SERVAGE. — EMANCIPATION DES SERFS
C'est depuis le xvr siècle que le servage a revêtu, en Russie, une sorte de caractère légal. Boris Godounoff défendit, en 4592, par un ukase, les migrations de paysans en Russie, et leur imposa la permanence du séjour dans les lieux où ils étaient domiciliés.
Jusque-là , les paysans n'avaient point été attachés à la glèbe. Libres, mais ne possédant pas de terres, ils contractaient des engagements temporaires avec des propriétaires fonciers. Ces engagements ne dépassaient pas, d'ordinaire, une année, et le jour de la Saint-Georges voyait s'accomplir périodiquement une transmigration de la population rurale.
Ce déplacement annuel présentait les plus sérieux inconvénients pour l'organisation intérieure de Tempire. Le peuple, ne songeant point à se créer un foyer domestique , prenait des goûts nomades , et des désordres se renouvelaient sans cesse sur tous les points de la Russie: les impôts ne rentraient que difficilement ; les nobles propriétaires se trouvaient le plus souvent dans l'impossibilité matérielle de rendre les services que l'Etat exigeait de leur part , puisqu'ils dépendaient eux-mêmes, pour la culture de leurs terres, du bon vouloir des paysans libres. Les grands propriétaires et les couvents, dont les terres étaient franches d'impôts, offraient aux paysans des avantages qui les séduisaient , et les autres
(erres restaient incultes. Bien plus, les maisons tombaient en ruines, des villages entiers et même des bourgs devenaient de véritables déserts.
Boris Godounoff mit fin à ce fâcheux état de choses par une mesure radicale, en publiant Tukase qui imposait aux paysans la permanence dans les lieux où ils travaillaient.
Cette inamovibilité équivalait à l'asservissement, et cependant, ainsi que Ta fait justement remarquer^ dans plusieurs écrits , M. Alexandre Platonoff, maréchal du district de Tsarskoé - Sélo , l'ukase de 1592 ne privait nullement les paysans de leurs droits civils et de leur qualité de citoyens.
M. Tchitcherine, dans un intéressant article qu'a publié, en 1856, le Messager rv^se, considère l'acte de Boris Godounoff, non comme une charge exceptionnelle imposée à la classe des paysans, mais comme une disposition faisant partie de tout un système d'organisation intérieure. Dans ce système, chaque classe de la population avait sa part de charges à porter ; chacune d'elles devait sacrifier, pour le salut de l'Etat , une partie de son indépendance, et les paysans ne formaient qu'un anneau de cette chaîne universelle.
En effet, en même temps qu'il attachait le paysan à la glèbe, le législateur soumettait aussi le propriétaire, le noble, à des obligations envers l'Etat. Â peine ce dernier avait-il atteint l'âge d'adolescent qu'il était déjà tenu de servir, soit dans l'armée, soit dans l'administration.
On comprend qu'un Etat jeune , où tout est encore à créer, est amené, par sa position même, à recourir à des moyens d'action énergiques ; on comprend aussi que si l'institution du servage n'est plus digne de notre siècle, elle n'en a pas moins été politiquement indispensable, en .Russie, â une certaine époque.
Les paysans ne renoncèrent pas, sans regret, à leurs habitudes d'émigration . Les chants populaires Tatlestent : ils parlent du jour de la Saint -Georges avec une tristesse touchante.
