‹ Étude sur Alain ChartierChapitre 26 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la prose française en (général dans les différents {genres au moyen-â^e, et des caractères propres à celle d'Alain Chartier en particnlier.

§ 1 . — De LA PROSE EN GENERAL, DE SES CARACTÈRES ET DE SES PROGRÈS DANS LES DIFFERENTS GENRES.

C'est un fait parfaitement établi dans l'histoire de notre littérature que la prose a pris de bonne heure et a conservé jusqu'au XVII® siècle une grande avance sur la poésie, beaucoup plus lente à se fixer, surtout dans les genres sérieux et élevés. La vieille devise argute loqui, par laquelle les anciens signalaient le caractère propre au langage de la race gauloise, n'a pas tardé à être justifiée par la langue nouvelle, dont l'origine dans la Gaule date de la transformation politique qui lui a donné le nom de France en même temps que le titre de Fille aînée de l'antiquité et de l'Eglise, et c'est dans la prose surtout que la langue française a commencé le plus vite à acquérir, au moment même où elle entrait à peine dans l'adolescence, l'universalité qui n'a plus cessé de lui appartenir, parce que, disait-on, même en Italie,

la parlure en était pltis délitable et plies commune à toutes gens. Si l'on n'en disait pas autant de la poésie, si riche pourtant dès le principe dans le genre épique, il faut l'attribuer sans doute aux mêmes causes que celles qui, comme nous l'avons dit plus haut, expliquent l'espèce d'avortement de l'épopée primitive dans notre littérature. La réaction satirique qui, trop justifiée par les événements, avait soulevé le bon sens français contre l'orgueil féodal et les mensonges poétiques de l'esprit chevaleresque, ne pouvait nuire à la prose autant qu'à la poésie, à qui elle fermait pour ainsi dire la source des plus hautes inspirations. La plupart de nos vieilles chansons de gestes n'avaient pu échapper au

discrédit qui les frappait toutes, en même temps que la féodalité, qu'en renonçant au langage de la poésie pour parler celui de la prose dans des traductions plus ou moins plates en général, mais qui cependant ont fait sortir dû mouvement épique primitif de notre littérature le seul rameau un peu vivace qu'il ait produit, celui du roman en général et surtout du roman d'aventures. C'est là pour les imaginations un aliment sur la valeur duquel il y aurait beaucoup à dire pour et contre, attendu qu'il est pour la santé de l'esprit ce que sont les liqueurs fortes pour celle du corps; mais la prose avait beaucoup mieux à faire dans réloquence, dans l'histoire et dans la philosophie. Dans l'histoire, où l'imagination a d'abord bien plus de part que la critique, la poésie marche souvent d'un pas égal à celui de Ja prose, par exemple dans les chroniques moitié historiques, moitié fabuleuses de Robert Wace, et surtout dans la chroniquje en vers de Duguesclin ; mais la supériorité de la prose devient incontestable aussitôt que l'historien s'inspire de ses impressions et de ses souvenirs personnels : c'est ce qui fait l'incomparable mérite des mémoires de Villehardouin et de

Joinville, et surtout des chroniques de Froissart; c'est aussi par la même raison, sans doute, celui de la chronique en prose de Duguesclin. Les mémoires sont, dès le principe, et doivent rester pour toujours la forme la plus originale et la plus heureuse de notre littérature, et Ton sait que ce qui donne tant d'intérêt et tant de vie à ceux qu'on appelle les chroniques de Froissart, c'est que pour lui, raconter est une véritable passion où il ^'habilite et se délite, comme il le dit lui-même, et qui le fait courir partout où il croit trouver des scènes à voir par lui-même ou à se faire raconter par des témoins compétents. La féodalité avait là un peintre enthousiaste qu'il était de son intérêt de bien traiter; luimême d'ailleurs l'entend bien ainsi , car il croit faire beaucoup d'honneur aux grands seigneurs de son temps, en parlant d'eux. Le XV® siècle est riche en prosateurs qui méritent plus ou moins, et mieux que Monstrelet, par exemple, le titre d'historiens, quoique leurs ouvrages soient plutôt des matériaux historiques que des histoires proprement dites ; aucun cependant n'atteint à la valeur historique et littéraire des mémoires de Comines, où la prose se rapproche déjà plus que partout ailleurs de celle du XVII® siècle, quoique deux siècles encore l'en séparent.

