CHAPITRE VII
L'ouvrage dont la première partie est Tobjet de ce chapitre est la reproduction plus ou moins exacte du cours que Yinet considérait comme le point de départ de tous les autres, car son enseignement avait dans sa pensée une réelle unité. Aussi, dès les premiers mots révèlet-il le but essentiel et les principes directeurs de sa critique. L'introduction porte ce titre significatif : Ds la Morale dans la Littérature, Il y a là une base fixe pour nos recherches. L'auteur lui même se présente à nous comme un chrétien qui interroge les belles-lettres pour déterminer la part qu'elles ont prise au développement moral de la société.
Cette critique ne se propose pas simplement d'apprécier le mérite des écrivains, la valeur et l'intérêt de leurs ouvrages, mais de faire ressortir le rôle qu'ils ont joué, peut-être à leur insu, dans les manifestations et la constitution du caractère et de l'esprit français. Aussi, pour assurer sa marche, Vinet commence-t-il par dire ce qu'est pour lui la morale, au sens large où il veut considérer à la fois ses lacunes, ses erreurs et ses progrès. Il la défloil
la science des mœurs ou Tart de vivre, et il établit que la vie n'a réellement de prix que pour celui qui la dirige selon la conscience, seule capable de nous fournir des principes d'action conformes à notre dignité. Dès lors, le moraliste n'est pas seulement celui qui expose scientifiquement les préceptes de conduite, mais bien plus encore celui qui révèle Thomme à lui-même en lui expliquant sa nature. Le premier formule des règles qui, môme excellentes, sont trop souvent sans autorité ; le second met en lumière les mobiles divers, intérêts ou affections, qui, même sans que nous en ayons conscience, ont toujours quelque efficacité; c'est la morale descriptive, sans laquelle la morale scientifique manque de base.
Une telle méthode est philosophique. Elle prend le fait pour premier et direct objet de l'observai ion ; or Tobservation est le véritable agent de la connaissance, car rinduction qui la féconde n'est solide qu'en s*appuyant sur des réalités positives et nombreuses. C'est ainsi que Vinet est conduit à affirmer l'étude du cœur humain comme indispensable à l'édification de toute théorie morale sérieuse. Intéressante et difficile, cette étude est souvent décourageante en ce qu'elle atteste combien la vérité morale est en nous promptement et presque constamment mêlée d'erreurs, ou combien la morale humaine est défectueuse ; mais par cela même c'est une étude qu'il est d'autant plus essentiel de reprendre sans cesse pour chercher la cause de cette imperfection. Là se trouve même la vraie position de la question. <i: Il ofaut, dit Yinet, envisager les circonstances spéciales
>dans lesquelles se déploie le principe moral, partant, la »vie humaine^ le jeu dos passions, la société dans ses ^rapports principaux, TinQuence que la vie sociale exerce »sur la morale individuelle ; il faut voir si les êtres les >plus distingués par leur moralité ne sont pas plus dis-* »posés que tous les autres à avouer que la morale hu- »maine manque d'un centre ; il faut voir si un mécondtentement sourd, si le sentiment opiniâtre d'un vide ù ïcombler, d'une contradiction à faire disparaître, ne «rongent pas intérieurement tous los hommes, si les «meilleurs ne traînent pas au tombeau le regret d'une «destination trompée, la crainte d'avoir perdu leur vie «et compromis leur avenir ; il faut étudier les manifes- «tations de Tàme dans la solitude et dans la société ; en «un mot, il faut s'assurer si l'humanité est dans l'état «normal qu'on s'est plu à lui supposer * .»
Observant ensuite que la morale humaine a connu des devoirs plutôt que le devoir et des vertus plutôt que la vertu, le critique pose en principe que le vrai moraliste serait celui qui créerait des motifs à la vertu considérée en elle-même ; ces motifs, ne pouvant se trouver dans rintérét qui est contraire au devoir, doivent être dans l'affection. Or créer l'affection du bien ne dépend pas des règles, mais d'un renouvellement du cœur. Gela admis, les chrétiens n'ont pas tant de tort de réclamer la con- \ersion et de la réclamer comme le fruit de la foi. Sans déduire cette conclusion, Vinet la fait entendre lorsqu'il
* Moralistes des xvi* et xvir siècles, pag. 2.
