‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 16 sur 29 · I. — Théâtre · texte numérisé non relu

I. — Théâtre

Ce titre est celui d'un in-octavo de 670 pages, livre essentiellement de littérature, presque de classe. A première vue, la question morale semble reléguée à Tarrière-

* Ce chnpiire devrait, scmble-t-il, ôlre précédé d'une étude sur V Histoire de la prédication parmi ies Réformés de France au xvn« siècle, qui. aux yeux de Viact, complétait son cours sur les Moralistes ascétiques. Deux Diolifs nous ont enj^agé à laisser ce gros ouvrage de côté : \o Le texte, tel que nous le possédons, ne cons'itue pas une œuvre achevée ni sufTisamment originale. Les matériaux sont restés à l'état brut. Nous voyons ce que l'auteur a eu l'intention de dire plus que ce qu'il a dit. Quelles que soient les qualités qu'on y découvre à l'état latent, l'ensemble rappelle un peu trop la fameuse jument de Roland ; l'âme de l'écrivain n'y a pas infusé le soulHo de vie ; 2** S'il est visible que Vinet a traité ce sujet avec affection, s'il est là chez lui et semble dire :

Nourri dans le sérail, j'en connais les détours,

il est également manifeste que le côté littéraire a été pour lui au second plan, dans ses recherches comme dans ses jugements. Ce qu'il a avant tout en vue, ce sont dos exemples et des modèles pour réaliser lo progrès dans co qui fut, à ses yeux, et pour lui-môme et pour plusieurs de ses

plan ; mais on ne tarde pas à reconnaître qu'elle conserve sa primauté. C'est elle qui a inspiré tant d'observations théoriques ou pratiques mêlées au tissu sobre et élégant de cette critique judicieuse. C'est elle qui décide, en dernier ressort, de la valeur des poèmes, sinon des poètes.

Vinet nous apprend lui-même qu'en étudiant le grand siècle, il prend pour objet principal moins ses litres à la gloire que Tintérêt pratique qu'il offre pour le développement de rintelligence. Il se plaît à le considérer comme Yantiquilé des âges modernes, et il en donne deux raisons : — D'abord, la littérature de cette époque lui paraît particulièrement propre à déterminer Témotion littéraire; par où il entend que dans les siècles suivants les écrivains mettent trop leur talent au service des intérêts du moment

élèves, la plus sainte des missions. C'est moins l'art do la prédication qu'il considère en soi que les conditions à remplir pour produire la plus grande somme d'édification. Il s'agit d'homilétique plus que de critique. Il est regrettable assurément que dans une telle œuvre il soit resté à mi-chemin. Il en sentait pourtant le prix. On nous a conservé une de ses notos qui dut fournir un heureux développement à son improvisation, t II est »à souhaiter qu*on fasse un choix de leurs plus beaux discours. Nécessité npour un siècle d'extraire ou de résumer ses devancier-, » Son vœu n'a jMis été satisfait, et il no nous offre lui-mémo qu'une él)auche de ce qui pourrait le satisfaire. Néanmoins, ceux qui voudraient tenter l'entreprise et se consacrer à réparer un oubli qu'on peut dire injuste, trouveraient dans son livre de précieuses indications. Les articles qui caractérisent le genre de Dumoulin, de Claude, de Du Bosc, do Superville, et surtout le talent supérieur de Saurin, renferment tous les éléments d'une élude littéraire. Les réflexions sur \e style réfugié sont, dans leur brièveté, d'une sérieuse critique.

pour ne pas atteindre Tindivida plus que rhomme ; ils nous présentent, non Tidée pure, mais l'idée dans ses relations avec les événements qui nous entraînent et où nous jouons notre rôle, en sorte qu'en lisant leurs œuvres nous sommes à la fois juge et partie ; tandis que les beaux génies du xvii*^ siècle sont assez loin pour posséder pleinement l'avantage de n'avoir à nous fournir que les plus nobles jouissances de l'esprit . L'impression qu'ils produisent sur nous aura peut- être moins de vivacité, mais aussi moins de partialité. Le sens esthétique est seul en jeu, et celte étude pose devant nous l'idéal. — En second lieu, ils ont pris les anciens pour modèles et leur ont surtout emprunté l'ordre et lamesure, en sorte que pour caractériser leur manière on ne trouvera guère de mol plus exact que celui de proportion. Si leurs chefs-d'œuvre ont reçu, à bon droit, le nom de classiques^ cela signifie donc spécialement que, dans leur commerce, le goût et l'esprit peuvent se former avec moins de risques de laisser s'égarer les pensées et les affections.

S'il est particulièrement profitable à la rectitude du jugement et au développement du sens littéraire d'étudier cette glorieuse époque, ce n'est pas qu'elle ne présente des lacunes d'une réelle gravité. Son caractère général est l'autorité, et l'autorité qu'elle accepte a quelque chose de despotique qui a restreint le champ de la pensée. Fâcheuse dans un sens, cette restriction est féconde dans un autre. «Le fleuve roule profond, mais encaissé dans »de hautes rives, et il ne fertilise pas tous les-domaines qui

a Tavoisinent » , dil-il, estimant avec Voltaire que la supériorité do celte brillante période n'est pas, à proprement parler, dans Tinvenlion, mais surtout dans c: le grand «nombre d'esprits qui ont aspiré à la perfection ». Dans son abondace, cette littérature manque d'une certaine variété d'aspects. L'olémont populaire, si riclie, trop riche peut-être dans les âges précédents, fait entièrement défaut. Le sentiment de la nature est absent, sinon des cœurs, du moins dos ouvrages. Tout se rapporte à la cour et en rappelle Tétiquette. La régularité, partout introduite, enlève en ampleur à la pensée ce qu'elle lui apporte en maturité, a L'arbre est vigoureux et beau, »mais il est taillé.» Le triomphe de la royauté a également étoufifé rintérôt pour les affaires publiques. Vinet ne le regrette guère, car il trouve la politique peu littéraire. Affirmation douteuse tout au moins. Vinet ne s'estil pas infligé un démenti par son éloquence de publîciste? Démosthène et Cicéron n'offrent-ils d'intérêt qu'au jurisconsulte et à l'historien? Ce qui est plus exact, c'est de reprocher au xvii* siècle le détriment qu'il s'est causé à lui-même en ne se doutant pas des emprunts que les lettres peuvent faire à la science. S'il a accordé une large place à lu théologie et môme Ji la philosophie, il n'a pas seulement soupçonné l'esprit scientifique.. Mais Vinet n'a-t-il pas le droit de se demander si le progrès que nous avons réalisé sous ce rapport n'est pas racheté, chez nos classiques, par la pureté et l'énergie soutenue de leurs œuvres ? Cette sérénité lui apparaît comme ce qui sépare définitivement cette époque du moyen âge. Jusqu'à Malherbe, la

littérature est gauloise ; après lui, eile est française, et, si elle 3e montre trop timide dans la forme, trop esclave des traditions, trop soumise à des règles factices, est-il bien sûr qu'elle ait appauvri la langue en Tépurant? Vinet pose la question sans la résoudre ; il se borne à observer qu'une époque a la langue de ses idées, qu'une langue est le fruit de la vie, et que, Versailles ayant tout absorbé, la vie de ce siècle fut dans un sens une abstraction.