Mais c'est surtout dans l'éloquence, et en général dans tout ce qui se rapproche plus ou moins du genre oratoire, que la prose française fait, au XV® siècle, les progrès les plus sensibles, et l'honneur en revient à Alain Chartier plus qu'à tout autre. Là est son plus beau titre littéraire ; c'est par conséquent un point sur lequel nous devons nous arrêter plus longtemps.

§ 2. — Alain Chartier prosateur.

Nous avons vu plus haut comment la plus noble des

passions, celle du patriotisme, qui manquait le plus au monde dans lequel vivait Alain Chartier, éveilla chez lui le génie oratoire en face des terribles événements dont il était témoin. L'éloquence, à cette époque, n'en était certes pas à ses débuts; il y avait longtemps qu'elle se donnait carrière, dans la chaire surtout, où l'autorité de la religion lui avait le plus constamment maintenu la liberté de la parole. Quand les monuments de l'éloquence religieuse au moyenâge nous font défaut, les événements nous disent assez quelle a été sa puissance. C'est elle par exemple qui, par la voix des Pierre l'Hermite, des Foulques de Neuilly, des Saint Bernard, a donné à la France l'initiative des Croisades et de leurs mouvements les plus populaires. La parole n'a pu lui être interdite à aucune époque, et nous voyons au XV® siècle le prédicateur Olivier Maillard braver impunément les menaces de Louis XI lui-même. Qu'elle en ait abusé trop souvent par des bouffonneries indignes de la majesté de la religion, mais qui plaisaient à la multitude, c'est ce qu'on ne saurait nier, et c'est ce qui explique pourquoi la véritable éloquence, qui avait plus à perdre qu'à gagner à une pareille école, a dû commencer par rompre définitivement avec de pareilles traditions, qui finissaient à la longue par nuire à la religion elle-même, avant d'atteindre enfin dans la chaire à la hauteur sublime où l'ont portée les grands orateurs chrétiens du XVIP siècle. Elle n'en était pas là, à beaucoup près, au XV* siècle, et elle avait bien à faire pour y arriver. Des orateurs religieux tels que le moine Augustin Legrand, dont le religieux de Saint-Denis nous a traduit dans sa chronique latine quelques magnifiques paroles , ou tels que Gerson, sont rares à cette époque. Il faut attendre que les grandes luttes de la Réforme viennent achever sous ce rapport l'éducation littéraire de l'éloquence religieuse.

Quant à l'éloquence politique qui était loin d'avoir les mêmes occasions de se produire, les États généraux lui avaient donné une première tribune en 1353, en prenant en mains le pouvoir après la désastreuse bataille de Poitiers et pendant la captivité du roi Jean ; les événements seuls nous apprennent ce qu'elle a pu y faire, mais non ce qu'elle a dit, ni comment y ont parlé les Marcel et les Robert Lecoq. Poussée par les grands intérêts du moment-, l'éloquence était là évidemment dans les meilleures conditions, celles de la spontanéité. La pratique des affaires devait lui être également favorable dans une autre tribune ouverte plus constamment à la parole, dans l'Hôtel-de- Ville de Paris, qu'on appelait alors Je Parloire aux Bourgeois, On sait que dès le milieu du .XIV® siècle, la place publique elle-même a eu ses orateurs qui, comme Charles le Mauvais et le médecin Jean de Troyes, par exemple, venaient y soulever les passions de la multitude et donner par conséquent à leurs paroles quelques accents de la véhémence tribunitienne. L'éloquence obéissait dès lors et obéit encore trop longtemps après à deux impulsions profondément différentes, l'une peu favorable à ses progrès, où les prétentions d'un savoir pédantesque et une maladroite imitation de l'antiquité surchargent et encombrent pour ainsi dire les harangues oflScielles ou d'apparat; l'autre plus profitable, parce 'qu'elle est nécessairement plus spontanée, où l'urgence des intérêts présents oblige l'orateur à renoncer à toute vaine recherche pour s'en tenir au langage plus ou moins populaire du bon sens et de la pratique des affaires. L'histoire littéraire nous montre le perpétuel contraste de ces deux formes de la parole, et nous l'avons déjà suffisamment constaté dans le langage oratoire latin ou. français d'Alain Ghartier luimême. Mais il y a déjà de son temps, pour l'action de l'élo-

quence, un mode tout nouveau, à peu près nul jusque là, et auquel rimprimerie va donner une puissance de plus en plus grande désormais, c'est celui de la parole écrite, où la pensée, en se donnant le temps de mûrir et de chercher, pour s'en revêtir, les formes les plus vives du langage, n'en exerce qu'avec plus de force, et d'autant mieux qu'elle est plus sincère, son empire sur les esprits.

