‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 17 sur 29 · II. — La Fontaine et Boileau · texte numérisé non relu

II. — La Fontaine et Boileau

Nous doDDons à ce chapitre le nom des deux écrivains auxquels Yinet a consacré une élude plus approfondie dans ses consciencieuses recherches, parce que ces études, ajoutées h ce qu'il a dit sur le théâtre, sufBsent pleinement pour mettre en lumière son opinion sur la poésie du grand siècle.

C'est la morale de La Fontaine qui lui parait surtout défectueuse. Il aime sa personne sans l'estimer beaucoup ; il apprécie ses riches facultés et blâme l'usage qu'il en a fait ; il se plaît à la lecture de ses ouvrages et les tient pour dangereux. Ici surtout sa critique abandonne les chemins battus. Au nom de sa conscience,il condamne ce que son goût l'oblige à louer.

Gomme Molière, bien plus encore que Molière, La Fontaine lui paraît se distinguer de ses contemporains en ce qu'il n'a pas accepté la rupture avec le moyen âge. il en a l'esprit, il le fait revivre dans un milieu qui lui est à tant d'égards nettement réfraclaire, et le critique avance.

non sans cause, que le mélange du vieux style avec la plus pure diction de son temps est pour ce facile génie moins le résultat du choix ou de Tari que de T instinct. Sa pensée prend d'elle-même celte forme. Il est d'ailleurs en môme temps si pénétré de l'antiquité qu'il Timite moins qu'il ne se Tapproprie, et la traduit avec une merveilleuse aisance. DdiUsPhilémonet Baucis^ il est antique comparé à Ovide, son prédécesseur plutôt que son modèle. Enfin, parmi ses contemporains il est le seul qui ait possédé ou du moins manifesté au plus haut degré le sentiment de la nature. Très profonde, très vive, celte

affection a chez lui quelque chose d'épicurien comme

toutes les autres. Ce qui domine c'est le

Tum somni dulces, et tum mollissima vina.

Il ne faut donc pas chercher en lui ces émotions maladives ou factices que nous avons vues se produire do nos jours, ce mysticisme plus ou moins panthéiste qui a inspiré de si beaux vers, mais où Tintimité du sentiment pas plus que la grâce de l'expression ne remplace suffisamment la vérité de la pensée. Avec moins d'élévation La Fontaine a plus de charme, avec moins d'admiration plus de sincérité. Ce sentiment exquis est pourtant incomplet. «Il n'est pas, nous dit Yinet, de ceux »qui reçoivent la nature pour se confondre avec elle; il »est de ceux qui sortent d'eux-mêmes pour en jouir.» La fraîcheur de ces descriptions est donc celle de son imagination ; cette contemplation devient personnification ; ce sont des êtres distincts qu'il anime de sa pen-

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sée, ce ne sont pas des forces mystérieuses qui ébranlent cette pensée; il s'instruit ou s'amuse, il acquiert des idées nouvelles ou se procure des jouissances ; et le critique a le droit de dire : «Dans cette intimité de La Fon- » laine avec la nature, dans cette tendresse pour elle, le ^sentiment de TinOlni, le sens religieux, fait défaut. Cette ))sphère lui reste fermée.» Une telle lacune ne devait-elle pas paraître irréparable, au jugement du moraliste?

Ce n'est pas par ce seul côté que La Fontaine est une exception dans son siècle, c'est par l'ensemble de ses qualités, et Ton ne peut qu'être frappé de l'ingénieuse hypothèse par laquelle Vinet justifie cette affirmation. Il se représente les écrits du poète absolument inconnus au moment où il les composait et découverts en manuscrits après un oubli de deux siècles. Il faudrait bien des recherches pour constater leur origine et bien des preuves pour faire reconnaître qu'ils sont dus à la plume d'un ami de Racine et d'un disciple de Malherbe.

Estimer le don de la poésie aussi instinctif chez La Fontaine que tout le reste ; prétendre que l'extrême nonchalance de son caractère, le charme comme l'excès de son insouciance, la distraction étonnante de son esprit, se retrouvent dans la variété, la facilité, la tournure même de ces écrits, constitue une observation moins originale, mais tout aussi judicieuse. Il est manifeste qu'il s'est laissé aller à sa pensée comme aux événements. La page r.oncacrée à faire ressortir sa méthode, ou plutôt son absence de méthode, et à développer cette idée que l'union

