‹ Étude sur Alain ChartierChapitre 27 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

U Espérance ou Consolation des Trois Vertus^ ou autrement

le Livre de VExiL

Ce dernier titre ie Livre de VExil est celui par lequel Lemaire de Belges désigne l'ouvrage dont nous allons nous occuper. D'autres lui donnent simplement pour titre Consolation, Ont-ils voulu par là en signaler l'analogie avec le livre, si répandu déjà, de Ylnternelle Consolation? Les circonstances," non moins que l'esprit même .des deux ouvrages, autoriseraient peut-être une pareille conjecture ; nous ne voulons pas cependant nous y arrêter, car cela pourrait nous amener à réclamer pour Alain Chartier une place dont il n'est pas moins digne que notre illustre Gerson , parmi les prétendants au beau livre de l'Imitation, irrévocablement anonyme sous sa forme latine ou française. Il nous suflBira de dire que les deux -ouvrages français sont également remarquables par les mérites du style, l'élévation et la sagesse de la pensée, et surtout par les consolations que l'un et l'autre demandent avant tout à la religion. ,

A part les vers assez beaux du préambule et la petite pièce que nous avons prise pour épigraphe, les vers dont est entremêlée la prose du Livre de l'Exil (nous lui maintiendrons désormais ce titre), sont pour la plupart assez médiocres, et généralement peu dignes du talent dont l'auteur a fait preuve partout ailleurs. Il semble qu'au moment de la plus grande élévation de sa pensée, il ait voulu par le tour lyrique de la versification, donner à son langage une sorte d'accent biblique. C'est ainsi que Fénelon, dans la partie métaphysique de son Traité de l'Existence de Dieu , termine chacune de ses preuves par une sorte de cantique d'action de grâces où il donne carrière pour ainsi dire à son âme exaltée ; mais sa prose est incomparablement plus poétique que les vers d'Alain Chartier. C'est donc de la prose seule que nous parlerons dans ce que nous avons à dire du Livre de l'Exil.

Quand il a commencé à écrire cet ouvrage, qu'il n'a évidemment pas terminé, il en était, comme il nous le dit luimême, à la dixième année de ce qu'il appelle son Dolent ExiL c'est-à-dire, selon nous, de la disgrâce qui lui était commune avec d'autres serviteurs dévoués de la monarchie, que l'odieux La Trémouille tenait avec un soin jaloux éloignés de la cour et de la personne du roi. Cette disgrâce avait dû naturellement être exigée par l'indigne favori au moment où le succès de la négociation relative à l'alliance du roi d'Ecosse, cimentée par les fiançailles de sa fille avec le dauphin Louis, avait élevé au plus haut point le crédit du secrétaire du roi de France, qui, comme nous l'apprend la lettre latine insérée dans' notre appendice, l'honorait d'une amitié toute particulière. On peut donc donner pour date à sa disgrâce l'année

même de cette négociation, c'est-à-dire 1428, ce qui porterait à 1438 la dixième année en question, c'est»-à-diré à une époque où , d'après le tableau que nous avons retracé plus haut, il était bien permis à tous les sincères amis de la France de dire, comme le poète :

En l'avenir que penser ne savons Fors que petit d'espérance y avons.

On peut croire également , comme nous l'avons déjà dit , . que vers la même époque de 1438, l'arrivée toute récente de Marguerite d'Ecosse en France ne dut pas tarder à être suivie de la rentrée en grâce du poète à qui elle devait son titre de dauphine, comme elle mit fin également à la fortune de l'odieux favori, bien digne d'aller terminer sa carrière de traître , comme il le fit bientôt après , dans les rangs de la Praguerie. Rien enfin ne s'accorde mieux avec mes conjectures que le prologue du livre. Ajoutons qu'elles sont en outre confirmées par l'âge que l'auteur se donne lui-même dans ce livre, quand il fait dire à l'un de ses personnages : « Ton aage » tourne jà vers déclin (p. 274). » 11 est vrai que le même personnage ajoute immédiatement : « Et les maJeurtez de ta » nation ne font que commencer », expressions qui s'accorderaient assez avec la date de 1418. Mais à cette date, l'auteur ne pouvait avoir que vingt-cinq ans, et quel est l'homme de vingt-cinq ans qui pourrait dire, sans être ridicule, que son âge tourne jà vers déclin ? Quoi de plus naturel au contraire en 1438, où il aurait eu à peu près quarante-cinq ans? Nous ne voulons pas nous dissimuler cependant qu'il reste en faveur de l'hypothèse que nous combattons les deux vers suivants :

Douleur me fait, par ennui qui trop dure En jeune âge vieillir malgré nature.

S'il n'est pas permis de se prononcer sur la date, on s'explique mieux pourquoi il laissa son livre inachevé, faute de loisir pour le terminer, quand on voit dans le CuriaL qu'il met au nombre des fâcheuses nécessités du métier de courtisan, l'ennui i.Q.muser oiseux toute la journée sans pouvoir lire et estudier es livres (p. 395). S'il a pu cependant y trouver le temps d'écrire le Curial, le Bréviaire des Nobles et la Ballade de Fougères^ il ne lui était pas possible d'avoir assez de loisir pour terminer dans les proportiofts de plus en plus grandes qu'il commençait à prendre, un livre tel que celui de VExil.

Le point de départ est un songe, comme dans le Quadrilogue, comme dans le Roman de la Rose, comme dans Y Encyclopédie pédagogique de Philippe de Maizières et dans une multitude d'autres ouvrages en vers ou en prose, dans lesquels l'auteur emprunte le secours de l'imagination. Le songe, en effet, est la région favorite des poètes et même d'un grand nombre de penseurs ; c'est leur domaine naturel en quelque sorte. L'épopée et la tragédie en particulier s'y établissent souvent et avec succès, témoin dans l'antiquité Homère et Virgile, et dans les temps modernes, Dante, Shakspeare, Corneille et Racine. Platon a prouvé même que la philosophie pouvait avec quelque profit y transporter la pensée humaine. La banalité du moyen n'a donc rien qui en condamne l'usage , pourvu seulement qu'il vienne à propos et n'ait rien de forcé, car c'est là que commence l'abus, et malheureusement il commence assez vite chez la plupart de nos écrivains français du moyen-âge et dans le Livre de VExil en particulier. Qu'à force de s'abandonner

à ses douloureuses pensées, Tauteur ânisse par tomiJer dans une espèce de rêverie et dans le sommeil même qui la continue, rien de plus naturel ; maisà quoi bon personnifier cette tristesse sous la forme d'une vieille toute désarroyée... ràaigre, sèche et flétrie^ qui vient lui couvrir le visage, l'envelopper tout entier dans un manteau et le serrer presque jusqu'à TétoufiFer dans ses bras décharnés, tandis qu'à cette vue s'enfuit épouvanté \q jeune et advisé bachelier Entendement, que la vieille du reste avait eu soin d'endormir par un breuvage confit en forcennerie et en descognôis-sance, etc., etc. (p. 263). Il a appris plus tard, nous dit-il, que cette vieille s'appelle Mélencholie, Puis le voilà qui se meta nous expliquer, comme conformes à la doctrine d'Aristote, les attributs de Mélencholie, doctrine qui pourrait être du goût de certains physiologistes modernes, car, nous dit-il, « les quatre vertus sensuelles dedans l'homme, que » nous appelons sensitive, Imaginative, estimative et mé- ».m'oire, sont corporelles et organiques, etc. » (p. 264), Voilà un des nombreux exemples des espèces de sottises littéraires que longtemps avant l'abbé d'Aubignac, nos écrivains en vers et en prose se permettaient de couvrir de l'autorité d'Aristote, et malheureusement on les leur pardonnait plus facilement que du temps du grand Condé ; on allait même jusqu'à les louer, et on aurait eu mauvaise opinion de ceux qui n'auraient pas donné cette preuve de leur savoir. Remarquons cependant que c'est au plus fort de ce fatras pédantesque qu'apparaît subitement, comme un rayon de soleil qui perce d'épais nuages, la jolie pièce de vers dontnous avons déjà parlé plusieurs fois et que nous avons adoptée pour épigraphe de la partie de notre travail concernant la poésie. L'auteur va nous donner dans sa prose plus d'une fois encore, et toujours fort à propos, cette espèce de dédommagement.