L'éloquence de la parole écrite, voilà le plus grand titre littéraire d'Alain Chartier, celui qui l'a fait appeler avec raison le Père de l'éloquence française. C'est là que se fait le plus sentir et que se soutient le mieux sa supériorité comme écrivain prosateur, parce que c'est là aussi qu'il obéit le moins souvent aux exigences du mauvais goût qui, de son temps, imposait à l'éloquence l'étalage pédantesque de l'érudition et des formes savamment barbares de la scolastique, et à l'imagination l'abus de la action allégorique telle qu'on l'entendait alors. Parmi les écrivains de l'antiquité, Sénèque a été, on le sait, et nous l'avons déjà dit plus haut, son auteur favori et celui qu'il s'efforce le plus constamment d'imiter. Nous croyons devoir rapporter ici une remarque que nous avons déjà faite : c'est qu'au point où en était alors la prose française, il n'y avait pas à craindre qu'elle pût être de longtemps gâtée par les défauts séduisants du philosophe latin, qui, au commencement d'une époque de décadence pour l'éloquence latine, pouvaient être avec raison signalés par Quintilien comme un danger pour elle ; mais ce n'en était pas un au XV® siècle pour la prose française, Uaquelle la précision et le tour arrêté de la phrase étaient ce qai manquait le plus alors. La prolixité et l'exubérance étaient au contraire le défaut dominant et le plus inévitable, en quelque sorte, de l'époque; "et si le génie littéraire de Froissard l'en avait préservé, grâce au naturel exquis de

son langage, les écrivains les plus éminents du XV* siècle, et surtout ceux de la cour des ducs de Bourgogne, en avaient poussé l'abus jusqu'aux derniers excès, avant que Comines ne fût venu donner dans ses mémoires le plus heureux modèle du bon style de la prose française. Or, ce que Comines a fait pour l'histoire seulement, Alain Chartier l'avait fait avant lui, avec la même supériorité, pour l'élo-r quence , et nous verrons plus loin qu'il l'a fait également pour le langage du sens commun en philosophie. Dans l'un comme dans l'autre, il est également redevable à la lecture assidue et à l'imitation de Sénèque , et il n'entrait aucune pensée de blâme dans le titre de Sénèque français, que lui donne Pasquier au XVI® siècle. Il mettait ainsi la prose française au régime dont elle avait le plus besoin de son temps.

Il n'était pas moins redevable, ainsi que notre langue, en ce qui concerne l'éloquence, à la lecture et à l'imitation, moins fréquente, il est vrai, mais également salutaire, de Salluste, de Tite-Live et de Cicéron. C'est là, en effet, qu'il a le mieux compris la puissance du langage dans le bon emploi des figures et dans la marche de la période. Jamais chez lui les formes les plus vives du langage figuré ne tombent dans l'emphase et la déclamation. L'exclamation et l'apostrophe, par exemple, ne viennent jamais hors de propos, et nous avons déjà cité plus haut de nombreux passages tirés de ses ouvrages latins, où elles ne sont que le cri naturel d'une âme fortement émue, toujours sûre de trouver de Técho dans celle du lecteur ; telle entre autres la belle apostrophe à la jeune héroïne de Vaucouleurs '. « virginem singularem, omni gloria, omni laude dignana^ » dignam divinis honoribus! Tu, regni decus, etc., etci.. » (Voir l'Appendice, p. 315). » Ce n'est certes pas làc3ke

la vaine rhétorique. Que de passages du même genre nous pourrions tirer du Quadrilogue et du Livre de l'Exil ! L'exclamation suivante, que nous rencontrons dans ce derrnier ouvrage, ne trouverait-elle plus un écho même de nos jours : « P Français, Français ! Vous avez par une damnée » et accoustumée blasphème despité le nom de celuy à qui » tout genoil se doit fléchir, et il vous a par l'usance de sa » justice mis en blasme et en reprouche des nations, et fait » ployer vos corps et encliner vos testes devant vos en- » nemis! (p. 319). » Nous aurons plus loin, en parlant de cet ouvrage en particulier, à citer bien d'autres passages du même genre.