Si les lacunes sont grandes, les qualités sont plus grandes encore. Vinet les fait ressortir non sans quelque obscurité, mais aussi non sans originalité. Quand il parle de l'union de l'analyse et de la synthèse comme donnant aux œuvres de l'esprit une expression de virilité, on se demande : comment faut-il traduire? Mais, la traduction faite, ridée parait juste. L'analyse, c'est la critique qui n'est pas encore méticuleuse et se manifeste par le goût; la synthèse, c'est l'inspiration, l'enthousiasme, Vintuition qui a perdu la naïveté, mais a conservé l'élan. Et c'est bien en effet d'une heureuse fusion entre ces deux éléments que se compose l'art à cette époque. On ne saurait décider quel est celui qui prédomine. Le goût sévère et pur préside à toutes les créations ; en même temps la foi plane dans tous les domaines : on a foi en la littérature, c'est-à-dire à l'intelligence humaine, comme à la royauté et à la religion. De là, le calme dans la force et l'exactitude dans l'imagination. Ce ne sont pas des hardiesses ou des nouveautés qui font l'originalité de cette littérature, mais sa correction réfléchie. Le nombre des bons

écrivains est considérable, plusieurs sont de premier

ordre, et, par robservation des règles, les esprits supérieurs sont plutôt soutenus que contenus. Vinet incline à penser que, selon l'observation de M"*' de Staël, la prédominance de rélément aristocratique a servi à développer Télévation dans le naturel ; mais, en constatant l'élégance achevée de la forme dans les diverses productions de l'esprit, il croit que les mœurs avaient conservé quelque chose de rude et de grossier. Il en trouve la preuve dans plusieurs passages de Corneille, dans les farces de Molière goûtées par Louis XIV lui-même, et jusque dans les lettres de M™** de Sévigné, où Ton rencontre des traits «dont le fond même, dit-il, fait rou- »gir » . Le bon goût et les bienséances l'emportent cepen dant, car il se hâte d'ajouter que « dans les sujets nobles j)il n'est rien de plus exquis et en même temps de plus »aisé que le xvii® siècle ».

Quant à la moralité de cette littérature, tout en accordant qu'elle a pour elle, d'une manière générale, le respect des bienséances, il ne lui attribue pas un niveau très élevé. Chez les plus illustres, il y a bien des lacunes et bien des erreurs; l'ensemble n'a pour règle et pour horizon qu'une doctrine des plus vulgaires. Le critique ne veut pas qu'on s'en étonne et trouve qu'il serait injuste de demander davantage, car la littérature est plus ou moins l'expression de la société, et c'est en quelque sorte une des conditions de son succès que de reproduire la moyenne des idées morales. Aussi est-ce un mérite réel pour le xvii^ siècle que d'avoir fait au devoir une place plus large que ses devanciers et ses successeurs .

Il paraît assez difficile de n'en pas rapporter Thonneur avant tout à l'élément chrétien, qui joue un grand rôle, et parfois le plus grand rôle, dans la plupart des écrits de ce temps ; Vinet se confirme ainsi dans Tidée que ce fut un siècle de foi. Celte foi n'est pas exempte d'erreur, mais a assez de valeur pour donner à l'expression de la pensée un caractère nettement spiritualiste, et faire dans une large mesure l'équivalent de l'esprit philosophique, qu'en général on refuse à cette brillante époque. Mais Vinet ne se range pas à cette dernière opinion. Il déclare au contraire que le milieu qui a produit Descartes, Pascal et Malebranche ne le cède à aucun autre, sinon quant à la valeur des théories, du moins quant aux aptitudes et à l'ampleur des conceptions. Cette puissance se manifeste par un souffle religieux qui anima l'éloquence et la poésie. En outre, ce fut encore la religion qui oBrit à la liberté de la pensée un asile qu'elle ne trouvait nulle part ailleurs. L'idée dut se renfermer dans le domaine de Tabstraction , mais elle fut honorée et peut-être plus féconde qu'on ne l'admet d'ordinaire. Au point de vue social, la littérature vil certainement son horizon restreint par une extrême dépendance à Tégard du pouvoir civil, mais les sacrifices qu'elle dut faire dans ce sens lui coûtèrent peu en réalité, car la pensée universelle était celle de l'admiration pour la monarchie et pour le monarque, et les écrivains s'y associaient parfois même un peu trop. Ce qui manqua aux lettres en influence immédiate et pratique, elles le regagnèrent en véritable liberté d'esprit, formulant les systèmes sans se préoccuper des

résultats et ne tenant compte que des principes. Elles eurent à la fois plus et moins de préjuges. En fait, elles vécurent davantage de l'idéal.

Sans chercher la part que put prendre le roi à ce mouvement, qu'il centralisa comme tout le reste, Vinet reconnaît que sou influence fut grande. Il ne formule pas sa pensée, qu'on sent comme flotter entre Tapprobation et le blâme. La liberté confisquée fut remplacée par Tordre et la gloire, en sorte qu'on jouissait comme français de ce dont on était privé comme individu. C'est le citoyen d'une libre république qui formule ce jugement, et Ton se demande si son hésitante impartialité a voulu nous flatter ou nous humilier. Quoi qu'il en soit, il conclut que cet état de choses fut favorable à rétablissement des traditions, dont l'utilité estassez réella pour les rendre indispensables. Et il est encore digne de remarque que c'est un protestant qui leur accorde cethommage. Dans l'ordre littéraire comme dans Tordre politique, ce fut la bourgeoisie qui les créa et les affermit en se plaçant sous la protection du roi. Ridicule peut-êlre par ses manies ou ses préjugés, elle fut respectable par ses principes et ses mœurs. Elle a perdu ces défauts, mais a-t-elle conservé ces qualités ? Les enfants reçurent une forte éducation intellectuelle et morale. C'est presque exclusivement de son sein que sortirent les grands esprits qui honorent ce long et illustre règne, et la forte discipline à laquelle ils furent soumis fut peut-être le plus puissant des éléments qui firent de ce siècle un siècle éminemment conservateur. Le progrès était pourtant là en germe. La culture

acquise par cette classe longtemps opprimée préparait sa prééminence ; la politesse des mœurs et de l'esprit devait amener l'indépendance de la pensée ; un passé de gloire et de lumière présageait un avenir de liberté. C'est ce que Vinet appelle le chapitre premier avant le chapitre second. Ce qui a été historiquement lui apparaît comme ce qui devait être moralement. La critique, en prenant cette extension, touche à la philosophie de Thistoire.

