‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 14 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Passer de Pascal à La Rochefoucauld, c'est respirer un autre air. A l'intuilion du génie succède la finesse de Tobsorvation. Lequel a le mieux vu? L'hésitalion est possible. Elle ne Test plus si Ton demande lequel a le mieux compris. Au sérieux chrétien de Pascal, La Rochefoucauld oppose une pensée arislocralique, suspecte de dédain et imprégnée d'amerlume ; aussi Vinet lui reproche-t-il ce qu'il n'a pas dit bien plus que ce qu'il a dit. Il faut sans doute reconnaître qu'il avait eu trop peu à se louer du monde et des hommes pour leur attribuer des habitudes généreuses et des intentions charitables; mais, en admettant que la société mérite d'être vue en laid, il ne s'ensuit pas que le devoir perde son prix et la verlu sa beauté. Au fond, ce qui manque à Tau'.eur des Maximes, c'est le sens religieux vivifiant le sens moral, c'est-àdire l'essentiel * .

i lie vrai jugement de Vinet se trouve dans une anecdote qu*ii reproduit tout au long. M™' de Sévignô louait sa fille d'avoir corrigé une maxime du moraliste en intervertissant les termes. La Rochefoucauld avait dit : a Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison », et M°><^ de Grignan aurait préféré dire : c Nous n'avons pas

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Néanmoins Vinet ne se joindra pas aux détracteurs du moraliste pour lui reprocher d'avoir fait un Vivre désolanê qui ne saurait jamais plaire aux bonnes gens, selon les termes de Rousseau. Les faits qu'il relève ne sont que de trop tristes réalités, el, quand même l'humanité refuserait de se reconnaître dans ce périrait peu flatteur, il n'en serait pas moins une peinture fidèle. Il est certain que Tamour-propre est un des grands mobiles de noire volonté. N'eût- il mis en lumière que ce fait mcral, comme Voltaire l'affirme, non sans une certaine exagération* , celte observalion, pour être unique, cesserait-elle d'être une vérité ? L'erreur n'est pas d'avoir constaté la puissance de l'égoïsme, mais de l'avoir considéré comme le mobile constant, absolu et exclusif des préoccupations et de la vie. De ce qu'il joue un rôle trop souvent prépondérant, on ne saurait conclure qu'il léduit le sens moral à se confondre avec la passion habilement dirigée ou avec rinléi et prudemment consulté et servi. L'utilitarisme a beau paraître s'appuyer sur lesfails, il n'est pas démontré qu'il soit la loi, et Vinet se plaît à supposer que La Rochefoucauld lui-même n'aurait pas voulu se faire l'éditeur responsable d'une telle induction, car il y a plus d'une de ses Maximes qui nous le montre croyant à la vertu en elle-même et pour lui-même. Il est vrai qu'il

assez de raisoa pour employer toute notre force ». M»« de Sévigné trouvait cela plus vrai. Vinet le trouve aussi. D'où il semble bien résulter que ce qu'il ne pardonne pas à ce système, c'est de se plaire à exposer le mal plutôt qu'à rechercher le bien.

> Voltaire ; Siècle de Louis XIV^ chap. XXXII. L'éloge de l'écrivain laisse percer le dédain pour le penseur.

s'inquiète peu de donner à ces affirmations divergentes un tel caractère qu'elles ne soient pas contradictoires ; il est trop grand seigneur pour se faire théologien ou philosophe se devant à lui-même d'être conséquent; il dé* daigne d'avoir un système; c'est avec beaucoup de pénétration qu'il constate et parfois, sous ia forme la plus heureuse, signale ce qui est, mais sans songer à enseigner ce qui doit être et surtout sans prétendre que ce qu'il voit est la règle qu'il faut suivre. Aussi, en reconnaissant qu'il voyait juste, qu'il analyse et décrit avec une remarquable vigueur et une exactitude que n'altère pas une fréquente et mordante ironie, Vinetlui refuse cependant une science profonde et féconde du cœur humain. Observateur subtil, il n'est pas moraliste ; il n'écrit pas un traité, mais une satire. Il serait donc injuste de voir en lui un prédécesseur de Bentham ou de Stuart Mill, qui peuvent bien trouver des arguments dans les faits qu'il leur livre, mais non un exemple dans ses théories. II y a chez lui tendance et non système.

