté qui est l'objet de ses plus profondes méditations et le principal motif des con- ^lations qu'il demande à la religion et à la philosophie. L'homme est donc, comme l'écrivain, un vrai Français de ^ur et de langage ; c'est par là surtout qu'il est poète et
orateur. Mérite-t-il, à ce double titre, le rang que lui ont donné ses contemporains et les plus grands écrivains du XVP siècle? Voilà la question qu'il nous reste à examiner.
Etre compté parmi les mitres à une époque quelconque de l'histoire littéraire, c'est un titre pour l'être aussi parmi ceux qui ont le plus contribué aux progrès de la littérature. La justice de l'histoire, non moins que la science, qui n'est complète qu'à ce prix, exige donc qu'on fasse la part de chacun, sans en omettre aucun. Or, il y a à l'égard d'Alain Chartier, comme des maîtres l'ont déjà dit avant nous tout récemment, une omission à réparer, et le inoment est venu plus que jamais de l'entreprendre. Ce que nous avons dit de sa vie et de ses ouvrages, qui en sont le reflet et à peu près l'unique source historique, nous a fait suffisamment connaître ce que vaut l'homme , et c'est le cas plus que jamais de dire que le style, c'est l'homme même; nous allons voir maintenant ce que vaut l'écrivain, heureux d'avoir pour nous l'autorité des maîtres qui ont déjà élevé la voix en sa faveur.
Voyons d'abord où en est notre littérature à l'époque où il vient y apporter son tribut, c'est-à-dire au commencement du XV® siècle. Nous examinerons ensuite la part qui lui appartient en propre dans les différents genres de la poésie et de la prose^ et plus particulièrement dans l'éloquence et dans la philosophie. *