L'esprit qui a dicté ces observations générales se retrouve dans les études spéciales auxquelles elles servent d'introduction. Deux points sont à noter dans les réflexions qu'inspire le rapide examen des premiers écrivains du siècle. Cette* période préliminaire est marquée par une tendance déréglée vers le grandiose. Cette tendance, visible déjà dans la prose de Balzac et la poésie de Malherbe, devient choquante chez les dramaturges, \inet en prononce la condamnation par une assez vive antithèse qu'il ne craint pas de renouveler pour Corneille et Victor Hugo : «Il est moins facile, dit-il, d'être vraiment humain j)qne d'être surhumain » . D 'un autre côté, on voit le besoin de règle se manifester par une admiration aveugle pour Tautorilé; c'est de ce besoin que vint le triomphe plus ou moins légitime de la fameuse théorie des trois unités, et c'est là encore ce qui explique TinjustiBable enthousiasme qu'excita la Sophoniôbe de Mairet. L'instinct public, qui souffrait de voir le théâtre négliger la vraisemblance morale pour les Actions du roman, crut trouver une satisfaction dans la régularité grossière de cette pièce,

qui ne semble pas devoir faire attribuer à son auteur plus do mérite qu'à ses rivaux, aujourd'hui oubliés et illisibles. Ce jugement serait injuste s'il s'appliquait h Rotrou Mais Vinet se plaît à reconnaître que son Wenccslas et son Saint-Getust le mettent à pari, tandis qu'il faut ajouter:

Le reste ne vaut pas Thonueur detro nommé.

Il ne veut pourtant pas voir en lui, par rapport à Corneille, le Hoche d'un autre Napoléon ; eût-il rivalisé avec ce vigoureux génie, il serait, non son égal, mais son imitateur. Le maître doit donc rester en possession de ses droits.

Le droit, pour Corneille, c'est d'être reconnu comme le fondateur de la tragédie française telle qu'elle a été comprise pendant deux siècles. Il en a fixé la forme et l'esprit. Le critique admire en lui un génie créateur aussi bien pour la langue que pour la pensée. Ses premières pièces se valent toutes, c'est-à-dire ne valent à peu près rien ; Médée seule fait exception, parce qu'un observateur attentif y saura voir en germe les grandes qualités qui feront la supériorité de l'illustre tragique, aussi bien que les défauts dont il ne saura pas se préserver ; mais elles attestent que le poète avait su former sa langue avant de se former lui-même et marquent déjà une vraie révolution. Elles sont écrites pour les honnêtes gens, suivant le sons quel'on donnait alors à cette expression. «Uneforme, ))une simple forme, dit Vinet, cela peut au premier coup » d'oeil sembler vide et frivole, et cependant c'est une ))œuvre immense. Dans le langage existe la pensée.;)

Dans ridéal nouveau qui so révèle avec le Cid, il ne s'agit pas seulement d'une heureuse fusion entre la grandeur et le naturel; la révolution est d'une bien autre étendue. Jusque-là, le drame ne roulait que sur les situations ; ici commence le drame intérieur, passant des événements àTâme des personnages, c'est-à-dire la tragédie moderne. Le critique concède bien au poète Thonneur de cette rénovation, mais le croyant Tapprécie davantage encore comme un progrès moral qu'il fait remonter au christianisme.

La tragédie, nous explique-t-il, doit son origine à la tendance constante de l'esprit humain de chercher une idée sous les fictions qui le charment. Jusque dans les rêves de l'imagination, il se plaît à voir comme une réalité les vicissitudes de la fortune et les douleurs qu'elles font peser sur nous. La vie apparaît ainsi comme une grande lutte dont nous sommes les héros. Le monde ancien a surtout contemplé dans la suite des événements auxquels nous nous heurtons le déploiement d'une force irrésistible et inexorable. Le destin est le souverain arbitre. La fatalité dans les faits et la fatalité dans la passion, voilà l'implacable ennemi devant lequel tout succombe. La liberté résiste, et cette résistance, aboutissant à une inévitable défaite, forme le fond du drame antique, qui pour accroître l'intérêt donne aux victimes un charme ou une grandeur qui les désignent à notre sympathie sans pouvoir les sauver. Œdipe est le type de cette notion de la vie et de ses lois. Les anciens ne sont guère sortis de ce champ d'émotions. Qu'il s'agisse du triomphe des bons

OU des méchants, les acteurs demeurent les instruments de Taveugle iyiyvLr,. Mais il semble bien difficile de discuter que le monde des idées morales n'ait été renouvelé et agrandi par la propagation de l'Évangile. L'idée de fatalité a été sinon remplacée, du moins modifiée par celle de Providence. Le langage usuel en fait foi. Pour la masse des hommes, bien que le christianisme soit resté pour eux très superficiel, le maître suprême s'appelle le Bon Dieu. De là devait nécessairement sortir un élément, auparavant ignoré ou incompris, de spiritualité pour les individus, de spiritualisme pour les doctrines ; Thomme sait ou plutôt sent que sa véritable destinée est dans son ccEur, et c'est ce cœur qu'il faut connaître, c'est des sentiments de ce cœur que dépend le drame de la vie. Le monde extérieur n'est ni Tunique ni même le plus digne objet de notre attention ; le monde intérieur a seul une importance absolue. Tout n'est donc plus renfermé dans la lutte entre le héros el la puissance mystérieuse qui l'accable, ni môme dans l'opposition entre les innocents et les coupables ; tout aboutit à cette dissension intestine qui trouble Tàme, à la contradiction, formidable dans ses conséquences, entre la passion et le devoir, où se manifeste la vie supérieure de rhumanité. Si la tragédie ainsi comprise perd la simplicité majestueuse qu'elle avait dans le monde antique, elle acquiert une haute valeur morale et met en jeu tout un monde de sentiments intimes auxquels les anciens poètes sont restés à peu près étrangers.

Ce mérite n'est pas le seul que Vinet relève chez Cor-

neille ni même peut-être celui qu'il prise le plus, quoiqu'il le mette au premier rang. Il semble surtout frappé de ce qu'il y a de haut et de puissant dans sa pensée. S'il discute certains passages où la majesté devient emphatique et la force déclamatoire, il multiplie les marques de son approbation jusqu'à dire : «Le sublime est comme la «charité, il couvre une multitude de fautes»; et ailleurs : «Il n'appartient à personne autant qu'au grand Corneille ))de faire couler les nobles larmes de l'admiration». Il parle de vers éternellement jeunes, transportants^ comme le dit M"* de Sévigné, pour lesquels nous retrouvons dans un âge sérieux toutes les émotions qu'ils nous causèrent

Pendant ces premiers temps de jeunesse et d'aurore Où notre conscience était joyeuse encore.

Ce sublime, qui est comme le signe distinctif de Corneille, Vinet ne le voit pas seulement dans les détails si riches de l'expression ou des situations, mais aussi dans la puissance des individualités que cetle forte imagination fait vivre. Il croit y reconnaître un souvenir de ces grandes figures féodales qu'on avait pu contempler dans les ardentes luttes qui avaient inauguré l'ère moderne. 11 trouve naturel et légitime que ces énergiques caractères exercent sur l'esprit un véritable attçait ; il semble qu'à leur contact notre faiblesse devient force. Corneille les a certainement admirés, et, sans prétendre que son âme fut héroïque, il faut bien admettre que sa pensée Ta été. Son théâtre apparaît donc à Vinet comme une école de virilité.