110 LES MORALISTES DU XVi'' SIÈCLE.
écrit : « Ce qui est nécessaire, c'est un fait approprié à »la nature de nos éléments moraux actuels et capable »d'en tirer une affection nouvelle qui soit elle-même »en état d'enfanter Tobéissanco dans le sens le plus gé- »néral. Tout ce que peut faire le moraliste est de cherocher ce fait ou de le constater s'il lui est annoncé * . » Ce fait, Vinet Ta trouvé dans l'Evangile, qui est devenu ainsi la loi de sa doctrine et de sa vie.
L'étude qu'il entreprend devra donc s'appliquer à tous ceux qui ont exprimé des idées morales, et surtout aux poètes, car le poète est pour lui le premier des philosophes ; il le tient pour philosophe d'inspiration, et il veut retrouver aussi la poésie à l'origine de tout système puissamment conçu. Le poète a môme cet avantage de traduire d'une manière concrète la pensée de l'humanité; les sentiments qu'il exprime sont ceux de tous, mais ayant revêtu un caractère personnel et ayant pris une claire conscience de soi-même. En sorte que, pour la poésie comme pour la piété, la sincérité est la plus essentielle des conditions. Vinet l'entend bien ainsi : a Son »personnage, dit-il en parlant du poète, c'est lui-même, iDOu plutôt c'est l'humanité se personnifiant en lui dans »ce qu'elle a de plus général et de plus profond. Ce » n'est donc pas proprement imitation, c'est réalité. La »même confiance que demande la réalité nous est de- »mandée ; vous sentez par instinct que le poète a dit vrai] »l'idée ne vous vient pas de le démentir. Je n'exige di
* Moralistes des xvi*» et xvii» siècles, pag. 4.
LES MORALISTES DU XVI^ SIÈCLE. Itl
»poète que d'être vrai et de ne pas intéresser au vice ; ic'est là toute sa moralité positive ^ n) Il ne faudrait pas croire qu'aux yeux de Vinet cette sincérité ne soit que d'une valeur secondaire; non seulement elle lui fournit une base solide pour ses observations, mais elle lui paraît entraîner forcément dans Torbite du christianisme, car elle est comme le chemin de la vérité, et, en fait de morale, le christianisme est toute la vérité. Aussi trouvet-il son appui dans ce qui lui est étranger et jusque dans ce qui lui est contraire, et Vinet en est si bien convaincu qu'il ne craindra pas d'avancer que Faiist ou le Misan^ thrope ont plus de sève religieuse qu'on ne le suppose. Ce dernier est expressément assimilé par lui à un sermon sur ce texte de saint Jacques : Mais pour la sagesse qui vient d'en Haut, elle est premièrement pure^ puis paisible, modérée, traitable, pleine de miséricorde et de bons fruits , point difficultueuse, ni dissimulée, Jacq., III, 19. Avec plus de justesse et de profondeur, c'est le testimonium animx naturaliter christiaîiœ de Tertullien.
On ne saurait du moins discuter que tout écrit litté^raire ne soit un écrit de morale en tant que témoignant d'un état particulier de la société ; et le point de vue auquel se place Vinet ne peut pas être tenu pour faux lorsqu'il déclare que, ce sans prétendre faire une histoire ^de la morale, mais sans non plus négliger les moralistes »proproment dits, il se propose d'examiner principale- Dment les idées morales, spéculatives ou pratiques, ex- Dprimées ou propagées par la littérature pendant le cours
< Moralistes des xvi* et xvii* siècleSt pag. 5.
112 LES &10RALISTES DU XVl^ SIÈCLE.
iodes trois derniers siècles * ». L* aphorisme célèbre formulé par de Bonald, trop absolu de forme, mais vrai au fond : La littérature est Ve^pression de la société, est donc, en fait, accepté comme point de départ, et, de même que Buffon a dit: Le style cest Vhomme^ Vinet semble dire : Les lettres sont Thumanilé. Quelque réserve qu'on fasse à cet égard, il est certain que si le grand écrivain exerce sur son époque une sorte de suprématie, il puise en elle sa force : en la guidant, il en reproduit la vie, puisque, venu à un autre âge, il aurait été différent. En recueillant les travaux de tous ces interprètes de ses propres sentiments comme un témoignage qui complète celui de riiistoire et qui est d'autant plus Qdèle qu'il est tout de spontanéité, l'humanité peut reconnaître ce qu'elle a pensé et voulu dans la suite des temps.
Le prix d'une telle critique est vraiment grand. Elle nous place dans le haut et serein domaine de la conscience ; c'est rétude du beau pour arriver au bien, c'est le vrai mis en lumière pour trouver le progrès dans le devoir. Vinet pouvait-il en avoir une autre ? Le théologien qui a voulu fonder la démonstration de la foi sur la conscience, le moraliste qui a fait de la conscience son point d appui, ne devait-il pas logiquement être conduit comme critique à prendre pour critère cette même faculté ?
