CHAPITRE XIV
IL — Montesquieu, Voltaire et Rousseau.
Le sentiment que Montesquieu inspire à Yinet est celui d'un sympathique respect.
Le vieux coursier a senti l'aiguillon,
dit Béranger parlant du sergent retraité qui entend le bruit du clairon ; c'est ainsi qu'il est permis de croire que le publiciste a reconnu son modèle. Le libéralisme de Montesquieu est en effet trop ferme dans sa modération pour ne pas être apprécié par l'auteur du Socialisme considéré dans son principe. liC moraliste y trouve aussi un beau sujet d'étude, et le chrétien lui -môme reconnat'. aune âme digne et noble, un de ces êtres difficiles à ^rencontrer au sein de notre déchéance originelle et des » égarements de notre civilisation, êtres qui font du bien Dquand on les contemple d. Yinet, qui se plaisait à voir en Montesquieu aie tempérament le plus facile et le Dplus équilibré», éprouvait à son sujet quelque chose de ce sentiment de sécurité qu'inspire à la faiblesse la ma- .nifestationde la force. Il admire surtout la sérénité de son
esprilel y voit un signe de grandeur morale. Celle grandeur a pourtant ses défauts. Le charme n*eôl pas ce qui distingue Montesquieu. Il n'a rien eu d'agréable dans la conversation, et cette lacune paraît tenir à une timidité qui n'est pas exempte d'amour-propre. Le respect qu'il a pour lui-même ne va pas non plus sans quelque fierté. C'est par là surtout qu'il offusque Yinet, non pas seulement par une trop grande facilité au mépris, mais par la salisfaction de ses vertus. Mais c*est pour le critique un sujet de regret plus que de surprise. Cet orgueil de la propre justice, pour parler avec les théologiens, est conforme au caractère et à la doctrine de Montesquieu, qui, porté au bien par sa nature, ne connaît pas l'humiliation du repentir, et dont le système, quoiqu'il ne l'ait pas formulé, ne diffère pas sensiblement du stoïcisme, pour lequel dans ses ouvrages il manifeste une vive sympathie. Comme tout vrai stoïcien, il l'est par tempérament, et c'est en jugeant le stoïcisme que Vinet fait le procès des mérites très réels de cette belle âme et en atteste l'insuffisance, revenant par cette voie à sa pensée, intime et constante, que le christianisme seul fournit une morale complète, universelle et définitive. Il reconnaît pourtant que chez Montesquieu cette philosophie se corrige de ses imperfections, d'abord parce qu'il la tempère par les qualités de son âme aimante et généreuse, ensuite parce qu'il la pénètre d'une haute pensée religieuse. L'idée de Dieu est pour lui une nécessité ; ccpersonne n'a mieux montré »quelui le rapport de la religion et de la sociabilité»; il s'est même proiK)ncé pour le christianisme, qu'il a beau-
coup mieux compris que la plupart des docteurs de son temps, avec qui on ne saurait le confondre. De celte analyse de son caractère manifesté par ses écrits, le critique conclut : «Montesquieu est de son siècle; mais, tplus il a vécu, moins il lui a appartenu. Il ne s'en déta- »che ou ne s'en dégage pas pour être l'homme des temps » antérieurs ou des temps futurs, mais l'homme de tous 2> les temps. 3) C'est lui attribuer une bien éclatante supériorité; car, appartenir à son époque pour la comprendre et s'en affranchir pour la devancer, s'élever au point culminant de la pensée publique pour la mieux traduire et de là s'élancer vers des vérités plus hautes, n'est-ce pas le vrai privilège du génie ?
C'est qu'en effet, chez Montesquieu, Técrivain ne vaut pas moins que Thomme. Il eut ce bonheur assez rare de voir sa réputation établie du premier coup par la publication des Lettres Persanes y où l'opinion publique reconnut sans hésiter l'œuvre d'une forte personnalité aussi bien que d'un riche talent. «Historiquement, nous dit »Vinet, elles eurent la portée des Provinciales ; elles ont ]Ddéterminé la langue littéraire de leur siècle, comme »rœuvre de Pascal détermina celle de son temps.» C'est peut-être leur attribuer plus d'influence qu'elles n'en ont eu, mais il est certain qu'elles ne pouvaient pas ne pas frapper par ccleur nouveauté singulière et hardie» • Si elles renferment des détails fâcheux, elles en ont d'admirables. «Est-il rien do plus beau, de plus antique ]» même dans Tantiquité, que l'histoire des Troglodytes ? Ds'écrie le critique enthousiasmé. Montesquieu réduit à
.?50 HfSTOIRE DE L\ LITTÉRATURE AU XVII1« SIÈCLE.