Endormi de la façon que nous venons de voir par Dame Mélencholiey et dails les conditions les plus favorables à l'opération par laquelle l'impitoyable vieille lui tourmentait le cerveau de ses dures matins, et faisait s'ouvHr^ crouler et remouvoir la partie qui au milieu de la teste siet en la région de l'imagination que aucuns appellent fantaisie (n'est-ce pas ce qu'en langage un peu plus humain, on nomme le cauchemar?), notre songeur voit apparaître vers la partie senestre et plus obscure de son lict trois horribles semblances en figure de femmes espouvantables à veoir (p. 265). Ces trois femmes^ dont le costume, la mine et tous les attributs symboliques sont longuement et minutieusement détaillés, sont De/fiance^ Indignation et Désespérance. Parmi ces trois abominables monstres. Indignation avait tant de choses à dire qu'elles lui interrompoient la voix et faisoient sa' langue bauboyer^ comme presse de gens qui se hastent de saillir par un estroit guichet (p. 266). D faut donc que les deux autres, bon gré mal gré, la laissent parler la première. Elle est un peu verbeuse de sa nature, c'est son droit, et elle en use largement dans une longue et violente dia^tribe contre la cour, et l'on voit que l'auteur à qui Dame Indignation s'adresse, a fait amplement la part à ses griefs personnels, quand il lui fait dire par exemple : se la cour a mescogneu tes services et les ingrats oublié tes biens- faiz^ que penses tu désormais prouffiter à la chose publicque ne à toy mesme (p. 266). On trouve là, surchargées de métaphores et d'antithèses à la manière de Sénèque, la plupart des idées du Curial, où l'on sent que la maturité de Tâge leur donne plus de force en les exprimant avec plus de simplicité. Mais ici, comme le dit l'auteur. Dame hidignation est fort esmue à parler plus par z><?

gw^ par raison. Aussi la parole finit-elle par lui manquer, mais non pas la volonté de pis dire (p. 270).

De f fiance porte à son tour la parole, , mais à t?oia? tremblante et bassette, après avoir gecté son regard paou" reusement autour de soy. Rien de moins timide cependant que le ton des belles paroles suivantes, par lesquelles elle débute, et qui sont un des plus beaux passages que nous ayons à citer dans cet ouvrage, comme dédommagement, ainsi que nous l'avons dit, de beaucoup de graves défauts : « Se les pensées des hommes estoient tournées en haultes » voix, et les couvers gémissements en lamentations pu- » bliques, nos oreilles seroient estonnées et nos cueurs » espoventez d'ouyr la douloreuse affliction et les piteuses » plaintes des bons François. Car en villes et en carrefours » n'ouïrait-on que cris et pleurs et partout souspirs, qui à » présent murtrissent et tuent en recelée les courages où » ils sont tapis. Tous apperçoivent et prévoient leur com- » mune désertion et ruine, et chacun attent le chef enclin » la colée et la persécution, comme ceulx qui habitent en » une maison qui chiet, et se n'en peuvent saillir pour la » ruine eschever, ne quérir le remède de la soustenir pour » y demeurer (p. 270). » Suit, sur Je même ton, untableau des misères du temps, que ne justifient que trop les deux vers du prologue que nous avons cités plus-haut :

En l'advenir que penser ne savons Fors que petit d'espérance y avons.

« Aide et confort sont taris, dit DeflSance. Le sens me » fault avecques la parolle. Et plus n'y voy, fors que Dieu » a les François délaissiez et oubliez (p. 273). »

Désespérance, qui parle la dernière, ne voit pour notice songeur d'autre remède à tant de maux que le suicide, dont

elle lui cite les exemples les plus mémorables dans Tantiquité. Mais pour nous peindre la résistance providentielle que rencontre la pensée du suicide dans le sentiment seul de la conservation chez toutes les créatures, l'autour qui, en bon élève de l'Université, tient à faire étalage de son savoir et à montrer qu'il possède bien son Aristote, croit devoir faire intervenir ici un nouveau personnage : c'est dame Nature, qui ne peut souffrir ni ouïr la violente destruction de son' ouvrage, et qui s'évertue tellement et èsmeut toutes les veines, nerfs j et les artériques sponailles et mtcscules^ qu'elle éveille Entendement dans le coin où nous avons vu qu'il s'était tapi (p. 277). Celui-ci, malgré l'horreur que lui inspirent les trois infernales messagères qui l'avaient d'abord mis en fuite, ne craint pas de dire à l'auteur : € Ne souffre pas ton sens vaincre par » ces trois enchanteresses maudites, et prie Dieu qu'il te » garde de mauvaises pensées et de tentations diaboliques (p. 278). » Mais l'avisé bachelier ne s'en tient pas là, et, tandis que notre songeur, encore tout pesant de trop dormir et degousté par l'amertume des poisons de melencholie, demeure coinme esperdu et esvanoy; il va ouvrir à grant efforts vers la partie de la mémoire un petit guichet dont les vesroulx estaient compressez du rooil d'oubliance. Par là entrèrent incontinent trois dames et une très-débonnaire et hienencontenancée damoiselle, qui longuement avoient musé à ce petit huys, mais nul ne leur ouvroit (p. 279). Nous savons bien que les trois dames sont les trois vertus théologales,^ quoique la troisième, qui est évidemment Charité, ne soit pas nommée. Mais quelle est cette damoiselle ? Est-ce l'Eglise ? Est-ce la Grâce? Est-ce la Raison? L'auteur ne nous dit absolument

rien de précis.

Dame Foy, qui parle la première, commence par gourmander Entendement sur l'oubli où il paraît être de son origine et de ses hautes destinées : « Tu fus créé, lui dit-elle, » par le souverain ouvrier qui point ne chôme, duquel 1^ » Providence veille perdurablement sur. ses créatures. » Dans un langage conforme à celui des écoles, qui doit lui être familier, elle s'empresse d'ajouter : « or es conjoint à » corps humain pour gouverner la partie végétative despo- % tiquement et l'appétit sensitif par 'seigneurie royalle Qt » politique. Nature, que Dieu t'a baillée en ayde, n'est pas » oyseuse en sa commission, ainçois par ses belles vertus » qui luy ministrent chascune en son ordre, s'estudie à con- % tinuer l'espèce humaine et conserver le individuel suppost. » Car la puissance Végétative jamais ne repose avec ses » filles Nutritive, Formative, Assimilative et Unitive, qui » sont en continuel ouvre en leurs forges dont les soufflets » soufflent par les membres esperis de vie, de mouvement » et de cognoissance pour réparer le dommage de l'umour » radical, dont partie se consume et degaste à chacun niq- % ment. Et tu, qui es plus parfait de toutes créatures, ça » jus délaisses ton euvre interrompue et ton office sans ' » exercice comme vacant (p. 280). »

Entendement , nous dit l'auteur , « escoute de grant » entente ces très-dignes enseignements, et congnut bien » que ils venoient de Teschole du maistre qui les créa » (on croirait qu'il va nommer Aristqte), et pour preuve de son humble soumission, il « suspend la commission des trois » seurs. Démonstrative, Dialétique et Sophistique, qui^ » d'apparence verballe, pouvoient troubler et empescher sa 1^ raison, et les soubmist du tout en l'obéissance et franche » servitute de la Foy divine (p. 281). »

L'auteur va bientôt sortir, Dieu merci, de tout ce pédan-

tesque fatras de personnifications à outrance et de langage scolàstique pour donner un plus libre cours et un tour plus naturel à ses pensées dans tout ce qui suit, et il nous tarde d'en sortir comme lui. On trouvera même peut-être que nous nous y sommes arrêté trop longtemps , nous qui loin d'avoir pour un pareil langage le même goût que les lecteurs de son temps, ne pouvons en éprouver que fatigue et dégoût; mais il faut bien dire les défauts d'un auteur pour avoir le droit d'admirer ses qualités comme elles le méritent, sans êlre suspect d'une complaisante partialité. Renvoyons à l'enseignement de l'époque^ et à l'Université en particulier, la responsabilité des barbaries scolastiques qui nous ont choqué. Mais quant à l'abus des personnifications allégoriques dont le règne a été bien autrement longtemps le mal chronique en quelque sorte de notre littérature, n'hésitons pas à dire ici toute la vérité, précisément parce que de plus hautes responsabilités y sont engagées. Il s'agit d'ailleurs d'en finir une fois pour toutes avec cette question, pour n'y plus revenir désormais.