intime et Indissoluble de l'homme et du poète est peut-être

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le trait saillant de cette individualité captivante, doit être considérée comme une dos meilleures de ce volume, qui en compte beaucoup d'autres excellentes * . Vinet pense qu'il y a là pour La Fontaine comme une grâce d'état à laquelle il a dû beaucoup plus qu'on ne le croit en général et qu'il ne le croyait lui- même : il lui a dû ce qu'il y a de plus fin et de plus délicat dans son goût ; il lui a dû des impressions morales hautes et nobles dont il n'a certainement pas vécu ; il lui a dû ce naturel exquis, grâce auquel il a pu faire entrer dans ces vers la réalité à un degré peu connu de son temps ; il lui a dû aies couleurs »si vives, si variées et en môme temps si heureufîement »fondues de son style, la perfection des nuances, le mouwvement sinueux de la pensée, la profondeur, la vérité de DtonD; autant dire, en un mot, l'expansion de son génie. C'est par là encore qu'il échappe aux dangers de la rêverie, fréquente dans ses compositions comme dans sa vie ; c'est son âme qu'il nous ouvre et nous livre, et c'est ce qui fait de lui un conteur inimitable.

A ce talent spécial se rattache un trait que Vinet relève avec une grâce extrême en le nommant la sympathie ^ entendant par là que «c'est toujours avec charme, souwventavecun pathétique vrai, que La Fontaine senoèleà »tout ce qu'il raconte». Il ne s'agit pas seulement de ce don de Vobjectivilé^ sans lequel on n'est pas poète, et qui permet au talent de se représenter les choses telles qu'elles sont, et en leur donnant la vie, mais de cette sensibilité

* Poètes du siècle de Louis XIV, pag. 506.

poétique qui fait que Técrivain s'unit à son œuvre et vit au milieu de ses fictions. C'est là ce qu'en général on nomme la naïveté de La Fontaine, naïveté pleine de finesse et parfois de malice, et qui revient à formuler toujours la pensée telle qu'elle s'est ofiferte à Tesprit; aussi Vinet croit-il pouvoir l'appeler Vimmédiateté, expliquant ou du moins voulant expliquer par ce terme abstrait qu'il ne s'agit pas seulement des manifestations d'un naturel parfait, mais de «cette qualité, à la fois individuelle ))et littéraire, par laquelle aucun intermédiaire, aucun » intervalle ne sépare l'impression de l'expression». Rien ne lui paraît rare comme ce contact intime et constant de l'idée et du mot.

Notons encore qu'en outre du talent de narrer, qu'il considère comme la vertu poétique la plus éminemment française, Vinet attribue encore à La Fontaine le don du dialogue et l'esprit dramatique qui donne tant de vie aux moindres compositions de sa facile et vive imagination. De plus, à sa versification parfois négligée, mais aisée, ingénieuse, pittoresque, s'ajoute une puissance d'invention quijustifie l'enthousiasme de ses admirateurs, tant il a su faire siens des sujets empruntés, en y mettant son âme.

Mais en posant la question philosophique, le critique devient un juge rigoureux. La Fontaine n'a aucun système ni sur Thomme ni sur la vie, mais des idées sans convictions; son remarquable bon sens ne s'appuie sur aucuns principes, et cela seul le condamne. Flotter ainsi aux impressions et aux caprices de l'imagination, c'est

moins vivre ot penser qu'abuser de la pensée et de la vie. Gela est au moins étrange pour un fabuliste qui prétend instruire, sinon au point de vue doctrinal, du moins au point de vue pratique. Chacune de ses fables se termine sans doute par une moralité qui d'ordinaire n'est pas sans valeur, et dont la formule est toujours heureuse; mais en général c'est affaire de satire. Le bonhomme satirique ! Oui, dans sa bonhomie parfaite, Vinet voit la misanthropie de Tesprit. Se sentant fait pour être m butte aux méchants tours ^ il n*a guère d'illusions sur la malice humaine. Comprenant le mal plus que le bien, il passe toutes nos misères en revue, mais pour railler plus que pour plaindre. Il a l'indulgence ou plutôt l'indolence plus que la pitié, et souvent la vérité qu'il fait entendre a quelque chose d'amer. L'animal pervers, est ce l'homme ou le serpent? On pourrait s'y tromper ; il ne s'en inquiète pas outre mesure. — Pourquoi donc est-il tant aimé? Le critique répond : à cause de ses qualités naturelles, chacun sait qu'il fut bon. Le moraliste ajoute : «Une bonne «partie de cette faveur tient à une autre cause. La Fon- »taine paraît très bon à ceux à qui la révélation divine «applique le termede méchants et qui aux yeux du monde »sont bien loin de passer pour tels. En effet, pour être «aimé de la multitude, de nous tous, hélas ! il faut tolé- »rer le mal comme le bien, donner la préférence aux «dons naturels sur les qualités acquises, ne pas effarou- «cher notre paresse native, enfin tailler la vertu sur un «patron qui reproduise mieux les grâces faciles de la «complaisance, de la bienveillance, de la modération en