»ce seul épisode compterait parmi les plus grands écri- » vains et les philosophes les plus profonds. % Cet enthousiasme s'explique quand on reconnaît que, pour Yinet, ce n'est point là, à proprement parler, un système, encore moins une utopie, mais une allégorie d'une haute moralité. Dans ce livre plein d'écarts, il y a sans doute beaucoup pour les esprits frivoles, mais il y a davantage pour les esprits sérieux, et Yinet tout le premier le ressent. A son avis, il fait déjà prévoir ce que sera un jour Fauteur, car ail y jette toutes sortes de commencement de »lui-môme.]i> Il y a bien des pages pour la déclamation ou pour la raillerie, mais ce n'est pas son caractère général; il y a aussi beaucoup de dignité et de solennité ; le patriotisme s'y révèle avec une remarquable puissance ; les sentiments de la famille y sont honorés dans un langage dont la gravité revêt une sorte d'onction. Si, par plus d'un côté, ces lettres trahissent l'inexpérience, dans le fond elles attestent une puissante maturité d'esprit. Dans le grand nombre et la diversité extrême des sujets qu'elles traitent avec autant d'exactitude que de finesse, se révèle une âme qui a beaucoup pensé, et le sérieux qui parfois semble manquer, revient toujours dans la logique des démonstrations. «Montesquieu, observe Yinet, se donne ]>la peine de raisonner et de prouver, mais lumineuseoment, brièvement»; et ailleurs: ail y a quelque rapnport entre ce genre et celui de La Bruyère : tous deux ))ont le tour vif et heurté, la manière satirique et spiwrituelle; chez tous deux le style aspire à surprendre ; x>mais la force intime appartient à Montesquieu. Il a la
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j» puissance iotellectuelle et l'intention morale qui donne »du sérieux même à la raillerie.»
Il semble qu'en admirant ce talent, Yinet n^en a pas compris toutes les ressources. Il signale comme digne d'attention, au sujet des Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains^ le fait d'un écrivain composant un de ses ouvrages d'une manière entièrement distincte de celle qu'il emploie partout ailleurs. Gela tient, sans doute, à ce que Montesquieu^ dans cet opuscule si remarquable de pensée et de forme, a voulu mettre son style en harmonie avec la gravité de rbistoire.ccLe stoï- Dcisme, naturel à Tauteur, estime le critique, a passé ici 2>dans sa parole d. Acceptons ce jugement ; c'est donc dans ses autres écrits que Montesquieu a fait effort sur lui-même pour mettre l'expression de sa pensée en harmonie avec son sujet : or cet effort a si bien réussi qu'on n'en voit même pas la trace. D'ailleurs la différence est-elle si marquée qu'on puisse y voir deux esprits différents ! Quand Vinetdit : aSi dans ses autres ouvrages »il amis de la recherche, c'était plutôt une habitude de sson esprit qu'une faiblesse de son âme, au dedans de i>lui-même il était simple >, l'habitude ne parait ni bien condamnable ni bien invétérée^ puisqu'il l'abandonne si aisément, et que d'un autre côté il lui doit tant de sérieuses beautés de style ; et quand, par une image juste et belle, on caractérise si bien ce chef-d'œuvre : « Cette diction si i»pleine de gravité, de simplicité^ de nerf, ressemble à «une statue du peuple romain coulée en bronze r>, a-t-on bien le droit de l'opposer aux Lettres Persanes^ dont