* Moralistes français des xv» et wii" siècles, pag. 6. Viaet a donc rt^ol- Icment une unilé de vue pour l'ensemble de son enseignement. Il s'ngit bien d'une ôtude spéciale de la liltérature française. Cotte conception n'a rien de vulgaire, et la faire valoir n'était pas le fait d'un médiocre esprit. Non omnibus licet adiré Corinthum.
LES MOHALISTES DU XVl" SIÈCLE. 113
En abordant son sujet, c'est-à-dire en portant un jugement d'ensemble sur le xvi® siècle, Vinet prévoit et prévient une objection assez naturelle : pourquoi, sans prétendre remonter jusqu'aux origines de ce grand débat, vieux comme Fhumanité, ne cite-t-il pas au tribunal de cette critique toute notre histoire littéraire? D'une part, il estime que la période qu'il embrasse, bien que restreinte, est un spécimen suffisant pour fournir une idée de la capacité naturelle de V homme par rapport aux idées morales^ et d'autre part que lexvi* siècle est un vrai point de départ, une sorte d'ère nouvelle, une de ces époques où se décident de grandes destinées; ail appar- ))tient sous plusieurs rapports au moyen âge» et cependant »il forme le portique de l'âge moderne ». Vinet ne songe pourtant pas à Tisoler. Continuation les uns des autres, les siècles sont unis comme les hommes par la loi mystérieuse de la solidarité. Celui-ci ne fait pas exception ; malgré les changements qu'il vit s'accomplir, il n'interrompt pas la chaîne des temps, mais il a des caractères spéciaux qui permettent de le considérer à part.
Le premier est l'avènement de la liberté, dont le triomphe est exclusivement renfermé dans le domaine spirituel. La pensée seule brise les liens de la tradition. L'autorité civile, loin d'être ébranlée, n'est pas même discutée et s'appuie sur l'assentiment des masses. La royauté est populaire, et l'émancipation universelle n'est pas môme entrevue comme une utopie dont l'avenir pourra faire une réalité. C'est une erreur que de considérer la Réforme comme le prélude de la Révolution,
114 LES MOnALISTES DU XVf SIÈCLE.
OU de voir en elle, avec Chateaubriand, a la vérité philo - »sophique revêtant une forme chrétienne pour attaquer »la vérité religieuse», car il y a contradiction à supposer que deux vérités paissent être contradictoires. Il n'est pas môme exact de dire que celte grande rénovation se soit faite au nom du libre examen, qui fut simplement mis en usage commo méthode sans être accepté comme principe; la conscience le pratiqua plus que la science no le revendiqua.
C'est même là ce qui donne à cette époque agitée son deuxième caractère. Ce profond mouvenentfut avant tout moral. Les théories scholastiques et les pratiques cérémonielles, immobilisées dans des institutions vénérables, étaient alors toute la religion. Or les rites ou les doctrines sans la morale, c'est Tarbre sans la sève. La Réformation ne fut pas autre chose que la protestation d'une piété plus intime, et par suite plus personnelle. Aux yeux do Vinet, cela suffisait pour la rendre logilime; c'est par là qu'elle fut un retour à TEvangile, dont les dogmes et les mystères aussi bien que les préceptes sont de la morale et même en réalité une seule idée morale qui, en renouvelant les aËfections du cœur* leur communique une vie supérieure, la vie de la sainteté.