Mais ce n'est pas seulement l'accent ému de la parole qui se fait sentir dans le langage français de l'auteur, c'est aussi l'art de donner à la prose l'ampleur et l'harmonie de la phrase oratoire. En voici un exemple tiré du début du Quadrilogue, où il nous semble impossible de ne pas reconnaître une analogie frappante avec le magnifique exorde de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre : « Comme les » haultes dignitez des seigneuries soient establiés soubz la » divine et infinie puissance qui les esliève en florissant » prospérité et en glorieuse renommée, il est à croire et » tenir fermement que ainsi que leurs commencemens et » leurs croissances sont maintenus et adressiez par la » divine Providence, aussi est leur fin et leur détriment > par sentence donnée au hault conseil de la souveraine » Sapience, qui les aucuns verse du hault throsne de impé- » rial Seigneurie en la basse fosse de servitude, et de ma- » gnificence en ruine, et faict des vainqueurs vaincus, et » ceulx obéyr par crainte qui commander souloient par * auctorité (p. 402-403). » Quel accent plus vrai de compassion pour la misère du pauvre peuple que la plainte

suivante que lui fait pousser l'auteur, en réponse à l'objurgation de la France : « Ha ! mère jadis habondant et plan- > tureuse de prospérité, et ores angoisseuse et triste du » déclin de ta lignée : je reçoy bien en gré ta correction, et » congnois que tes plaintes ne sont point desraisonnables » ne sans cause. Mais trop m'est amère deplaisance que » j'aye de ce meschief la perte et le reprouche ensemble, et » que m'en doyes en riens tenir suspect. Et quant d'autruy » coulpe je porte la très aspre pénitence, je suis comme » l'asne qui soustiens le fardel importable, et si suis aguil- » lonné et batu pour faire et souffrir ce que je ne puis. Je » suis le bersault contre qui chacun tire sagettes de tribu- » lation. Ha! chétif doloreux! Dont vient ceste usance qui » a si bestourné Tordre de justice que chacun a sur moy » tant de droit comme sa force luy en donne? Le labeur de » mes mains nourrist les lasches et les oyseux, et ilz me » persécutent de faim et de glaive. Je soustiens leur vie à la » sueur et travail de mon corps, et ilz guerroyent la mienne ' » par leurs oultrages, dont je suis en mendicité. Ilz vivent » de moy, et je meur par eulx. Hz me deussent garder des » ennemis, hélas! et ilz me gardent de mengier mon pain en » seureté (p. 417). » Le clergé, qui a un beau rôle dans le Quadrilogue, celui de conciliateur, parce qu'il n'appartenait à nul ordre plus qu'à lui de dire à chacun ses vérilés, mais qui en abuse un peu, il faut en convenir, dans la longueur de ses remontrances, n'a-t-il pas révélé le secret de la plupart des défections féodales dans ce sophisme qui leur servait d'excuse et qui n'est que la condamnation nationale de la féodalité elle-même : « En mémoire me vient que » j'ay souvent à plusieurs ouy dire : je n'iroye pour riens :> soubz le panon de tel, car mon père ne fu oncques soubz » le sien. Et ceste paroUe n'est pas assez pesée avant que

