‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 15 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dans son cours de Bdle , Yinet reconnaissait qu'il laissait subsister un vide fâcheux en se bornant à signaler, sans étudier leurs œuvres le rôle des moralistes qu'il nommait ascétiques^ c'est-à-dire, selon sa définition, a des écrivains qui donnent la vérité religieuse pour »base à la vie morale ». 11 n'a pas osé leur consacrer seulement quelques lignes : a Heureux, s'écrie-t-il, celui »qui peut tout abréger, car il voit tout». On regrette qu'il n'ait pas eu ce courage, car la page où il les énumère en les caractérisant est aussi remarquable de style que de pensée * .

Il essaya de combler cette lacune, soit dans ses cours de Lausanne, soit dans des études spéciales. La majeure partie de ces travaux est restée à l'état de notes. Mais ce qui a été publié montre ce que le critique nous a fait perdre en laissant son œuvre incomplète. Un remarquable fragment sur Bossuet et un article sur Bourdaloue, aussi détaillé que travaillé, sont tout ce que nous possé-

1 Moralistes français, pag. 273 et suiv.

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dons relativement aux prédicateurs catholiques. Le sujet est trop important pour ne pas nous arrêter.

La plupart des leçons sur Bossuet ayant été improvisées, on n'en a retrouvé qu'un canevas succinct qu'on n'a pas cru devoir publier. Peut-être a-t-on eu tort. Ces indications sommaires auraient permis de suivre le travail de la pensée chez notre critique, et, en les rapprochant de la portion achevée, on aurait pu se faire une idée du jugement d'ensemble. Ce jugement paraît avoir eu un grand caractère de personnalité. C'est déjà un sérieux mérite. Parler de Bossuet autrement qu'avec une admiration banale n'est pas le signe d'un médiocre talent.

Dès l'abord, on se sont en présence d'une pensée haute et ferme, a L'éloquence de la chaire est profondé- »ment modifiée par la nature et l'état de la religion à ))laquelle elle sert d'organe », telle est l'affirmation qui sert de point de départ pour apprécier le catholicisme du XVII* siècle. Comme on doit s'y attendre, Vinet en repousse les doctrines, mais il lui rend cet hommage qu'il possède à un haut degré la dignité. A peu près à la même époque, Guizot le nommait une grande école de respect. Le rapprochement est peut-être dans les termes plus que dans la pensée, mais on ne saurait méconnaître ce qu'il y a de juste dans celle de Vinet. S'emparant du mot de Montesquieu, ce qu'il faut à la France un roi sérieux », il l'applique au système catholique, et, constatant que ses traditions ont été chez nous plus belles que partout ailleurs, il le trouve en harmonie avec notre caractère na-

tional, qui, frivole et mobile, a toujours voulu voir de loin et en haut les choses de la foi comme pour les soustraire à sa raillerie. Tempéraot et satisfaisant ce défaut, le catholicisme du xvii* siècle présente au peuple un Dieu sérieux. De plus, son union intime avec l'État, trop intime pour un spiritualisto chrétien, comme notre critique, en fit unculte franchement national. Enfin, dans un temps où la bienséance fut la loi suprême, la religion elle-même fut une des bienséances de la vie et marqua de son em preinte les personnalités les plus fortes. Ce fut une époque de croyance, sinon de foi. Il en résulta que la prédication devint un genre littéraire ; le prédicateur était assuré d'avoir toujours un public. Or, observe avec raison Vinet, l'auditoire dicte en quelque sorte les prédications qui lui sont destinées, au moins un auditoire cultivé. La vive satire de La Bruyère sur le discours chrétien transformé en spectacle, où il se plaint que l'éloquence de la chaire ce soit devenue un art plus qu'un office », n'est donc pas absolument injuste, mais semble bien un peu excessive quand elle atteint les grands sermonnaires. Yinet estime, à bon droit, que si les orateurs de second ordre se soumettent au goût dominant pour le satisfaire, et par là le représentent avec une fidélité qui est loin de leur faire honneur, les grands maîtres, tout en paraissant suivre la môme voie, leur sont non pas seulement supérieurs mais opposés, parce qu'ils ne cessent pas d'obéir aux impulsions de leur génie.