« Les peines portées contre les paysans fugitifs , par les tzars Mikhaïl Féodorovitch et Alexis Mikhaïlovitch , père do Pierre-le-Grand — dit M. H. Delaveau dans ses Etudes sur les mœurs populaires de la Russie — prouvent que les populations des campagnes cherchèrent, par tous les moyens, à recouvrer leur ancienne indépendance. Il fallut céder, cependant , et on doit reconnaître que des considérations d'intérêt public justifiaient les mesures prises pour soustraire le paysan à l'influence de ses habitudes nomades. C'est au xviii' siècle que l'institution du servage fut détournée de son but véritable, et que les seigneurs étendirent peu à peu leur domination sur les paysans au-delà des limites fixées par la législation. On serait tenté de croire que les changements introduits dans les mœurs des classes supérieures par la politique de Pierre-le-Grand furent favorables aux paysans ; il n'en fut rien. Les grands propriétaires prirent de plus en plus l'habitude de vivre au sein d'un luxe ruineux ; ils se firent remplacer par des intendants, et ceux-ci , obligés de fournir sans cesse aux prodigalités de leurs maîtres, pressuraient les paysans avec une dureté jusqu'alors sans exemple. En parcourant l'Europe, qu'ils connaissaient à peine , les seigneurs russes apprirent bientôt qu'une meilleure administration de leurs biens pouvait en augmenter les revenus ; ils revinrent dans leur pays plus exigeants que jamais, et des intendants élrau; gers, habitués aux procédés de la culture occidentale, mais infiniment plus cruels que les indigènes , furent charges d'exploiter les terres. »
Cependant, dès 1649, dans le code publié par le tzar Alexis Mikhaîlovitch, sous le nom d^Oulojenié, certaines dispositions obligeaient les propriétaires à défendre et à protéger, devant les tribunaux et les autorités, les intérêts de leurs paysans.
En étudiant Thistoire de la législation russe depuis le XTiii'' siècle jusqu'à nos jours, on y trouve de nombreuses traces de la sollicitude du gouvernement pour ces paysans qu'une rigoureuse exigence d'Etat l'avait forcé à attacher à la glèbe.
Ainsi, l'impémtrice Anne loanovna consacra pour la première fois» par une loi, l'obligation imposée aux propriétaires de nourrir leurs paysans en temps de disette ou de famine.
Précédemment, sous Pierre-^le-Grand , une mesure avait ordonné la mise en tutelle administrative des terres dont les propriétaires auraient obéré les paysans de redevances (pbrok) excessives ou auraient attiré l'attention du gouvernement par d'autres désordres.
Pendant le régne de l'impératrice Catherine II, il fut défendu aux propriétaires de punir, de leur propre chef, leu^ paysans pour les délits graves. Enfin, dès le début du règne d'Alexandre 1", il avait été interdit aux seigneurs d'envoyer leurs paysans en Sibérie pour des fautes peu importantes. Puis un ukase du 20 février 1803 vint autoriser le comte RoumiankofT, ainsi que tous les propriétaires qui voudraient suivre son exemple, à émanciper leurs serfs, en passant avec eux des contrats librement stipulés et en leur cédant, soit une partie, soit la totalité de leurs terres.
« 11 ne faut pas croire — dit l'auteur des Etudes sur la question de V abolition du servage en Russie — que les mesures prescrites, quant aux abus de pouvoir, soient restées a l'état de
lettre morte dans les codes de la Russie : de nombreux exemples, mentionnés dans la collection complète des lois russes, attestent explicitement leur fréquente application.
« Du temps d'Alexis Mikhaïlovitch , un prince Obolensky hl mis en prison pour avoir contraint ses paysans à travailler lo dimanche. Vers 1760, nous rencontrons de nouveau différenles ordonnances relatives au châtiment à infliger à des propriétaires coupables d'actes de cruauté commis sur leurs paysans. Au commencement de ce siècle, un sieur OrloiT fut confiné pour dix ans dans un monastère pour des délits de ce genre. En 1817^ un sieur Fankel fut puni pour dés actes analogues.
« Une disposition de notre code actuel enjoint aux propriétaires de ne point forcer les paysans a contracter des mariages contre leur volonté, et surtout de ne pas y contraindre les femmes et les filles. L'exécution de cette mesure est Irès-diffi* cile a surveiller. Les pouvoirs étendus , concentrés dans les mains du propriétaire, lui donnent toujours les moyens d'éluder cette loi et d'arriver, par une voie indirecte, à l'exécution de sa volonté, d'autant plus que les mariages forment justement un point où les intérêts matériels des paysans et des propriétaires sont souvent en opposition directe. D'après nos usages, les prestations de corvée ou les redevances pécu* niaires du paysan, se calculent sur la quantité de parts (iiaglo) qu'il prend dans le champ commun. Un paysan marié, ayant des enfants en bas âge, cultive ordinairement un Iiaglo, et paie ou travaille pour c^tte part. Parfois, s'il a beaucoup d'en-* fants en bas âge, on lui confie, en outre, une demi-part à titre gratuit. Mais une fois que son fils aine a dépassé l'âge de seize ans, la famille est tenue de payer pu de travailler pour uno part et demie. Enfin , loirsque le fils se marie , il se sépare de $on i)ère et prend uae part entière à sa charge.