Mais en acceptant ces atténuations, il faut bien avouer que la tendance est trop persistante et trop marquée pour qu'on n'ait pas eu quelque apparence de raison en accusant La Rochefoucauld de nier l'amour et le devoir, source et règle de la vie morale. Il ne dit pas qu'on doive tout rapporter à Tamour-propre, mais il montre qu'on le fait, et il représente cette manière d'être et d'agir de telle façon qu'elle parait être une condition inévitable. C'est ainsi que, sans le chercher, il ouvre une porte à Tutilitarisme.

Ce qui n'est pas moins grave, c'est qu'en décrivant notre nature sans se préoccuper d'autre chose que de la montrer telle qu'elle lui est apparue, il la déprécie» En laissant subsister le respect pour la vertu, il inspire la défiance pour les hommes vertueux. Au sortir de son livre, on est plus découragé qu'instruit, plus humilié de ce qu'on est que généreusement résolu à devenir ce qu'on doit être. Le critique aura donc beau constater que ces observations sont justes, fines, admirables» que chacun doit se reconnaître à ce portrait ; le moraliste arrêtera son approbation en lui disant : ail ne suffit pas d'être morti" fiant j il faut être utiles. La Rochefoucauld Pest-il? Vinet se prononce pour la négative et explique qua ce qui a manqué à cet observateur puissant, c'est une notion supérieure de la vie, une notion chrétienne qui aurait fait de lui un penseur en lui fournissant un principe central, en donnant à son édifice la clef de voûte dont l'absence le laisse inachevé et branlant. Éclairé par l'Évangile, son livre aurait exprimé les mêmes réalités, mais dans un autre esprit.

Il se fait pourtant lire avec intérêt; bien plus, d'après Vinet, «peu d'auteurs sont faits pour donner une joie aussi vive à Tintelligence» , tant il y a de clarté, d'étendue, de hauteur dans ses pensées. C'est même le chrétien qui le lira avec le plus de fruit, car c'est lui qui comprendra le mieux les applications qu'on peut faire de ces dures vérités, Il y trouvera comme une démonstration de la nécessité de la grâce *• Ce n'est pourtant pas là une

1 II est digae de remarque que, sans suivre le môme chemia, Prévost.

méthode apologétique que notre critique recommande. Utile au croyant, cette amertume est décourageante pour le grand nombre. Sans doute, pour Vinet aussi, l'homme est digne de pitié parce qu'il est pécheur; de pitié, mais non de mépris, car il reste la créature privilégiée; et c'est ce fait essentiel que La Rochefoucauld a méconnu.

C'est le caractère chrétien de La Bruyère qui le rend sympathique à Vinet, mais sans exciter sa curiosité, car le critique ne croit pas qu'il y ait lieu de chercher le secret de sa pensée, vu que sa nature ne lui permettait pas d'avoir un secret et le condamnait à regarder au dehors plusqu'enlui-môme. Sous une autre forme, c'est le jugement de Prévost-Paradol, qui a écrit ; «C'est plutôt l'aspect et la figure de nos passions qui l'attirent * ».

Au point de vue de l'art même, Vinet estime aussi que La Bruyère fournit les éléments de sa propre condamnation lorsque, dans son discours de réception à l'Académie, il se justifie du reproche d'avoir voulu faire des portraits et explique que, tout en peignant d'après nature, sa méthode a consisté à prendre un trait ici, un trait là, pour former par leur réunion des images vraisemblables. Qu'il ait ainsi déployé un ingénieux talent d'observation et un non moins remarquable talent de mise en scène, cela ne saurait être l'objet d'un doute ; mais si ce procédé est celui d'un honnête homme et même d'un homme habile,

Paradol arrive à exprimer une idée semblable : < C'est après cet écrit, dit-il, qu'on a surtout besoin de lireVÈvsLng\\ey>»Mor. franc. j pag. 144. < fd, pag. 188.

ce n'est pas celui d'un véritable artiste. Le génie ne

donne pas la vie à ses créations en rapprochant des pièces

de rapport ; il y a longtemps qu'Horace a raillé cette

méthode :

Un us et al ter.

Assuitur pannus.

