‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 13 sur 29 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le théologien Tholuck, en accueillant un jeune Français, le félicitait d'être de la patrie de Pascal. Je n'en suis pas surpris, car j'ai une puissante admiration pour Pascal, et c'est Vinet qui m'a donné d'analyser ce sentiment. Il en résulte qu'à mon avis nul n'a mieux compris Pascal que Vinet, et j'irai volontiers jusqu'à dire que nul n'était mieux fait pour le comprendre. Il y a en effet bien des qualités qui leur sont communes : esprit philosophique, âme religieuse, droiture des sentiments, énergie de la pensée. Ce qui les rapproche particulièrement, c'est la valeur et le rôle qu'ils attribuent, l'un au cœur, l'autre à la conscience, dans le domaine des idées aussi bien que dans celui de la vie morale * .

Il est visible que Vinet, scrupuleux observateur des faits et spiritualiste décidé, adopte l'adage de Leibnitz :

* Dans le Journal des Débals du 17 mai 1847, Sainte-Beuve estimait que Vinet avait en quelque sorte dit le dernier mot sur Pascal. M. Bruoetière {Revue des Deux-Mondes, !•' septembre 1885) ne semble pas trôs éloigné de partager cet avis. M. Edouard Droz, dans sa remarquable Thèse sur le Sceplicisme de Pascal, considère Vinet comme un grand esprit de la parenté de Pascal et qui l'a pénétré mieux que personne.

Nikil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, nisi ipse intellectus; mais il lo complète en y ajoutant ; et conscientia. Nulle part, il est vrai, ses écrits ne présentent une analyse du phénomène de la pensée qui puisse de près ou de loin rappeler les travaux de TÉcole écossaise ou le criticisme de Kant ; mais il ressort de ses moindres affirmations que, s*il ne discutait pas les résultats de l'observation sensible, il ne croyait pas moins à la réalité des perceptions rationnelles et à la certitude de la perception morale qui nous révèle les rapports et les faits du monde invisible. Que ce soit là du mysticisme, je n'en disconviens pas ; mais c'est du mysticisme d'une grande sûreté de méthode et qui a l'avantage de tenir un égal compte de tous les ordres de faits au milieu desquels r&me déploie son activité. Ce mysticisme est au fond celui de la Bible, qui se borne à définir ou seulement à proclamer, mais ne songe pas à démontrer les vérités que la conscience saisit directement ou accepte immédiatement quand elles lui sont présentées. Il n'est pas surprenant que Vinet et Pascal, également pénétrés de la foi chrétienne, se soient rencontrés sur ce terrain psychologique. C'est par cette conception que Vinet se tient autorisé à justifier l'auteur des Pensées du reproche d'abrutissement religieux que lui ont adressé avec tant d'âpreté Voltaire et surtout Gondorce t. Par là, il a compris que sa tristesse n'était point, selon un jugement que M*"* Âckermann a traduit en une énergique poésie^ celle d'une âme faible qui s'abandonne elle-même et déserte le combat de la vie, mais celle d'un cœur pieux qui

déplore les misères humaines. Le fameux passage sur les trois ordres de grandeur (que lui Vinet aurait peut-être préféré appeler les trois ordres de vérités ou de réalités) lui suffit pour comprendre cette haute pensée qui fut aussi une forte conscience. Ce qui est désigné comme grandeurs charnelles répond aux données des sens ; les grandeurs de Vesprit correspondent à la connaissance rationnelle, et les grandeurs de la charité ou de la sagesse qui vient de Dieu sont représentées par le^ données de la conscience. Pour les deux penseurs chrétiens, Thomme est là tout entier ; méconnaître un de ces genres de faits, c'est pour eux méconnaître ce qui est. Ils ont voulu les retenir tous. Qu'on ne les accuse donc pas de n'avoir pas fait une part assez belle à la science, puisqu'ils lui ont attribué son rôle jusque dans lafoi, au-dessus de laquelle ils ne mettaient rien. Leur accord sur ce point est môme si complet qu'il conduit le Suisse puritain à excuser non pas le mysticisme qu'il partage, mais Tascétisme qu'il repousse, du catholique français*.

* Voici comment il s'exprime : i II faut conveair que la piété de Pascal présente un caractère extraordinaire. Rien ne m'a tant frappé que le soin qu'il prend de relâcher le lien des plus légitimes affections. Il évitait, sa sœur le rapporte, ces signes, ces expressions d'une tendresse qui pourtant existait dans son cœur ; il redoutait par-dessus tout V attache. On peut appeler ceci exorbitant ; mais, pour ma part, je ne me sens pas en état de décider ce qu'il en faudrait rabattre. Observons seulement qu'il faut de ces exemples ; de loin en loin doivent se rencontrer de ces piétés rigoureusement conséquentes. Tous no sont pas convoqués à l'héroïsme, tous ne sont pas dans le cas de quitter père, mère, patrie, enfants, pour aller au travers des périls, des besoins, des dégoûts de tout genre, porter l'Évangile jusqu'aux plus lointaines entrées. Mais il est bon qu'il