« Les garçons^ dés qu'ils sont en âge, commencent donc à aider activement leurs parents dans tous leurs travaux, de sorte qu'en établissant leur propre ménage, ils n'ont pas à redouter le travail auquel ils sont déjà habitués. Si leur redevance s'accroît avec leur établissement, ils voient au^ s'accroître leur part dans le champ de la commune. 11 n'en est point ainsi des filles. Le genre de leur travail diffère sensiblement de celui des femmes mariées. Â rexceplion des époques de la fanaison et de la moisson, la fille, dans nos villages, a peu de fatigues à supporter. Ses travaux se bornent aux soins à donner au bétail et à différentes occupations domestiques généralement légères. Mais, une fois mariée, elle doit avoir soin de tout le ménage de la famille et aider en même temps son mari dans la plupart des travaux champêtres. 11 n'est pas rare de voir, chez nous, à la campagne, des femmes labourer le champ. 11 est donc aisé de comprendre pourquoi une jeune fille ne consent point facilement a changer son état léger et insouciant contre toutes les charges qui pèsent sur une femme mariée. Un propriétaire se trouve, par conséquent, souvent dans la nécessité de peser d'une manière quelconque sur la résolution de ses serfs à l'égard du mariage. C'est un inconvénient de l'état même du servage, et qui ne peut cesser qu'avec son abolition.
« Nous avons dit qu*un prince avait été atteint d'une peine sévère pour avoir fait travailler ses paysans le dimanche. Le nombre des journées de travail que le propriétaire était en droit d'exiger de son serf n'était pourtant pas déterminé jusqu'à l'avènement au trône de l'empereur Paul I". Ce souverain ordonna, par un manifeste, auy propriétaires, de ne point exiger désormais, de leurs paysans, plus de trois jours de corvée par semaine et par tiaglo , dispositions restées en vigueur
jusqu'à ce jour. Les exceptions à cette règle générale, considérées comme des abus , sont rares.
« Autrefois , le paysan serf pouvait être vendu sans terre, ce qui était injuste en principe. D'après la législation actuelle, le paysan étant attaché au sol et non à la personne du propriétaire, ce dernier doit, en toute justice, être privé du droit de vendre le paysan comme une chose. Dans la vente d'une propriété foncière, bien que sa valeur soit toujours exprimée par paysans, le marché n'a pas ce caractère inique ; il se réduit simplement à une vente de terrain; les paysans qui l'habitent étant attachés au sol, il est naturel qu'ils passent avec la terre dans les mains du nouvel acquéreur. Par suite de ces considérations, le droit de vente des paysans sans terre fut restreint par le gouvernement.
« Les premières mesures législatives tendant à prévenir la vente des serfs sans terrain remontent aux dernières années de Pierre-le-Grand (1720-1722). Ce fut sous la fille de ce grand monarque, l'impératrice Elisabeth, que l'on établit le principe accordant au paysan vendu dans ces conditions le droit de se racheter. Plus tard, une vente sans terre devint un motif pour la libération pure et simple du paysan, à moins que l'acquisition n'eût eu lieu à la condition d'établir le paysan sur les terrains vagues de l'acquéreur. Vers l'année 1 760, nous trouvons une disposition réglant Torçanisation des serfs vendus de cette manière sur les terres de la couronne, en les déclarant par là affranchis de toute obligation envers leur ancien seigneur. L'empereur Paul défendit la vente aux enchères des paysans sans terre, pour cause d'insolvabilité de leurs seigneurs en-* dettes; il étendit aussi, par une autre loi, cette mesure aux paysans de la petite Russie. Enfin, vers 1808, une nouvelle loi défendit cette vente dans les foires. Ces nombreuses disposi-
tions, destinées à régler une question qui » au fond , se trouvait déjà résolue par la loi sus-mentionnée dd Pierre-le-Grand, font supposer que la mise à exécution de ces mesures rencontrait de fréquents obstacles.