on compare en même temps le style à un bas-relief! Quant à l'idée inspiratrice du livre, Yinet Tapproo^ du point de vue le plus élevé. G^est en cherchant Teachalnement logique et les rapports fixes entre les causes et les effets que V histoire se distingue pour lui des histoim. Il croit si bien à la souveraineté des lois qui régissent les événements qu'il va jusqu'à dire qu'il y a un point de vue sous lequel Thistoire de Thumanité se rattache au grand ensemble de Thistoire naturelle, c'est-à-dire que de ranalyse des faits particuliers on peut déduire la loi gêné' raie qui les unit et les explique, c De toutes les lois na- Dturelles, celles-ci, dit-il, sont sans contredit les plus 2>diSiciles à déterminer. Mais, si Ton y réussit, on obtient iDune sorte de psychologie historique, une science des ^phénomènes de Tâme sociale, réel agrandissement au «domaine de la psychologie individuelle puisqu'elles «manifestent et constatent certains faits qu'on ne peut «étudier dans une âme isolée. « Ce n'est point là méconnaître les privilèges de la science, et , quand on a ainsi proclamé les droits d'une saine philosophie, on est bien autorisé à lui demander que, hardie dans ses recherches, elle demeure prudente dans ses conclusions. Montesquieu a possédé ce double mérite, aux yeux de Yinet. Il a eu la sagesse de ne point systématiser outre mesure en voulant tout ramener à une unité factice ; mais, fort de sa modération même, il a uni Tindependance à la profondeur du jugement, il a mis en lumière les causes et les lois en tenant compte des circonstances accidentelles, et c'est justice que de louer sa méthode comme nouvelle quant
à son siècle et sage quant au nôtre, en disant: aÂ.u fond, y>\a double influence des idées et des personnalités con- ))stituerbistoire. Il faut que chacun de ces deux éléments j>y remplisse ses fonctions».
Les détails du livre sont également heureux . Maximes politiques et observations morales sont d'une haute valeur. Comparé même à Bossuei, Thistorien philosophe n'en est pas réduit à l'infériorité. La hauteur de vue du grand orateur est remplacée chez son émule par une pénétration intime, <k une sorte d'instinct de divination qui permet de 3) dire que son regard embrasse à la fois le passé et ^Tavenir ». Les portraits surtout sont tracés avec une remarquable puissance, ce à la manière de Tacite, dit le i>critique, ou plutôt à la manière de Montesquieu ; car » Montesquieu est un type. Tacite est passionné et sombre, ^Montesquieu véhément et serein. i> Cette sérénité même le rend impartial en le plaçant au-dessus des préjugés, ccll est rare, affirme Yinet, de trouver chez quelque auteur »que ce soit plus dMndépendance d'esprit. Il est digne de ^remarque que le libre-penseur Montesquieu s'est laissé » moins prévenir on faveur des républicains de Rome »que le pontifical Bossuet. Dans le génie sublime de ce 2>dernier, quelque chose s'émouvait à Taspect de toute ^grandeur, soit despotique, soit républicaine, etTillu* Dsion de la fortune lui a fermé les yeux sur bien des » points que Montesquieu bl&me et qu'à plus forte raison le D christianisme de Bossuet aurait dû condamner, d Un tel langage ne montre-t-il pas à son tour que Yinet possédait cette liberté d'esprit à laquelle il rend un si juste hommage?
25i HISTOIIŒ D£ LA LITTÉHATLRE AIT XVIIi^ SIÈCLE.
V Esprit des Lois est encore une sage philosophie à rhisloire, une œuvre de penseur plus que de jurisconsulte. Il s'agit, non de la règle des lois, mais des causes qui leur ont donné leur caractère. «C'est, dit Vinet par une heurease ^formule, l'étude des formes sociales considérées tour à xtourdansleurs principes et dans leurs conséquences». El constatant que Montesquieu se défend avec raison d'avoir caressé quelque projet caché ou poursuivi un but plus direct que celui de lu science politique, il ajoute que, cloin ]i>de mériler le titre de Révolutionnaire, il semble avoir )!>dédaigné ou même décliné celui de Réformateur». Il aurait donc cherché la vérité, non pour un intérêt prochain, mais pour elle-même ; aux yeux de Vinet, c'est à la fois la vraie science et la vraie sagesse.