Il y aurait pourtant un peu de sévérité à appliquer ici à la lettre un tel jugement. Les faits sont ornés, les couleurs harmonieuses et bien choisies, les traits fidèlement rendus; mais la vie fait défaut. C'est, d'après Vinet, ce qui explique l'impression laissée sur un grand nombre de lecteurs par le livre des Caractères : avec beaucoup d'art et môme de verve, ils ne sont pas enlevants ; il y a plus de lumière que de chaleur, et ces descriptions si justes et si fines, ces teintes si délicates, ont quelque chose de factice.

Un des mérites du livre, peut-être le plus grand intérêt qu'il ofTre, et qui selon notre critique n'a point été assez remarqué, c'est qu'il est un tableau du siècle où Ton voit très spirituellement et parfois très hardiment jugés ou tournés en ridicule tous les éléments, grands et petits, de cette société dont l'auteur a su voir et les imperfections et les misères. Seul en particulier il a connu le peuple et a éprouvé pour lui une réelle sympathie. On ne peut pas dire ce sentiment démocratique ; mais ce sentiment d'humanité le rend cher à Vinet et lui fait croire que, dans un autre temps et un autre milieu, le satirique moraliste aurait pu devenir un consciencieux économiste. Cette tendance sufGit pour faire des Carac^

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tères uQ livre attrayant et instructif. Ils offrent des renseignements plus complets, quoique moins vivants, que les lettres de M"* de Sovigné, qu'il faut lire pour voir sous leur vrai jour cette époque brillante et cette aristocratique société. M"*® de Sévigné avec son naturel exquis et ses vives saillies, ne fait voir que la cour et ce qui rapproche ; il semble que le reste n'existe pas.' Chez La Bruyère, on trouve le grand siècle tout entier, montré sans doute dans ce qu'il a de moins louable, mais pourtant tel qu'il était dans ses habitudes, ses mœurs, ses préjugés, ses passions, et ce n'est pas là ce qu'il importe le moins de savoir. Avec plus de détails et moins de charme, Vinet a encore devancé Prévost-Paradol dans cette appréciation de l'œuvre de La Bruyère, et les pages qu'il y a consacrées demeurent dignes d'être lues, même après celles de notre brillant publiciste.

Peintre de ses contemporains, La Bruyère Test aussi de rhomme. Il n'est pas moins moraliste que satirique. D'après Vinet, l'observateur est digne de confiance, mais le philosophe n'a droit qu'à une médiocre estime. En réalité, il n'a pas de système, et on chercherait vainement l'idée fondamentale qui a été le centre de ses études. Sa raillerie est délicate et sa justice s'appuie sur la vérité. Il ne dénigre pas notre nature et ne la représente pas pire qu'elle n'est. Vinet le loue de n'être pas misanthrope et d'accepter les hommes tels qu'ils sont, pour essayer de les rendre meilleurs en leur présentant avec sagesse, parfois avec force, les principes de la morale chrétienno.Un tel hommage a bien sa valeur malgré les res-

Iriclions qui raccompagnent : qu'il a plus de générosité que de tendresse, plus de piquant que de mordant, plus de vivacité que d'énergie, plus d'élévation que de grandeur. Du moins, Vinet lui concède, comme principal titre d'honneur, d'être un écrivain consommé ; il trouve qu'il se distingue a par la variété ingénieuse et le piquant des »loumures, qu'il rajeunit les lieux communs, qui sont au »fond les vérités les plus sérieuses », mais aussi qu'il y a là un danger auquel il n'échappe pas toujours ; ce qu'à ^force de vouloir être neuf il lui arrive d'être puéril et x>affectéD, et qu'à l'inverse de La Rochefoucauld a sa ^pensée a ordinairement moins d'étendue que Texpres- »sion n'en fait concevoir ». Pourtant cette recherche a aussi son bon côté pour ce souple talent ; il fait valoir les moindres nuances et transforme les moindres descriptions en tableaux pleins de couleur et de mouvement.

Vinet achève ses études par deux grands chapitres consacrés à Saint-Évremond et à Bayle. On est tenté de lui dire :

Vous leur fîtes, Seigneur, En les jugeant, beaucoup d'honneur.