r< Vers la fin du siècle dernier» il fut également défendu de morceler la famille des paysans lors de la vente, en comprenant, sous le mot de famille, le mari, la femme, les filles non mariées et les enfants en bas ftge. Il arrivait autrefois que des paysans mariés étaient vendus sans leurs femmes et enfants pour être livrés à TËtat comme recrues : le gouvernement V mit obstacle. Le morcellement de la famille n'a été admis exceptionnellement que là où le propriétaire est forcé de donner des recrues à titre de contribution ; alors , si l'homme qui est fait soldat est marié, sa femme devient libre; mais les enfants nésavant cette époque restent la propriété du seigneur. Les enfants nés après Taffranchissement sont libres, quand même ils auraient été conçus en état de servage.
« Un propriétaire qui, possédant de bons paysans, préférait racheter par une somme d'argent l'obligation de fournir une recrue à l'Etat, pouvait jadis acheter des paysans chez d'autres propriétaires pour les faire enrôler à la place des siens. Il arrivait aussi que des paysans faisaient eux-mêmes des épargnes pour acheter un remplaçant lorsque le tour de leur enrôlement serait arrivé. Un tel état de choses, bien que très-avantageux pour les propriétaires désireux de garder leurs serfs ou pour les paysans assez riches pour acheter des remplaçants, donnait cependant lieu à de graves abus. Des propriétaires inhumains vendaient parfois , à titre de spéculation, tous leurs paysans comme recrues. Il y avait même des spéculateurs qui achetaient des terres avec paysans en bloc pour revendre ensuite ces derniers en détail. Le gouvernement
ne pouvait évidemment tolérer cette pratique odieuse. Il commença par défendre toutes les transactions relatives aux terres avec paysans aux époques de recrutement , durant un terme de trois mois. Il défendit ensuite aux propriétaires de livrer comme recrues des gens qu'ils possédaient depuis moins de trois ans. Enfin » tout remplacement de recrues» en ce qui concerne les paysans, fut prohibé. En agissant ainsi, le gou^ vernement avait en vue de rendre complètement impossibles des spéculations aussi coupables que celles dont nous venons de parler. Il y parvint ; mais en abolissant entièrement le principe du remplacement , il est allé peut-être trop loin , Tapplication de ce principe avec certaines réserves étant , dans plusieurs cas » d'un effet bienfaisant. »
Ainsi qu'on le voit, le gouvernement russe a cherché constamment, par une bienveillante initiative, à améliorer la situation matérielle des serfs ; mais leur condition sociale est restée forcément la même.
En effet , le serf dépend entièrement de son seigneur qui peut, à son gré, le vendre ou réchanger, pourvu toutefois qu'il ne le sépare point de la terre à laquelle il appartient.
L'exploitation du champ assigné au serf russe doit suffire à le nourrir lui et toute sa famille. Le seigneur ne réclame rien de son produit , ^que dans la limite de Vobrok ou rede^ vance.
Vohrok se paie en travail ou en argent. A ce titre, le travail ne peut être exigé du serf par le seigneur que trois jours par semaine. La fixation de Vobrok en argent est arbitraire; elle varie avec le nombre des serfs et la richesse des seigneurs. Le taux moyen est d'environ 60 à 90 francs. Mais il est des seigneurs qui exigent infiniment plus.
On doit attribuer au servidge le peu de progrès qu'a fait
jusqu'à ce jour l'agriculture en Russie. M. Gustave de. Beaumont apprécie cette situation ainsi qu'il suit, dans un article publié en 1854 par la Revue des Deux-^Mondes, sous ce titre : la Société russe et la Société américaine.