Les exemples de l'abus des personnifications plus ou moins allégoriques sont innombrables au moyen-âge, depuis que la chevalerie et poésie est morte, comme Désespérance le dit à notre songeur, et qu'avec le sens de l'idéal chevaleresque s'est perdu celui du véritable merveilleux épique. Le rôle de l'imagination semble se borner à l'usage illimité des personnifications.

Tovt prend un corps, une âme, un esprit, un visage,

dit l'auteur de V Art poétique, qui, au plus beau moment du XVIP sièle, croit par là donner la véritable théorie du merveilleux dans l'épopée , celle par laquelle le poète

s'égaye, nous dit-il, en mille inventions. Ce n'est certainement pas ainsi que Tavaient compris Dante, le Tasse, M il ton, et même dans la tragédie, Shakspeare. Mais la multitude des poètes secondaires ou sans génie avait de trèsbonne heure fait prévaloir la théorie à laquelle les vers, très-beaux d'ailleurs, de Boileau donnent une sorte de sanction, et qui par là n'a résisté que trop longtemps aux abus les plus propres à^en faire sentir TinsufiSsance. L'avortement de l'épopée primitive et l'absence de toute épopée secondaire de quelque valeur n'en devenaient que plus irrémédiables. Les exemples, disions-nous, en sont innombrables ; nous en citerons deux seulement. Nous empruntons le premier au savant ouvrage de l'abbé Delarue, sur les Bardes, les Jongleurs et les Trouvères anglo-nonnands (t. 3, p. 284 et suiv.), où nous trouvons une analyse assez étendue d'un poème encyclopédique, s'il en fut jamais, intitulé le Chemin de Vaillance. L'auteur, qui le termine en 1406, est un gentilhomme normand, de la famille de Coucy, qualifié, nous dit le bon abbé, d! homme puissant ès-lettres et qui nous raconte une vision merveilleuse où pas une des idées dont il s'occupe ne figure autrement qu'en chair et en os, avec un costume symbolique très-minu-. tieusement décrit : Vaillance > par exemple , Nature , Raison, Désir, Prouesse, Hardiesse et mille autres y comparaissent en compagnie des héros et des demi-dieux du paganisme. Puis l'auteur nous conduit sur la montagne de Vaine-Gloire, où nous trouvons un personnage d'importance appelé le Monde. Ici, la complexité des attributs comporte évidemment de nombreux détails descriptifs ; l'auteur ne nous les épargne pas, et voici, par exemple, quelquesuns de ceux qui concernent le symbolique costume de Monde.

Yestn fat de présnmption, D'un habit de déception , . Et chapel d'incognition De la diyine saplence.

Est-il possible de pousser plus loin Tabus d*une pareille théorie ? N'allons pas plus loin nous-même et hâtons-nous d'arriver au second exemple.

Il s'agit de montrer comment, dans un cerveau malade,* naît et se développe la pensée d'un grand crime politique et religieux tout à la fois. L'auteur, que nous ne désignerons pas tout d'abord, non plus que son époque, trouve bon de commencer par faire comparaître la Politique, fille de V Intérêt et de Y Ambition, et grand'mère de \di Fraude et de la Séduction. A ce personnage s'en joint bientôt un autre, reçu par lui à bras ouverts, c'est la Discorde^ et l'une et l'autre s'en vont de compagnie voler à la Religion^ pendant son sommeil, ses vêtements respectés des humains. Tout cela pour préparer les voies au crime qu'il s'agit d'accomplir. Mais, pour mieux s'assurer de celui qui doit en être l'instrument, elles s'adjoignent comme auxiliaire un troisième personnage, qui est le Fanatisme, Celui-ci empruntant le costume d'un de ses héros populaires qui dans les révolutions font marcher à leur suite, comme un troupeau, la multitude égarée, s'en va trouver dans une humble reti-aite le pauvre esprit dont iLs'agit de faire un assassin. D'étranges sentinelles veillaient à la porte du malheureux ; c'étaient \2l Superstition , la Cabale et le Fau^-Zéle, qui s'empressent, bien entendu, de laisser entrer Fanatisme,.. N'allons pas plus loin dans cette analyse d'un des épisodes d'un poème que, d'après ces citations, on pourrait croire avec raison de même date à peu près que celui du sire de Courcy, et cependant il est du commencement du

XVni* siècle, et l'auteur est le plus spirituel et le plus impitoyable moqueur de ce temps de scepticisme, Voltaire lui-même, en un mot, qui, par la fiction que nous venons de rappeler,* a cru faire œuvre de véritable poète épique dans rhonnête mais pauvre épopée secondaire qui s'appelle la Henriade (chant V), le seul hélas! le seul poème de ce genre que nous osions citer aujourd'hui dans notre littérature, qui a cependant ouvert au monde du moyen-âge la source la plus riche de l'épopée primitive. Remercions les Chateaubriand, les Lamartine, les Victor Hugo et autres, qui dans leurs meilleures inspirations ont si bien contribué à remettre en lumière le vrai caractère, trop longtemps oublié chez nous, du merveilleux chrétien et de la fiction en général ; mais ne soyons pas non plus trop sévères pour ceux qui, au moyenâge, en ont si mal compris l'emploi légitime dans les œuvres de l'imagination.

Ceci dit une fois pour toutes, et la part étant ainsi faite à la justice impartiale de la critique, nous en avons dit assez, ce nous semble, sur les défauts de l'ouvrage qui nous occupe pour ne plus parler que des beautés qui les rachètent, et ces beautés sont de premier ordre, comme on pourra le voir par les passages que nous allons citer.

Il s'agit d'abord des vérités de la religion, enseignées par les livres saints et confirmées par les martyrs. Aux doutes que l'orgueil humain ose élever contre ces vérités, la Foy

répond par ce beau passage : « Ne demande compte au » maistre devant qui fault compter. Mais suppose » sans doubter que sa science est infaillible, sa provi- » dence irrévocable et sa voulonté droicturière. Cartapovre

» capacité seroit tosfr esgarée à quérir Textimation de son » inânie puissance, ne ta vëue ne pourroit suffire à si grant » lumière soustenir. souveraine sapience, plus parfoiidé » que la terre, et plus haulte que les cieulx I qui mesuras » les temps et assignas à toutes choses leurs mètes I Où est » celui qui jugera de tes jugemens! ou qui preverra » l'avènement de tes ententions? Et tu, créature, qui veulx » si avant encercher, monte au firmament et descens en » abismes ; rappelle le prétérit et avance le futur ; desve- » loppe la mixtion des destinées, embrasse Tordre des » causes^ le nombre des eflfects, la mesure des temps et la ' » dépendance de leurs fins. Et puis dispute contre le créa- » teur qui leur ordonnance a enregistrée au livre de ses » secrets. Mieulx vault convertir ta subtilité décevable à » congnoistre toy-mesmes, que travailler en vain à espuiser » la mer, à mesurer les cieulx et à estriver à cil qui nombre » les estoilles. Las! à peine as tù lescavoir de congnoistre » ton faict et de gouverner un seul corps terrestre qui n'est » par comparaison qu'un ver de terre. Laisse, laisse faire » à Dieu de Testât des Royaumes et de la transmutation des » puissances. Car nul Royaume fors le sien n'est permanent » ne estable (p. 289). >► Est-ce trop dire que Téloquencedu langage et l'élévation de la pensée sont ici tout-à-fait dignes de Bossuet lui-même?

