LE VAISSEAU FANTOME
( 5 mai. )
Le firmament reluit de toutes ses étoiles.
Quel est là-bas, là-bas, Yoguant à pleines voiles,
Sur les flots bleus de TOcëan , Ce navire aux longs mâts qu'aucun yent ne balance,
Dont tous les agrès font silence,
Et dont chaque canon béant ,
Sans aucun artilleur de garde , Pointé vers l'horizon, reste morne et regarde?
On ne voit point les matelots ;
On n'entend point le capitaine ; Le vaisseau n'a souci , dans sa marche certaine , Ni de la foudre au ciel ni des rocs sous les flots...
Une île est sur la mer, rocher sombre, infertile, Battu des vagues en fureur; Mais une tombe est sur cette île :
C'est la tombe d'un empereur !
Ses ennemis, enfin, l'ont couché dans sa bière... Sans les honneurs guerriers , sans les pompes du deuil ; Ils ont scellé son corps sous une lourde pierre , De peur qu'il ne se lève un jour de son cercueil.
Mais quand l'année a fui , roulée en son suaire , Quand revient le dnq mai y quand l'heure mortuaire. Minuit, tinte dans l'île en n'y réveillant rien ,
De rhorizon des cieux arrive
Un beau navire aérien
Qui touche doucement la rive.
Alors , son noir chapeau sur sa tête en travail ,
Yêta de sa capote grise , L'Empereur apparaît ! — Sous la nocturne brise
Il s'assied près du gouvernail , Le front penché, les bras croisés sur sa poitrine; Le vaisseau, comme un trait, fend la vague marine.
Où porte-t-il ainsi Tétonnant passager?
Il le porte vers cette France Où, triste t il a laissé, dans les jours de souffrance , Son trône et son enfant aux mains de l'étranger. Et puis sa vieille garde , héroïque espérance !
Dès qu'il peut , à travers les ombres de la nuit , Reconnaître la terre où domina son glaive ,
L'Empereur, l'Empereur se lève , Le voilà! son cœur bat, son sang bout, son œil luit.
Il descend d'un pas ferme et hardi sur la côte.
Par des élans tendres et chauds.
11 appelle ses vieux soldats, puis à voix haute Et d'un ton menaçant ses trente maréchaux 1
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Mais , hélas ! les soldats à la fière moustache Dorment au bord de l'Èbre , ou du Nil ou du Pô. Sous les sables ardents, sous les neiges sans tache. Ils sont couchés , rêvant toujours à leur drapeau...
Les maréchaux , du Dieu déchu guerriers-apôtres , Ils ne répondent pas non plus à son appel ; Les uns ont disparu dans les combats; les autres, Les autres ont changé d'autel.
Et frappant de son pied le rivage sonore ,
L'Empereur marche courroucé ; Le long des flots dormants , par la fièvre poussé ,.
Il va, vient, puis appelle encore !
Il appelle à grands cris son cher fils , l'enfant-roi ,
L'étoile de sa nuit profonde ; Il lui promet et l'amour et l'empire du monde , Ne voulant que la France et la gardant pour soi.
Mais le jeune héritier des grandes destinées, Sous le poids de son nom a vu ses jours détruits , Gomme un arbre qui casse aux premières années Sous l'abondance de ses fruits.
Il arrête, il écoute, il attend. — Rien! Personne...
Il attend, la lune décroît...
Bans tous ses membres il frissonne.
Mais il attend toujours , Theure du matin sonne ; Alors ses pleurs brûlants mouillent le sable froid.
11 est là seul, il cherche encor... son front retombe.
11 pousse un soupir douloureux , Et lentement remonte au vaisseau vaporeux, Qui part et le ramène à son île , à sa tombe !
Il y a de la grandeur dans ces images, de la profondeur dans ces pensées !
A côté de ce mystérieux Cinq maiy nous rencontrons, dans les œuvres si attachantes du poète du Caucase, des tableaux d'une douceur, d'une grâce infinies. Il nous montrera, par exemple, chez les cosaques, la jeune femme berçant son nouveau-né :
c Dors, petit, repose en paix; dors, mon enfant, endors-toi ! du haut des cieux la lune regarde paisiblement dans ton berceau. Je te chanterai une chanson , si tu fermes les yeux; je te conterai une belle histoire... Allons, endors-toi , mon enfant !
c Là où le Térek, à travers les rocs , roule en mugissant vers la vallée , le Tchetchen est à rafifût, accroupi à terre, aiguisant son poignard. — Ton père, cependant, a vieilli dans cette vie de combats et le ciel est avec lui... Endorstoi , mon enfant 1
« Toi aussi, — ce jour-là viendra, — toi aussi, tu partiras pour la guerre. Un fusil à la main , tu monteras à cheval , tu t*en iras loin de la hutte de ta mère. Je te broderai moi-même une belle housse avec de la soie bigarrée... EndorS'toi, trésor de mes yeux, endors-toi, mon cher enfant .1
« Tu seras un hardi cavalier, un vrai cosaque du fond du cœur... Âh ! quand je te verrai partir, quand tu me feras un dernier signe d'adieu , que de larmes amôres je verserai ! quelle tristesse m'accablerai... Allons, il faut fermer les yeux, endors-toi, cher enfant !
c Alors, dans le sommeil ou la veille, le matin ou le soir, sans oesse je penserai à toi... je n'aurai d'autre consolation que de prier. Je dirai : Où est-il, maintenant? que fait-il?... Dors, tu es encore sans souci dans ton berceau... dors, ô mon enfant!
« Je te donnerai une sainte image pour t'arcompagoer sur la route. Quand tu prieras Dieu, tu ia mettras devant toi. Dans les pays lointains, au milieu de la bataille tu penseras toujours à ta mère... Dors, petit, repose en paix ; endors-toi , endors-toi , mon enfant I »
La Russie telle que Vaime Lermantof, ce sont les steppes, les solitudes, les harmonies de la nature : « J'aime ma patrie — s'écrie-t-il — mais je l'aime d'un amour qui m'est propre, et que tous les arguments de la raison essaieraient vainement de modiûer. J'ai beau faire, je ne puis m'enthousiasmer pour la barbarie, ni p^ur celle d'aujourd'hui, ni pour celle des temps passés. Je n'aime pas la gloire achetée par la viplence, je n'aime pas l'arrogance appuyée sur les baïonnettes ; mais j*aime, sans savoir pourquoi, le silence et la solitude des steppes ; j'aime le bruissement des forêts pendant la nuit et le murmure sans fin des torrents , quand un souffle printanier fait fendre les glaces. J'aime à chasser dans les plaines désertes, à pousser mon cheval au hasard et à chercher mon chemin dans la nuit. »
Si Lermontof occupe une place brillante à la suite de Pouchkine, il est aussi le précurseur de la génération qui se fait gloire aujourd'hui de réveiller les traditions de l'esprit slave, et de montrer à la Russie la voie de la civilisation qu'elle est appelée à parcouuir. La pièce suivante, de Khomikdf, l'un des maîtres de cette noble école, emprunte aux événements de guerre qui ont eu lieu un caractère des plus significatifs :