‹ Étude sur Alain ChartierChapitre 24 sur 30 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

Tableau général de la littérature française dans la

première moitié du XV« siècle.

Quand on considère dans son ensemble le domaine de la

littérature au commencement du XV® siècle, on voit que

l'Église; l'Université, la cour du roi, celle des ducs de

Bourgogne et le peuple proprement dit, forment comme

autant de centres distincts, dont chacun a ses interprètes,

poètes, orateurs ou historiens, animés de son esprit et de ses

passions, et plus souvent en lutte avec les autres centres

que disposés à s'allier à eux dans l'intérêt commun ; car la

guerre est partout à cette époque, guerre étrangère et

guerre civile en même temps, aidées l'une par l'autre et

également; funestes à la nation. L'Église, il est vrai, parle

plus souvent en latin qu'en français; mais la parole est

constamment française chez les poètes et dans les trois autres

centres. On peut remarquer cependant que c'est à la cour

du roi de France qu'elle prend en général l'essor le plus

élevé, parce que c'est là que la pensée embrasse d'ordinaire

des horizons plus étendus en quelque sorte que partout

ailleurs. C'est la nation qui est devant elle après tout, bien

qu'elle ne la voie guère que dans la personne du roi. Ce caractère n'est nulle part plus sensible que dans la comparaison générale des écrivains attachés à la cour du roi de France ou aux intérêts de la monarchie, avec ceux qui appartiennent plus particulièrement à la cour fastueuse des ducs de Bourgogne. Le faste domine, en effet, à cette cour où, malgré les ressources que lui fournissent les riches cités dé la Flandre, Philippe-le-Bon se ruine en fêtes somptueuses de tout genre et finit par tomber dans un tel dénuement que le roi de France est obligé de faire les frais de ses funérailles. D y a comme un reflet de toutes ces fêtes et de leur splendeur éblouissante chez presque tous les écrivains attachés à la fortune de cette puissante maison de Bourgogne. Les Régnier de Querchy, les Mai;tin Franc, les Michaut, les Chastellain, les Olivier Delamarche semblent n'en être que les décorations littéraires plus ou moins brillantes, et ne rien voir au-delà; on dirait qu'il n'y a d'autre avenir pour eux que la fin du monde. Tout autre est l'esprit de la littérature du côté de la cour ou parmi les écrivains attachés à la cause de la monarchie. Leurs regards en général portent beaucoup plus loin, trop loin peut-être pour bien voir, car le défaut le plus fréquent de leurs ouvrages est leur caractère en quelque sorte encyclopédique, et ce défaut date de loin. Dès le temps de Philippe-le- Bel, qui a ses raisons pour laisser les coudées iranches à Jean de Meung dans ses saillies contre la papelardie, on voit celui-ci trouver moyen de placer dans son fatras allégorique du Roman de la Rose tout un système fantaisiste de sa façon et qui n'est pas sans quelque grandeur, sur la nature aux prises avec le temps, sur le génie de l'homme et sur Dieu lui-même. Sous le règne de Charles V, ce roi protecteur des lettres et ami des savants, Philippe de

Maiziëres, dans un ouvrage intitulé le Songe du vietiœ Pèlerin, composé pour l'éducation du dauphin qu'il appelle le blanc faucon à bec et à pieds dorés, et dans lequel pas une idée générale n'échappe aux personnifications allégoriques qui se meuvent au milieu de ses perpétuelles fictions ; Philippe de Maiziëres, disons-nous, met à contribution ses souvenirs personnels, la géographie, l'histoire, la théologie, toutes les rêveries qui de son temps passaient pour des notions scientifiques, et jusqu'à l'alchimie. Plus tard et au commencement du XV® siècle, les nombreux ouvrages de Christine de Pisan sont de véritables encyclopédies à mettre à côté de celles de Gautier de Metz ou de Vincent de Beau vais. Enfin, Alain Chartier lui-même, dans son Livre de VExiL comme nous le verrons plus loin, passe en revue, et discute sérieusement presque toutes les questions de son temps sur la religion, sur l'Eglise, sur la politique et sur la philosophie. L'intérêt de la royauté et de la France est évidemment J'âme de toutes ces discussions.

Celui de l'Eglise est encore plus général sans doute, puisqu'il est commun à toutes les nations chrétiennes de l'Occident qui semblent alors occuper seules la scène historique. Une crise redoutable se dénoue pour elle en ce moment, celle du grand schisme, en même temps que lesWiclef, les Jean Huss et les Jérôme de Prague lui en préparent une autre bien plus redoutable encore, celle de la Réforme. Ce sont là des questions d'un intérêt plus européen que français, qui s'agitent et se décident plus ou moins heureusement dans les conciles de Pise, de Constance et de Bâle. La France n'y prend une part directe que par quelques illustres docteurs de l'Université de Paris, tels que Gerson par exemple, qui réclame éaergiquement au cx)ncile de Constance la condamnation des doctrines régicides de Jean Petit, et Clémengis qui, dans

son livre célèbre de corrupto Ecçlesiœ Statut signale avec véhémence les désordres du clergé. L'un et l'autre sont les disciples de Pierre d'Ailly, surnommé l'aigle des docteurs de la France et le marteau des hérétiques. Ils écrivent tous en latin, il est vrai, mais ils prêchent en français, et c'est par là qu'ils prennent part au mouvement de notre littérature.