Il n'y a plus désormais en scène, dans le dialogue, que trois personnages, Foy , Espérance et Entendement, puisque les autres, s'ils sont présents, gardent le silence jusqu'au bout. Entendement lui-même ne remplit là qu'un rôle secondaire, assez semblable à celui des confidents de nos tragédies classiques, qui consiste à donner la réplique au personnage principal. Ainsi, dans la discussion qu'il entame avec Foy, c'est lui qui est chargé d'opposer aux

idées de la providence divine les objections banales tirées du mal physique et du mal moral, et des malheurs de la France en particulier, pour donner à son interlocuteur l'occasion de les réfuter plus ou moins longuement, mais toujours avec une haute éloquence. Quand il lui demande, par exemple, pourquoi le peuple est puni pour les péchés du prince et vice versa, elle lui répond en s'appuyant sur l'autorité de THistoire sainte, que par les péchiez du Roy est puny le peuple, et par les péchiez du peuple est déprimé le Roy (p. 395). L'exemple, sur lequel elle se fonde, de l'autorité royale établie en la personne de Saiil, a donné lieu à cette belle apostrophe : « Roys de terre, » qui sées en chaiere tremblant et commandez par autorité » décevable sur le peuple pervertible ! Retenez ceste leçon » du Roy des cieulx qui siet en trône pardurable, dont le » royaume ne se puet changer ne l'autorité contredire. » Vostre règne faut avec vostre vie, et le sien seigneurist » sur la vie et sur la mort de tous et de toutes choses. Vous » régnez sur les sujects et sur les serfs, et il règiie et » commande sur les Roys. Vous mettez loix transitoires » au monde, et la loy perpétuelle deslie vos loix et lie vos » puissances. Eslevés vos yeux, et humiliés vos cueurs à » retenir de sa doctrine que par luy seul peuvent les Roys » régner (p. 293). » Quand Entendement insiste assez timidement, en objectant que cette doctrine de solidarité réciproque des rois et des peuples semble déroger à la justice divine et démentir le texte qui dit que le fils ne portera pas l'iniquité de son père, mais que chacun soustiendra le poids de son fardel, Foy répond en ces termes : « Les faicts de Dieu vainquent nostre jugement en » les jugeant, et son infiny pouvoir justifie toutes ses euvres » en les faisant ; car il est justice absolue qui de soy mesmes

» est justifiée. Toutesuoies pour le suppléement de nostre

> ignorance nous laissa il sa parolle es sainctes Escriptures » qui ne peuvent faillir. Et par icelles bien entendues » peuvons de sa justice jugier que Testablissement des Roys » est fondé sur l'occasion de péchié ou peuple. Car se tous » fussions justes, crainte de seigneurie ne nous auroit » mestier. Et comme escript l'Apostre aux Romains : le » Roy n'est pas la cremeur des bien-faisans, mais des » mauvais. Et" la loy n'est pas mise aux justes, mais aux » pécheurs (p. 296). »

Y a-t-il dans le sermon de Massillon, sur les exemples des grands^ rien de plus beau et de plus éloquent que l'apostrophe suivante, où l'auteur paraît avoir eu en vue Saint Louis : « quelle resplendissante clarté espart sur » son règne un saige et vertueux roy catholique! Certes, » comme en jettant ses rais sur la terre, le beau soleil abat » et départ les brouilla, et rend le jour clos, ainsi le roy » droicturier confond et desprise toute iniquité par l'égart

> de sa prudence, et radresse toutes choses à honnesteté » par l'honneur de ses justes faits et renommée. Las! au » revers, qui pourroit penser la poison et le venin que » l'inique et vicieux roy sème par son royaume! Car » l'iniquité descend des grans aux menuz, et le peuple suit » la fortune et vit au patron de ses souverains. Le roy » pervers fait les subjects dissolus, à prince sans sens, » peuple sans discipline (p. 297). » Foy s'attache à démontrer que le moyen pour les rois d'affermir leur pouvoir par l'ascendant de la vertu, c'est de se rappeler sans cesse qu'il leur vient de Dieu.

L'objection banale la plus grave est, on le sait, celle qui se tire de la présence du mal moral ; il n'est rien, en effet, qui nous attriste plus profondément que le bonheur du

méchant et le malheur du juste : « Encore, dit Enten- » dément, ay-je un scrupule sur la divine justice, de tant » que elle punist les justes otecques les pécheurs, et Jes » innocens met ou compte des pervers (p. 300). » Ici Foy semble disposée à s'en tenir ^ la réponse banale également, mais juste néanmoins, qui consiste en une espèce de fin de non-recevoir tirée de notre ignorance dont l'orgueil a tort de vouloir argumenter contre Dieu : < Laisse » désormais cette question, lui dît-elle, et te suffise de » demeurer en ceste simple et humble pensée que cette » vérité infinie qui de nos bien-faicts ne peut mieulx valoir » ne par nos faultes empirer, tient sur tous égalle et droic- * turière justice, non pas par nous ne pour nous, mais par » l'essentiale perfection de sa naturelle bonté (p. 309). » Foy ne parle pas de la réponse philosophique et chrétienne qui se tire de la nécessité de la soufi'rance comme condition du mérite moral, et de la vie présente comme épreuve pour la vie future. Ces idées seront développées plus loin par Espérance ; pour le moment, Entendement accepte la fin de non-recevoir en disant : Je me contente de cette submission dévote (p. 304). Il y a cependant un grand

mal moral do'ht il ne peut s'empêcher de demander la raison-: c'est l'affliction que soufi're la Sainte Eglise de Dieu et le mépris qu'attirent sur elle les vices et les divisions du clergé, tant régulier que séculier. Loin de nier le mal, Foy le reconnaît au contraire et en signale l'origîiie dans une éloqueftte apostrophe à l'Église elle-même : € Saincte mère Église, » tu fus fondée sur humilité, qui est la première pierre » de Tédifice de Jésus-Christ, et par humilité gardée sous » la cremeur de Dieu et eslevée en exaltation sur le «londe. » Maintenant par orgueil contre Dieu te fault tourner en » dépressions sous les mondains. Tes ministres et prédi-

» cateurs de Foy furent jadis en sang martirez, et ils sont » ades tirans d'argent et négociateurs de ïa terre. La » sainte conservation du Clergié esmeut pieça les couraiges » des Princes et des conquéreurs à toy donner, et la disso- » lution des clers enhardit ades chacun à leur tollir. Et tu, » Dante, poète de Florence, se tu vivoies ades, eusses bien » matière de crier contre Constantin, quant au temps de » plus observée religion le osas reprendre et luy reprouchas » en ton livre qu'il avoit jette en l'Église le venin et la » poison dont elle seroit désolée et destruite, pour ce qu'il » donna le premier à TÉgliseles possessions terriennes, que » aucuns austres auctorisez docteurs luy tournent à louange » et en mérite (p. 305). » Ce n'est pas d'ailleurs le don des biens temporels, c'est l'abus que l'on en a fait qui a contribué aux désordres du clergé en y propageant avec le goût des richesses la simonie et tous les autres vices ; car ce don et les autres tributs de la piété, quand ils ne sont pas détournés de leur destination légitime, sont le droit patrimoine du Crucifix qu'il acquist de son précieux sang et par sa très douloureuse passion. Et se les clercs ne peuvent abuser des possessions sans damnation, il ne s'ensuit pas que Constantin ne fist chose de bonne entente à les donner sans son péchié. Ainçois doit la punition tourner sur les abusans, non pas sur luy qui les donna pour en bien user (p. 306).