<c Pourquoi — dit-il — l'agriculture en Russie est-elle improductive et n'apporte-t-elleque d'insignifiants bénéfices? C'est qu'il y a en Russie infiniment plus d'agriculteurs qu'il n'en faudrait pour satisfaire aux besoins réels ; et il s'y trouve plus de paysans agricoles qu'il n'en est besoin, parce que ces paysans étant serfs ne peuvent à leur gré changer de condition Ce n'est pas l'étendue du sol non cultivé qu'il faut
considérer dans un pays; ce qu'il faut y voir, c'est la quantité de terre dont la culture y peut être entreprise utilement ; et ce qui détermine cette quantité , c'est la mesure des besoins à satisfaire tant au-dedans qu'au-dehors; ces besoins se révèlent eux-mêmes et se jugent par le prix des produits du sol. Si ces produits tombent à une certaine vileté de prix, c'est la preuve qu'ils sont inutiles ou exagérés, et dans ce cas il faut en supprimer la production ou la restreindre. Le paysan russe peut être pauvre et mourir de faim au milieu de la plus abondante moisson, si les céréales sont à vil prix, et si , pour payer son ohrok ou sa redevance , il est obligé de vendre tout ce qu'il a récolté. Ce qui est juste, naturel, conforme à la loi de Dieu, c'est que l'homme dirige son bras avec l'intelligence qu'il a reçue du ciel, et le porte vers le travail qui peut le plus contribuer à son bien-être et à celui de ses semblables; et c'est à cette loi que, dans son instinct obscurci par la servitude, mais non encore détruit, le paysan russe obéit lorsqu'il s'efforce d'abandonner la terre qui rétribue mal la main d'œuvre pour aller à la fabrique qui paie des salaires élevés. Et pourquoi l'agriculture ne paie-t-elle
que de vils salaires et ne donne-t-elle que de minimes produits? Parce qu'elle a trop de bras. Pourquoi la fabrique paie-t-elle des salaires excessifs? Parce que les ouvriers lui manquent. Evidemment, les produits de l'industrie agricole sont surabondants et supérieurs aux besoins de la consommation ; c'est le contraire pour Tindustrie manufacturière dont la production ne suffit pas à ce qui se consomme. »
Bien qu'il soit incontestable que l'agriculture, en Russie» ne donne de minimes produits que parce qu'elle a trop de bras, nous pensons que c'est surtout dans le mauvais emploi des forces productives qu'il faut cbercher la cause de la dépréciation des produits agricoles. Il ne faut pas oublier que , la moitié du temps , tous ces bras ne travaillent pas pour leur propre compte, et qu'ils se meuvent sans zèle et sans ardeur. Il y aurait donc erreur à conclure de la trop grande quantité d'ouvriers à la surabondance des produits. Lorsque dix hommes sont occupés à produire une quantité de blé qui pourrait être le résultat du travail de cinq, il y a là une perte réelle, et cette perte se traduit entre autres par la dépréciation des bénéfices. Sous un autre régime économique , une partie des paysans forcément attachés aujourd'hui à la glèbe, deviendraiejQt ouvriers artisans , fabricants , c'est-à-dire de producteurs et de consommateurs de blé qu'ils étaient, i|s deviendraient seulement consommateurs. Ceux qui resteraient agriculteurs, travailleraient dès-lors avec plus d'ardeur, de sorte que la production agricole resterait probablement la même , tandis que les autres productions augmenteraient sensiblement et offriraient à l'agriculture de nouvelles facilités pour ses échanges.
Telle sera la conséquence de l'émancipation des serfs en Russie, car Thomme libre qui travaille pour lui-même et non
pour la corvée est appelé à décupler ses forces et à substituer pour ainsi dire rintelligence active, féconde, à la soumission inerte, improductive. Mais avant d'examiner la haute portée des mesures successivement édictées par Alexandre II pour relever les classes déshéritées de la Russie de leur long abaissement, pénétrons un instant avec M. Léouzon Le Duc dans la vie intérieure même du seigneur et de ses serfs.
« La vie du seigneur russe dans ses terres ne ressemble en rien à la vie qu'il mène dans les cités ou à la cour. Dès le matin, assis dans un grand fauteuil, enveloppé de sa robe de chambre, sa longue pipe à la bouche, il donne ses audiences. Vous y voyez arriver successivement Tintendant du domaine, les employés, tous chapeau bas et leur dossier à ta main. Ils rendent compte de leur gestion , ils exposent les résultats des travaux passés et discutent leurs projets pour l'avenir. Amélioration de la culture des terres , de la coupe des bois, de l'entretien des prairies , des vergers , des jardins , des serres ; plans de réforme pour la vie des serfs , pour leurs prestations en argent et en nature, pour leur contribution au recrutement, pour l'allégement ou l'aggravation de leurs redevances. Telles sont les questions qui sont ordinairement à Tordre du jour. Le seigneur prend ou non l'avis de chacun et décide en dernier ressort.