?02 LLS V0LTL6 LU S:LLLI; le LOLIS XIV.

el dans ce sens est digne aussi de respect. C'est le côté moral de Tœuvre du poète.

Néaiimoios renthousiasme du criti«jue n'eatraîne pas l'approbation du moraliste. Il n'accorde pas à La BruyèrA que Corneille ait dépeint les hommes tels qu'ils doivent être. Il n'estime pas ce jugement juste, même pour Polyeuclc; et pour les Horaces^ pour le Cid, pour Cinm (je ne parle pas des autres pièces s Texamen détaillé auquel il se livre prouve surabondamment que le sérieux reproche qu'il adresse au Père de notre tragédie, c'est de nous représenter des caractères fictifs, pleins de grandeur sans dout6| mais qui, n'étant pas conformes à la réalité, ne peuvent vraiment fournir ni des enseignements ni des exemples. aA Dieu ne plaise, s'écrie-t-il, »que l'humanité n'eût d'autres types que les créations du x>grand Corneille ! d Ce sont les hommes tels qu'il les imagine ou les veut, et le danger est d'autant plus grand que, grâce à sa force de conception, ces fictions deviennent des réalités entraînantes pour qui n'a pas su reconnaître Terreur de sa donnée première. Cette erreur est avant tout une notion fausse de la grandeur et de la force.

Là est l'explication de la préférence que Yinet accorde à Racine comme poète et comme penseur, bien qu'il reconnaisse à Corneille un génie tragique plus étendu et plus fécond el que l'admiration lui paraisse un sentiment plus noble que la pitié. C'est afi'aire de conscience autant que d'esthétique. Racine, plus naturel, selon le mot de La Bruyère, est par cela môme plus vrai et, parlant, plus moral. Racine nous apprend à nous connaître, et l'analyse

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qu'il fait de notre cœur nous maintient sur le terrain de la réalité pratique ; Corneille nous déflgure et nous fait vivre dansTillusioD. Son idéal estTénergie delà volonté. Ce sentiment de Tadmiration qu'il éveille et nourrit, fortifie, il est vrai, la volonté, et il semble que le théologien individualiste aurait dû être attiré parce fait moral ; mais cemômesenliment exalte Torgueil, il donne de notre nature une idée trop haute, et ce fut Técueil où Corneille vint se heurter. Il est intéressant de voir comment Vinet apprécie ce naufrage.

D'après lui, la volonté séparée de la vérité n'est pas force, mais faiblesse, ou tout au moins n'est qu'une force brutale. «Quiconque Tadmire comme une vraie force » n'est pas loin d'admirer la force matérielle», et en fait Tadmire. Voilà ce qu'il établit comme premier principe. D'un autre côté, c'est pour lui un axiome que l'autorité delà conscience prime toutes les autres, et que parmi toutes les forces celle de la vertu est la plus belle et la plus vraie; or la vertu n'est que la soumission à la conscience. c(La vertu, dit-il, c'est l'obéissance ; Tobéissance »est le sceau de la vertu, la vertu môme de la vertu ; »qui n'obéit qu'à soi-même n'obéit pas, qui n'est ver- )>tueux que pour se complaire à soi-même ne sait pas ^encore ce que c'est que d'être vertueux ; et tout ce qui ))est donné à l'orgueil est pris sur la vertu» . Or les héros de Corneille, quelles que soient leurs qualités, ont une fierté personnelle qui incline toujours à Torgueil. Au point de vue de l'art aussi bien que de la morale, il est fâcheux que le poète ait suivi cette voie. Cette volonté

qui ne tient compte que d'elle-môme, dans son énergie indomptable et parfois farouche a quelque chose de surhumain. Revenant sous une autre forme sur une allitération qui exprime vivement sa pensée, Vinet ajoute : «Mais quand surhumain ne signifie pas divin, il signifie ))inhumainJD. Il en résulte une grandeur qui accable plus qu'elle n'émeut, et malgré la puissance, la magnificence même de Texécution, on se sent emporté hors du monde réel, où la fiction se perd dans l'illusion, si ce n'est dans le vide et dans la mort.

C'est là ce que Vinet nomme la malheureuse inspira^ tiojido Corneille depuis Pohjeucte. Ce défaut lui paraît surtout choquant dans les caractères de femmes qu'on voit animées de toutes les passions excepté de celles de leur sexe, tandis que, par un juste retour qui n'est pas moins choquant, les héros de ces mêmes drames, mettant leur gloire à se sacrifier mignardement à l'objet aimé, perdent leur dignité d'hommes à devenir femmes. Contraste étrange, mais logique, lorsque la convention et l'imagination se substituent à l'observation et au naturel. « Telle pensée, tel style» , dit encore Vinet, constatant que le style des dernières productions, auxquelles surtout s'appliquent ces observations, souvent encore admirable d'élévation, de force et de candeur, est essentiellement théâtral et parfois n franchement barbare >.

Les réflexions sur la pièce héroïque de Don Sanche, pour laquelle il avoue éprouver un attrait particulier, et qui {mutaUs mutandis) établit une remarquable parenté entre le génie de Corneille et celui de Victor Hugo, lui

permettent de résumer toutes ses critiques en une seule : Corneille, dit-il, s'y est «jeté dans le romanesque à bride rabattue » . L'occasion lui a été heureuse, mais c'est son penchant, et son tort a été de céder à ce penchant. Il a péché au triple point de vue de la vérité, de la morale et de Tart, et, pour justifier cette affirmation, Vinet en formule une plus générale encore, à savoir: que la scène tragique exclut le roman. Ce qu'il lui faut, c'est la poésie, c'est-à-dire Tidéal ; mais l'idéal digne de son nom, en dépassant la réalité, demeure dans la vérité, d'où le romanesque nous fait sortir.

Geque Yinetaime dans Racine, c'est moins le caractère que le talent, moins Thomme que l'écrivain. Il le considère comme plus riche d'imagination que de sensibilité, ajoutant avec une finesse un peu subtile que Timagination pourrait bien être la sensibilité de l'esprit, comme la sensibilité l'imagination du cœur. Il lui attribue pour principal mérite une vivo sympathie avec tous les sentiments humains, sympathie qui lui a permis moins de les analyser que de les représenter comme s'il les éprouvait. Le mot de Térence lui convient :

Humani nihil a me alienum pulo,

et le jugement de La Bruyère demeure exact : Racine a peint les hommes tels qu'ils sont. Le moraliste lui en sait gré et se sent attiré vers un auteur qui lui paraît avant tout être dans la vérité. Il excusera volontiers quelques erreurs et quelques faiblesses pour les rejeter sur l'esprit du temps Raffinement, galanterie, sentiments ten-

dres, ont trop de place dans ses vers ; — c'est «l'héritage ))du roman, et Tun des caractères de la société moderne». Mais il a fait jouer un si grand rôle à l'amour ! — Il faut moins le blâmer que le louer à cet égard, car il en a <di- »minué l'importance et Ta rectifié» . — Il ne nie pas cependant que la critique n'ait à s'exercer sur ce point : « Ce ))Sont des taches, dit-il ; mais ce qui doit étonner, c'est »qu'au milieu du faux goût d'alors, à la suite de tant do r. pièces où le grand Corneille avait dans ce sens abondé »dans l'esprit du jour, il ne s'en trouve pas davantage. »Une fois le système admis, que de beautés vraies !d Cette vérité et ces beautés consistent avant tout dans la peinture exacte et délicate du cœur humain, a de ce cœur «inconstant, partagé, en lutte avec lui-même : deux hom- »mes dans Thomme ».