D'un autre côté, M. Havet estime, que Tentrelien de Pascal avec M. de Sacy sûr Épiclète et Montaigne doit être soigneusement étudié comme renfermant le principe fondamental du livre des Pensées et permettant d'en reconstruire le plan. Or là nous entendons Pascal lui-même s'excuser d'avoir traité les questions tbéologiques pour approfondir son sujet. Excuse inutile, car la théologie touche à tout, Dieu étant en réalité la source et le terme de tout; mais excuse qui nous appelle à nous demander, quand nous voulons nous rendre compte du jugement de Vinet sur le grand adepte de Port-Royal, si le théologien n'a pas été le guide du philosophe et du critique. Du moins, c'est en discutant la théologie de Pascal que Vinet expose le plus nettement le principe sur lequel reposait non seulement la foi du grand penseur, mais aussi sa méthode de démonstration ; on y trouve comme le fil d'Ariane pour se guider dans le labyrinthe des Pen^^^e^, et dans les Provinciales^ bien que moins directement, il ne joue guère un moindre rôle. Ce principe consiste en ce que les vérités morales et religieuses sont affaire de raisonnement moins que de sentiment, moins d'observation didactique que d'expérience intime, et, pour tout dire en un mot, moins de science que de conscience. Ainsi doit se comprendre la maxime si souvent répétée : Le cœur a ses raiso7is que la raison ne connaît pas ; maxime que Yinet tient pour absolument juste et dont il fait un

existe de telles vocations, de telles âmes ; c'est de ce trop-plein de vie spirituelle que s'alimente le Christianisme des masses. » Éludes sur Pascal, pag. 11-12, 3' édition.

tilre de gloire pour son auteur, a Le cœur, dit-il, est un )>organe de connaissance aussi bien que tous nos sens ; »et dans bien des matières la raison ne peut travailler 2>que sur les données qu'il lui fournit. Pascal s'en est D admirablement bien expliqué ; il a fait sentir surtout » combien il était juste et digne de Dieu que la lumière ïne fût prodiguée qu'à ceux qui auraient le cœur droit DQl qu'à tous les autres Dieu restât caché ; et si la langue > dont il disposait eût été plus précise dans ces matières, i>il eût appartenu au sublime auteur des Pensées de ré- ))gler une fois pour toutes le compte de cette grande «faculté ^ » C'est en cela que le critique voit la personnalité de l'auteur se révéler, et se révéler comme une personnalité d'un extraordinaire génie.a La gloire de »Pascal, dit-il, c'est d'avoir été homme dans la Ihéoloï)gîe; la gloire d'avoir été honnête homme en politique 2>et en littérature n'est que le diminutif de celle-là. Ce «n'était pas un docteur, mais un homme qui pouvait «apporter en théologie la doctrine des deux contraires'^, «doctrine pleine de mystère et de lumière, qui se réduit • à celte proposition : que la vie, que toute vie est la com-

* Études sur Pascal, pag.106. Du livre de M, Cousin, sur les Pensées. Cesi la réponse du critique au philosophe, qui avait avancé que le Tond môme de r&me de Pascal est un scepticisme universel contre lequel il ne trouve d'asile que dans une foi volontairement aveugle.

2 On lira avec intérêt, dans la Thèse de M. Droz, le chapitre où il éta-^ blit que dans le livre des Pemées il faut voir un système des contradic^ tions et non la contradiction des systèmes, 2« part., cbap. I. Il est bon aussi de se rappeler que Viuet voyait dans TËvangile la réduction des dualités.

»binaison de deux éléments opposés et même contradic- ))toires pour noire faiblesse, et que hors de cette combinnaison, la vie ou la vérité substantielle nous échappe

Dabsolument Il comprit, il fit concevoir que ce n'est

2>pas dans la léte mais dans le cœur de Thomme que »les parties belligérantes pouvaient se donner rendezx>vous pour traiter de la paix. Et il inaugura ou plutôt wil tira de l'Évangile, pour la produire à nos yeux sous la »furme qui était le plus propre à son génie et convenable 7>k son temps, cette belle doctrine de la connaissance et »de la compréhension des vérités divines par le cœur, Dqui est la pensée dominante de son apologétique*.»

Sans vouloir insister surces considérations théologiques, on ne saurait les négliger, car il semble évident que c'est en tant que placé sur le terrain moral et religieux, à cause de sa conviction que la conscience est faite pour la foi, et de son expérience que la foi est faite pour la conscience, que Vinel a si bien su faire ressortir le génie de Pascal et se guider à travers les obscurilés et les lacunes de ses Pensées. Le disciple, on pourrait presque dire Fémule, a traduit la conformité de ses sentiments avec ceux du génie qu'il explique, moins par une généreuse admiration quepar une lumineuse pénétration. Cette altitude de Tapologétique chrétienne qui voit avant tout dans le fait historique de TÉvangile la plus haute des réalités morales, me paraît très forte. Pascal l'avait prise sans doute par une intuition de génie, mais Yinet s'y

< Études sur Pascal, De la théologie du livre des Pensées, pag. 220.

arrête avec réflexion et s'y retranche, non pas comme dans une forteresse, mais comme sur un point stratégique dont la possession lui ouvre toutes les avenues. Cette démonstration lui parait être pour tous les temps et pour toutes les âmes, car il s'agit moins d'une démonstration que d'une expérience. .L'âme à qui, d'une part, la conscience aura donné le double sentiment de sa misère et de sa grandeur avec la conviction de sa responsabilité, et qui, d'autre part, sous les inspirations de sa foi, aura trouvé dans la personne et dans Tœuvre du Christ la solution du mystère des étonnantes contradictions de sa nature, suspectera-t-elle la vérité d'une doctrine qui est la lumière de son esprit et la réalité d'un salut dont elle a pris possession ? Arrivée à ce degré, elle doutera de tout plutôt que de sa foi, qui, suivant la parole apostolique, lui a démontré ce qu'on espère et manifesté ce qu'on ne voit point. (Hébr., XV, 1.) Ainsi l'entendait Pascal. On n'a que le choix des citations pour en fournir la preuve, mais il est permis de les résumer toutes en une : «Ceux que nous voyons chrétiens sans x>la connaissance des prophéties et des preuves ne lais- Dsent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette con- 2> naissance. Ils en jugent par le cœur comme les autres par jDl'esprit *.» On le voit, l'évidence intime, l'expérience personnelle, suppléent les démonstrations du raisonnement, ou plutôt les priment, car ces démonstrations n'ont de valeur que pour conduire à cette évidence.