« Ces audiences ne profitent pas seulement aux autorités; les paysans y sont admis. Ils se présentent devant leur seigneur, à genoux , les yeux baissés et tenant sur leur tête la supplique qu'ils lui apportent. A moins qu'ils n'aient sérieusement démérité , ils reçoivent toujours de la part de leur maître un bienveillant accueil, et si leur supplique est juste et n'aflfecte en rien les intérêts seigneuriaux, elle est suivie d'une satisfaction immédiate. Alors, ce sont des témoignages
de reconnaissance, des saints, des protestations sans fin. En congédiant les paysans, le i^eigneur leur donne sa main à baiser .
.... «r En Russie, comme dans toutes les autres contrées de l'Europe , le temps de la moisson est un temps de fête et de réjouissances. C'est alors que le paysan , se livrant sans réserve à son goût pour Teau-de-vie, couronne presque chaque journée par une folle ivresse et par les plus incroyables extravagances. Rien de plus amusant et de plus attendrissant à la fois que des paysans russes ivres. Ils s'embrassent avec effusion et s'adressent les propos les plus charmants. Vous les voyez aussi accourir au-devant de leur seigneur ou de l'intendant qui tient sa place, ou même de l'étranger qu'ils reconnaissent pour son ami, se précipiter à leurs pieds et les assurer de leur inviolable attachement, de leur fidélité éternelle.
.... c< A moins que l'ivresse ne l'ait trop vivement attendri , le paysan russe fait retentir l'air de ses roulades les plus gracieuses et se livre à tous les transports de la danse. La danse russe a un caractère singulier : en même temps qu'elle impose au beau sexe une extrême modestie et une parfaite impassibilité, elle sollicite le cavalier à une excentricité de mouvements et à une hardiesse de gambades qui défieraient les danses les plus échevelées. Tout cela s'exécute au son d'une espèce de guitare appelée balalaïka à laquelle le musicien met des efi'ets de gosier et des trépignements de pieds dont on ne saurait se faire une idée. Les solos du cavalier sont entremêlés de figures bizarres dont quelques-unes rappellent nos farandolles du Midi et nos bourrées d'Auvergne. On y voit aussi des rondes bretonnes, des pelotons bourguignons, et mille autres folies de ce
genre. C'est un être fort goûté parmi les paysans russes qa*un habile danseur ; il est, de droit, le coq du village.
.... « Ordinairement, les maisons des paysans sont peu éloignées les unes des autres, et quelquefois placées deux a deux, avec une petite cour de chaque côté. La façade qui donne sur la voie publique n'a point de porte. On entre par la cour où se trouve un escalier qui conduit dans l'intérieur de l'habitation. Quoique les maisons à plusieurs étages ne soient point dans le goût national, le paysan russe laisse toujours un espace vide de huit à dix pieds de haut entre le premier plancher et les chambres, ce qui forme un local réservé au menu bétail.
« La pièce principale de l'habitation est éclairée ordinairement par trois fenêtres. Au-dessus, se trouve quelquefois une petite chambre a une fenêtre ouvrant sur un balcon . Elle sert de chambre à coucher aux jeunes filles, et, sous le nom de tezma, revient sans cesse dans les chansons populaires. Derrière la maison, sont les diverses dépendances : l'étable, la remise, la cave, le magasin à faner et le bain. On trouve aussi dans les villages russes des dépôts de grains appartenant à toute la commune. Ces dépôts sont renfermés ordinairement dans des corps de bâtiment isolés, afin qu'ils soient à fabri des incendies.
« Les paysans riches font seuls peindre extérieurement leurs maisons; les couleurs qu'ils préfèrent sont le vert pour les murs, le rouge pour les toits. Mais la plupart des habitations ne présentent que des poutres superposées, sans écorce et noircies parle temps, d'où il résulte qu'un village russe apparaît de loin, comme une masse grisâtre et monotone, sans nul effet pittoresque .