Quoiqu'on n'en eût pas fait la théorie, il est pourtant certain que la liberté morale ainsi conquise entraînait la liberté intellectuelle. Vinet reconnaît qu'en effet les premiers bénéfices furent pour la philosophie, qui sur-lechamp manifesta la qualité dominante qu'elle a toujours eue en France, le bon sens. Ceci n'est pas un mince
LES ^ronALISTES DU XVI® SIÈCLE. 115
éloge : Descartes veul faire du bon sens Tapanage commun des hommes; Vinety voit le propre de Tesprit français. Nous pourrions, à la rigueur, nous en rapporter à Timpartialité de son jugement si nous n'avions à soupçonner qu'il a pu se faire illusion, se considérant lui-même comme Français. Mais il a raison, en tout cas, de trouver un troisième caractère du xvi' siècle dans ce fait qu'il fut philosophique. Il n'a pas tort non plus de déplorer la distinction subtile qu'on vit alors s'accréditer entre la vérité scientifique et la vérité religieuse, distinction en vertu de laquelle, paisiblement croyant à TÉglise.on est consciencieusement sceptique dans son cabinet. On isola les deux ordres de connaissance sous prétexte de leur conserver leur place légitime; mais celte scission funeste, qui met une barrière infranchissable et fictive entre l'oratoire et le laboratoire, réduit la piété à n'être qu'une forme vide au lieu d'une force vive. Il en résulta que toute cette riche activité aboutit à la négation et servit à ébranler ou à détruire ce qui avait été jusque-là accepté sans contrôle ou respecté sans réserve. Ce ne fut pas toujours un résultat fâcheux, quoique pour l'atteindre on opposât au dogmatisme autoritaire un scepticisme, soit amer, soit railleur. Pour les uns, ce fut un doux oreiller à une tête bien faite ; pour les autres, la condition même de la liberté d'esprit. Pour Vinet, ce doute n'est ni un honneur ni un bonheur, mais une maladie de l'âme. C'est Tafi'aissement moral qu'il reconnaît dans la facilité avec laquelle nous nous laissons envahir par cette paralysie. On conçoit que ce pyrrhonisme le choque quand on sait que dans son
lie LES MORALISTES DU XVI* SIÈCLE.
apologétique chrétienne il n'a jamais consenti à établir la réalité de la foi sur la négation de la raison, et qu'il ne voit de remède à celte erreur que dans Télément moral, qui se trouve représenté au xvi" siècle, chez les protestants, par le déploiement de la foi personnelle ; chez les catholiques, par les austères mœurs de la magistrature : La piété y nous dit-il, fut parlementaire.
Malheureusement, cet élément manquait ailleurs, et Vinet ne se contredit pas lorsque, après avoir parlé du profond mouvement moral qui avait soulevé les esprits, il ajoute que le trait saillant de celte époque, fourni par la littérature elle-même, est un étrange et hardi mélange de licence et de sérieux. Pour le mieux définir, Vinet ne se fait pas scrupule d'inventer ou plutôt de reproduire un barbarisme qui s'offre, il est vrai, de lui-même au souvenir : il dit de la lillévdLtuve, qu'elle pantagruélise^ aussi bien que le siècle, et il nous montre Télément gaulois prêt à disparaître s'en donnant à cœur joie, c'est-àdire, riant de tout et confondant dans un sarcasme plus libre que méchant le sacré et le profane. L'observation est juste; mais peut-être Vinet n*a-t-il pas assez vu qu'on ne raille tant que pour ne pas pleurer, et, sans exagérer, n'a-t-on pas le droit de dire que c'est la consolation de la vengeance remplaçant celle de Tesporance ?
Ce jugement sur le siècle fait pressentir celui qu'il a porté sur les écrivains. Par une sorte de rythme qu'il n'a pas cherché, il va trouver d'une part le scepticisme dans Rabelais, Montaigne et Charron ; et l'affirmation
LES MORALISTES DU XVl' SIÈCLE. 117
morale dans La Boëtie, Bodin et L'Hôpital. Reconnaissant dans les uns la supériorité du talent, il honorera dans les autres la vérité des principes.
Il ne se range pas parmi les admirateurs de Rabelais ; s'il admet que là où il est mauvais il passe bien au delà du pire, et, soît le charme de la canaille, il n'est pas disposé à accorder que là où il est bon il aille jusqu'à l'exquis et à l'excellent et puisse être le mets des plus délicats. Il rend justice à sa verve bouffonne, à ses hardiesses parfois courageuses, avec leurs allusions souvent transparentes et leurs caricatures d'une insolente ressemblance^ à son érudition sinon savante du moins étendue, à son esprit exempt de préjugés, à la finesse d'observation qui lui permet de sonder les replis du cœur à la façon des grands comiques, à cette sorte de divination qui l'élève aux plus hautes conceptions philosophiques, et, lui faisant comme pressentir les découvertes de l'avenir, semble l'initier aux secrets de la science, enfin à cette hauteur de l'intelligence, qui, sous ses perpétuelles et parfois repoussantes saillies, ne livre pas seulement au ridicule le vice caché ou le vide fondamental des idées reçues et des institutions en honneur, mais fait souvent ressortir par le contraste le sérieux de la pensée et la notion exacte de la vérité ; et après tout cela il constate que ce ^rieux est tout d'imagination, que cette vérité est une lumière sans chaleur, sans influence sur le cœur et sur la vie. Il s'agit partout et toujours d'un rieur obstiné. Rire est le propre de l'homme, a-l-il écrit; c'est lui-môme qu'il a défini avec une plaisante mais fâcheuse exactitude. Com-