Ne cherchons pourtant pas ici un parti pris d'applaudir. La critique de Britannicus est instructive sur ce point. Nous y apprenons que Racine, quoique s'étant heureusement inspiré du sombre génie de Tacite, a moins d'invention, moins d'idéal que Corneille, faisant parler et agir ses illustres romains. Vinel pense qu'on ne saurait justifier à ce point de vue le nom de pièce des connaisseurs si souvent répélô à propos de celte tragédie. Il ne suffirait pas non plus, croit-il, pour la mettre hors de pair de la fidélité historique qu'elle présente ou du mouvement dramatique qui l'anime. Si elle mérite de plaire particulièrement aux esprits d'élite, elle le doit à l'intérêt psychologique qui en est le fond. Le critique, en plein accord avec le moraliste, juge que c'est là l'intérêt supé-

rieur qui ne devrait jamais manquer dans la tragédie et qui y est trop rare. Mais, à un degré ou à un autre, il se retrouve toujours chez Racine. C'est par là qu'il rend acceptable la fade idylle de Bérénice; c'est par là qu'il est le plus éloquent des poètes dramatiques, non seulement grâce « à ce grand don de l'expression qu'il possède î)à un si haut degré, mais à la vérité, à la profondeur «étonnante des sentiments de ses personnages ». On ne peut guère en effet lui refuser le mérite de s'identifier si bien avec ses héros que Tordre et le genre de pensées qu'il leur prête est bien celui qui répond à leur caractère et à leur situation; mais pour Vinet, sur ce point, il estccunique, incomparable». C'est sous mille aspects que ce jugement se présente à son esprit, a Me sera-t-il permis »de le dire, a t-il écrit, Racine ne me paraît pas plus vrai »que la nature, mais plus vrai que la réalité »; expression enthousiaste qui signifie simplement que les observations directes faites sur les êtres vivants ne révéleraient p?^s mieux nos instincts que ne le font ces intimes et fidèles fictions. Il a môme soin de rentrer dans la juste mesure lorsqu'il ajoute : «Au reste, ce que je dis de Racine, je le dirai «volontiers de tous les grands poètes, et c'est par là qu'ils »sont grands et qu'ils sont poètes, quoique le vulgaire «s'imagine que les poètes sont d'agréables menteurs». Suivant cette pensée, il estime que personne n'a mieux que Racine fait parler la passion de l'amour, il tient même ses héroïnes pour animées d'un sentiment plus vrai que la Didon de Virgile ; et si on lui objecte que la passion n'a pas tant de discours, il répond : « Cela se

«peut; mais, lorsqu'elle vient à s'épancher, parle-t-elle «autrement ? n'est-ce pas ainsi qu'elle doit parler? car «ridéal (le la vérité n'est pas autre chose que la vérité, «c'est toute la vérité.»

Voici donc pourquoi Racine est placé si haut dans l'esprit de Vinet : c'est qu'il voit en lui un artiste exceptionnel doublé d'un penseur profond, profond au moins pour la délicatesse des observations. « S'il n'est pas le plus phi- «losophe des poètes, dit-il, il est parmi eux le premier des «moralistes. « Sa psychologie, pleine de souplesse et de vie, a sondé notre nature; s'il n'a pas éprouvé Tamertume que La Rochefoucauld exprime avec une si haute ironie et Pascal avec une tristesse si sublime, il a du moins ressenti une vive impression de notre misère. Sans doute il s'attache à peindre la vertu, et même il y excelle; mais cette vorlu reste humaine, c'est une grandeur mêlée de défaillances. Corneille a exalté la force de l'homme. Racine fait ressortir sa faiblesse jusque dans ce qu'il a de meilleur. Le premier nous encourage, mais nous trompe; le second nous trouble peut-être, mais nous révèle notre véritable état moral. Entre les deux genres de mérite, le choix du penseur chrétien n'était pas douteux.

Si, après cela, il reste vrai qu'en général le point de départ de Racine est aussi romanesque que la donnée fondamentale de Corneille, Vinet dira volontiers :

Sic jusseral usus Quem penès est arbitrium, et jus et norma loquendi.

Mais Racine a l'avantage d'avoir réagi, en sorte que cet

esprit n'a jamais altéré la sagesse de ses conceptions ni empiété sur la vérité de son langage. Il est au plus haut degré le poète de la raison. Il Test d'instinct et de goût; Vinet dit d'intuition. Il ne raisonne pas, il ne disserte pas ; il exprime et fait agir. L'action ainsi représentée suppose l'analyse sans doute, mais la remplace et la sousentend. C'est la nature qui se trahit plus encore que Tobservation qui se révèle ; ce que le poète fait dire ou faire, il semble l'avoir éprouvé, et « mille traits épars que la ^situation fait jaillir, en décelant Tâme du personnage, »nous décèlent à nous-mêmes s.

L'œuvre poétique ainsi comprise peut être dite une œuvre morale. Elle n'a pas seulement le charme de la justesse et de l'exactitude, elle fortifie pour ce qui doit être par le tableau de ce qui est. Vinet estime que c'est fournir un solide appui à la vertu que de lui donner la vraie notion de la grandeur. Racine a beau n'être ni aussi énergique ni aussi puissant que Corneille, il l'emporte sur lui a en ce qu'il n'a pas cherché la grandeur où elle X) n'est pas, et en ce qu'il a su rendre la vérité morale sans «fausses nuances». C'est à ce point de vue surtout qu'il peut être justifié du reproche de s'être fait le chantre exclusif et trop tendre de l'amour, d'abord parce qu'il a abordé d'autres sujets et les a traités magistralement, mais aussi parce qu'en se complaisant dans ces délicates fictions il a su faire que, selon la parole de Boileau,

cet amour combattu Paraît une faiblesse et non une vertu.