C'est ainsi que Bossuet exprime sans doute l'état religieux et ecclésiastique de son temps ; mais il en donne

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moins Tapparence que Tesprit, moins la réalité que ridéal. Pour Vinet, il n'est pas seulement un docteur hautement et sévèrement catholique, mais Tincarnation du catholicisme français à cette époque *. Aussi, ce qui constitue le caractère le plus général et le plus frappant de son éloquence, c*est Tautorité dais la sérénité ; c'est l'éloquence du prélat, qui parle a non de loin mais de hautx>; elle est impérative plutôt qu'impérieuse, royale plutôt qu'héroïque; l'orateur a comme la conscience qu'il se fait entendre des marches mômes du trône de Dieu. C'est la véritable éloquence calholique. En thèse générale^ le catholicisme préfère en effet la synthèse à Tanalyse, c'est-à-dire la croyance à la recherche, la soumission des masses à l'adhésion personnelle, la foi simple à la foi réfléchie. Yinet a donc raison de voir en Bossuet son Adèle interprèle quand il le représente comme un génie avant tout affirmatif, qui ne s'arrête pas aux détails, qui embrasse d'un coup d'œil les principes et les conséquences et développe les faits plus qu'il ne les explique. Ce ne sont pas les preuves de la foi qu'il ex* pose, c'est sa puissance qu'il fait agir. Mais ce qui lui est propre, c'est qu'il est aussi un génie admiratif (Vinet s'excuse de ce néologisme sans le regretter) ; sa qualité supérieure, c'est l'enthousiasme dans le calme, il voit les choses par leur grand côté ; c'est la grandeur de Dieu qu'il exalto, la grandeur do l'homme qu'il rêve, la grandeur des événements qu'il fait ressortir. Cet enthousiasme

* Voir, dans Mélanges, paj, 55 i, le développement dj celle idée.

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touche au lyrisme; écho do David et d'Ésaïe, Torateur devient poète, comme dans Racine le poète devient orateur. Ce rapprochement étonne, le nom de Corneille eût moins surpris ; telle est bien pourtant la pensée du critique, qui trouve dans ce fait Texplication des traits les plus saillants du style de Bossuet, naïveté, grâce, pathétique. En général, on estime que sa principale et en quelque sorte constante beauté est le sublime. Vinet n'y contredit pas. Là est bien pour lui aussi le caractère dominant de ce riche génie, mais il n'y voit pas pourtant une supériorité absolue, et c'est avec autant de force que de mesure qu'il fait ses réserves, a Pascal et Bosj)suet, dit-il, ont de la grandeur; mais Tun l'emporte »par la pensée et Tautre tout à la fois par la pensée et Dpar rimage. Ajoutons que Pascal sans image est aussi » grand que Bossuet avec Timage; il en est aussi plus 3>réel, plus prochain, plus saisissant; lorsqu'on émeut sans » sortir de la langue propre, on doit émouvoir davan- )>tage. La poésie est une distance toute pleine de charme, »mais c'est une distance *.» C'est bien là de l'admiration, mais on ne saurait appeler cela s'extasier dans le traditionnel et le convenu.

Bossuet est encore pour Vinet un génie plus philoso* phique que logique. Sa dialectique est dans la force de la pensée plus que dans Tenchatuement régulier des preuves. ((En traitant son sujet, il le crée, et pour ainsi dire le découvre. » Ce n'est pas tant comme théorie que comme

* Mélanges, pag. 558.

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esprit que la philosophie joue chez lai un grand rôle. II est moins guidé par un système (peut-élre Tinfluencede Descartes est-elle ici un peu tropoubliée) qu'illuminé par une sorte d'instinct profond qui lui permet de remonter du fait à la loi et de la doctrine à la démonstration. Vinet croit trouver la confirmation de son jugement dans la vive clarté que Bossuet porte dans les définitions, don précieux qui le faisait aussi lumineux dans renseignement que puissant dans la chaire. C'est par là également, qu'aux yeux du critique il est un modèle dans la discussion et ce ne triomi>phe pas plus dans Téloquence oratoire que dans cette «éloquence didactique où triomphe, entre tous, l'esprit D français» .