118 LES MORALISTES DU .Wl" SIÈCLE.
ment faire fond sur une pensée qui déclare se nourrir de purée septembrale et puiser ses inspirations dans la dive bouteille f II se moque des sottises humaines, mais est incapable de s'en corriger comme de s'en affliger. Il raille en se plongeant dans la souillure. Les rois avaient leurs fous, lui se fait le fou du peuple. Encore Texcuseraiton si celte forme burlesque et honteuse était le moyen de faire passer les idées ; mais elle en est l'expression. On verrait mal en se le représentant couvert d'un masque ; il est barbouillé de lie, et la seule chose qui puisse atténuer ses torts, c'est que pour réagir contre les abus do la tradition et de l'autorité, il fallait, ou Tâpreté des réformateurs ou ces facéties «d'un histrion de génie». Son siècle l'a absous, car, comme le dit fort bien Vinet, «un auteur de ce genre ne se fait accepter que lorsqu'il ))est l'expression de son époque et que les mœurs du ))temps lui donnent des gages». Dès lors, qui fuut-il le plus condamner ou plaindre ? une société qui impose à l'écrivain celte satirique grossièreté, ou Técrivain qui s'abaisse à satisfaire l'immoralité publique? Il a beau avoir l'apanage du bon sens qu'on lui attribue et que Vinet ne veut pas lui dénier, le bon sens ainsi employé devient séducteur, il fausse, il annihile l'idée morale; sur les ruines qu'il accumule on ne peut pas reconstruire, il ne laisse après lui que le néant. C'est le scepticisme de la frivolité.
Montaigne n'est guère jugé plus favorablement quant au fond. L'homme inspire une vive sympathie ; son esprit est tenu pour dangereux. Du côté littéraire, Vinet ne voit
mêinepour ainsi dire que des sujets d^éloge. Il le nomme un Romain qui a écrié en français, voulant dire s^ns doute que, nourri des classiques et pourtant homme de son siècle, il avait les ressources de l'ancien et savant idiome et les grâces de Tidiome naissant. Il loue sans restriction Téclat pittoresque du style et Toriginalité des idées traduite par Toriginalité plus grande encore des expressions, créées au besoin d'une manière aussi naturelle qu'ingénieuse ; quant à Tadmiralion ou à l'accusation de pédantisme que soulèvent les citations, qu'il multiplie, il les renvoie en quelque sorte dos à dos, comme provenant d'une égale erreur, car cette érudition n'est ni une habile mise en scène ni un étalage de science, mais un simple trésor de souvenirs. En rendant hommage à son indépendance, il estime qu'élevé en homme plutôt qu'en gentilhomme, il dut pour une large part à cette éducation les franches allures de son heureux génie, qui ne fut embarrassé ni par le préjugé ni par la routine. Son respect des usages n'est qu'une nonchalante indififérence ; afifaire de grand seigneur qui revêt, sans y penser, les habits qu'on lui a préparés.
Mais le livre même ! Le nom vague d'Essais qu'il porte aurait pu être ainsi complété : tentatives de mon esprit pour se rendre compte de lui-même, «car il ne se peint pas moins dans la façon que dans la matière de son livre». Sans contredire l'opinion de Montesquieu, que dans la plupart des auteurs on voit l'homme qui écrit et dans Montaigne l'homme qui pensa, Vinet croit pouvoir ajouter : aC'est même, on le dirait, souvent l'homme qui
120 LES MORALISTES DU XVI* Slh'iCLE.
rôve». Seulement, rêver est ici le verbe du substantif rêverie, car il s'agit d'un esprit très éveillé, mais qui laisse à dessein errer sa pensée pour la saisir au vol, nous pourrions dire aujourd'hui pour en faire la photographie instantanée, tant il en reproduit les nuances et les écarts. N'a-t-il pas lui-même écrit : aJ'écouto à mes •rêveries, car j'ai à les enrôler»? Dans tous les cas, c'est son portrait moral qu'il a voulu tracer, c'esl-à dire sa manière d'être. «Je suis moi-même, dit-il, la matière »de mon livre. Je me suis présenté à moi-même pour ar- Dgument et pour objet. C'est le seul livre au monde de »son espèce et d'un dessein farouche et extravagant.»