* Pensées de Pascal, art. XIII, 8, édit, Havot.

Pascal revient si souvent sur ce point et en de tels ternoies, que Vinet nu craint pas de mettre son livre parmi les ouvrages de piété. Il renferme en effet bien des pages aussi touchantes que celles deV Imitation de Jésus-Christ; mais cette piété est d'une haute portée intellectuelle et renferme au moins en germe toute une théorie de la science religieuse.

Qu'on se place à ce point de vue dans notre siècle d'individualisme, quand on sait comment un Schleiermacher ou un Néander, les deux initiateurs de la théologie moderne, ont développé et appliqué ce principe, cela est tout simple, et Vinet, en s'y plaçant, ne songe pas à s'applaudir lui-môme de ce qu'il sait se servir d'un si précieux héritage ; mais, au xvii* siècle, c'était une prodigieuse nouveauté et une surprenante hardiesse. Il fallait une étonnante profondeur et une plus étonnante indépendance d'esprit pour concevoir, je ne dirai pas le plan, mais ridée d'une telle apologétique. L'auteur égalait par un merveilleux élan la libre science d'un Origène qu'il ignorait et la psychologie théologique d'un Augustin qu'il n'avait pas étudiée. Le simple exposé de son projet frappa ses contemporains ; mais il n'est pas sûr qu'ils aient été en état de le suivre jusqu'au fond et d'eu saisir toute la portée. Leur admiration fut pourtant assez vive pour qu'ils aient voulu livrer au public ces réflexions inachevées, mais qu'on n'osa pas reproduire dans leur intégrité, de peur de choquer l'opinion. De là, des remaniements à la fois respectueux et irrévérencieux au manuscrit : respectueux, en ce qu'on désirait mieux faire va-

loir les inspirations de cette belle âme ; irrévérencieux, puisqu'on se permettait de modifier ce qu'on ne comprenait pas. Peut-être môme ce qu'on appréciait le moins dans une telle œuvre, ce qu'on lui trouvait de téméraire, est ce qui en fait la substance et l'incomparable beauté : j'entends celte analyse si ferme et si puissante des conditions de notre nature morale et des doctrines de la foi, mises en regard et rapprochées pour faire ressortir par leur contraste et leur adaptation la vérité de l'Évangile. Mais c'est ce que Vinet a compris et c'est ce qui lui a fait lire et relire les Pen^^e^ avec les sentiments d'une admiration en quelque sorte inexprimable pour l'auteur. Admiration sentie et réfléchie; le théologien du xix" siècle n'a qu'à revêtir ces formules anciennes du style du jour pour les reconnaître dans leur caractère essentiel, toujours jeunes et toujours vraies, en y trouvant l'expression de ses propres sentiments. C'est pour cela qu'il les considère comme le modèle à suivre par les apologètes de tous les temps. Il rappelle qu'en général les apologies de la foi ont été des écrits de circonstance, et que, même en prenant une grande étendue et une apparence de généralité, elles considéraient de préférence un côté spécial de la religion pour répondre à un doute particulier ou à une négation déterminée. C'est ainsi que Tertullien plaidait pour les martyrs et que Chateaubriand a conçu le Génie du Christianisme. L'apologie se tenait sur la défensive. Mais il y en a une autre qui ne craint pas d'aller au-devant de l'incrédulité pour la confondre, et qui, s^attaquant au principe môme de toutes les incrédulités, analyse le

douto pour le guérir comme le chirurgien sonde la plaie pour lui appliquer le remède. «Ce genre d'apologétique, Dau jugement de notre critiquOi est tellement à part »qu'elle demande un autre nom ; la religion ne se pré- »sonte plus en avocat, mais en juge; la robe de deuil )>du suppliant fait place à la toge du préteur ; Tapologie ]»n'est plus justification seulement, mais éloge, hommage, jDadoralioU; et le monument qu'elle élève n'est pas une Dcitadelle, mais un temple. Telle est TApologétique de » Pascal *.3

Telle est aussi la base que choisissait Yinet pour reconstituer le plan^deTouvrage. Dès 1833, il donnait une leçon qui a été conservée sous ce titre : Du livre des Pensées et du plan attribué à Pascal, Il n'avait alors en main que les anciennes éditions ; aussi commence-t-il par faire sur leur exactitude et leur fidélité les plus sages réserves, que révénementne devait pas tardera justifier ; et pour ramener à une certaine unité ces matériaux dont on ignore la place qu'ils auraient prise et le développement qu'ils auraient reçu, il s'en réfère à l'entretien rapporté par M. Périer, au cours duquel, quelques années avant sa mort, Pascal lui-môme, dans un discours de plusieurs hetjros, aurait exposé à quelques amis le projet qu'il avait formé de rédiger une défense de la foi chrétienne et la marche qu'il comptait suivre. Sans se porter garant des détails, Yinet tient ce discours pour authentique dans son ensemble, pour cette raison qu'il est conforme au point

* Éludes sur Pascal, pag, 17.