L'éloge n'est pas exempt de blâme pour ce qui touche à la disposition du discours. Les concessions aux usages du temps, a au type consacré », paraissent à notre critique dépasser la mesure. Ce grand esprit ne lui semble pas avoir assez compris ce que de telles règles ont d'arbitraire et de factice. Il n'a racheté qu'en partie ce défaut par son indépendance et son impétuosité, qui font pourtant de la <c continuité de la pensée et du mouvement la »forme naturelle et la loi de son éloquence». Les plans sont généralement d'une seule ligne, sur laquelle il marche d'un pas ferme. Mais il n'est pas toujours fidèle à cette règle ou plutôt cette pratique, et le blâme atteint ici sa pensée et non plus seulement la tradition qu'il suit : «Cette ligne unique offre ça et là des sinuosités et jus- »qu'à des replis ; l'orateur, arrêté par le voisinage d'idées «heureuses ou ramené vers un sujet de prédilection,

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»fléchit doucement vers la droite ou vers la gauche, et » souvent, après avoir de deux coups d'ailes franchi un »grand espace, s'atlarde avec bonheur dans des cieux plus .^aimes.» Le reproche est délicat, mais c'est un reproche.

EnQn Yinet fait ressortir avec autant de tact que de force que la grande puissance de Bossuet dérive essentieUement du don de tout animer. Abstractions et idées, faits et caractères, tout est vivant, a L'aphorisme philo- 2>sophique, la formule théologique, rameaux secs et morts »sur d'autres arbres, poussent chez lui des jets de verdure i>et de fleurs. » Le drame est toujours près de sa pensée. Le docteur même est orateur. Le monde de la réflexion se peuple pour lui ; les idées sont des êtres que son esprit personnifie. C'est grâce à cette vivacité de sentiments qu'il a excellé dans l'oraison funèbre, « quoique peut-être j>\l sentît que ce genre est un abus de la chairex). Ce charme est surtout sensible dans les images, qu'il sait si naturellement multiplier que, là où un autre se serait fait accuser de profusion, il se place au-dessus de tout reproche, a à «force dejustesse, d'à-propos et de familiarité». Cette dernière qualité, qui consiste à s'exprimer en termes si simples qu'il semble impossible de dire autrement, est, au jugement du critique, un des éléments de la véritable éloquence, surtout quand elle est accompagnée, comme chez Bossuet, de magniQcence et d'éclat. C'est alors la richesse à laquelle rien ne manque.

De tout cela, Yinet conclut, contrairement à une opinion assez répandue, que ce n'est pas seulement par les

circonstances et le travail que Bossuet a conquis son

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grand rôle et son grand nom. Son stylo seul révèle une puissante personnalité. «Au fait, dit le critique, ce n'était »pas le style du xvii® siècle ; ce style était plus sobre. Le »xvi' siècle était plus ami des figures. Bossuet en a gardé »celaet quelques autres choses, quoique son style, en gé- »néral, et son esprit ne soient pas du xvi*' siècle. Notre )>sièclelittéraire doit éprouver une certaine sympathie pour »ce style, à quelques égards romantique et oriental.» La prudence des termes dans ce jugement n'en exclut pas Toriginalité. Sans doute Bossuet eût été le premier surpris de s'entendre louer ainsi, et nous ne sommes guère accoutumés à voir présenter le langage de cet illustre écrivain comme offrant l'union aussi belle que vivante du passé et de l'avenir. Gela n'est dit, il faut l'ajouter, que pour le style, car, quant au fond de la pensée, Vinet considère au contraire le grand évoque comme la person • niflcation de son époque *.

Moins éclatante que celle de Bossuet, l'œuvre deBour* daloue n'est guère moins intéressante aux yeux de Vinet. L'homme lui paraît mériter le plus profond respect et l'orateur être un modèle que doivent étudier tous ceux qui veulent annoncer l'Évangile avec autorité. Pourtant cette prédication, dans sa fermeté de principes et sa pureté austère, ne justifie pas le titre de Menteuses donné aux Provinciales, elle amène simplement cette conclusion que, «de môme que toute escobarderie n'est pas jésui-

* Voir, daas V Histoire de la liltéralure au xviii« sièclCj le parallèle eairo Bossuet cl Voltaire.