Entendement reconnaît la justesse de ces considérations qui, en humiliant sa pensée, la redressent en ce qui concerne la justice divine. Mais je. voudrais en outre, dit-il, entendre comment la punition es parties de nostre Royaume dure si longuement; et que toujours croist et agVège depuis vingt ans (p. 311). Remarquons en passant que ces derniers mots depuis vingt ans viennent assez à l'appui de l'hypo-

thèse par laquelle nous fixons de 1418 à 1438 environ la période des dix années d'exil. Foy répond que si les maux de la France paraissent durer trop longtemps, il y a bien plus longtemps encore que durent les iniquités dont ces maux ne sont que le juste châtiment. «Visez, tous Fpançois, et » ramentevez à vous mesmes comme vous avez vescu puis le » trespas du roy Charles quint de ce nom qui vous laissa le » royaume comblé de biens, eureux de paix et seurs d'enne- >> mis (p. 312-313). . . » Suit un tableau rapide et animé des discordes et des calamités qui ont rempli le règne de Charles VI, tableau dans lequel les grands et les princes ne sont pas épargnés : « Gens aveugles d'onneurs seigneurisans » verbaument sur les pouvres, et vrais subjects et serfs des » iniquitez et des vices ; pensez que cil qui vous a donné » naistre vous bailla seigneurie, et cil qui vous fait retour- » ner en poudre et en vers pourris la vous puet retoUir. Roy » qui portes couronne et sceptre en ce monde, qu'as tu » davantage sur un povre berger ou que t'a donné nature » et ton père plus avant fors ce que Dieu y a mis par privi- » lége de grâce ? Tous estes d'un germe, et entrez en ceste » vie frsesle nuds etplorans, et.en yssez despoillez, vils et » abominables. Or n'y povez riens prandre pour vous se non » vostre repas viatique, ne rien en emporter fors la tache % de vos defiaux ou le mérite de vos vertus. Et vous usurpez » violemment ou indignement exercitez l'oflSce divin, et » tournez en vostre privée gloire et à vostre plaisance et » prouffit ce qui est estably pour l'onneur de Dieu et pour » l'utilité de tout le peuple. Qu'est seigneurie sinon auctorité » humaine sous la puissance de Dieu establie pour garder » loy à l'utilité publique et paix des sujects? Autrement en » voulez user, car vous en faictes violence brutale en mes- » pris de Dieu abandonnée à rompre la loy pour le délit ou

» rapine privée ou trouble des sujects. D vous semble que » seigneurie vault autant à dire comme puissance de mal » faire sans punition (p. 314). » On peut remarquer dans cette longue tirade une théorie empruntée à Aristote sur les différentes formes de gouvernement, qui sont la monarchie, Taristocratie, la thimocratie, à chacune desquelles on voit, malgré une variante du manuscrit, que sont opposées comme leurs contraires la thyrannie, Y oligarchie et la démocratie, € qui sont trois inciviles usurpations de maîtrise ; » ce mot de démocratie ne se trouve que dans une variante du manuscrit qui ajoute : < gouvernement populaire en confusion » et sans ordre (p. 315). » La monarchie héréditaire est jugée comme la meilleure, parce que, dit Foy, % là est per- » fection achevée où la fin et le commencement se rejoi- » gnent, et que multitude est ramenée à l'unité d'une » simple et indivisée puissance. » Ce qui est beaucoup moins discutable que cette théorie, c'est la beauté de l'apostrophe suivante et la justesse du reproche qu'elle contient : « » noble maison des fleurs de lysj qui tant as engendré de » baux hommes, et fleuri longuement par la renommée de » tes glorieux Roys en un même sang et famille I Où est la » magnificence honnorée de ton estât ? Qu'est devenue la » louable ordonnance de vivre, la monstre de l'onnesteté, » la constance de courage et de meurs, et la haultesse de » cuer et d'entreprise que tes devanciers laissèrent aux suc- » cesseurs ? Tout est corrompu ; chasteté qui souloit tenir % ton estre certain, par son eslongnement le laisse soupe- » çonneux. On nourrist les jeunes seigneurs es délices, et à » la fétardise; dès ce qu'ils sont néz, c'est à dire qu'ils » apprennent à parler, ils sont à l'escolle de gouliardies et » viles paroles ; les gens les adorent es barseaux et les dui- » sent à descongnoistre eux mesmes et autruy (p. 316). »

On aime à voir figurer dans eet acte d'accusation, en ce qui concerne les Cur'iattœ^ leur mépris pour les lettres, reproche qui s'adressait surtout alors aux Armagnacs et à leurs partisans venus du midi: «Ce fol langage court aujourd'huy » entre les Curiaulœ que Noble homme ne doit scavoir » les lettres, et tiennent à reprouche de gentillesse bien lire » ou bien escrire. Las I qui pourroit dire plus grant folie, » ne plus périlleux qj:reur publier? Certes à bon droit puet » estre appelé beste qui se glorifie de ressembler aux bestes » en non scavoir et se donner louange de son defiaut. C'est » trop oublié le privilège d'uraanité pour vivre brutalement » en ignorance. Car se homme a excellence sur les bestes » par scavoir, bien doit surmonter les autres hommes en » science qui sur les hommes a seigneurie. Si ne scauroye » reprendre celuy qui dit que le Roy sans lettres est un asne » couronné (p. 316). » Si le langage de Foy tombe ici dans des subtilités un peu pédantesques, il n'y a certainement rien que de juste, pour la pensée comme pour Texpression, dans^ la maxime suivante : « La loy escripte est de soy » morte et sans vigour; mais le Prince est la loy vive, » rame et Tesperit des loix, qui leur donne pouvoir et vertu, » et par son sens et adresseraent les vivifie (p. 318). »

L'auteur semble reconnaître lui-même qu'il s'est laissé entraîner à des longueurs qui l'ont un peu écarté de la question posée par Entendement , car il fait dire à celuici : « Retourne à l'interrogation premier, duquel tu me » semblés avoir un peu esloingné, .et me contente de la » longue durée de nos maulx (p. 319). » Malheureusement, il demande qu'on lui cite des exemples de châtiments qui aient duré aussi longtemps que ceux qui sont infligés à la France, et Foy retombe dans de nouvelles longueurs, où les exemples tirés de l'histoire viennent à l'appui de cette

vérité de l'Evangile que, « Dievr aux Royaumes divisez mande désolation et ruine, » vérité dont elle fait l'application aux Français : « Il vous est advenu, dit-elle, comme » à gens maudiz, que si maleureux que vous estes, ne » pouvez ensemble vivre ne durer, et destruisez vous > mesmes, et anéantissez voz euvres par voz débatz et en- * vies plus que par les glaives de voz adversaires. Vous » estudiez à rebouter l'un l'autre, et nonchalez le reboute- » ment de voz ennemis. . . Quelle chose puet ayder à celuj- » qui nuit à soy-mesmes ? Ou comme pourra durer la cité » où le siège est par dehors et la guerre au dedans » (p. 324)? » Mais si les maux présents sont des effets de la colère divine, quel en sera lô terme ou l'adoucissement ? Ici, Foy cède la parole à Espérance, sa sœur, comme à celle qui, dit l'auteur, « adresse l'esperit à entendre par » désireuse confiance ce que nous devons premier entendre » par entière foy, car la créance va devant l'espoir. » Entre autres attributs symboliques longuement décrits. Espérance tient en la main une boîte de parfums « confiz » de promesses faictes jadis aux Pères par les prophètes, et » à nous par la bouche du fils de Dieu, » et ces parfums ont pour effet d'obliger Deffiance et Désespérance à quitter la place et à se cacher comme en tapinage. Ce qui vaut mieux que ces nouvelles subtilités allégoriques, ce sont les paroles suivantes, par lesquelles Entendement salue l'arrivée d'Espérance : « Bieneureuse et conjoye soit ta » désirée venue, Dame secourable, source de confort et » refuge des adeulez. Car en plus grant nécessité ne me » puet ta vertu secourir que en ceste mienne douleur où j'ay » esté puis ton eslongnement pis qu'en sépulture, et par » ton approucher me sens comme ressourdant de l'ombre » de la mort en clairté de vie. O comme bien apert que de

