CIVILISATION. — LITTÉRATURE
« La Russie — a dit avec raison un fonctionnaire russe, M. Tègoborski •-** est un pays très-difficile à connaître et à juger. Il faut y avoir vécu et l'avoir longtemps étudié pour bien saisir les causes de chaque fait qui se présente à Tceil de Tobservateur et les conséquences qu'on en peut déduire. La rapide croissance de cet empire^ Torigine de sa grandeur, les éléments dont il se compose ont créé un état de choses tout à fait particulier propre à ce pays.
« Après avoir secoué le joug des Tatar^, la Russie est entrée dans la carrière de la civilisation avec un immense amas de ressources et de forces vitales qu'il s'agissait de développer. Le pouvoir absolu» qui en était une conséquence et une condition essentielle d'existence, est devenu ^ par la force des choses , le lûoteur de tout progrès. )»
L'Empereur, le Tzar russe, réunit en lui tous les droits et tous les pouvoirs ; il est le maître de tout : biens , corps et âmes. L'idée de souveraineté en Russie contraste ainsi profondément avec la pensée qu'en ont conçue les populations de l'Europe actuelle.
Le trône de Russie ne vaque jamais. En montant sur le trône, Tautocrate publie son manifeste d'avènement dans lequel il désigne son héritier légal.
L'autocrate est majeur à seize ans. Pendant sa minorité, il est soumis à une tutelle réglée par le Tzar son prédécesseur, et depuis Paul P^ l'héritier du trône porte le titre de Çésarévitch.
Tous les princes ou princesses du sang issus d'un mariage légal et reconnu par l'Empereur prennent rang parmi les membres de la famille impériale.
Le titre de grand-duc ou de grande-duchesse de Russie, de même que celui d'altesse impériale, appartiennent à tous les enfants et petits enfants de TEmpereur régnant, jusqu'au troisième degré inclusivement. Les membres de la famille impériale qui sont en dehors de ce degré s'appellent princes ou princesses du sang et prennent le titre d'altesses. Ils ne peuvent se marier sans le consentement de l'Empereur. Un prince du sang impérial appelé à la succession au trône ne peut s'allier qu'à une femme ayant embrassé la foi orthodoxe russe.
La liste civile de la famille impériale de Russie se compose des biens fonds dits apanages de la couronne , et des indemnités servies par le trésor.
Sur ces ressources, les grands*ducs et princes reçoivent une dotation annuelle. Les grandes-duchesses et princesses un traitement. Lorsqu'elles se marient ou qu'elles deviennent veuves, elles ont droit à une dot ou à une pension prélevée sur ces mêmes fonds.
L'Empereur n'a pas de liste civile fixée à l'avance. Il en est de même pour le grand-duc héritier lorsqu'il est parvenu à l'ftge de majorité.
Les sources de revenus que nous venons d'indiquer restent à leur libre et entière disposition.
Les trois premiers corps administratifs de la Russie sont : 1^ le conseil de l'empire ; 2^ le saint-synode ; 3® le sénat dirigeant.
Le conseil de l'empire, composé de quarante membres au nombre desquels figurent les princes impériaux majeurs, les principaux minisires ou hommes d'État , se divise en cinq départements ayant chacun son président et ses secrétaires , savoir :
Département des lois ;
Département de la guerre et de la marine ;
Département des affaires civiles et ecclésiasjtiques ;
Département de l'économie publique, de l'administration supérieure et du commerce ;
Déparlement des affaires de Pologne.
Les affaires, suivant le degré de leur importance, sont traitées, soit dans les départements, soit dans les assemblées générales. Chaque département compte quatre ou cinq membres , qui tous ont droit de présence aux assemblées générales présidées, le plus souvent, par l'Empereur.
Une commission des suppliques, placée sous la direction du conseil de l'empire, a pour mission de déterminer les cas d'appel à la juridiction du sénat et de suspendre l'exécution d'un jugement rendu par ce tribunal suprême pour en référer au conseil dont elle relève.
Le saint-synode, qui relève directement de l'Empereur, est chargé de toutes les affaires ecclésiaslîqnes. Le nombre des membres du saint-synode n'est pas déterminé ; mais tous doivent èlre ecclésiastiques.
Le sénat dirigeant forme un corps de cent à cent vingt
membres choisis par l'Empereur dans les trois premières classes de l'État. Les ministres en font partie de droit » de même que les gouverneurs-généraux ; l'Empereur en est le président.