D'où vient ce dessein, celte complaisance à se considérer soi-même? Vinet nous répond d'abord du plaisir qu'il y trouve ; plaisir si grand qu'il entraîne avec lui de véritables puérilités. Si ce n'est pas de l'égoïsme, c'est de Végotisme, dit le critique ; mais cet euphémisme ressemble à celui qui appelle un mensonge une contre-vérité. Heureusement, observe encore Vinel avec finesse, «il fait »mieux et moins qu'il n'annonce. S'il parle de soi à propos »de toutes choses, il parle aussi de toutes choses à pro- »pos de soi.» En second lieu, il a le désir de se perfectionner; cette élude personnelle est pour lui une sage discipline dont il exprime l'effet immédiat avec une grâce naïve : a Encore se faut-il ordonner et ranger pour sortir ))en place ; or, je me pare sans cesse, car je me décris »sans cesse ». Le succès a-t-il répondu à cette bonne intention ? Vinet n'en croit rien, et Montaigne ne le croit pas non plus, car voici son aveu : «Je me suis envieilli
LBS MORALISTES DU XVl" SIÈCLE. 121
7>de mainles années, mais je ne nie suis pas assagi d'un ]>pouce]>. A-t-i[ du moins atteint son but philosophique, qui était d'arriver à la connaissance de l'homme par cette observation de sa personnalité et de s'élever à la loi morale? Yinet ne le croit pas davantage, et ne le tient pas pour bon juge lorsqu'il se flatte de n'avoir pas échoué. Là sans doute est l'utilité réelle de ses efforts et de son livre, car se connaître bien soi-même ce serait aussi connaître les hommes. Toute bonne psychologie est personnelle avant d'être historique, et il n'y a pas de morale vraie en dehors d'une exacte psychologie. Mais est- il bien sûr qu'en posant ainsi devant lui-même comme le modèle devant le peintre, il n'ait pas confondu l'accidentel avec l'essentiel, l'accessoire avec le primitif, et qu'aux traits qu'il a marqués comme les plus accentués on puisse reconnaître ce qui fait l'humanité ? Qui voudrait dire : oui ? Vinet dit : non, et soutient que, simple à première vue, profitable dans les détails, cette méthode ne saurait conduire k une généralisation concluante. Son argumentation est à la fois rigoureuse et incomplète. Il observe justement que nous sommes hommes, et par ce que la nature nous a donné, et par ce que nous avons acquis, par ce qui nous appartient en commum avec nos semblables et par ce qui nous appartient en propre, et qu'il est impossible d'établir une distinction nette entre ce qui est inné et ce qui est factice, entre ce qui est général et ce qui est individuel, puisque c'est l'identification des deux éléments qui constitue notre personnalité. Il ajoute, à bon droit, que colle
122 LES MORALISTES DU XVl'' SIÈCLE.
personnalité objet de l'observation est avant tout mobile dans son identité insaisissable; car c'est ractivito qui en est le centre, et qui dit activité dit changement ; il faut même aller plus loin et reconnaître que nous ne la percevons que par ces mutations. Ces variations pourront-elles jamais fournir une base solide à une induction légitime ? La tentative de Montaigne était donc d'avance condamnée, je ne dis pas à la stérilité, mais à l'insuffisance. L'observation personnelle ne fondera jamais une psychologie absolument scientifique, à plus forte raison une morale rationnelle ; elle ne donnera jamais que des résultats changeants suivant les circonstances, les dispositions et les âges, et qui dès lors ne nous autoriseront jamais à conclure que les autres sont comme nous, puisque nous«mèmes nous ne demeurons pas semblables à nous-mêmes. Ce sont là des phénomènes qui n'ont de constant que leur inconstance; on chercherait vainement en eux des notions fixes comme celles qui se trouvent à la base do toutes les sciences d'observation. Ce dernier point est-il certain, et la logique de Vinet n'est-elle pas en défaut ? J'accorde qu'une seule âme ne peut fournir ces notions, et que dès lors Montaigne se trompait en croyant que son étude pourrait se suffire à elle seule ; mais n'est-il pas manifeste que si nous avions une série de portraits comme le sien (cela est difficile mais non impossible), en contrôlant les uns par les autres les témoignages de tant d'esprits distingués et divers, nous réunirions les éléments d'une psychologie expérimentale ?