310 LES POÈTES DU SIÈCLE DE LOCIS XlV.

Le (langer, s'il y en a, pour noire critique vieot de noire cœur. On sait que ce jugement était celui du grand Ârnauld sur Phèdre. Yinet le commente avec une singulière hauteur de vue, y trcuvant rexpression d'une pitjé supérieure, qu'il qualifie de sublime. Là se montre Tiaspiration chrôlionne. La religion, quia fait du péché le plus grand des malheurs, pouvait seule apprendre à plaindre le criminel parce qu'il est criminel. Gela est certainement exact, et pourtant il y a danger à iusister sur certaines affections de T&me, car Tabus est si près de Tusage qu'oo ne les distingue guère. On n'est que trop sensible à la séduction de telles peintures et rebelle à la pensée philosophique qu'elles illustrent. Mais Yinet tient le poète pour irréprochable s'il satisfait à la condition de Tart, qui est de présenter la vérité. C'est par la vérité que Part se rattache à la morale; et qui donc voudrait nier à Racine le mérite d'avoir décrit ou plutôt suivi la nature dans sa vérité ?

Une telle justification n*a-t-elle rien de périlleux au point de vue littéraire ? Ce poète, qui flatte la raison et satisfait la conscience, donne sans doule des jouissances littéraires d'un ordre très élevé; mais a-t-il le don de rémotion ? Vinet doit convenir que des écrivains moins parfaits ont été plus pathétiques, plus attendrissants, et, s'élevant plus haut dans l'idéal, ont mieux répondu à ce besoin de contemplation qui fait plus ou moins vibrer toute âme d'homme. Aveu sincère, mais d'une grande portée. Â lui seul ne suffît-il pas pour faire mettre en doute cette supériorité attribuée à Tauteur de Britannicus

LES POÈTES DU SIÈCLE DE LOUIS XlV. 211

et (le Phèdre ? En vain nous fait-il voir encore dans son Iphigénie qu'il possédait tous les dons d'un poète épique : plaire, instruire, imposer l'intérêt par la rectitude de la pensée et la vérité des sentiments, c'est un extraordinaire talent ; mais la palme ne reste-t-elle pas à celui qui sait émouvoir ?

Vinet ne pouvait pas ne pas sentir l'importance de cette concession ; et peut-être Racine ne serait-il pas pour lui rinimitable Racine s'il n'était pas Tauteur d'Esther et (ÏAthalie, ou plutôt si sa poésie n'était pas comme pénétrée d'émotions religieuses. On les ressent déjà dans BriiannicuSj écrit ce pour les parties les plus sérieuses de » notre être moral »; mais aux yeux du critique elles sont si bien Télément essentiel de la tragédie, ce qui lui imprime son plus haut caractère de grandeur, qu'elles suffisent pour lui faire mettre ï Iphigénie d'Euvipide au-dessus de celle de Racine, qu'il admire pourtant Dans la pièce antique, qui nous place en présence des dieux, Timagination s'élance vers l'invisible; la pièce moderne, en apparence plus louchante, n'a pas cette simplicité majestueuse. Elle ne se relève que sur un point, c'est que l' Iphigénie française est le type de la fille obéissant par devoir autant que par affection, de la QUe chrétienne, comme Ta dit Chateaubriand. Ce mot, Vinet le généraliserait volontiers. Andromaque est la mère chrétienne, Monimo la jeune fille chrétienne, Esther l'épouse chrétienne. Il ne Ta pas dit, mais Ta pensé. L'éloge de ces héroïnes, si attachantes par la pureté et la noblesse de leurs sentiments, se passe de commentaires. Pourquoi le critique Irouve-t-il dans

ces caractères si divers un charme si doux ? Parce que dans tous, transparent ou voilé, il sent Tesprit viviSanl dune piété que le christianisme a marqué de son empreinte.

A cette interprétation de sa pensée, nous pourrions joindre ses déclarations sur le rôle de Téléraent religieux. Il estime que le théâtre grec lui a dû quelque chose de grave et de saint, que c'est par là qu'il a ennobli le patriotisme en Tunissant à la pensée de Tidéal ; que noire scène est loin d'offrir cette majestueuse simplicité où se confondent aces deux sommités de Texistence humaine : Dla patrie et la religion x> ; que les chefs-d'œuvre de Racine rivalisent seuls avec ceux de Sophocle ou d'Euripide, parce que seuls ils ont une inspiration semblable ; A thalie même est un poème sans rival . « L'idée chrétienne, ditml y Dieu devenant ouvrier avec nous, la Providence faix)sant concourir à ses desseins la volonté de Thomme, ))Dieu ajoutant sa force à la faiblesse humaine pour assu- »rer sur la terre le triomphe de l'innocence et du droit: JD voilà ridée des doux derniers ouvrages de Racine. »Digne objet à proposer à des hommes assemblés, digne ^spectacle à étaler devant un peuple. » En insistant sur ce point, Yinet semble avoir voulu mettre en lumière la valeur esthétique d'une piété qui a pu soutenir ainsi une imagination pure et un noble esprit. Racine lui parait procéder a non plus avec son seul talent, mais avec toute »son &me, avec toutes ses convictions. Ce n'est plus d'une ])muse, mais d'un ange qu'il prend conseil. La foi relilogieuse fait ici la meilleure partie de son inspiration. »

Il serait superflu de pousser plus loin cette étude si, pour être complet^ nous oe devions ajouter que le style est un des plus grands attraits par lesquels Racine a conquis Vinet, qui, sur ce point, n'exprime qu'un regret, ne signale qu'un défaut, le manque de naïveté. Il le trouve admirable de naturel, il le compare à Corneille pour la force et Testime plus éloquent ; le sublime se présente chez lui sous un autre aspect, mais n'est guère moins saisissant ni moins fréquent; c'est la profondeur du sentiment au lieu de l'élévation de la pensée ; l'expression enân est au-dessus de tout éloge. Dire que le critique est sous le charme n'est pas une exagération. Il semble avoir voulu se justifier d'avance auprès de ceux qui seraient tentés de lui reprocher une admiration excessive, et il les déclare étrangement disgraciés pour résister au ravissement doux et continu que produit cette diction. Aussi veut- il qu'on prenne le poète pour modèle, et, s'il ne modifie pas à son sujet le précepte d'Horace pour dire :

Exemplaria vatis Noclurnâ versate manu, versate diurnâ,

il n'hésite pas à répéter do lui le vers de Boileau sur le Maître de la poésie épique :

C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.

Après la scène tragique, la scène comique. Si Molière est, aux yeux de Yinet, grand, très grand comme penseur et comme artiste, il a excellé dans un genre que le pieux critique prise assez peu. Ce n'est pas qu'il songe à en nier les droits. Philosophiquement parlant, la comédie

214 LE8 POÈTES DU SIÈCLE DE LOnS XIV.

lui parntl aussi légitime que la tragédie, étant aussi le tableau de la vie humaine; or cette vie a deux faces, une qui fait rire et une qui fait pleurer. La tragédie et la comédie sont donc rapprochées par la communauté d'origine et de but ; ce sont deux branches d*un même tronc, celui de nos misères et de notre destinée, et la distinction des deux genres tient à peu près tout entière à la diversité des moyens employés pour montrer Thomme à lui-môme. La tragédie, regardant à ce qui nous relève, s'adresse aux émotions vives, aux grands spectacles «le la passion, aux troubles et aux désastres qui les accompagnent; son domaine est celui de la vie publique, et, en principe, ses personnages sont illustres ; elle attire l'&me vers les hautes pensées et l'accoutume à ce qui est noble et môme sublime. — La comédie, considérant le mal avant tout comme une erreur, un acte de déraison, une inintelligence des vraies conditions de la vie plutôt que comme un entraînement ou une fatalité^ prend pour arme le ridicule et demande à la vie commune le secret de ses habitudes et de ses affections. — Par le rire ou parles larmes, c'est bien toujours notre sensibilité qui est mise en jeu par le tableau de notre condition morale ; seulement les pleurs supposent notre sympathie pour ceux qui souffrent de ce dont nous souffrons tous, le rire notre protestation. Le ridicule est donc une infériorité morale ; une vertu réelle trouve la tristesse dans la moquerie, et la charité inspire pour le vice la pitié, non le mépris.