de vue de Pascal et qu'il lui semble impossible d'admettre que deux esprits dififérents aient eu à celte époque une même conception ou qu'il y ait eu deux Pascals. Mais s'il l'accepte pour le fond, il n'a garde de le reproduire dans sa sécheresse ; il le fait sien par le développement qu'il lui donne, et les explications dont il Taccompagne, l'ordre qu'il indique comme le plus logique, les lacunes qu'il signale, sont de telle nature qu'il s'est trouvé d'accord avec les résultats obtenus par l'étude du précieux manuscrit si heureusement mis en lumière par M. Cousin, si exactement reproduit par M. Faugère, et si savamment annoté par M. Havet. Aussi accorde-t-il toute son approbation, on dirait presque sa reconnaissancO; aux nouveaux éditeurs, qui confirment son système en rétablissant la division générale que Tauleur lui-même avait expressément indiquée par les deux titres suivants: Première Partie . Misère de V homme sans Dieu, ou que la nature est corrompue par la nature même . Seconde Partie, Félicité de Vhomm^ avec Dieuy ou qu'il y a un répa^ rateu/r par l'Écriture. Il semble éprouver une légitime satisfaction en ajoutant : a Plus on étudiera la nouvelle sédition, plus on se persuadera que M, Faugère a ren- »contré, à peu de chose près, le vrai plan du livre». Toutefois, si au point de vue littéraire il considère comme de haute importance la publication du manuscrit, parce qu'il permettra de mieux juger l'illustre et mystérieuse personnalité de son auteur, il n'accordera pas à M. Cousin le mérite d'avoir découvert un nouveau Pascal : car avec ce Pascal il était, lui Vinet, depuis longtemps familier,

142 ÉTUDES 8Un BLAISB PASCAL.

et s' «il est sûr que désormais on pénétrera plus avant ))daQS l'àme de ce grand homme en suivant lo vrai texte »de ses Pensées, il n'en est pas moins positif que, comme Dpensées, le Pascal des premiers éditeurs est un Pascal » vrai et complet. »

Ce sentiment est si ferme dans son esprit qu'il ne craint pas d'accuser M. Cousin d'avoir moins bien compris Pascal avec que sans le manuscrit. Diaprés M. Cousin, lo Pascal ainsi révélé serait un pyrrhonien désespéré qui se serait jeté dans la foi comme dans un trou noir, non par choix et par réflexion, mais par terreur et par dédain de la raison. Cette foi serait moins une conviction qu'un anéantissement de la pensée. Vinet proteste et n'estime pas l'auteur du manuscrit plus sceptique dans le texte qu'il a écrit lui-môme que dans le texte que lui ont fait ses amis, par la simple raison qu'il n'admet pas qu'il soit sceptique du tout.

D'abord il considère comme inadmissible qu* un esprit aussi vigoureusement trempé, qui va toujours droit à la difficulté, non pour la nier ou pour l'écarter, mais pour mieux poser le problème, ait consenti à se reposer dans le néant, c'est-à-dire dans une vérité de pure convention. Il a constaté que les prétentions do la raison ne peuvent pas être sans limites et que ses défaillances sont nombreuses, et il en proclame, non la déchéance ou l'incapacité, mais l'insuffisance. M. Havet le croit aussi, c C'est Pascal, dit-il, qui a répondu aux ensnemis de la raison, aux esclaves de l'autorité et de la ]»force; par une pensée à laquelle tous les esprits indépen-

Dclants feront écho et qui sera toujours leur défense con- »tre les peurs serviles et les menaces brutales (VI, 2). DLa raison nous commande bien plus impérieusement »qu'un maître ; car en désobéissant à Tun on est mal- »heureux, et en désobéissant à Tautre on est un sot K » Il faudrait n'avoir rien lu de Pascal pour supposer qu'il ait jamais voulu mériter une telle qualification. Il est vrai que ce pourrait n'être là qu'un spirituel paradoxe qui laisserait encore très défiant à Tégard de ce juge qu'on redouterait sans croire à sa vertu. Mais Vinet apporte

» Pensées de Pascal^ par E. Havet, pag. 10. Ce jugement est aussi celui de l'abbé Fioltes dans ses études sur Pascal, que Viact appréciait aiasi dans le Stmeur en 1 844 : c Dans cette brochure de quelques pages, s d'autant mieux écrite qu'elle Ta été sans prétention, des faits nombreux »sont rassemblés, déterminés, épurés par une critique judicieuse, et la f vérité trouve dans le langage ferme et modéré de l'auteur Texpression >qui lui sied le mieux. Les admirateurs, les amis de Pascal feront bien de 9se procurer ce petit écrit, où tout est donné à la preuve^ où tout se hâte •vers la conclusiou».

C'est aussi le point de vue de M. Droz, qui soutient avec une grande netteté que Tauteur des Pensées part de la foi comme d'un principe fixe ; il croit, et son but est de prouver la religion qu'il croît. Ceci ne saurait être contesté ; mais ce qui n'est pas moins juste, quoique à première vue plus discutable, c'est que logiquement un croyant ne peut pas ériger le doute en système. M. Droz l'établit assez spirituellement lorsqu'il fait voir que le rôle de Pascal dans Papologie serait ridicule si Pascal était sceptique, et quand, par une comparaison plus piquante que respectueuse avec l'avocat Patelin, il montre que, si la raison est dépouillée de tous ses droits dans ce grand drame de la vie morale, la tragédie devient comédie, puisque r&me, à qui l'on demandera de croire, semblable au grotesque Agnelet, continuera & répondre : Que sais-je ? Vinet n'aurait certainement pas adopté cette forme, mais il n'aurait pas désavoué cette conclusion.