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«tique, de même tout jésuite n'est pas un Escobar». Mais à ce sujet, le moraliste et le théologien, inspirant le critique, l'amènent à développer longuement cette idée, que la théorie jésuitique est en raccourci la théorie catholique, où toutes les subtilités de la morale humaine se juxtaposent à la sainteté évangélique, et c'est dans ce même esprit que, jugeant Bourdaloue lui-même, il lui reprochera d'avoir le catéchisme catholique dans la tête et le louera d'avoir le catéchisme chi^étien dans le cœur. C'est par sa piété personnelle, non par son ordre, que Bourdaloue a pris rang parmi les moralistes éminents ; ce n'est pas parce qu'il fut, mais quoiqu'il fût jésuite, qu'il est un ((saintet vénérable» témoin de TEvangilcelqu'à ce titre tous les chrétiens doivent se glorifier de lui. On a dit souvent que les hommes valent plus ou moins que leurs idées. Pour Vinet, chez Bourdaloue le naturel l'emporte sur le système et la foi sur la théologie.

C'est là assurément un gage d'impartialité et, partant, de justesse. Pourtant la première réflexion que lui inspire co beau talent revêt une forme quelque peu quintessenciée. Il prétend que Voltaire aurait été plus exact dans son jugement sur le grand sermonnaire s'il avait parlé d'une éloquence toujours raisonnable plutôt que d'une raison toujours éloquente. On se rend compte pourtant de cette interversion des termes en réfléchissant que Bossuet a précédé Bourdaloue comme prédicateur et que Bossuet est à la fois éloquent et raisonnable ; mais les premiers discours de Bossuet pourraient être comparés aux premières pièces de Corneille : on y voit son génie, un génie sublime.

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mais ce gui s'égare quelquefois dans les hauteurs d, tandis que Bourdaloue se distingue toujours par la mesure, la justesse et la vérité. Il fut dans Téloquence ce que Boileau fut dans la poésie, froid, si Ton veut, mais correct et vigoureux. Pour plusieurs, ce serait là une grave critique: pour Vinet, c'est plutôt un éloge ; car, s'il respecta trop les traditions, s'il accepta pour l'expression de ses idées un moule qu'il aurait dû briser et des règles qui n'étaient pas faites pour lui, il ne laissa comprimer ni son sens droit, ni son jugement ferme, ni son génie élevé, et, s'il ne fut pas novateur, il ne cessa pas d'être inventeur, dans la haute acception du mot. a L'armure ne fait pas le héros, dit le ^critique, c'est aux grands coups d'épée qu'il se révèle, et ]>c'est aux grands coups que M*"* de Sévigné^ qui les aime ]»tant, le reconnut sous sa cuirasse un peurouillée*.»

Cet enthousiasme de M"* de Sévigné et des contemporains, cette longue popularité de trente-quatre ans dont on retrouve l'écho dans l'appréciation de d'Alembert, disant : aLa plus grande gloire de Bourdaloue, c'est que j»la supériorité de Massillon est encore constestée», nous surprennent aujourd'hui. Vinet constate cette surprise, mais se refuse à la partager. En reconnaissant que «nous »en sommes venus à une profonde estime, à un respect » intimidé y> et que a bon nombre des admirateurs de cet ]> illustre sermonnaire admirent de confiance et de loin d, il s'en réfère à une pensée strictement vraie de La Rochefoucauld y> : Quand notre mérite baisse, notre goût baisse

1 Mélanges t pag. 295.

2>au3si)). Ce qui semblerait indiquer qu'il considère notre valeur morale comme assez amoindrie pour que nous ne sachions plus apprécier ce puissant enseignement. La vraie raison, c'est qu'il tient Bourdaloue pour un écrivain de premier ordre. Il veut môme que pour le style on le compare à Pascal, au moins quant à la simplicité et à la vérité ; mais Pascal est si grand sous ce rapport a qu'on 2>peut Tôtre beaucoup moins que lui et mériter encore «beaucoup d'estime ». Ce qu'on trouve, en effet, chez Bourdaloue, c'est un extraordinaire affranchissement du mauvais goût de son temps, c'est le nombre et le rythme dans l'agencement de la phrase, ce sont les expressions énergiques et les hardiesses de l'imagination dans une sobriété qui ressemble à de la nudité, et Vinet va jusqu'à dire que ce style est éloquent, que peut-être nul style n^est plus constamment éloquent.