Le sénat dirigeant promulgue les décrets impériaux et juge en dernier ressort les affaires criminelles et civiles ; il exerce une haute surveillance sur les dépenses et les revenus de rÉtat. Le sénat se divise en onze départements, dont six siègent à Saint-Pétersbourg, trois à Moscou et deux à Varsovie.
Après les trois grands corps de l'État vient le conseil des ministres qui sont au nombre de neuf:
stre de la maison de l'Empereur ;
stre des domaines de l'Empereur;
stre des affaires étrangères;
stre de la guerre ;
stre de la marine ;
stre de l'intérieur ;
stre de l'instruction publique ;
stre des finances ;
stre de la justice.
s directions générales complètent cette organisation,
Mini Mini Mini Mini Mini Mini Mini Mini Mini
Troî ce sont :
La direction générale de la poste impériale ;
La direction générale des voies et communications ;
La direction générale du contrôle de l'empire.
L'administration intérieure de l'empire, qui a été réglée par l'impératrice Catherine II, est assez compliquée. M. Léouzon Le Duc, dans la Russie contemporaine , s'est attaché à en faire ressortir, aussi clairement que possible, les divers
rouages. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ce passage :
' c( Dans chaque chef-lieu se trouve une chambre de régence qui connaît des affaires d'administration générale. Elle est présidée par le gouverneur civil et se compose de quatre conseil ters nommés par le gouvernement. Un de ces conseillers porte le titre de vice-gouverneur et remplace le gouverneur en cas d'absence.
<( Chaque district est pourvu d'un tribunal qui est chargé de la police, des enquêtes dans les affaires criminelles, et, en général, de rexécution des ordres des autres tribunaux. Avant les ordonnances de Catherine, le tribunal de police était composé de Vîspravnik (maître de police) du district, élu par la noblesse, et de deux assesseurs élus par les cultivateurs ; depuis, ces deux assesseurs ont été remplacés par deux commissaires nommés par la noblesse qui ne siègent pas au tribunal, mais résident constamment dans une partie déterminée du district. Lors de ce changement on a donné à Tispravnik une espèce d'adjoint également élu par la noblesse, pour l'aider dans l'exercice de ses fonctions.
« Les principaux agents de l'administration sont les gouverneurs des provinces.
« Dans les deux capitales, Saint-Pétersbourg et Moscou < et dans quelques parties de l'empire , ils portent le ti^re de gouverneurs-généraux et sont placés au-dessus des gou« verneurs ordinaires. On voit dans quelques villes des gouverneurs militaires qui cumulent avec ces fonctions celles de gouverneurs civils. Les gouverneurs sont appelés à prendre part au jugement des affaires crimineltes.
c( Les villes ont une institution particulière qu'elles doivent également à la sollicitude éclairée de Catherine IL
— IGO —
L'espèce de municipalité par laquelle elles sont régies et dont tous les membres sont librement élus par les communes, se compose de deux bourgmestres et d'au moins quatre conseillers, tous salariés par les villes mêmes ; c'est ce qu'on nomme douma ou conseil de ville. Quelques bourgs ont aussi leur conseil avec un bourgmestre et deux conseillers. Cette magistrature municipale prononce dans tous les débats entre bourgeois et exerce son contrôle sur la vente des immeubles et sur les étrangers qui s'établissent dans la ville. Elle est renouvelée tous les trois ans, dans les petites villes, par le concours de tous les bourgeois, et dans les grandes, par ceux qui paient au moins 50 roubles d'impôts à la commune ; il faut, d'ailleurs, pour voler, avoir atteint Tàge de vingt-cinq ans.
« Dans chaque ville il existe, en outre, un conseil commun municipal et un conseil de six voix qui, Tun et l'autre, sont présidés par le chef de la bourgeoisie appelé golova, magistrat salarié dont la charge élective dure trois ans. Le premier conseil a pour objet de nommer les membres de l'autre, de délibérer sur les intérêts communaux*, de veiller à l'ordre et à la sécurité dans l'intérieur de la ville. 11 est renouvelé tous les trois ans; chacune des six classes sur lesquelles les bourgeois sont réparties y envoient un représentant élu au scrutin. Ces six classes sont les bourgeois possédant une propriété immobilière dans l'enceinte de la ville, les trois guildes de négociants, les maîtrises et jurandes ; les gosies ou étrangers fixés dans une ville à raison de leurs affiiires, les bourgeois notables comprenant les fonctionnaires municipaux, les grands banquiers, les armateurs de vaisseaux, les marchands en gros, les hommes de lettres, les artistes, etc., etc., les artisans non encore inscrits dans le livre de la
bourgeoisie. Cest dans ce premier conseil que se recrute celui dit de six voix, lequel est formé d'un membre de chaque classe et placé sous la présidence du directeur de l'établissement des orphelins de la ville. Ce conseil a pour attributions l'entretien et la construction des bâtiments publics, le maintien du bon ordre dans les guildes et les maîtrises, l'administration des revenus commerciaux ; enfin, la cour orale, dont les membres sont élus tous les ans par les marchands et les artisans, prononce sur les affaires de dettes ou autres d'une importance très-secondaire.