d'autres citations qui par leur ton et leur caractère sont de vraies déclarations de principes : a Si on soumet tout à x>Ia raison, notre religion n*aura rien de mystérieux ni de ^surnaturel; si on choque les principes de la raison, notre »religion sera absurde et ridicule x>. « La foi dit bien ce Dque les sens no disent pas, mais jamais le contraire ; »elle est au-dessus, mais non pas contre *. » Du reste, récrivain qui a su trouver cette formule a travaillons à «bien penser, c'est le vrai principe de la morale», qui fait consister dans la pensée a toute la dignité d'hommei), ne saurait avoir en vue une pensée stérile et impuissante. D'où vient donc l'admiration du grand croyant pour le sceptique Montaigne, qu'il voit avec tant de satisfaction/rowser /)ar ses propres armes celte superbe raison^ quoiqu'il soit peu digne d'être le ministre de celte ^ranrfe vengeance? D'où vient qu'il en suit l'exemple pour établir avec une éloquence passionnée les égarements et les contradictions de la pensée humaine? M. Cousin n'est pas seul à voir dans cette insistance une preuve de scepticisme. Un critique allemand, Reuchlin, avec une explication différente, arrive à une conclusion semblable. Sans ériger le doute en système, Pascal, par un plan arrêté, aurait fait du Pyrrhonisme l'allié et le point de départ de son apologie. Sa thèse aurait été celle de Huet dans son traité De la Faiblesse de V esprit humain , établissant avec les arguments de Sextus Empiricus l'impuissance de nos facultés pour arriver à la certitude et concluant

1 Pensées de Pascal, XÎII, 2, -4.

à rinfaillibilité de la foi. Mais Pascal en jugeait-il ainsi? Nul peut-être mieux que lui n'a compris le légitime usage de la raison et cru à sa compétence exclusive dans Tordre de la science. En supposant que Tidée de fonder la foi sur le doute, presque aussi générale à cette époque que fausse en elle-même, ait exercé sur lui quelque influence, peut on oublier qu'il a posé et résolu en faveur de la raison la question du principe d'autorité en matière de philosophie? Vinet est donc dans le vrai quand il cherche une autre explication de tant de hardis paradoxes, et refuse d'admettre qu'un si puissant dialecticien se soit laissé aller à une argumentation aussi trompeuse que facile, dans laquelle, niant d'un côté ce qu'il affirmait de Tau* tre, il n'aurait pas su remarquer que, si l'homme en est réduit à ne rien savoir, il ne peut pas plus être certain de sa foi que de tout le reste.

Très explicite sur ce point, sous les formes les plus diverses Vinet reproduit cette idée que, nier la raison, c'est aboutir au néant, et que la religion elle-même se trouvera sans réalité si elle n'a pas dans l'àme une base où elle puisse solidement s'établir. Il estime donc «que »le nœud de cette énigme est dans ce mot de Pascal lui- -même, mot qui résume toute sa pensée»: La nature con» fond le Pyrrhonisme et la raison (c'est-à-dire le raisonnement) les dogmatistes. Quel est le vrai sens d'une telle déclaration ? Ne voit-on pas ainsi constatée par une observation du génie une de ces contrariétés ou de ces dualités dont notre nature est remplie, semblable à

cette opposition qui existe entre notre soif de bonheur et

146 ETUDES SUR fiLAISË PASCAL.

les misères auxquelles nous sommes en proie, entre la nécessité qui nous domine et la liberté que nous sentons être notre privilège? Poussez la logique jusqu'au bout: non seulement elle pourra tout mettre en suspicion, mais au terme do toutes ses déductions elle vous montrera toujours une antithèse irréductible. Voilà le dogmatisme confondu. — Mais revenons au simple bon sens, à l'observation pure, à Tinduclion prudente: douterez-vous de ce que vos sens éprouvent, de ce que votre perception immédiate vous découvre ? Nous voilà dans le domaine du positif, et que reste-t-il du Pyrrhonisme ? N'estil pas, comme le voulait Pascal, une extravagance? et la nature «qui est le principe delà raison, de la vérité et do »la certitude » nous permettra -t- elle d extravaguer ainsi ? Vinet aurait pu en appeler encore au témoignage de Pascal lorsqu'il dit : cril faut savoir douter où il faut, «assurer où il faut, se soumettre où il faut. Qui ne fait «ainsi n'entend pas la force de la raison ^)) Son scepticisme, sans être méthodique comme celui de Descartes, est pourtant rationnel, en ce sens qu'il ne proclame nullement l'insuflBsance de la raison quand elle ne veut que remplir son rôle, mais son erreur quand elle veut en sortir, c'est-à-dire suppléer la conscience * . En d'autres

< Pensées de Pascal^ XIII, 1.

2 Gesl la coaclusion do M. Nourrisson dans son livre sur Pascal phy^ sicien et philosophe. Il dit en propres termes : « Ce n'est pas tant la phinlosophie qu'il combat que la philosophie qui se sépare de la religion ; co m'est pas tant la raison qu'il répudie que la raison qui prétend se suffire sa soi-même».

ÉTUDES SLH BLAÏSE PASCAL. 147

termes, là où manquera ce que Vinet appelle l'intuition morale, il y aura des vérités essentielles qui feront défaut. Tout ce réquisitoire revient donc bien à abattre Torgueil de la raison, non à nier ses droits. Cette facullé sera même plus forte qtiand elle saura enfin reconnaître que dans le domaine spirituel elle a besoin de guide. Capable de mener au seuil du sanctuaire, elle n'y fait pas entrer *. Celte interprétation est justifiée par Pascal luimême. «Celle impuissance, dit-il, ne doit donc servir T^qu'à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, )>mais non pas à combattre notre certitude, comme s'il n'y «avait que la raison capable de nous inslruire. Plût à »Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin, »et que nous connussions toutes choses par instinct et »par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien »et elle ne nous a donné que très peu de connaissances »de cette sorte; toutes les autres ne peuvent être acquises »que par le raisonnement ^.» C'est ainsi qu'en attribuant

1 Oq a beaucoup reproché à Pascal d'avoir osé dire qu'il ne se sentirait pas assez fort pour trouver dans la nature de qaoi convaincre des athées endurcis. Ce qui m'étonne, c'est l'étonnement produit par un tel aveu. Nos savants contemporains ne me paraissent pas devoirl'éprouver, et je ne crois pas exagérer le langage qu'ils tiendraient, pour la plupart, en disant : La science, impartialement interrogée^ ne nous fournit pas, à proprement parler, des arguments pour établir les principes de la foi, mais elle ne nous en fournit pas non plus pour les contredire. Ce sont là des réalités d'ordre différent. Est-ce à dire que la connaissance de ces principes nous soit interdite? le seul fait que nous les avons formulés nous atteste qu'il y a une faculté qui nous les révèle.