Le moraliste juge encore que celte infériorité du genre est grave pour l'écrivain, (c Si le poêle comique était

«sérieux, dit-il, il ne ferait pas une œuvre comique.» Ceci suppose donc qu'on donne au mot sérieux son sens religieux. Au jugement du monde, l'œuvre de la comédie a une valeur réelle. Notre critique en convient. De son propre aveu, ce la comédie est un fait moral, instrucx)leur, révélateur, parce qu'elle représente l'homme, «étude toujours sérieuse pour un esprit réfléchi». Il va plus loin, il estime qu'il y a plus de sérieux dans le Misanthrope que dans Bérénice, et que Georges Dandin môme est une pièce sérieuse et triste. Seulement ocelle accuse le «grand artiste, qui se trouva le courage de répandre de «la gaieté sur un désordre aussi funeste à la société, «mais elle peint avec une vérité éminente les mœurs de la «nation et surtout celles de l'époque où cette pièce parut» .

Malheureusement pour le grand nombre, la comédie fournit matière à la malignité plus qu'à Tobservation, et les leçons de la malignité sont peu profitables. On apprend à rire des autres, non de soi-même. Au nom de sa pensée chrétienne, Yinet affirme, à bon droit, que Tamour seul peut être un arbitre écouté entre soi et la conscience. Aussi estime-t-il que, malgré l'encouragement que leur donne Horace, les poètes comiques n'ont guère songé ni servi à réformer les mœurs. Le castigat^ au sens moral et historique, signifie châtier plutôt que corriger. L'utilité de cette raillerie est de décrier à propos des travers, des habitudes ou des excès que le bon sens public a déjà condamnés ou dont le progrès des idées réclame la disparition.

Mais il reste à savoir si la distinction absolue entre le

genre tragique et le genre comique est fondée sur la nature des choses. Bien que, soil dans Tindividu, soit dans la société, le noble et le trivial, le familier et le sublime se croisent et se mêlent sans cesse, et que, par suite, en fait le drame tel que l'offrent le théâtre étranger et notre théâtre moderne, soit plus conforme à la réalité, Yinet pense que la séparation peut se justifier au point de vue de la science esthétique, que c'est une question d'analyse et que, dans tous les cas, le génie analytique de la France la rendait inévitable, d'autant plus que les mœurs l'imposaient. (( La vieille gaieté gauloise, dit-il, ne permet pas »le rapprochement, encore moins le contact du pathé- Dtique et du risible ; on craint toujours que le choc n'excite }»la raillerie. j> Que reste-t-il donc pour le sérieux dans la comédie? Vinet a déjà répondu que Tétude des mœurs, même pour en rire, n'est en soi rien de frivole ; il ajoute que Tamour, peut-être défiguré, mais gardant le caractère d'un sentiment profond, a toujours sa place dans ce domaine, souvent la première place, et qu'il y a pour fin ordinaire le mariage, ce qui, sans le rendre précisément émouvant, le rend absolument respectable. £n outre, la comédie est appelée à tracer des règles de conduite et s'élève ainsi à une éloquence tempérée qui ne songe pas à nous faire passer de la plaisanterie au sublime, mais qui respire la dignité. Enfin, ce qui la distingue de la /arce, c'est qu'elle a toujours quelque personnage auquel elle attribue la noblesse du caractère et la sagesse de la pensée.

Ajoutons qu'au jugement de Yinet, la France offrait à la comédie un terrain très favorable. La satire en effet

peut réussir partout, ne supposant qu'un peu de verve et passablement de passion ; mais la comédie, d'une portée philosophique bien autrement grande, réclame une civilisation avancée et beaucoup de finesse d'esprit. Yinet nous fait Thonneur de nous attribuer ce double mérite et de nous juger ainsi aptes à comprendre le vrai comique, qui consiste à nous faire rire, non en se moquant et en faisant parade d'esprit, mais en présentant les faits ou les hommes par leur côté plaisant. Le comique des mots n'est rien, celui des situations est insuffisant; seuls, le comique de mœurs ou le comique de caractère vont au fond des choses et font de la comédie une œuvre littéraire et morale.

C'est dans ce genre que Molière est incomparable. Jamais il n'a cherché à faire de l'esprit; maisque d'esprit, d'esprit profond, ne lui a-t-il pas fallu pour trouver autant de mots aussi heureux que célèbres qui font penser plus encore que rire ! Vinet les énumère avec une complaisance qui respire l'admiration et conclut que a Molière, »plein d'invraisemblance sous le rapport de l'intrigue, »ne se permet pas une invraisemblance morale ». Quand on songe au prix que le vertueux critique attache à la vérité dans toute œuvre littéraire, après cette déclaration on n'est plus surpris de l'estime qu'il accorde à cet écrivain peut-être unique dans son genre, bien que le jugeant à d'autres égards avec une réelle sévérité.

La sévérité porte sur l'homme moral, mais laisse l'admiration du talent. Ce que Vinet admire avant tout, c'est la justesse, le puissant équilibre de cet esprit. Molière lui

parait caractérisé par un bon sens porté jusqu'au sublinrie. a Mettre en saillie ce qui est raisonnable est son but conestant. i> Il est vrai que ce but est poursuivi avec toutes les ressources, mais aussi « avec Tindifférentisme d'un »artconsomméD. Restriction grave assurément, qui n'em* pêche pas Vinet de voir en Molière un homme de progrès. Il le rapproche de Pascal et ne veut pas qu'on s'étonne de ce rapprochement, car a c'est en Thonneurdu )»bonsens, cette spécialité de son génie» qu'il a sa place 2>dans les rangs de ceux qui luttaient contre les abus de » l'autorité». Pascal a revendiqué^ de fait, la liberté de la pensée; Molière, sans le dire, a servi celle des mœurs. S'il est fâcheux qu'au nom de la licence du théâtre il ait plus d'une fois heurté les sentiments les plus respectables, il reste vrai qu'avec son esprit, c'est l'esprit nouveau qui triomphe ou l'avenir qui efface le passé, et le poète a tout au moins le droit de justiQer son intention, qui est uniquement d'adoucir

La ti'op grande raideur des vertus des vieux âges.