»tout, que rimmuable et sévère beauté de ridéal.» Lo professeur laisse ici un peu trop passer sur sa robe le rabat du pasteur, mais il a pourtant bien le droit de trouver que ce qui manque le plus au fabuliste, c'est le sentiment exact et pur du devoir ; que (d'utilitarisme est »le véritable climat de son être moral», et que ce n'est pas la vertu mais la prudence qu'il enseigne. Il le trouve si bien que, sans crainte de heurter l'opinion reçue, en proclamant qu'il a enrichi le patrimoine des nations d'une foule de maximes justes et utiles, en accordant qu'on trouve chez lui de hautes pensées et de vrais sentiments d'humanité, il le range parmi ces écrivains «dont la litté- » rature française est trop riche, qui ont accrédité par dif- »rents moyens les conseils de la douce loi de nature, la ))morale du juste milieu», composée de quelques sages principes, de quelques bons sentiments et de beaucoup d'égoïsme, et dans cette pensée il considère comme une fort grande erreur l'habitude de faire de La Fontaine un des maîtres de Tenfance. Gela lui paraît un symptôme fâcheux au point do vue des mœurs et des idées; pour former les jeunes esprits, on s'adresse à l'héritier direct de Rabelais, de Marot, de Montaigne, c'est-à-dire d'hommes qui ont miné sourdement la forteresse de la loi morale. «On nous les signale comme nos amis, dit-il avec véhé- »mence, on vante leur douceur et leur bonhomie, on «nous les propose pour guides, on les érige en prédicawteurs ; mais l'âme qui les reçoit, la nation qui les admire, » accueillent dans leur sein un germe de dissolution et »de mort.» Il y a là une large part de vérité; mais

(levant ces reproches, La Fontaine, comme nous tous, se rappellerait sans doute ses propres vers :

On ne sut pas longtemps à Rome Cette éloquence entretenir.

Le chapitre sur Boileau est une réhabilitation. Yinet s'arrête avec complaisance sur les mérites d'un auteur qu'il respecte et qui lui paraît offrir des lacunes plus que (les défauts. Tout d'abord le trait piquant de Marmontel:

Jamais un vers n'est parti de son cœur,

est repoussé comme injuste et excessif. Il est vrai que c'est par le travail plus que par la sensibilité que Boileau a été poète; mais^ s'il n'a pas la spontanéité des sentiments, il en a la force et la noblesse ; la dignité remplace l'intimité. Gomme il y joint la justesse de la pensée et la correction du style, le sens du beau et l'amour du vrai, le xvii** siècle, après tout, n'a pas fait si fausse route en l'établissant l'arbitre du goût.

Néanmoins, si tout se ramenait à une question de bel esprit, suivant Tantique expression ; si Boileau n'avait pour principal lustre que la création de cette forme poétique si distinguée qu'il se vantait d'avoir enseignée à Racine, il n'est guère probable que Vinet s'en fût fait une si haute idée. Mais Boileau a pour lui son caractère d'homme do lettres, et c'est par ce côté que le critique le juge absolument supérieur. Sa haute sagesse supplée à ce qui lui manque et rend même ses dons d'artiste suffisants pour lui conserver son rang de législateur littéraire. Qu'on ne cherche pas en lui un homme de génie;

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qu'on se contente de trouver « un homme d'une sûreté »de jugement et d'un sens rare, d'une raison éminem- ))ment droite et qu'accompagnait un courage littéraire ))que peu d'écrivains ont possédé au même degré». L'estime prend ici les accents de l'éloquence : «Boileau, dit- ))il, tenant tête à lui seul à tout un siècle, est un grand ))personnage. Introduire, vérifier, en dépit de la mal- »veillance, les titres des chefs-d'œuvre dont la destinée est »dès lors de ravir la multitude, promulguer des lois qui »régissent jusqu'au génie, on ne mesure pas le courage »d'esprit que cela suppose. Ce n'est pas l'entêtement or- »gueilleux d'un artiste amoureux de ses défauts ; il a fallu , »pour remplir ce rôle, une trempe d'àme particulière et «distinguée.»