» bon lieu et de la fontaine viviôcative fut ta naissance! Car » sans toy la vie de l'homme est comme image de mort, et » comme corps sans âme, vie sans vivre, et mort sans » mourir. Par toy sont froissées et rompues les misères du » monde, entre lesquelles où tout autre conseil deffaut, tu » demeures en champ non vaincue, contrestant les mes- » chiefs des maleureux, si que tu ne les délaisses jusqu'à » rendre Tesprit. Et si les autres vertus se départent, si » remains tu seule contre maie fortune. Mais qui te pert » ne les peut retenir (p. 320). » Il y a là un sentiment bien digne de ces belles paroles de l'apôtre saint Paul {Epître aux Hébreux, chap. xi, 1), qui ont servi de point de départ à l'auteur : Est autem /ides sperandarum substanlia rerum, argumentum non apparentium (p. 328).

Nous n'avons encore parcouru que la première moitié de l'ouvrage dont nous rendons compte ; la seconde appartient tout entière à Espérance, chargée de répandre la lumière qui lui est propre, celle de la pensée humaine, sur les vérités dont Foy a donné la substance, et si l'on pouvait nous soupçonner d'avoir un peu surfait, par une complaisante partialité, les mérites littéraires de notre auteur, iLnous semble que les nombreux passages que nous avons cités en sont, bien mieux encore que nos paroles, la plus incontestable apologie. Nous pourrons donc désormais être plus sobre de citations, quoique la seconde moitié dont il nous reste à parler soit égale pour le moins, sinon supérieure, par l'élévation de la pensée et par le mérite du style, à la première.

Espérance^ qui garde jusqu'au bout la parole dans cette

seconde partie, où Entendement ne Tinterromptque de plus en plus rarement par quelques paroles d'assentiment plutôt que par de sérieuses objections, entame une longue dissertation qui n'est rien moins qu'une espèce de cours complet de théologie et de philosophie religieuse de l'histoire à l'usage des gens du monde. Il semble que l'auteur ait en vue la maxime de Socrate : PJiilosophons pour le peuple et non pas pour l'école, car on ne trouve plus dans son langage aucune des formes barbares du syllogisme et de l'argumentation scolastique. Si, pour désigner les contrefaçons que les sophistes essaient de donner de la vraie figure de l'espérance, il emploie encore des expressions telles que celles-ci : la première espérance bâtarde s'appelle pré^ sumptive, la seconde défective, la troisième oppinative; ce n'est là, en quelque sorte, qu'un dernier tribut payé au langage allégorique, si fort en crédit à cette époque ; ces expressions d'ailleurs sont plus que justifiées par les idées vraies et longuement développées auxquelles elles servent comme d'étiquettes. Ces fausses et mensongères figures de l'espérance sont celles qui se -rencontrent surtout et avec plus de danger chez les Juifs et les Mahométans, parce que chez les premiers elles osent prétendre à une parenté d'origine avec la religion chrétienne. Cette parenté existe, en effet, par l'ancienne loi dont les Juifs ont méconnu l'esprit par la manière dont ils en ont interprété la lettre. Us n'ont jpas voulu comprendre que ce n'était là que l'écorce qu'il fallait briser pour goûter le fruit qui est la loi nouvelle apportée par le Messie, en qui ils se sont refusés à reconnaître celui dont les prophètes leur avaient annoncé la venue. C'est pourquoi les chrétiens auront le noyau, tandis que. les fils de Juda gardent l'écaillé et l'écorce (p. 344),

et si Dieu, au lieu de frapper ces fils coupables, comme il

Ta fait pour les crimes de Sodome et de Gomorrhe, ne les punit pas autrement que par Tabjection dans laquelle ils vivent, dispersés parmi les nations, c'est qu*il veut que leur exemple soit pour celles-ci un perpétuel enseignement. Il y a dans ce langage une sorte de pitié qui ne se ressent nullement des haines fanatiques par lesquelles la multitude s'en prenait si souvent aux Jl^fs des plus graves calamités publiques. Le paganisme avec ses fausses idées sur la divinité, au triomphe desquelles il croyait Étire servir ses cruelles persécutions contre les chrétiens, tandis qu'il contribuait par là à celui de leur religion, n'est pas oublié dans ce tableau, non plus que les erreurs dangereuses, mais toujours plus ou moins éphémères, des hérésies. Mais c'est surtout au mahométisme que s'adressent les plus longues et les plus vives attaques. L'auteur ne semble plus maître de son indignation quand il en vient à parler de cette bestiale secte et de l'audace avec laquelle l'imposteur qui l'a fondée s'est donné le nom de prophète, favorisé, comme Moïse, par une révélation divine. On conçoit cette indignation dans un moment où les nations chrétiennes voyaient avec efifroi les progrès de l'invasion turque amener jusque sous les murs de Constantinople les fanatiques sectateurs de l'islamisme. Nous n'essaierons pas de donner une analyse de ce long manifeste qu'anime d'un bout à l'autre l'accent d'une généreuse colère, et que justifia partout le contraste, présenté avec une haute éloquence, entre la doctrine du mahométisme et celle de l'Evangile. Il y a là, selon nous, une analogie frappante avec le tableau par lequel, dans le second discours sur l'histoire universelle, Bossuet, d'après Saint Augustin, fait ressortir la vérité des doctrines chrétiennes de leur comparaison avec toutes celles qu'on leur a opposées, soit pour les combattre, soit pour prétendre

qu'elles pouvaient donner d'égales satisfactions à l'âme humaine. Nous nous contenterons de citer le passage suivant, qui sert de conclusion, sous forme d'action de grâces, à toute cette discussion : < Glorieux Dieu, bien as privilégié » ta sainte foy catholique et justifiée sur toutes les autres.

> Et quiconques a sens sain et cler entendement puet » congnoistre qu'elle est divinement donnée plus que trouvée » humainement, quant par elle sont balloyées toutes

> ordures, obscuri tez enluminées, iniquitez radressées, et » les autres introductions vaines irritées et confuses. Et se » nous voulons entrer en comparaisons, quelle chose puet

> estre plus divine en contemplation, plus juste à bien » vivre, plus honneste en humanité, plus réglée en meurs, » plus proufitable à chacun, plus paisible pour tous, plus » garnie de bonne Espérance et tendant à souverain » guerdon que saincte Chrestienté ? Regarde toute Evangé- » lique doctrine de nostre Dieu et de nostre maistre, et tu » n'y trouveras sinon admonestement d'amour, de justice » et de paix, conseils de saincte pureté, d'innocence et » d'aide à son prouchain, defiences de dissolution, de » déshonneur, de désordonnance et d'iniquité, confors de » pacience, d'obéissance, d'humilité et de consolation en ce » monde, et espoir de perdurable gloire advenir. L'évangile » s'accorde aux justes loix moralles, aux doctrines des » Pères et des sages, à honneste conversation et attrempance » de vie; elle apprent à croire et adorer un seul Dieu » éternel et souverain, et endoctrine l'omme à grâce,

> hospitalité, compassion, miséricorde et charité à ses » proesmes (p. 356). »