Le condamnera-t-on pour avoir voulu être de son temps ? Vinet n'y consent pas, et s'il fait des réserves il n'hésitera pas à donner son assentiment, a Rendre les mœurs joplus libres et de meilleur goût, voila, nous dira-i-il, le Dbut sensible des meilleures pièces de Molière. La pé- ]>danterie de la vertu, de la science, du bel esprit, de sPéducation, la pédanterie sous toutes ses formes, voilà 2>radversaire auquel Molière s'est constamment attaqué. dII rappelait son siècle au naturel en toutes choses, aux

«convenances sociales surtout et à cette première des )) convenances, la raison, dont l'influence se fait sentir 9 dans tous les petits détails du commerce de Thomme »avec Thomme. w

D'après Vinet, les pièces de Molière, comédies do mœurs où le comique de caractère intervient sans cesse, ont une véritable puissance philosophique. L'intrigue y est peu de chose, rien de plus que le cadre souvent négligé de portraits d'autant plus ressemblants qu'ils sont peints d'après nature. C'est Thomme que Molière a observé et représenté avec autant d'énergie que de profondeur. La critique peut relever bien des imperfections dans le tissu du drame et dans Texécution, cela est secondaire; la force est dans le comique, le vrai comique, que nul n'a su employer comme lui et qui lui est si propre qu'il fait «pen- Dser, malgré la différence des genres, aux traits sublimes )!>dont Corneille est rempli y>. Il est certain que les vives saillies du grand comique , proverbes en, naissant, ne sont ni moins connues ni moins citées que les vers énergiques et les admirables aphorismes du grand tragique.

Ce comique est d'ordinaire à gros traits, plus riche de coloris que de uni ; mais dans l'opinion de Vinet il ne justifie pas le reproche par lequel Fénelon accuse Molière d'avoir outré les caractères. En vérité, dans ses portraits, le poète ne s'est attaché qu'aux points saillants sans adoucir les aspérités, mais il en a fait des réalités qui mettent en lumière les extravagances des personnages les plus burlesques. Avec le souffle de l'esprit moderne, avec plus de portée pratique et de vigueur philoso-

phique, on voit se continuer la gaieté du moyen âge; c'est la verve de Rabelais plus sobre et plus morale ; c'est aussi la naïveté des fabliaux plus riche d'expérience ; le «50I gaulois s'est conservé avec une saveur plus fine, mais non moins forte. Le rire est plein, la verve cchar- Ddie» rude, parfois insolente même ». Mais la veine est surtout abondante, t comme celle de tous les grands )D maîtres)» et met une incomparable vigueur dans la peinture et le conflit des caractères .Dans chaque pièce, on rencontre quelque type qu'on reconnaît et dont on ne peut plus oublier l'image tant elle est exacte de vérité et de force, tant la situation répond à la réalité, et cette fidélité dans la ressemblance s'applique aux conditions les plus diverses. La seule variété des sujets traités serait déjà une preuve de génie, et ils sont traités avec une telle supériorité que Yinet n'hésite pas à dire, pour montrer tout le mérite de Molière : ((Après lui, il n'y a )>plus qu'à glaner r>.

Et tout cela est exprimé dans un style dont le critique a la plus haute idée. La forme lui parait aussi ren:arquable que le fond ; pour un tel artiste, il ne recule pas devant l'expression d'inimitable : a Racine même, »dit-il, n'est pas plus excellent d. A son jugement, Molière n'a pas seulement la précision et la vigueur, il a la grâce ; ses vers valent sa prose, et l'opinion de Boileau est plus exacte que celle de Fénelon lorsqu'elle nous apprend à le considérer comme un des maîtres de la rime.

Quant à la moralité de tant de chefs-d'œuvre, sans récuser à fond le jugement de l'archevêque de Cambrai,

Vinet en atténue la sévérité. Fidèle à la tradition du moyen âge, Molière lui parait avoir poussé un peu trop loin cette fidélité; mais dans la pensée du critique il semble que le reproche va plus loin que Tauteur et atteint les mœurs françaises. Il s'est très nettement expliqué h ce sujet à propos de l'École des Femmes^ qu'il tient pour une pièce admirable, un type de franche gaieté, de la gaieté bourgeoise^ et pour la caractériser il ajoute : a Le ^peuple français, quoi qu'on en dise, n'est pas le plus gai ))des peuples : une nation très gaie par nature n'aurait ))pas besoin de tant d'esprit pour rire; le seul vrai rire »est le rire enfantin. En France^ il faut chatouiller Tes- )>prit pour faire rire, et sous ce chatouillement il y a :»loujours une petite pointe qui fait pleurer ou qui fait ))rougir. Le Français voit tout d'abord le ridicule des ^choses ; il n'a pas besoin de se désabuser, il est né dés- » abusé, comme ses premiers essais le témoignent. Il est )>dans sa nature d'apercevoir le mal, le laid, le ridicule ))oii les autres ont le bonheur de ne pas le voir. C'est ce ))genre de gaieté qui domine dans VÉcole des Femmes et )>en général dans tout le Ihé&tre do Molière. »

En outre, Vinet comprend très bien que Molière ne se soit pas donné la tâche de faire une œuvre morale, a Peindre fidèlement les caractères, les idéaliser, les «grouper, les faire ressortir par leurs contraires, yoilà à ))quoi le poussait sa vocation de poète, d II y a admirable* ment répondu. Qu'importent donc quelques exagérations par lesquelles et non pas malgré lesquelles il a stigmatisé les travers ou les vices sous la forme de personnalités

très concrètes et très vivantes! Dans ses écarts les plus étonnants, il n'est pas sorti des limites de la réalité; suivant sa propre parole,

La passion parle là toqjte pure,

et rinslruclion qu'il fournit, étant vraie, demeure utile et solide. C'est surtout dans Tétude sur le Misanthrope que cette appréciation de Tœuvre de Molière apparaît ingénieuse et exacte. Il y a justesse, ampleur, élévation dans la réponse- que Vinet oppose à la critique passionnée de Rousseau, incriminant le poète, non pas sans doute d'avoir voulu décrier la vertu, mais de l'avoir inconsciemment livrée au ridicule. Par l'analyse du personnage d'Alceste, il montre que ce qui en fait un objet de plaisanterie, ce n'est ni sa fermeté de principes, ni même son rigorisme, mais ses exagérations et ses contradictions. Là où il est fidèle à lui-même, il intéresse ; guidé par la passion ou TorgueiU il prête le fianc et on l'abandonne. Une vertu supérieure lui aurait appris que la justice devient facilement exigeante, c'est-à-dire injuste, quand elle se sépare de la charité. Sur ce point, le critique n'avance rien que le chrétien n'approuve, et l'Apologète (car Vinet a toujours plus ou moins ce caractère) y trouve une heureuse occasion de relever la valeur des convictions qui lui sont chères *.

1 GepassagA mérite d'être lu. Son caractère religieux no lui ôte pas sa valeur, môme pour la critique. Poètes du siècle de Louis XIV, pag. 43?.

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