2 Pensées de Pascal. VIII, l.

à chacune de ces facultés sa part légilime, le penseur et le croyant se sont mis d'accord, et Vinet estime, à bon droit, que par cette justice distributive Pascal a jeté les bases d'une théorie de la perception morale ou de la conscience qu'il appelait le cœur, et que le critique nomme quelque part la raison personnelle. Et quand, après cette dernière citation, Vinet s*écrie: aVoilâ, si je ne me trompe, ]>le dernier mot de Pascal sur cette matière]>,n'a-t-il pas le droit de conclure : a On a coutume de croire que «Pascal n'a mis en opposition que le Pyrrhonisme et la «révélation ; mais il fait encore une autre antithèse, il «oppose au Pyrrhonisme le sentiment ; à la raison, Péné- «lope désespérée, il oppose le cœur, et la toile ne se «défait plus. Il revendique, il réhabilite les preuves du «cœur. C'est là peut-être l'originalité du livre des ib Pensées *.»

Au fond, c'est de la même manière que Vinet explique le pessimisme de Pascal, et il semble bien avoir trouvé le vrai caractère et la vraie source de cette tristesse parfois amère, toujours vraie, qui éclate en mots si éloquents. Peut-être se trompe-t-il en le jugeant plus réel et plus profond que son scepticisme. L'auteur du Discours sur les passions de l'amour ne paraît pas davantage croire au malheur absolu que l'auteur du Traité sur l'es^ prit géométrique ne croit au néant. Il n'en est pas moins certain qu'il a ressenti avec angoisse tous les troubles et tous les soucis qui peuvent agiter notre âme. Mais quelle

* Études sur Pascal^ pag. 105.

est la source de tant de douloureuses réflexions ? Ne sont-elles pas inspirées par la foi pour le moins autant qu'elles ont servi à y conduire ? N'est-ce pas sous cette influence qu'a été écrite cette pensée : «Commencer par » plaindre les incrédules, ils sont assez misérables par leur Dcondition *d; et cette autre: <rll n'y a que deux sortes de »personnes qu'on puisse appeler raisonnables : ou ceux «qui servent Dieu de tout leur cœur parce qu'ils le con- » naissent, ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur «parce qu'ils ne le connaissent pas*» ? Ce qui l'étonné et TafQige, c'est donc que les hommes ne sentent pas davantage leur misère. En étudiant notre nature, il a été frappé de voir notre grandeur contredite par une irrémédiable faiblesse, la recherche et la possession de la vérité tou^ jours troublée par le doute, la soif du bonheur toujours renouvelée et jamais satisfaite, l'amour de la justice gravé dans le cœur et sans cesse empêché, par Tégoïsme ou la passion, de devenir une réalité pratique. Pourquoi iusiste-il avec tant de force sur les vanités de la vie, sur ce qu'il appelle nos misères de grand seigneur^ si ce n'est pour montrer par ces contradictions que la vie n*est pas ce qu'elle doit être ? Tous ses regrets ne se résumentils pas dans cette opposition : aSi Thomme n'est fait pour »Dieu, pourquoi n'esl-il heureux qu'en Dieu ; si l'homme ))est fait pour Dieu, pourquoi est-il si contraire à Diéu*]^? Cela s'explique s'il n'est pas dans l'ordre, et dès lors on

* Pensées de Pascal, XXIV, 3.

2 Id., IX, pag. 167.

» Id., VIII, 4.

comprend ses recherches, ses soupirs, ses douleurs, dont Pascal gémit sans en être surpris. «L'homme, dit-il, est ))un sujet plein d'erreurs, naturelles et ineffaçables sans x)la grâce '.» Diaprés M. Havet, ce mot naturelle est Texplication de la pensée intime do Pascal. De ces dispositions si éloignées de la justice qui remplissent notre cœur, il veut conclure que la nature humaine est viciée et que le péché originel se démontre ainsi de lui-même. C'est le mot propre, et si Vinet ne l'a pas prononcé, ce n'est pas par défiance de la valeur d'un tel raisonnement, mais peut-être par un scrupule exagéré de se faire accuser de préjugé Ihéologique. Ce scrupule, du moins, Pascal ne Ta pas, et il dit avec une remarquable énergie que «l'homme »est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère du' est inconcevable à l'homme ^».

Gomment donc ne serait-il pas triste ? De même que Jésus pleura sur Jérusalem, Pascal est le chrétien pleurant sur un monde qui lui apparaît si éloigné de Dieu, si vido à la fois de piété et de consolation ! Mais dès lors ne peut-on pas soutenir que c'est sa raison même qui Ta porté vers la foi ? La foi n'était pas seulement le port où il se réfugiait au milieu des orages de la vie, mais la force et la lumière qui faisaient disparaître tant d'extraordinaires et inconciliables contradictions, et ce qu'il lui a demandé, c'est moins la sécurité que la sainteté. En commentant le fameux : Cela vous abêtira, on n'a pas, à mon avis, assez remarqué des pensées comme celle-ci :

* Pensées de Pascal, III, 19, 2 M., VIII, 1, pag. 144.