« Gomme au milieu de ces villages de bois les incendies sont très-faciles, et, par conséquent, très-fréquents, il importe que les secours soient prompts et que chacun soit bien fixé
cl*avance sur le rôle qu'il doit y jouer. C'est pourquoi on voit au-dessus des portes des maisons, dessiné en fioir et en ronge, Tinslrument avec lequel celui qui l'habite doit combattre le feu; qui avec le seau, qui avec une hache, qui avec un levier, etc. . . On voit aussi, dans les villages des seigneurs bien organisés^ une tour élevée du haut de laquelle des sentinelles veillent nuit et jour, prêtes à répandre Talarme à la première lueur d'incendie qu'elles apercevraient dans la propriété du maître. On rencontre même des seigneurs qui sont allés jusqu'à établir sur leurs terres un service de pompes parfaitement régulier.
« Le costume des paysans russes a un cachet tout à fait oriental. Il consiste, pendant l'hiver, en une pelisse assez courte, faite de peau de mouton; pendant l'été, en un cafetan de gros drap gris, ou, pour la classe aisée, de drap bleu foncé. Ce cafetan est serré autour du corps par une large ceinture rouge. Depuis Saint-Pétersbourg jusqu'à Twer, les paysans portent un petit chapeau en feutre noir, évasé vers le haut et à larges bords, orné d'un ruban et d'une boucle en métal. Â mesure que Ton approche de Moscou, ce chapeau devient pointu vers le l^ut et étroit des bords. Les élégants, parmi lesquels il faut compter surtout les cochers, ajoutent au ruban qui Tentoure une rose, une plume de paon, ou tout autre objet de ce genre. En été, la chaussure se compose de lapli (espèce de souliers en écorce d'arbres), attachés autour des jambes par des bandelettes croisées sous lesquelles se trouve une large bande de toile dont on enveloppe les pieds en guise de bas. Un caleçon très-large enfoncé dans les bottes ou les lapti, une chemise recouvrant le caleçon et serrée autour des reins par une ceinture assez mince complètent l'habillement.
a La coiffure des femmes se compose d'un bonnet en ve->
leurs ou en goie» brodé d'or ou de perles» encadrant le visage et formant autour de la tête comme une gracieuse auréole. Cette coiffure fait partie de Vhabiliement de cour et sied à merveille. Aussi, représente-t-*on souvent Tlmpératrice dans ce costume. Au lieu de celte coiffure ( kakoschnik ) , les femmes de Tarjok et de Twer portent sur la tête un bonnet élevé et conique dont la pointe retombe en avant et qu'on pourrait com<parer à un soulier. Les femmes de la campagne le remplacent par un mouchoir de couleur attaché sous le menton. Le véte« ment principal est composé d'une longue robe sans taille en laine, eu soie ou en coton que Ton serre autour du corps avec un cordon de couleur. Les manches en sont trés^^ourtes et laissent passer celles de la chemise qui font manchettes autour du bras. Cette robe s'appelle $arafanne. Les femmes portent pardessus une pelisse qui dépasse à peine les hanches, pressant la taille et plissée par le bas comme un éventail. On donne à cette pelisse le joli nom de douchegreika (chaufferette de l'âme.)»
Nous venons de voir le côté pittoresque du servage; mais quand on examine de près la condition des paysans en Russie, on est amené a reconnaître combien est fondé leur proverbe populaire : L oiseau est bien dans une cage d'or, mais il est mieux sur une branche verte.
En effet, d'après les anciennes coutumes, les serfs, pour la plupart, se trouvent à l'égard de leurs maîtres dans une con« dition presque semblable à celle des nègres d'Amérique sous l'autorité des planteurs. Ceci mérite d'être expliqué.
Une des premières dispositions du Gode russe , relative aux serfs , c'est de les déclarer inaptes à acquérir aucun bien irnmo^ bilier . Ils ont beau travailler, s'enrichir, jamais ils n'auront la joie de reposer leur tête sous un toit qui leur appartienne. S'ils achètent une terre, une maison, ce n'est que sous le nom
de leur mattre, lequel en est; aux yeux de la loi, le seul propriétaire.