LES MOHALISTES DU XVl'' SIÈCLE. 123
Après cela, Vinet ne fait pas difficulté de reconnaître que, (csoit comme modèle, soit comme observateur et «comme peintre, Fauteur des Essais fut admirablement ))douo pour Tceuvre qu'il entreprit». C'était un caractère. Son indépendance n'a d^égale que sa franchise ; il secoue toutes les influences, ail ne veut pas s'investir des qua- Dlités d'aultruy pour laisser chômer les siennes». Tout ramener à sa propre mesure, prétendre que, «selon qu'il »en va chez soi, selon cela aille Tordre du monde», est à ses yeux «une asnerie dangereuse et insupportable». Grâce à son courage atout dire, c'est une chose précieuse qu'une telle nature ait cherché à se rendre compte d'elle-même et se soit donné la peine de nous faire faire connaissance avec elle. La sincérité est déjà de l'exactitude quand il s'agit de noter les phénomènes de la vie morale. Or, ce qui l'a le plus frappé, ce qui excite toujours sa surprise et sa verve, c'est «rincohérence de »rhomme»,qu*ilappelle((unsujetmerveilleusementvain, ^divers et ondoyant». «Ou s'apprivoise, dit-il, à toute »étrangeté par l'usage et le temps; mais, plus je me «hante et me cognois, plus ma difformité m'étonne, moins »je m'entends eu moy». Vinet l'approuve au point de le justifier, par ce seul motif, du reproche d'inconséquence, admettant, sur l'autorité de M"° de Staël, qu'il est difficile d'être parfaitement vrai et sincère sans être quelque peu inconséquent. Ce qu'il reproche néanmoins à celte supériorité qui l'attire et le charme, c'est qu'elle ne connaît pas la règle morale. Enfant de la nature, il a beaucoup appris d'elle, mais il est des choses qu'elle n'apprend
clair comme principe, ou, si on Téclaircit, cela n'est pas 1res correct, car, ou bien il n'est pas aisé de fixer ce qu'on entend par nature, ou bien cela signifie suivre sa propre nature, c'est-à-dire ses penchants ; et cela ne peut pas signifier autre chose, la nature humaine en soi nous étant inconnue; mais cela justement est grave comme conséquences, car, suivre sa nature, c'est se laisser aller à ses instincts, ou déclarer bon tout ce qui leur est conforme, mauvais tout ce qui leur est contraire. C'est donc l'individualisme avec ses excès. Il faut repousser toute contrainte. La science elle-même est un mal ; de quel droit nous appelle t-elle au progrès par Teffort? Et, de fait, Montaigne la déclare à la fois fâcheuse et impuissante; il tonne contre la philosophie ; il voudrait presque fermer les écoles, et ce n'est pas par plaisanterie que, louant Té tat sauvage, il voit l'idéal dans ceux qui «ne portent pas de haut-de-chausses ». La vie ne saurait non plus avoir d'autre but que la volupté. Ce serait un devoir absurde que celui qui nous imposerait le sacrifice. La vertu n'a pas d'autre utilité que de conduire au bonheur; elle doit être plaisir, non virilité, et le fameux portrait qu'il en trace, à côté d'une réelle sagesse pratique, respire un désolant épicurisme. Malheur à qui veut aspirer trop haut ! Telle est la vraie conclusion de cette morale. Le célèbre in medio stat virtus n'a jamais eu de plus habile commentateur, car il en fait sortir d'excellents prétextes et y a trouvé pour lui-môme d'exquises qualités. Mais, bien qu'il soit aussi pressant que généreux pour nous exhorter à chercher les joies d'une bonne conscience et
à fuir les regrets d'une mauvaise, on ne voit pas de quel droit il nous imposerait ce choix par le seul motif qu'il a voulu en faire le sien. Ce n'est point là une doctrine qui portera l'humanité à son perfectionnement.
Mais Vinet aura soin d'ajouter, selon ses habitudes d'impartialité, que l'attrait exercé par une telle personnalité sur de grands esprits dont les aspirations et les vues étaient bien différentes des siennes, s'explique sans peine. En glorifiant la nature, il a fait sentir toute Timportance du naturel. Il a, dit le critique, non sans quelque hardiesse, naturalisé Tart dans un siècle qui prétendait artialiser la nature. L'étude qu'il a faite de son propre cœur en a porté d'autres à s'examiner à leur tour, et sa sagesse, moyenne, tempérée, pratique, est une partie de Tart de bien vivre. Son erreur, et cette erreur est partagée par bien d'autres après lui, a été de croire qu'elle était cet art tout entier. En réalité, elle n'est ni la grande, ni la forte, ni la vraie sagesse. Plus il a eu raison dans les détails, plus il a exercé une influence fâcheuse dans le fond et nui k la vérité essentielle, en favorisant et propageant l'illusion si commune et si redoutable que, éviter l'excès du mal; c'est entrer dans la voie du bien. En définitive, sa doctrine, comme sa pensée, est le scepticisme de l'égoïsme.