Il y a quelque chose de très vrai dans cette observation. Bourdaloue est admirablement soutenu. Môme sans goûter l'intérêt de ses discours, on ne peut méconnaître ce qu'ils offrent de vigueur, de logique et de richesse de pensée dans une diction toujours rapide, pure et abondante .Aussi Vinet explique-t-il fort bien que ce ne sont pas quelques traits lumineux ou véhéments qui constituent celte éloquence, mais une dialectique serrée où la gravité et l'ardeur, la réflexion et l'imagination, l'enseignement et l'affection, marchent sans cesse de concert; que ce n'est pas non plus l'absence de sensibilité qui en diminue la force, et qu'en y regardant de près on y trouve plus d'onction et de tendresse, plus d'abandon et plus d'éme-

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tion qu'on no le suppose en général. Ces discours respirent on effet l'amour de la vérité et des âmes, et les exemples qu'en cite Vinet semblent bien rendre son jugement sans appel. Son goût, sans qu'il s'en doute, rappelle sa propre méthode et sa propre pratique, car comme prédicateur il fait penser à Bourdaloue à bien des égards. Si ce n'est pas la raison, c'est la conscience qui est chez lui éloquente.

Vinet ne prétend pourtant pas nier qu'il n'y ait quelque vérité dans l'opinion accréditée qui tient que ce moraliste sévère est tombé dans un excès d'analyse et de dialectique, mais atténue ce qu'elle a d'excessif ; il ne se figure pas avoir découvert un nouveau Bourdaloue, mais rendre justice à un prédicateur dont on a quelque peu méconnu les qualités en l'entourant d'hommages. Ce qu'il veut surtout relever, c'est l'autorité de celte parole simple et sainte: «Jamais, dit-il, on n'a parlé plus haut». Et, de fait, comme dogmatiste, comme moraliste, comme écrivain, très dépréoccupé de lui-môme, il ne veut servir quela vérité. Aussi sas discours, faits pour les masses de son temps, trouvent à travers les âges un écho dans les consciences. Le prôtre de nos jours dirait autrement sans doute, mais ne devrait pas dire autre chose. En relevant ce trait magnifique de l'œuvre de Bourdaloue, cette force de la conviction, Vinet à son tour devient éloquent, d'une éloquence où la vigueur de la pensée se mêle à une admiration émue. A la sérénité de Bossuet il oppose le calme de Bourdaloue, et il estime <c (jne Tavantage de «Tautorité demeure au moine sur le prélat ». C'est par

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la puissance exercée sur lui-même qu'il s'impose, toujours maître de sa pensée et pourtant plein d'ardeur, toujours mesuré et pourtant animé d'une sainte passion, d'une inflexible jalousie pour la cause du Maître souverain dont il se fait l'interprète ; la personne s'efface, et il ne reste que le témoin de la vérité. Aussi Vinet nous dit-il que a cette éloquence, toute pleine d'inefiTables ter- ))reurs, proche à l'àme et pas aux nerfs».

Là est le vrai secret de l'admiration ainsi exprimée pour ce grand talent dialectique. En éclairant la raison, il pénètre la conscience, et le trouble qu'il inspire est co réveil du sens moral d'où naissent les résolutions viriles. Néanmoins, peut-être sans s'en rendre compte, le critique applaudit-il l'orateur parce qu'orateur lui-même c'est ce genre qu'il a pratiqué. Pour lui, bien prouver c'est bien analyser. Mais l'excès de l'analyse n'autorise-t-il pas La Bruyère à placer Bourdaloue (sans le nommer cependant) parmi les énuméraleurs dont il se plaint? Vinet ne le nie pas, quoique tenant pour certain que le prédicateur jésuite trouva là une force sans laquelle il serait « moins grand »de moitié ». De là, explique-t-il, est venue la plénitude qui frappe dans ses discours, c'est-à-dire la puissance de presser son sujet jusqu'à en tirer tout ce qu'il renferme, et cela esl certainement exact ; de là, en très grande partie, l'originalité de ses plans et de ses inventions; de là, la cohésion intime dans la composition et l'abondance des idées. A cette même qualité, Vinet rattache la forme antithétique si fréquente dans ses divisions, et il l'en louO; trouvant dans cette pratique la confirmation d'une