Il était naturel qu'il en parlât; mais il semble leur accorder une valeur littéraire et une influence morale au-dessus de leur mérite. Ce qui les rend remarquables, c'est moins leur œuvre que le caractère do leur œuvre. Ils sont la transition entre leur époque et l'âge suivant. Tandis que le signe caractéristique du xvii* siècle est l'ordre sous l'auforité, on sent, en les lisant, que la liberté de la pen-

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sée monte comme un fleuve trop contenu et qui va bientôt rompre les digues d'une sévère orthodoxie. Ils furent du reste un peu l'un et Tautre comme les gazetiers de leur temps. On s'effraye aujourd'hui de la grandeur de leurs in-folio; mais on oublie qu'ils furent publiés par brochures successives, relativement courtes, presque toujours pour répondre à quelque actualité, en sorte qu'ils ont joué un rôle analogue à celui des encyclopédistes ou de nos Revues modernes. Peut-être, sous ce rapport, Vinet ne s'esl-il pas exagéré la part qu'ils ont prise au développement des idées morales •

A ses yeux, Saint-Évremond, militaire, courtisan, diplomate et surtout esprit naturel très distingué, est l'homme du plaisir et non de la science. Il ne se pique pas de philosophie, il se contente de son bon sens et de ses vives saillies. C'était par là qu'il plaisait, car la pauvreté du fond et l'absence de sérieux permettaient de le suivre sans effort et ont peut-être été pour une bonne part dans son succès ; mais c'est par là aussi qu'il séduisait, car il est responsable d'avoir mis en faveur les doctrines de l'Épicurisme. C'est là le grand grief. A propos des héflexions sur le génie du peuple romain^ nous lisons : a Une sagacité fine, mêlée à de continuelles insinuations «contre les mobiles élevés de l'âme, caractérise cette »œuvre remarquable mais inachevée. La morale d'Epi- Dcure s'y montre assez à découvert ; elle s'allie avec ^l'utilitarisme, dont elle est^ en fin de compte, le principe )>et le résumé, s Pour notre critique, le jugement sur Plutarque, Sénèque et Suétone est presque un scandale.

Il s'indigne de la préférence accordée au licencieux courtisan, dont la mort est présentée comme un modèle. Il constate que si Saint-Évremond a désavoué les Ré* flexions sur la morale d*Épicure^ il en a fait l'éloge, trouvant que ce philosophe était sage de mettre la vertu dans la tranquillité; que du reste pour lui-même il estimait cette tranquillité à un tel prix qu'il a élevé Tindifférenlisme à la hauteur d'un principe, considérant comme la meilleure des religions celle qui nous dispense d'en avoir une par nous-mêmes, c'esl-à-dire celle qui engage et oblige notre responsabilité le moins possible. Dans Tensemble, « c'est un homme de sens et de goût qui met ))la sagesse à la place de la vertu, qui trouve dans la vo- ))lupté des raisons d'être honnête homme et tend à sub- 2)Stituer T intérêt bien entendu à tous les autres mobiles; ))mais il y tend comme un homme sensible et naturel »que la spéculation n'a pas absorbé et qui par dialec- » tique ne s'inscrit pas en faux contre les mouvements ))de son cœur* ». Il en résulte qu'il a pu parler en fort bons termes des choses de la piété, ce mais cette re- ))marquable intelligence du christianisme ne l'a pas em- » péché d'être un profane^». Profane veut-il dire simplement frivole? Quelle que soit la portée du mot, on sent la pitié et la douleur dans cette indulgente équité.

Bayle représente le scepticisme. Vinet l'appelle le Montaigne du xvii® siècle, mais Montaigne moins la^rdc^, plus la dialectique. Ils se ressemblent en effet en ce que

* Moralistes français, pag. 289. — ^ Id,, pag. 291.