ÉTUDES Sun BLAISE PASCAL. 151

((Jésus-Christ est l'objet de tout et le centre où tout tend... ))0n peut bien connaître Dieu sans sa misère, et sa misère »sans Dieu; mais on ne peut connaître Jésus-Christ sans «connaître Dieu et sa misère *.» C'est dans ce sens qu'il tient la connaissance de Dieu sans Jésus-Christ pour inutile et stérile, et qu'il ajoute: ccQuand un homme serait «persuadé que les proportions des nombres sont des «vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d'une «première vérité en qui elles subsistent, et qu'on appelle «Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son «salut ^.« C'est donc que la religion n'a pour lui son plein effet que lorsqu'elle renouvelle la vie en renouvelant les affections, et par suite, encore une fois, Vinet a donné la solution du problème lorsqu'il représente le pessimisme de Pascal comme dérivant de ce qu'il a pesé devant sa conscience les misères du cœur comme il avait mesuré les faiblesses de l'esprit.

Où Vinet me paraît dans Terreur, c'est quand il considère Pascal comme un protestant, non dans le sens historique, mais dans le sens pieux du nom. A force de se trouver en communion de pensée avec lui sur les principes, il lui a semblé que cette communion devait persister dans les conséquences. Sans doute, en faisant appel à la conviction intime, au témoignage que Dieu se rend à lui-même dans l'âme, à ce que les croyants nomment la grâce ou l'œuvre du Saint-Esprit, Pascal procédait comme un protestant, quoique sa pensée fût exclu-

* Pensées de Pascal, X, 2.

2 Id., id.

sivement celle de Port-Royal ; au point de vue théorique, la Réforme peut le traiter comme un de ses docteurs, de même qu'elle se réclame des Pères de TÉglise, d'un Origène ou d'un Augustin; mais dans la pratique il ne lui appartient pas. Cette démonstration de la vérité du christianisme a été pour lui la glorification du catholicisme ; il n'a pas distingué entre TÉvangile et TÉglise ; il a attribué à celle-ci l'autorité de celui-là. Sa foi le conduisit moins à ce que saint Paul appelle la liberté glorieuse des enfants de Dieu qu'à la soumission de la dévotion. Qu'il y ait trouvé la paix, c'est ce qui semble résulter de l'énergie de ses convictions. Ce n'en est pas moins une abdication, et sur ce point le jugement de M. Cousin n'est pas sans motif. Pascal fut Thomme de l'autorité, bien qu'il ne se soit soumise à elle que par réflexion. En principe et par son origine, sa foi fut protestante, puisqu'elle fut personnelle et raisonnée; en fait, elle fut catholique par sa substance et son caractère, s'inclinant devant la tradition, qu'elle jugea divine comme la vérité qui se transmet par son moyen.

Pour Vinet, l'auteur des Provinciales ne diffère pas de l'auteur des Pensées. C'est un fervent chrétien qui est aussi un puissant philosophe et un redoutable dialecticien. Il est fâcheux que nous n'ayons pas toutes les leçons données à Bâle sur ce livre célèbre. L'improvisation a fait perdre les premières sans retour. Nous savons seulement qu'elles étaient consacrées à commenter les jugements divers qu'il a provoqués. Boileau, M"*° de

Sévigné, Voltaire, Villemain, Sainte-Beuve, furent cités tour à tour. Le critique semble n'avoir voulu s'inspirer cependant d'aucune de ces appréciations pour formuler la sienne, ayant avant tout, comme théologien et moraliste, étudié, compris et loué ce chef-d'œuvre.

C'est bien certainement en cette double qualité qu'il a vu l'importance du débat et la hauteur où sut le placer . une pensée aussi généreuse que vigoureuse qui croyait ne défendre que des amis respectés, mais qui, en s' établissant sur le terrain des principes, se mit au service delà vérité. «Il ne s'est rien passé de plus grand dans le XVI® siècle», dit Yinet. Dans leurs opiniâtres et consciencieux travaux, dans leur piété austère, dans l'inébranlable fermeté de leurs convictions, les solitaires de Port-Royal sont pour lui les représentants de la foi personnelle, source toujours féconde de progrès et de liberté. Pascal, leur interprète, dans sa soumission à l'Église, n'en est pas moins le champion de Tindépendance spirituelle et dans son attachement au passé une voix de l'avenir. Il n'a pas seulement pratiqué et recommandé par son exemple le libre examen, il l'a justifié et parfois non sans répondre à Tinstinct populaire. Quand il dit avec une flne raillerie : a En vérité, le monde devient méchant, il ne croit que ce qu'il voit » , ne tourne-t-il pas en ridicule une autorité qui prétend s'imposer sans légitimer ses droits ? N'en montre- t-il pas le néant quand il déclare que usi )>ron avait des observations constantes que c'est la terre ))qui tourne autour du soleil, tous les hommes ensemble sne l'empocheraient pas de tourner et ne s'empêcheraient

))pasde tourner avec elle ». Cette controverse n'est donc pas aussi restreinte qu'il peut le paraître. Pascal luimême nous fait voir par l'ampleur dont il la revêt que ce qui s'agite entre Port-Royal et ses adversaires, ce sont les plus hauts intérêts de la science et do la foi. Vinet nous dit : a C'est simplement ceci : en matière ecclésiastique, »la question du fait et du droit, c'est-à-dire les limites de »rinfaillibilité du Saint-Siège ; en théologie, la grâce ; en «morale, tout, nous voulons dire les principes et leurs «applications '.«

Le moraliste se rencontre encore avec le critique pour rendre hommage à ce que Pascal appelait Vhonnéte homme] seulement, tandis que le théologien, prenant ce mot dans son sens moJerne, s'arrête au riMe que la conscience a joué dans l'inspiration de l'ouvrage, inspiration qui ne s'est jama's démentie, au point que, quand on le pressait de désavouer son livre, l'auteur déclarait que, bien loin de regretter de l'avoir composé, s'il avait à le refaire il le referait plus fort, le critique au contraire s'attache au sens ancien et constate que, non pas seulement en théologie par sa méthode de démonstration, mais

dans toute sa pensée, «Pascal sut être homme plutôt

«qu'écrivain, homme quoique écrivain, homme de la réa- «lité, homme de la vie..., homme du monde, en prenant «cette expression dans le meilleur sens qu'elle puisse «avoir * ». Cette honnêteté consiste à s'affranchir des formules et des préjugés de l'Ecole, à dédaigner tout vain

* Études sur Pascal, pag. 268.