La langue, en effet, est le lien d'unité par excellence entre les divers centres dont nous parlons, et l'on sait que vers la fin du XIV® siècle, la prose française en particulier est déjà en possession de l'universalité qu'elle doit à ce que, suivant l'expression de Brunetto Latini, autre encyclopédiste qui a été le maître de Dante, la parlure en est plus délitable et plus commune à toutes gens, A quoi attribuer ce caractère, si ce n'est au génie propre de la nation dont la langue est l'organe ? Chaque langue en effet n^t, se développe et meurt avec la nation qui la parle ; elle peut même lui survivre,. comme le grec et le latin, par exemple, ont survécu aux deux nations les plus civilisées de l'antiquité, ce qui prouve que leur vitalité intellectuelle était celle de l'esprit humain lui-même. C'est là ce qui assure aux langues une part toujours réelle et plus ou moins efficace dans les progrès de l'intelligence et de la civilisation en général. Mais sans nous arrêter à des considérations d'un ordre aussi élevé, nous pouvons nous contenter de remarquer que partout et dans tous les temps, les langues, dans leur développement naturel le plus vital en quelque sorte, .ont pour principal ouvrier le peuple, c'est-à-dire cette partie de la nation qui en a au plus haut degré les instincts et le génie caractéristique. Il n'y travaille pas seul, il est vrai, et laisse beaucoup à faire encore à la partie éclairée de la nation, à l'imitation et à l'usage ; mais sa part dans ce travail iTen

est pas moins la plus importante, et l'on sent que c'est bien là qu'est le principe de vie. C'est au peuple et à son esprit qu'appartient le poète qui au XV® siècle fait faire le plus grand pas à la poésie française. Si Villon p'est pas le pre-mier dans l'ordris chronologique, comme l'a dit à tort Boileau, qui ne le juge que d'après Clément Marot; s'il n'est pas exact de dire qu'il a

Débrouillé l'art confus de nos vieux romanciers^

il mérite incontestablement à tous les autres égards, parmi les poètes de son époque, le rang que lui assigne l'auteur de VArt poétique.

En définitive, c'est à la langue après tout qu'il faut en revenir pour juger des progrès de la littérature dont elle est l'organe. Or, dans le tableau que nous retraçons ici, il est aisé de voir que l'unité à laquelle se rallient de plus en plus les différents centres dont nous venons de parler, n'est pas autre que celle qui tend à se constituer dans la langue comme dans la nation elle-même, et qui sera sa plus grande force dans le mouvement de la Renaissance et de la Réforme. Chacun de ces centres exerce sur la langue une action plus ou moins favorable à ses progrès ; celle de l'Eglise et de l'Université y développe surtout les aptitudes oratoires et philosophiques ; celle de la cour du roi de France, si elle y maintient bien des formes et des traditions du passé, qui ne sont pas les meilleures assurément, y fait prédominer cependant de solides qualités, telles que le sentiment national, les idées générales et une certaine tempérance, tandis que c'est au contraire l'intempérance et je ne sais quoi de factice et de tourmenté qui caractérise en général les écrivains de la cour de Bourgogne et rend stérile le plus souvent la richesse exubérante de leur langage.

H ne faut pas oublier non plus que c'est à cette même époque qu'apparaît dans l'histoire littéraire un fait nouveau, dont rien encore ne semble faire soupçonner la puissance et la portée, et qui gependant est destiné à donner à l'action de l'intelligence humaine une force inconnue jusqu'alors et à renouveler la face du monde civilisé : c'est la découverte de l'imprimerie. L'Église s'empare la première de ce redoutable instrument de la pensée, en répandant, entre autres livres lus avec le plus d'avidité, d'innombrables éditions de celui qui a pour titre V Imitation, qui donne si heureusement aux âmes pieuses les deux ailes de la simplicité et de la pureté, à l'aide desquelles elles s'élèvent au-dessus du monde et cessent d'en ressentir l'immense tristesse. Ce beau livre est écrit en latin ; mais les idées qu'il exprime se répandent aussi dans des éditions de plus en plus nombreuses SOUS la forme française, qui pourrait bien en être, comme on l'a déjà soupçonné, la forme primitive, et dont l'influence heureuse et des plus opportunes assurément, est attestée par le titre à'internelle consolation. C'était aussi à la religion qu'Alain Chartier, dans son livre de Y Exil que nous étudierons plus loin, demandait les consolations dont tous avaient besoin.

En résumé, quels sont, dans chacun des différents centres dont nous venons de parler, les écrivains qui ont rendu les services les plus durables à notre littérature, et quel rang mérite parmi eux celui dont nous nous occupons ici? Voilà ce que nous nous proposons d'examiner, en traitant d'abord séparément des principaux genres en poésie et en prose, et en réunissant ensuite les résultats que nous aura fournis chacun de ces genres pour tirer de l'ensemble les conclusions qui doivent être le terme de notre travail.

Page 1