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idée qu'il a souvent développée, à savoir: que TÉvangile ne voile pas les contradiclions, mais les fait au contraire ressortir, pour les concilier dans son enseignement divin. Il en résulte que Tantithèse, qui est le plus frivole des jeux d'esprit quand elle ne porte que sur les mots, est, au contraire, le point culminant de la pensée quand elle s'applique aux faits et devient une forme plus vive dans l'expression de la réalité, et que les antithèses de Bourdaloue semblent d'autant plus fortes qu'elles tiennent avant tout à ce qu'elles traduisent les profondeurs du dogme chrétien, tandis que Fléchier, en usant do ce même procédé, n'est qu'un rhéteur, comparable à un enfant qui <r se fait un sceptre d'un hochet». Il est vrai que Bourdaloue a cédé au goût de la symétrie jusqu'à faire des antithèses puériles. Yinet croit qu'il a obéi à la mode et que c'était une faiblesse de s'imposer ce stérile effort. Pourtant, malgré cette concession, il estime qu'il a surmonté cette diflicullé et que, sous cette contrainte inutile, demeurer vrai, profond, austère, est le signe certain d'un noble et grand esprit.

C'est qu'en effet, s'il a abusé des divisions et des subdivisions, on doit convenir qu'elles sont chez lui la marque et Teffet d'une vraie richesse de la pensée. Quand on a lu un des exordes de Bourdaloue, on croit qu'il a tout dit ou du moins tout indiqué, et qu'il ne lui reste plus qu'à se répéter en amplifiant; mais, à mesure qu'on aborde les diverses parties, on voit s'ouvrir tout un monde nouveau d'idées. C'est comme un général qui pousse sans cesse vers le champ de bataille des troupes fraîches et savam-

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ment disposées. Aussi Vinet applique-t-il fort heureusement à ce procédé didactique le terme devirtus imperatoria. C'est que cette analyse qui multiplie les démonstrations et les applications est d'une merveilleuse fécondité. L'impression qu'on a reçue Vinet est des plus vives; «si, comme le dit Voltaire, observe-t-il, être éloquent )> c'est prouver, personne n'a été éloquent comme Bour- )nlaloue ' ». Soil, et pourtant trop raisonner est aussi un défaut. Pourquoi démontrer ce qu'on peut affirmer ou simplement expliquer? L'analyse ou la déduction^ si parfaites qu'elles soient, ne sauraient remplacer l'intuition et n'en ont jamais la chaleur et la vie. Le critique convient que cet usage de tout établir compendieusement à grand échafaudage d'arguments a trop souvent fait du sermon « le plus respectable des discours oiseux ». Laissons-lui la responsabilité comme l'honneur de C3tte plaisanterie, mais approuvons-le de reprochera Bourdaloue d'avoir, par son exemple, consacré un tel usage, bien que ses dons e.xceptionnels l'aient toujours préservé du malheur de parler pour ne rien dire. D'autres, en assez grand nombre, l'ont connu pour lui sous prétexte de l'imiter. C'est que le danger de la dialectique est de voisiner avec le sophisme. Il suffit de partir d'une obser-

* La preuve est bien le trait priacipal do cette ôloqueQce. aux youx de Vinet, ce qui distin;^ue la méthode de Bourdaloue de celle de ses illustres rivaux. « Si l'on ve;it, dit-il, comparer les ànios do l'auditoire à une for- »teresso qu'il s'a^'il de prendre, il faut dire de Bossuet qu'il la prend >d'assaut, d».» Massillon q'j'il a des intelligences dans la place, de Bour- >daIoue que so.i attaque est un siège en forme, un patient blocus lermin>5 «par une ca^ itulalioa.w Mélanges, pag. 329.