Cet hommage n'est pourtant pas une approbation donnée à son absolutisme et s'accompagne de Taveu que cet esprit si ferme n'était pas toujours impartial ni aimable, qu'il n'avait pas «la main légère », qu'il avait plus de probité que de délicatesse, que dans la querelle des anciens et des modernes il a manqué de mesure et de justice autant que de profondeur. L'écrivain non plus n'est pas présenté comme irréprochable : son admiration pour ^'antiquité est outrée et servile, il ne sait guère sortir des généralités; ses satires, sauf les jugements littéraires, ne sont pas des satires et ne peignent qu'une humanité abstraite; ses épîtres, supérieures par la forme et le fond, sont trop déclamatoires et manquent d'accent personnel ; sa théorie philosophique est nulle ou sans horizon. Mais sa pensée morale est généreuse et forte, et comme il

l'enveloppe d'une diction correcte, plus riche, beaucoup plus riche de hardiesse qu'on ne Taccorde en général, Vinet ne comprend pas qu'on lui discute le titre de grand poète. Il ne veut même pas qu'on parle de sa froideur puisqu'il a une ce honnête afiection pour tout ce qui est x)beau et une vertueuse indignation contre tout ce qui est Dmal ». S'il n'a pas l'enthousiasme, il a l'éloquence, car a s'il a moins que d'autres poètes des vers qui partent «du cœur, il en a beaucoup qui partent de la conscience» . Voilà le secret de tant d'indulgence pour un écrivain qui n'a guère connu lui-môme les ménagements de la bienveillance. Ses rudesses s'allient avec les austérités do la vertu et la puissance de la vérité, et après tout il ne se vante pas en soutenant :

Que son vers bien ou mal dit toujours quelque chose.

Au fond, c'est son propre critère que Vinet reconnaît dans cette poésie, et peut-être inconsciemment lui trouve-t-il chez autrui un accent et un prix qu'il ne songerait pas à lui trouver chez lui-même. Quand notre idée personnelle se révèle à nous sous la protection d'un grand nom, elle nous paraît plus grande; maisTauréoIe de gloire qui entoure ce nom nous semble aussi plus brillante.

Le soin avec lequel le chapitre tout entier est rédigé porte la marque de cette sage prédilection accordée moins au talent qu'à la pensée. Aussi n'entraîne-t-elle pas l'exagération. La supériorité d'Horace comme poète satirique, de Voltaire comme poète didactique, est pleinement reconnue. On peut, on doit les préférer, parce

qu'on les suit avec plus d'intérêt. Boileau n'a rien, en effet, ni de vibrant ni de palpitant. Vinet semble croire qu'il n'a pas mis assez de personnalité dans ses écrits et que par là le charme lui fait défaut. Explication plausible et juste à certains égards; mais à un autre point de vue n'est-ce pas cette personnalité elle-même qui est en cause et qui empêche précisément le charme de se produire, en apparaissant plus digne que spirituelle, plus respectable qu'aimable ?

II pourrait y avoir encore intérêt à suivre Vinet dans les réflexions que VArt poétique lui donne occasion de présenter sur les origines, le caractère et le rôle de la poésie didactique,qu41 venge, au fond, d'un injustedédain, sans croire que l'avenir lui réserve de hautes destinées; ou dans celles que lui inspire le poème héroï-comique du Lutririj dont les premiers chants lui paraissent pour l'auteur un vrai titre de gloire. Mais il est temps de se rappeler un des plus sages préceptes du grand critique lui-môme :

Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.

L'entraînement est facile et, partant, excusable quand il s'agit de ces noblesgéniesduxvii" siècle que Vinet a jugés avec une si respectueuse indépendance. Mais c'est luimêmeque nous étudions, et notre critique s'est donné la mission de faire ressortir le caractère général qu'il a imprimé àla sienne. Nous devons donc le suivre dans d'autres domaines pour constater encore avec quel art dans l'évolution des idées littéraires il a cherché colle des idées

morales. Remarquons ici simplemont comment Vinet, sans refuser Téloge et radmiralion à ce qui en est digne, demeure fidèle à sa propre pensée. Ce sont des analyses raisonnées qu'il nous présente, et sans poursuivre la nouveauté il se sert de guide à lui-même; sa personnalité se retrouve dans la modération comme dans la liberté de ses jugements. Au fond, il se rattache à ce grand siècle par le cœur; s'il n'en a pas les idées, il en a les affections. Il est de l'école de ces illustres maîtres par son attachement à tout ce qui est juste et sage. La vertu est pour lui la suprême raison, et la raison le réjouit et Tattire comme préparant les voies à la vertu. Il admire ce qui est grand ; mais le grand est, à ses yeux, ce qui est conforme à la réalité reproduite au point do vue idéal, plutôt que ce qui est éblouissant et extraordinaire, et il préfère toujours ce qui est vrai. Sensible à tout ce qui est beau, il ne se passionne que pour ce qui est bon.

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