Tun et l'autre ont, non pas enseigné, mais fait conclure que rien n'est vrai sur rien, et que le plus sage est de ne pas affirmer. Ils se ressemblent aussi par une extraordinaire, une immense érudition ; mais celle de Montaigne est de souvenir, celle de Bayle de recherche. D'autre part, le doute de Montaigne est de tempérament, il ne touche aux grandes questions que comme un dilettante, tandis que Bayle est un batailleur qui soulève ces problèmes de parti pris et pour jeter dans la perplexité. Il semble à plaisir humilier Tintelligence humaine ; lu philosophie est pour lui un Bucéphale qu'il faut dompter, en l'empêchant de voir son ombre et en le tournant vers le soleil^ aQn de l'obliger à constater qu'elle ne saurait résoudre les difficultés qu'elle soulève ; elle apprendra ainsi, prétend-il, à se captiver sous Vobéissance de la foi. On a le droit d'en douter, et nous savons déjà ce que Yinet pensait d'une telle méthode apologétique, si tant est que Bayle ait sérieusement voulu se faire apologète. Fonder la foi sur la négation de la raison est une si grave erreur à ses yeux qu'il n'établit pas une distinction bien profonde entre l'examen philosophique de Montaigne et la dialectique pyrrhonienne de Bayle, quoiqu'il préfère de beaucoup le premier et s*élève contre la seconde avec une éloquence indignée ; mais il repousse l'un et l'autre pour le même motif moral : « Le scepticisme, déclare- »t-il, qui semble au premier abord une maladie de l'es- Dprit, est en réalité une maladie du cœur ' » .

* Moralistes français^ pag. 293. Les lignes coQsacrées au développemeut de cette idée ont uoe vraie valeur philosophique.

L'influence de Bayle, plus encore que celle de Saint- Évremond, lui paraît avoir été celle d'un pamphlétaire. Ses livres sont chargés de faits et hérissés d'observations faciles à saisir, qui signalent les difficultés sans les résoudre. C'est donc un sophiste redoutable, car pour un trop grand nombre, pour la demi-instruction en particulier (notre siècle en sait quelque chose), la science consiste souvent à nier ce qui est reçu plus qu'à comprendre ce qu'on doit recevoir .Autrefois on appelait cela un esprit fort, maintenant on se borne à l'appeler un esprit ouvert ; mais on ne songe pas qu'un tel esprit est ouvert à l'erreur comme à la vérité. Bayle ne nie pas directement ; il met en suspicion toutes les afûrmations du dogmatisme, ou, pour reproduire exactement la pensée de notre critique, il condamne les excèsde manière à ébranler les principes. Ce procédé est surtout manifeste dans son Dictionnaire historique. Jamais Parme de la dialectique n'avait été maniée d'une main plus vigoureuse et plus habile pour saper dans leur base les convictions et les croyances, tout en paraissant les respecter. Au milieu des plus minutieuses précautions, il a toutes les audaces pour établir sa grande thèse que l'athéisme est moins dangereux que la superstition. L'absence de toute méthode, le fouillis, peut-on dire, de l'érudition, les incroyables ressources de l'invention, sont un danger de plus. On ne voit que sa sincérité et on se demande si la foi elle-même, si l'idée religieuse n'est pas une superstition. Ses Pensées diverses à l'occasion de la Comète^ en condamnant la crédulité avec une impartialité apparente,

mêlent les affirmations les plus orthodoxes et les observations les plus justes aux plus redoutables sopbismes. On se dit inévitablement : qui sait ? Même en plaidant avec force la sainte cause de la liberté de conscience, il méconnaît étrangement les droits de la vérité ; il respire et inspire TindifiFérence pour tout ce qui relève Tâme. L'auteur du Mémoire sur la liberté des cultes et de ï Essai sur la manifestation des convictions religieuses de\a\i être particulièrement sensible à une telle erreur morale. Il reconnaît sans réserve tout ce qu'il y a de ressources dans rénorme amas de matériaux ainsi rassemblés, tout ce qu'il y a de vigueur dans cette argumentation subtile, et môme de profondeur dans cette pensée fuyante; mais il déplore cet abus d'une logique aussi souple que forte, tantôt insinuante, tantôt brutale, dont les conclusions aboutissent à laisser tous les principes suspendus dans le vide. Aussi n'hésite-t-il pas à dire : ce En résumé, nous «voyons Bayle, dans sa laborieuse carrière, toucher à » toute heure à la vérité sans tirer d'elle ce qu'elle a de ))plus vital et combattre sans cesse des erreurs partielles »en favorisant des erreurs générales bien plus graves et oqui probablement dépassaient la portée de ses inten- » lions. Ce mélange de vrai et de faux a contribué à le ren- «dre un des plus dangereux des sceptiques, et, pour «beaucoup, le coryphée du doute universel *. »

^ Moralistes français ^ pag. 344.

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