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vation mal faite ou ÎDSufBsaDte pour que Tédifice qu*0D élèvera sur cette base ne soit plus qu'uoe stérile fiction. Heureusement pour Bourdaloue, sa pensée est aussi solide que son œuvre est étendue. Il est dans la chaire, Vinet le proclame sans restriction, le premier dos moralistes pratiques ; «r son enseignement est le plus complet 9qui existe sous la forme du sermon et le plus vaste peutj>èlTe qui existe sous aucune forme». Dans cet immense domaine, c'est, d*un côté, la réalité avec ses misères qu'il prend pour point de départ; de Tautre, c'est dans la perfection, avec ses redoutables exigences, qu'il montre le but. Aussi Vinet dit-il encore que cette marche est chrétienne, et a qu'un chrétien seul pouvait en proposer i»une pareille et la proposer avec une telle force ». Le motif d'approbation est donc bien toujours le même: c'est la conscience qu'il fait vibrer, c'est la conscience, c'est-àdire la raison do rèlre moral, qui est éloquente chez lui. C'est bien là ce qu'applaudit en lui le critique en le comparant au grand orateur grec. «Le patriotisme n'est pasplus «intimement uni à la parole de Démosthène que la vertu, »ce patriotisme du royaume céleste, à la parole de Bour- »daloue, et Démosthène n'a jamais rendu plus présente » cette abstraction qu'on nomme la patrie que Bourdaloue »n'a rendu visible aux regards de l'âme l'image auguste

»de la vertu*».

Celte admiration n'est pourtant pas sans réserve. Pour

Vinet, Bourdaloue est trop catholique et pas assez philo-

* Mélanges, pag. 351.

DOSSL'ET ET hourdaloue. 187

sopbo. Sur le premier point, on peut suspecter une certaine prévention sans en être étonné, quand on se trouve en présence d'un jugement qui se formule ainsi: «Bourda- »loue était catholique à sa manière, et sa manière était de «Tètre parfaitement.» On sait en efifetque, pourVinet, on peut trouver dans le catholicisme et le christianisme et des chrétiens, mais que la pure théorie catholique est une grave erreur dans laquelle se perd la vérité de l'Évangile. Même en ne partageant pas ses vues, on conviendra du moins qu'il est légitime de demander à un prédicateur chrétien de s'appuyer sur les Pères moins que sur la Bible. Bossuet a su le faire, et, quel que soit Tart avec lequel sou émule est arrivé à se pénétrer, pour la reproduire dans un esprit nouveau, de la pensée de ces illustres docteurs, qui demeurent la gloire de l'Église, il semble évident qu'il aurait gagné à puiser directement son inspiration aux sources de la Parole sacrée. L'autorité ainsi invoquée devient parfois puérilité. Une erreur est toujours une erreur, môme quand elle est énoncée par un saint, et il y a des choses que tout le monde sait, qu'on risque de rendre ridicules quand, pour les faire mieux accepter, on éprouve le besoin de les mettre sous le patronage d'un grand esprit.

En second lieu, tout en le louant d'être un des docteurs les plus autorisés du catholicisme et en attestant que ce n'est point là, à ses yeux, un mince mérite, Vinet non seulement regrette qu'il n'ait pas connu un christianisme plus complet et plus vivant (ceci touche à la théologie et même à la controverse), mais lui reproche de n'avoir pas

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fait à l'esprit philosophique une assez large place dans sa pensée et dans son exposition. Il croit même que cet esprit lui a manqué. Sa possession fait de Bossuet un a orateur sublime»; son absence ramène Bourdaloue aux proportions d'un «prédicateur éminent». Remarquons que c'est par conscience que Yinet attache une si grande importance à Tesprit philosophique. C'est lui, pense-t-il, qui nous permet do nous rendre compte de notre foi et la préserve do la servilité et de V aveuglement volontaire. «Bon ))nombredeceuxqui ne croyaient pas y ont gagné, dit il, de «devenir croyants; ceux qui croyaient déjà se sont trouvés «heureux de voir combien était profond... le fondement ))de leurs espérances. Ils avaient dit avec joie : Je sais en «([ui j'ai cru ; ils disent avec non moins de joie et de «gratitude : Je sais ce que je crois *. »

4 Msi

Mélanges, 309.

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