Entendement, qui a laissé parler Espérance sans l'interrompre un seul instant pendant qu'elle lui développait ces preuves de la supériorité du dogme chrétien, par lesquelles

il s'est senti grandement conforté^ lui fournit la matière d'une dissertation non moins étendue, en lui demandant de compléter cet enseignement pratique des choses passées par celui qu'on en peut tirer pour l'avenir. C'est à ce sujet que l'auteur expose toute une théorie qui n'est rien moins qu'une philosophie religieuse de l'histoire, destinée à prouver que les plus grands événements ne sont autre chose qu'une perpétuelle leçon donnée aux hommes par Dieu, pour leur montrer qu'en lui est le commencement et la vertu de toute œuvre, et la fin et perfection de tout espérer (p, 370). C'est donc parce que Dieu est la souveraine espérance qu'il faut avant tout s'adresser à lui par la prière ; mais c'est méconnaître sa sagesse que de se plaindre de ce que cette prière, telle que nous l'exprimons, n'est pas toujours exaucée, « car Dieu veult et souffre estre prié » d'omme selon l'affection temporelle et humaine. Mais il » veult Vexaulcer selon sa raison éternelle et divine. Tu ne » le pues prier sinon ainsi que tu sens, et il ne veult » exaulcer sinon ainsi qu'il doit. Fragilité et deffault sont » l'émouvement de ta prière, et puissance et perfection sont » la source de ses dons (p. 374). » Dieu veult estre prié! Combien cette pensée, que Pasquier cite parmi celles qu'il a raison d'admirer, est plus conforme à la vraie piété que celle du Vicaire savoyard, qui dit en parlant de Dieu : < Je le bénis de ses dons, mais je ne le prie pas ! {Emile , IV) . > Rousseau, d'ailleurs, s'est démenti lui-même sur ce point, car il a prié plus d'une fois et avec ferveur. Mais l'on sait, du reste, qu'il n'y a pas de plus grand adversaire de Rousseau dans ses plus téméraires paradoxes que Rousseau luimême. Il lui manquait, comme à tous les sophistes, la vertu chrétienne par excellence, l'humilité, plus favorable que nuisible aux plus saines élévations de la pensée, comme le

prouve ici Alain Chartier lui-même. Quoi de moins tranchant dans le ton de la parole et de plus vrai tout à la fois que la réflexion suivante, par exemple, sur le sens de certaines expressions très-usitées, telles que celles-ci : La colère divine, le courroux de Dieu : € quant grant » difi'érence a entre l'étemelle science de Dieu, qui toutes » choses congnoist telles qu'elles sont, et le petit Entende- » ment de homme qui juge des choses ainsi que il les com- » prent. Dieu juge de toy divinement, qui est jugement » cler et véritable, mais tu ne pues par toy mesmes le con- » gnoistre sinon humainement, dont est ta congnoissance » troublée et imparfaicte. Et puisque tu ne le pues con- » gnoistre en la perfection de sa divinité, tu n'as congnois- » sance de luy sinon en tant que se puet estendre le juge- » ment de ton humanité. Pour ce l'appelles-tu iré ou cour- » roucié à la semblance des hommes, quant tu sens ses » punitions, et dis qu'il est appaisié lorsque son flael cesse. » Beaulx amis, ceste mutation n'est pas en luy : elle est en » toy qui reçois punitions ou grâces, diflf^rentement de luy » qui est sans différence, ainsi que le soleil luit sur les bons » et sur les mauvais. ^Celuy qui ouvre sa fenestre a de la » lumière, et celuy qui la ferme contre le soleil demeure en » ténèbres. Or n'est pas le soleil plus cler ou plus ténébreux » pourtant se l'omme qui se gist à fenestres fermées juge » qu'il est encores nuit. Ainsi, selon l'Escripture, ire est » attribuée à'Dieu non pas pour altération qu'il reçoive en » soy, mais pour les passions que tu souffres par sa justice » dont l'émolument est en toy et à luy demeure éternelle- » ment la constante permanence de sa sainte voulenté

C'est dans le même esprit qu'est traitée la question du libre arbitre. Sans prétendre en donner la solution, il s'en

tient, comme Saint Augustin et comme plus tard Bossuet, à ce que Ton appelle une fin de non recevoir dont la conclusion est que l'imperfection de la science humaine ne lui permet pas, quand elle est en possession de deux vérités, de les opposer Tune à l'autre pour les détruire toutes deux. € Sois content de cette déduction, dit Espérance, car ça

> jus tu n'en pues avoir plus, et à moy mesmes qui suis sa

> fille n'en a il plus permis. » H ne faut donc pas admettre le moindre doute sur la vertu de la prière, dont Dieu luimême a donné la forme par excellence dans l'oraison dominicale. La prière a existé dans toutes les religions ; tous les peuples y ont recours; mais aucun n'en fait éclater la puissance par de plus grands miracles que le peuple de Dieu d'abord, et après lui les chrétiens. Les formes sans doute en ont varié avant l'oraison dominicale ; elle a eu longtemps et elle conserve,encore à certains égards celle de l'oblation et du sacrifice, forme grossière dans les premiers temps, comme les mœurs des hommes qui la mettaient en pratique et croyaient plaire à Dieu en lui immolant des victimes. Sans doute « la monstre du sacrifice est es choses qui sont » offertes, mais vray sacrifice est en la conscience. Pour ce » il est escrit que obéyssance de cueur est plus agneahle » à Dieu que sacrifice de bestes (p. 387). » Rien ne ressemble moins aux sacrifices de la vraie piété que ces libéralités plus ou moins somptueuses, selon la peur superstitieuse qui les inspire et par lesquelles d'anciens malandrins ou écorcheurs croyaient acheter leur salut, en consacrant une part des fruits de leurs rapines à des églises, à des couvents ou à quelque fondation de charité, superstition de l'égoïsme qui n'était que trop encouragée au moyen-âge par la complaisance intéressée du clergé, mais qui inspire à l'auteur cet éloquent anathème : « homme qui fais sacrifice de

» rapine, et offres à Dieu ce que tu as tollu à ton prochain, » quelle espérance dois-tu prendre en tes sacrifices? Ce » que tu as tollu n'est pas digne de estre offert, et ce que » tu offres ne toult l'indignation divine. En offrant de » rapine, tu sacrifies aux yeux des hommes qui te voyent; » mais rends ce que tu as tollu, et tu sacrifieras devant les » yeux de Dieu (p. 367). » De pareils sacrifices ne peuvent qu'irriter Dieu contre ceux qui les offrent et surtout contre les ministres de la religion, plus coupables encore, qui les approuvent.

C'est idqix' Espérance, prenant ceux-ci à partie, commence une vive attaque contre les désordres et les scandales du clergé : « Vous avez fait, dit-e^le, de l'Eglise de Dieu fosse » de larrons, et du sanctuaire divin bancque de tricherie. » On a cru remédier aux désordres des mœurs par l'interdiction du mariage des prêtres, mais qu'en est-il résulté? « Maintenant court le statut de concubinage au contraire, » qui les a attraits aux estats mondains et aux deliz sensuels » et corporels. Et qui plus est, se sont rendus à immodérée » avarice en procurant" par symonie et par autres voyes » illicites, litigieuses et processives en corruption et autre- » ment bénéfices et prélatures espirituelles. Et avec ce se » sont souillez et occupez es affaires citoyens et es négoces et » cures temporelles. » On n'a fait par là que séparer l'Eglise grecque de l'Eglise de Rome ; « Et ce premier » statut départit piéça l'Eglise grecque d'avec la latine. Et » ores la désordonnance avaricieuse des prestres a fait > séparer les peuples de Behaigne de l'Eglise de Rome. Que » dy-je de Behaigne? mais de chrestienté presque toute. Car » les gens de l'Eglise ont si avilenné par leurs coulpes eux et » leur estât qu'ils sont jà desdaîgnez des grands et des » menus du monde, et les cueurs estrangez de l'obéissance