)► dicte. Car les lignaiges ne sont pas les chiefz de guerre ; » mais ceulx à qui Dieu^ leurs sens ou leurs vaillances et » l'auctorité du prince en donnent la grâce doivent estre » pour tels obéiz : laquelle obéissance n'est mie rendue à la » personne, mais à TofiBce et à Tordre d'armes et discipline » de chevalerie que chascun noble doit préférer à tout autre » honneur (p. 447-448). » Et parmi toutes ces longueurs, quel résumé plus complet et plus serré tout à la fois des maux de la guerre civile et de tous ceux qui rendaient si difficile la tâche de la royauté, que le passage suivant : « guerre d'ennemis et division d'amis! Discordz de » royaulmes et batailles civiles et plus que civiles au dedans » des citez et des seigneuries ! Par vous est mis le joug de » servitute sur les très haultes puissances. Par vous est » donné à congnoistre aux hommes mortels que sur eulx » règne Dieu immortel qui l'orgueil de leur fier pouoir » puet reprimer et affermir et asservir à moindre de soy , et * la vanité de leurs grans habondances chastier et ramener » à indigence et nécessité. Soit donc regardé quantz aguetz » d'ennemis, dangiers de servans et de souldoyers mal » contens, indignation de gens esconditz ou reboutez, » murmure de subgetz, plainctes de peuples et de communs )► rapportz, divers et soupeçonneux litiges, et riotes entre » les siens prince menant guerre est contrainct d'escouter, » doubter et refraindre. Et chacun congnoistra que plus » d'eur, seurté et franchise, souffisance et faculté de vivre » à son gré est en la maison d'ung petit bergier que es haulx » palais des princes, que grant auctorité de seigneurie » a faict estre serfz à plusieurs pour celle avoir, mais plus » que serfz quant le besoing contraint à la deffendre. » Malgré ce titre à'invectif ajouté au Quadrilogue, la plainte la plus vive et la plus fondée n'a jamais la moindre

amertume. On sent qu'il n'y a pas de fiel dans l'âme de l'écrivain.

Il pourrait y en avoir, et cependant il n'y en a d'aucune sorte dans le Curial, qui est, comme nous l'avons déjà dit, le plus achevé des ouvrages en prose de notre auteur, celui où disparaissent le pi us complètement les défauts les plu s habituels .de son style. Ce n'est pas, il est vrai, une œuvre oratoire à proprement parler, bien qu'on puisse y reconnaître cependant l'éloquence d'une sincère amitié, qui ne signale le danger que pour en préserver un frère ou un ami. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à âe sujet ; nous nous contenterons de remarquer que c'est là que se trouvent en plus grand nombre que partout ailleurs, et d'une manière plus soutenue, les pages de la plus excellente prose française de cette époque. C'est ce que reconnaissait Pasquier, d'accord en cela avec tous les admirateurs d'Alain Chartier au XVI® siècle, dans le chapitre de ses Recherches de la France, qui a pour titre : Des mots dorés et belles sentences de maistre Alain Chartier^ où Ton voit que l'exemplaire qu'il ayait sous les yeux semble ne contenir que le Curial et le QuadritoguCy et ne mentionne même pas le Livre de l'Exil, d'où sont tirés cependant les passages qu'il admire le plus et avec raison. Rappelons seulement ici, et la redite est plus que jamais excusable, ce nous semble, rappelons, dis-je, qu'il termine ainsi ses nombreuses citations : « Et une » infinité d'autres belles sentences, desquelles il est confit » de ligne à autre, que je ne le puis' mieux comparer qu'à » l'ancien Sénèque romain. » N'oublions pas qu'il l'avait appelé au commencement de ce chapitre « grand poète de » son temps et encore plus grand orateur », comme l'on peut voir, ajôute-t-il « par son Curial et Quadrilogue^ » lesquelles deux œuvres il nous laisse pour éternelle

» mémoire de son esprit ». Cette redite d'un jugement qui nous a servi de point de départ nous fournira la conclusion de ce chapitre de notre travail, car elle achève de prouver, selon nous, que la supériorité, décidément incontestable, d'Alain Chartier, consiste bien, comme nous l'avons déjà dit, dans le double service qu'il a rendu à notre langue : P en faisant sentir le premier tout ce qu'elle gagnait à s'affranchir du fatras pédantesque imposé par l'usage à l'éloquence officielle, et à se dégager de toutes les scories, pour ainsi dire, de la scolastique ; 2° en lui révélant en quelque sorte les ressources qu'elle possédait, tout aussi bien que la langue latine, pour donner à la pensée soit les formes concises du langage de Sénèque, soit l'ampleur oratoire, la richesse et l'harmonie de la phrase cicéronienne. Mais ce qui donne par dessus tout la force et la vie à son style, c'est que l'on y sent partout la sincère conviction d'un honnête homme et l'âme d'un penseur qui ne recherche et n'aime que la vérité. C'est ce que démontrera, nous le croyons, l'étude que nous allons faire de son ouvrage le plus étendu, de celui où l'on peut dire qu'il a mis toute son âme, en un mot du livre qui a pour titre dans l'édition d'André Duchesne V Espérance ou Consolation des Trois Vertus, qui va être le sujet du chapitre suivant.

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