Englobé dans la même condamnation. Charron, bien qu'ayant les honneurs d'une réfutation en règle, n'obtient pas les mêmes circonstances atténuantes. Disciple de Montaigne, il est traité comme une seconde édition
qui ne vaut pas la première, malgré son stoïcisme et son esprit systématique, peut-être à cause de cela, car Tun et Tautre demeurent incomplets et mal compris. Une première erreur consiste à attribuer au raisonnement une valeur morale qu'il ne possède pas et à méconnaître que les affections seules sont la loi de la vie. L'esprit fournit la lumière qui permet Taction, mais c'est le cœur qui la détermine. Fair.e de la prud'hommiCy considéréecomme la plus haute des vertus et assimilée à la loi de nature, un rayon de ladiviniîéen nous, et puis tracer deTliomme un portrait qui Tavilit, est uneinexcusabl(3 contradiction. Transformer la religion en un objet d^étude, en une connaissance qui s'impose à notre âme sans la pénétrer, et qui ne saurait dès lors être un principe de vie, c'est ressembler à un aveugle qui discute des couleurs. Môme celte éloquence avec laquelle il revendique la liberté d'esprit ne mérite aucun éloge; car cette liberté n'est réclamée que pour le for intérieur où nous pouvons bien la perdre, mais où personne ne peut nous la ravir, et pour le dehors est soumise à toutes les concessions menteuses et à tous lâches accommodements. C'est ce que Vinet pardonne le moins, estimant qu'ainsi est détruite cette loi de nature qui devait être suffisante et doulce maU tresse et régler toutes choses. ?SiV de tels soins, la conscience et la piété perdent leur empire, mais sont remplacées par le gendarme, puisqu'il ne reste a d'obligatoire pour »rhomme que ce qu'il trouve écrit dans les lois de j)Son pays.» La foi qui prétend demeurer après cela est celle du doute le plus absolu : la raison retranchée en
elle môme méprise tout le reste ; ne croyant qu'à ses ressources, eo fait elle ne croit en rien. C'est le scepticisme du dédain.
 tous ces scepticismes, Yinet oppose les affirmations de sa philosophie chrétienne, et, par la vigueur avec laquelle il les exprime, il met la beauté littéraire de son côté aussi bien que la conscience lorsqu'il montre dans Tamour de Dieu le vrai centre de la vérité non moins que de la vie, et proteste que l'Evangile, qui seul fait aimer le Père Céleste, fonde inébranlablement la loi morale, que la Révélation réhabilite la nature^ et que grâce à cette lumière les pi^oblèmes de la morale antique sont pour nous des axiomes. Si Vauvenargue a pu dire que les grandes pensées viennent du cœur, en lisant les pages consacrées au développement de cette théorie on devra bien reconnaître que la philosophie qu'inspire la foi n'a rien de médiocre.
Dans l'étude des autres moralistes de cette époque, Vinet ne s'élève point aussi haut. On a remarqué que les poètes, d'ordinaire magnifiquement soutenus dans la description de l'enfer, deviennent languissants dans celle du ciel. Il semble donc que le bien est aussi difficile à dire qu'à faire. Du moins l'éloge ne fournit pas au critique autant de matière que le blàme. Vinet aime La Boëtie, estime Bodin, admire L'Hôpital ; il est attiré vers eux parce qu'il y a de plus profond en lui, par la pensée religieuse, qui leur est commune, et il en parle froidement.
Le témoignage qu'il leur rend est bref et presque em-
barrasse. II paraît éprouver une sorte de pudeur à louer des pensées qui sont les siennes. G*estlrop de discrétion, c'est perdre Toccasion de justifier sa théorie par les faits, puisque leur exemple prouve les fruits que la littérature peut recueillir d'une heureuse intervention de la conscience. Mais peut être a-t-il pensé que de tels noms n'étaient pas assez illustres et que de tels écrits n'avaient pas assez de valeur, car il ne s'est pas trompé sur les avantages qu'ils pouvaient lui offrir. On sait avec quelle force et avec quelle dignité ces penseurs ont pris en main la cause de lalibertédans un siècle de fanatisme. Or Vinet remarque avec simplicité, mais avec une évidente satisfaction, qu'à l'inverse de Charron, Bodin et L'Hôpital, c'està-dire des chrétiens de réflexion, ont été à peu près les seuls à réclamer et à pratiquer le respect des convictions. Les revendications des âges suivants ont été devancées par les vivifiantes inspirations de la piété.