» de saincte Eglise par la dissolution de ses ministres. Car, » comme dit est, ilz ont laissé les espousailles^ mais » ilz ont eprins les illégitimes, vagues et dissolues luxures » (p. 389). » Si je disais tout ce que j'en pense, ajoute Espérance un peu plus loin, je dirais qu'il ne s'agit de rien moins que de mettre le feu en V Eglise. Mais, comme si l'auteur sentait qu'il se laisse emporter un peu trop loin par son indignation et qu'il oublie que c'est Espérance qui parle et non lui, il s'empresse de dire : « Mais ceste matière est de trop grande et parfonde investi- »^gation, et la détermination douteuse. Si m'en tais à tant, » fors que je prie celuy qui nostre dite mère saincte Eglise » a consacrée de son digne sang qu'il n'en souffre jà advenir » ce qu'il m'en laisse penser. Si n'entens-je pas pourtant » blasmer les preudes hommes d'Eglise de bonnes meurs et » honneste conversation, ne aussi les séculiers qui jSlq » dévotion parfaicte ont donné à l'Eglise les possessions, car > ils se sont deschargez pour monter vers Dieu en esperit » plus légièrement, et le clergié en a prins si grant fais sur » ses espaules qu'il le coui^be vers -la terre et le destourbe » à regarder sus aux cieux (p. 389). » C'est bien Espérance et non l'auteur qui parle, quand elle exprime ainsi la douleur que lui inspire la vue du danger. : « La nef qui porte grant » voile cingle en grand péril, et nulle rivière ne dure » longuement hors de son canel (p. 390). »

Après avoir dit que « la prophétie de Daniel reste à venir » qui désigne la venue d'Antéchrist et le temps de persécu- » tion pour les abhominations du temple, » elle termine ainsi : «. Par cette digression dépendant de la demande » dessus dite pues-tu scavoir qu'oroison et sacrifice proufitent » à conserver et restablir les choses privées et publicques. » Sur tout prens pour confirmation Valère qui te dit par

» arrest que les ségneuries anciennes furent toujours estables

> tant -comme ils servirent et sacriâërent deûement à la » divinité. » Quand même ce ijaot de digression ne s'appliquerait qu'à ce qui vient d'être dit sur le mariage des prêtres, il n'en signifie pas moins qu'Espérance s'est écartée du sujet principal et qu'elle va y revenir, car on ne conclut pas par une digression ; mais quelle est cette demande desstcs dite? Il faut pour l'expliquer se reporter à la page 371, où l'auteur a fait parler ainsi Entendement qui écoutait depuis longtemps Espérance sans l'interrompre.

« Si te (et non pas tu comme le porte par erreur le texte » de Duchesne) veulx faire en cest endroit aucuns menus » interrogatoires, pour scavoir qui puet aidier à espérer et » adresser à mon espérance. . . » Ces menus interrogatoires ont provoqué les longs développements qui suivent sur l'oraison, les sacrifices, etc., et voilà ce qu'Espérance entend par ces mots ; digression dépendant de la demande dessus dite ; tout cela formait la réponse dixx premier interroga^ toire d'Entendement, expédié par la conclusion que nous avons dû citer sur la vertu de l'oraison et des sacrifices. Il restait donc à Entendement k produire les autres interrogatoireSy comme il le dit, « par leurs ordres et lieux» » selon la poursuite de la matière des réponses à! Espérance

Voilà, indépendamment de toutes les autres considérations et en particulier du silence de Charité^ la preuve matérielle en quelque sorte que l'ouvrage n'est pas terminé. Ajoutons qu'il n'y a pas de péroraison; or, la péroraison est une espèce de devoir oratoire que l'auteur ne manque jamais de remplir dans ses autres ouvrages en prose.

Cîombien ne devons-nous pas regretter que le penseur qui avait fait si bien parler Foy et Espérance n'ait pas

eu le temps d'accorder la parole à Charité et de lui faire dire le dernier mot sur tant de graves et hautes questions ! Que n'aurait-il pas eu à dire sur cette vertu de charité qu'on ne pratiquait guère de son temps, pas plus, hélas ! qu'on ne Ta fait plus tard?

Si dans cette analyse, comme dans celles qui précèdent, on trouve que nous avons trop multiplié les citations, auxquelles cependant nous aurions pu en ajouter bien d'autres encore non moins importantes, c'est. qu'il s'agissait pour nous d'appliquer à notre auteur les maximes suivantes, qui sont de véritables axiomes de l'art d'écrire : Oratio vultus animi est, pectus est quod disertos facit ; le style, c'est l'homme même ; c'est enfin parce que nous n'avons trouvé nulle part à un plus haut degré et d'une manière plus soutenue l'âme d'un honnête homme et d'un grand écrivain, auquel on n'a pas, selon nous, rendu toute la justice* qu'il méritait.

Il ne nous reste plus maintenant qu'à conclure, et nous pourrons le faire en très-peu de mots.

CONOLUSION,

Le travail que nous soumettons à nos juges n*est pas autre chose qu'un plaidoyer, un peu . long peut-être, en faveur d'Alain Chartier; nous ne voulons pas en disconvenir : mais on nous accordera du moins que la cause en valait la peine. Elle a été déjà jugée une première fois, et à l'unanimité, par des maîtres dont on ne contestera pas la compétence, et qui ne faisaient que proclamer l'arrêt sans appel de la postérité, puisqu'un siècle entier les séparait de celui^ en faveur duquel ils le prononçaient sans qu'aucune voix s'élevât de leur temps pour les contredire. La Jîormandie avait raison, suivant Clément Marot, d'être fière d'avoir donné le jour au bien disant en rime et prose Alain, i . et Pasquier n'était que l'écho de tous ses contemporains lorsque, dans ce chapitre dont nous avons parlé et qu'il intitule des mots dorés et belles sentences de maistre Alain Chartier, il Vsifipelle grand poète de son temps et encore plus grand orateur. Grand poète en effet, puisqu'il était l'égal des meilleurs de son temps dans les genres légers et qu'il les surpasse tous dans le genre didac^s tique, grand orateur, puisqu'on ne lui connaissait pas de rival et qu'on le proclamait le Père de l'éloquence française; ajoutons que les nombreux passages cités par Pasquier prouvent que cet orateur était aussi un penseur éminent et un écrivain digne d'être comparé à Sénèque. On

ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu appel de ce jugement i du XVP siècle, et cependant il est évident que dans les deux siècles suivants, il avait cessé d'avoir pour lui l'autorité de la chose jugée, bien qu-'ii n'ait pas été positivement infirmé : mais on n'en parle jamais que pour mémoire et sans en tenir aucun compte, sans paraître même s'apercevoir qu'il s'agissait là pourtant d'une de nos gloires nationales. Cet injuste dédain a cessé heureusement au XIX® siècle, jaloux à juste titre de réparer sur ce point comme sur beaucoup d'autres quelques-unes des grandes injustices des deux siècles précédents, surtout à l'égard du XVI* siècle. La réparation a commencé en ce qui concerne Alain Chartier ; mais elle n'est pas encore, à beaucoup près, ce nous semble, aussi complète qu'elle devait l'être, comme nous en a convaincu une lecture attentive de ses ouvrages ; et c'est parce ,que*cette lecture nous a prouvé que ses admirateurs n'avaient rien dit de trop en sa faveur, c'est parce qu'elle nous a fait partager iQur admiration en nous replaçant à leur point de vue, que nous avons l'espoir de la faire partager également, avec les seules restrictions, que comportent la diflférence des temps et les progrès de l'art et de la critique, aux • maîtres les plus compétents de notre époque.

Lettre d'Alain Chartier à un prince étranger

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