Si le serf obtient du gouvernement une patente, lorsque son seigneur lui a permis de faire le commerce, cette patente ne lui est pas acquise ; il ne peut en être personnellement le titulaire. Ainsi, devant le Gode russe, le serf n'est rien, absolument rien par lui-même, puisqu'il dépend entièrement de son maître, rien par les biens qu'il possède, puisqu'il ne peut pas même y attacher son nom.
Quant aux paysans des domaines de la couronne (biens de l'Etat) et des apanages (propriétés personnelles de l'Empereur et de la famille impériale), nous verrons tout à l'heure quelle fut et quelle est actuellement leur situation.
C'est en 1856, à Moscou, que l'Empereur, s'adressant à la noblesse de ce gouvernement, prononça ces paroles mémorables, paroles qui retentirent non-seulement d'un bout à l'autre des Russies, mais encore dans toute l'Europe :
« Il faut que les réformes viennent d'en haut, si l'on ne
VEUT PAS qu'elles VIENNENT d'eN BAS. »
Dès que les généreuses intentions de Sa Majesté furent bien connues, la situation des paysans vis-à-vis de leurs maîtres se modifia subitement. Toutes les exigences, toutes les rudesses prirent fin comme par enchantement. Ces serfs qui pouvaient être libres demain furent traités en hommes, et il semble que ces hommes se soient entendus pour se montrer dignes de cette liberté qu'on se dispose à leur rendre. Nulle part aucune révolte , aucun acte de violence n'ont été signalés.
Depuis plu3 de deux ans» rimminence de rabolition du servage apparaît dans toutes les classes de la société russe. Si cette pensée s*est propagée chez les plus nobles familles, c'est en grande partie l'œuvre de la littérature nationale qui s'est attachée à former et à éclairer l'opinion publique sur une question qui. semblait devoir ébranler toute l'organisation intérieure de l'empire et détruire en même temps l'assiette des fortunes les plus élevées et les plus solides.
Honneur donc à ces écrivains de la jeune Russie qui, tous, à l'unanimité, ont revendiqué au nom de la dignité humaine, au nom de la religion chrétienne, les droits sacrés de leurs concitoyens !
« La première lueur de cette grande lumière — dit l'auteur de V Etude sur la question de V abolition du servage — qui devait éclairer bientôt toute la Russie de ses rayons bienfaisants, jaillit dans les gouvernements de Kowno, Yilna et Grodno, en Lithuanie. Ce furent ces gouvernements qui, les premiers, demandèrent à procéder à l'abolition du servage dans leurs terres. La grande réforme naquit dans ce coin sud-ouest de l'empire parce que cette localité avait déjà passé par un essai réglementaire de l'état désordonné du servage. Elle avait ses inventaires.
« Autrefois, ces inventaires étaient, pour toutes les parties de l'empire rosse, l'expression des services librement consentis et assumés par les paysans; mais, depuis longues années, ces documents n'exprimaient plus que la masse de services et de redevances imposés par force ou par droit au paysan. Telle était la situation lorsque le gouvernement jugea nécessaire de procéder à la révision des inventaires pour définir mieux, et plus équitablement, les charges pesant sur la classe agricole. Il institua à cet effet des comités qui furent chargés de la révision. »
Le résultat des travaux entrepris par les comités d'inventaires ne fut pas entièrement satisfaisant. De nouvelles modifications devinrent bientôt nécessaires et, enfin ^ en 1857, une nouvelle réunion des comités fut ordonnée.
Vers la fin de la même année , Sa Majesté Alexandre II, revenant de l'étranger, se trouva de passage à Varsovie. Dans une réunion, TEmpereur parla de son désir de voir s'accomplir sous son règne l'abolition du servage en Russie.
Ces paroles généreuses, qui tombaient ainsi sur un sol déjà préparé, ne furent point perdues. Les comités d'inventaires résolurent de transformer leur œuvre de révision en une œuvre de création et d'inaugurer, en suivant le noble désir de l'Empereur, une ère nouvelle pour la Russie. La noblesse des gouvernements de Vilna, Grodno et Kowno sollicita, en conséquence, auprès de l'Empereur, Tautorisation de procéder à l'abolition du servage, se déclarant prête à renoncer à ses anciens droits. L'Empereur répondit à cette adresse par un rescrit en date du 20 novembre/2 décembre 1857, dont voici la teneur :