2 M., pag. 271.

étalage de savoir et toute prétention de bel esprit, à parler selon ses impressions et ses sentiments et selon les habitudes de tout le monde. L'opinion ou plutôt la passion publique se laissa d'autant plus facilement entraîner par ce style passionné lui-même, que, dans cette éloquence ardente et simple, elle retrouvait ses instincts et son langage, et Vinet ne se trompe pas lorsqu'il voit dans ce fait une des grandes causes de l'immense popularité des Provinciales.

11 a raison aussi de défendre Pascal contre l'accusation d'avoir été injuste et exagéré, car l'impartialité lui était difficile et ne lui était pas imposée. Il n'était ni historien ni juge, mais avocat, ou plutôt procureur, et son livre n'est pas une étude, mais un réquisitoire sur le probabilisme. Mais l'impartialité, qui n'était pas nécessaire à Pascal, Vinet ne veut pas y renoncer pour lui-même, et il se hâte d'ajouter qu'au sujet de cette dangereuse doctrine les Jésuites n'ont ni Vhonneur ni la honte de Vin^ vention puisqu'elle est ancienne comme le péché. Peutêtre lui-même va-t-il un peu loin lorsqu'il estime que le catholicisme de Pascal devenait pour lui une cause inévitable d'erreur en l'empêchant de comprendre dans leur réalité les relations du Jésuitisme avec le Catholicisme historique; mais il est certain que dans de justes limites cette pensée ne manque ni de force ni d'exactitude. Pourtant, à la pousser trop loin, on s'exposerait à retomber dans la casuistique, que l'ouvrage lui-même nous apprend à redouter*. Tenons-nous-en donc au côté littéraire et,

1 Nous laissons de côlé, à desseiu, le jugement sur la casuistique. Ou

avec le critique, admirons le degré auquel est porté l'art de la transition et de la gradation, « art parfait, car à une » première lecture on ne l'aperçoit pas, mais la réflexion »ne tarde pas à le découvrir, et c'est une autre jouis- »sance* d ; admirons la préférence donnée à la comédie sur la satire : a une satire aussi prolongée eût été mo- »notone ; mais le comique, qui n'est autre chose que la ))révélation naïve d'un caractère par lui-même, ne lasse ))point »: or le comique de Pascal « est un modèle accompli qui n'a point eu de modèle ^ »; admirons la logique du discours, a où tout marche et rien ne se hâte «), qui (K se passionne » et où pourtant ce la passion reste logi quQy>; admirons enfin ce style tout à fait viril dans sa sévérité et sa simplicité, où les antithèses et les figures abondent, non dans les mots, mais dans la pensée, et dont « toutes les beautés sont intellectuelles ou morales ' » ;

nous permettra pourtant uae citatioa au sujet des subtilités théologiques. « Une observation se présente d'elle même en lisant, dans Pascal, les »cxtraits de la morale des casuistes. Comme Tesprit humain se rabougrit «dans le sophisme, mais par-dessus tout dans le sophisme religieux! Il Bu'y a pas de plus petits esprits que ceux qui aborJent de grandes choses «avec de petites pensées; au lieu d'y grandir, ils y décroissent ; et sous »ce rapport on peut dire que si nulle science n*est propre autant que celle »do la religion à élever, à agrandir la pensée, nulle région scientifique ne onous oiïre, parmi les esprits qui rhabitent, des exemples aussi frappants, «aussi complets de niaiserie et de puérilité. Gela est et cela doit être. La v vérité que nous avons rapetissée se venge en nous rapetissant!, pag 277. Il y a un autre côté de la question que signale l'ancien proverbe : optimi corruptio pessima,

1 Études sur Pascal, pag. 278.

a Jd,, pag. 279.

'i Jd., pag. 294.

et au sujei de ces lettres éloquentes où la rdillerie, Tinvective, la passion, se mêlent aux raisonnements abstraits et aux déductions scholastiques pour former un ensemble étincelant de clarté, de verve, d'indignation^ nous ne nous étonnerons pas que Yinet résume ainsi sa pensée : a  prendre l'ensemble de leurs qualités, rien n'a effacé »les Provinciales, Si haut qu'il nous plaise d'élever aux>dessus de Pascal le socratisme de Platon, la moquerie »de Lucien, l'ironie de Voltaire, la sarcasme de Juvénal, D la causticité de Paul-Louis Courier, tout cela, meilleur »ou moindre que Pascal, n'est pas Pascal, et la polémî- «que n'est tout entière que chez lui; Pascal est la polé- Dmique môme. Rousseau et Lamennais, plusieurs autres »que la polémique quoditidienne a véritablement illusoires, me demandent si je les oublie. Je n'ai garde ; Dmais^ sans leur rien contester, ce n'est pas à eux, c'est à »Pascal,et pour des raisons toutes littéraires, que j*en- )!) verrai d'abord les jeunes esprits qui veulent apprendre 2>en môme temps l'art difficile de discuter et l'art non » moins difficile d'écrire *.»

* Études sur Pascal^ pag. 299.

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