« Chaque grande ville a, d'ailleurs, son commandant nommé par le gouvernement , et souvent son maître de police; dans les petites villes, il y a un bailli nommé gorodnitcheï ; ces fonctionnaires , chargés de la police et de la surveillance des bâtiments et des magasins de la couronne, commandent la milice que l'on nomme de l'intérieur, bataillons de vieux militaires chargés du maintien de l'ordre et de la garde des prisonniers. Le gorodnitcheï n'est point juge, mais il tient la main à l'exécution des lois, poursuit les coupables et exécute les sentences. »
De même que les marchands sont divisés en guildes, tous les fonctionnaires de l'empire sont classés militairement. Cette institution, qui remonte à Pierre-le-Grand, s'appelle le tschinn.
Le tschinn compte douze degrés :
Feld-maréchal ; Major ;
Général en chef; Capitaine ;
Lieutenant-général ; Capitaine en second ;
Général-major ; Lieutenant ;
Colonel ; Sous-lieutenant ;
Lieutenant-colonel ; Enseigne.
Toutes les fonctions de l'ordre civil, religieux, maritime et académique correspondent à cette classification en suivant les degrés de l'échelle.
Les personnes comprises dans le tschinn sont nobles de plein droit, bien qu'avec des privilèges différents, suivant la ndlure de l'emploi qu'elles occupent.
Cette organisation présente, ainsi qu'on le voit, le spectacle étrange pour nous de toute une nation soumise à la hiérarchie militaire. Elle explique suffisamment la politique léguée à ses successeurs par Pierre P^ Le isckinn a eu pour but manifeste de faire de Tempire russe une armée dont TEmpereur serait le généralissime, la noblesse l'état-major, le peup'e les soldats. Cette force d'obéissance est immense entre les mains d'un conquérant ; c'est un levier non moins puissant entre les mains d'un souverain réformateur qui, comme Alexandre II, veut la Russie grande, mais grande surtout par ses mœurs et par sa civilisation.
FOBCES MIUTAIRES ET MARITIMES (1).,
Le gouvernement russe apporte la plus grande attention à répartir ses forces militaires sur la surface de son vaste territoire, non-seulement d'après l'importance des centres de population, mais de manière encore à ce qu'elles puissent
(1) Les renseignements que nous donnons sur les forces militaires et maritimes de la Russie sont empruntés à la nouvelle édition de la Géographie universelle de Malte-Brwn, à VAnnuaire de la Revue des Deux-Monde$, à VAlmanach de Gotha, à la Russie contemporaine et aux communications que nous devons à l'obligeance de l'ambassade de Russie à Paris.
être dirigées le plus promptement possible sur les points où elles ont à agir. Ces forces peuvent se subdiviser ainsi qu'il suit:
P Armée active d'Europe ou grande armée d'opération ;
2^ Armées locales du Caucase , de Finlande » d'Orenbourg et de Sibérie ;
3<> Troupes de garnison ;
4® Troupes irrégulières.
L'armée active ou d'opération proprement dite, dans laquelle réside principalement la force militaire de la Russie, compte :
1° Six corps d'armée de ligne; 2° le corps de la garde impériale ; 3^ le corps spécial des grenadiers ; 4° le corps de cavalerie de réserve. Toutes les armes entrent dans la composition de ces corps (sauf le dernier), lesquels conservent, en temps de paix, leur organisation complète par divisions et brigades, avec leur état-major, leur armement, leurs équipages comme pour entrer en campagne.
Avant la dernière guerre d'Orient , l'armée active se trouvait en grande partie concentrée entre les frontières de l'ouest et le Dnieper ; depuis 1856, elle est partagée en deux armées à peu près d'égale force : l'une composée des trois premiers corps d'armée de ligne au sud-ouest, c'est-à-dire sur l'espace dont nous venons de parler ; l'autre composée des trois autres corps d'armée de ligne, au sud , c'est-à-dire voisine de la Turquie. La garde est à Saint-Pétersbourg, les grenadiers à Moscou , la cavalerie de réserve dans les gouvernements du midi, et l'état -major des réserves à Moscou.
Voici la récapitulation des forces de Tarmée active :