Objet de grandes espérances de la part de son auteur, ce livre,célèbre dès sa publication, suscita l'enthousiasme, mais provoqua aussi de vives critiques qu'on a renouvelées et multipliées depuis. Sans les déclarer fausses, Yinet ne les accepte pas sans réserve et les atténue pour la plupart. Pour lui, «en prenant l'ensemble de l'œuvre et des effets qu'elle a produits, c'est vers la justice, la liberté, la civilisation que Montesquieu a fait graviter les peuples modernes ». Ce n*est pas avec de simples erreurs qu'on obtient de tels résultats. Il trouve injuste de reprocher à Montesquieu de ne pas savoir ce que nous savons, et plus injuste encore de traiter de lieux communs ce qui l'est devenu depuis et précisément pour une bonne part, grâce à lui. Sans doute l'économie politique actuelle, si riche de véritables découvertes, laisse peu de
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE AU XVIIl» SIÈCLE. 255
valeur intrinsèque à plusieurs parties de V Esprit des LoiSy mais Montesquieu n'en a pas moins la gloire do l'initiative; et Vinet fait plus que Texcuser en ajoutant que ccjamais le génie d'un homme n'a deviné toute une ]»science, que jamais le génie n*a pu suppléer absolument 2>r observation et Texpérience r>. Cela ne Tempèchepas, au point de vue philosophique et moral, de faire les plus expresses réserves sur la définition et Tusage des prin« cipes fondamentaux de la vertu, de Thonneur et de la crainte posés par Montesquieu à la base des institutions sociales ; il les trouve expliqués et appliqués avec exagé* ration et arbitraire. Au point de vue littéraire, il regrette que la forme ne réponde pas toujours à la gravité du sujet et que la méthode adoptée pour les divisions nuise dans plus d'un cas à la clarté et à l'intérêt. Mais, avec son sens habituel de la mesure, il conclut que ces critiques laissent subsister beaucoup des idées de Montesquieu qui sont plutôt incomplètes que fausses, et de ses explications des phénomènes sociaux dans lesquelles ce on est obligé de reconnaître une connaissance très grande du »cœur humain et des affaires humaines ».
Si Vinet respecte le penseur, il admire l'écrivain. Il avoue qu'il est recherché, mais trouve qu'il l'est comme seul il peut l'être, ce comme un génie qui joue avec sa » force». Sur ce point encore, il le rapproche de l'auteur du Discours sur V Histoire universelle et l'estime en état de soutenir la comparaison. ccBossuetet Montesquieu, dit-il, »sont les deux plus sublimes de nos prosateurs. Sûrement »le style de Bossuet est bien plus pur et plus classique
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}»que celui de Montesquieu ; mais ce sont les mêmes élans »de pensée, c'est la même portée et la même rapidité de ^regard, d Ce style màle, individuel» semé d'expressions nobles et pittoresques^répond à la modération et à Téquilé que Yinet loue dans le grand publicisle. Ce sont là, dit-il, les vertus «d'une belle âme ou d'un grand esprit », et il croit que chez Montesquieu elles sont de Tun et de Tautre.
En fait, c'est une influence bienfaisante que Vinet attribue à Montesquieu ; l'influence de Voltaire lui parait au contraire funeste ; il ne craint pas de l'appeler un fatal génie. Dans le jugement qu'il porte, la question morale prime tout. A ses yeux, c'est le problème de la condition humaine qui se pose et qu'il faut débattre. Il ne s'agit pas seulement de décider entre la religion et l'impiété, mais de savoir si ce qu'on admire sous le nom d'esprU peut tenir lieu de ce qui, jusqu'à ce jour, a été considéré comme faisant notre dignité et qu'on nomme la raison pure, ou plutôt, si le bon sens sufQt à la réalisation de notre destinée et si la conscience, nécessaire pour nous élever plus haut, n'est pas la faculté supérieure qui assure notre grandeur et notre avenir.
Ayant placé le débat à cette hauteur ou plutôt à cette profondeur, Vinet n'a pas d'effort à faire pour demeurer dans l'impartialité. S'il repousse une admiration qui ressemble à do l'aveuglement, il ne s'associe pas aux emportements d'un fanatisme contraire. L'idée lui parait fausse souvent, l'inspiration dangereuse, le résultat misérable; mais l'écrivain n'est dépouillé d'aucun do ses mérites, et
IIÎSTOlnE DE LA LITTÉRATURE ATI XVIII* SIÈCLE. 25t
rhomme lui-même dans l'ensemble de ses qualités et de ses défauts ne lui parait pas plus méchant que le commun des mortels. Le fond de sa pensée est qu'il n'a mérité
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Ce jugement sur un homme qui a rempli tout un siècle de son esprit et de sa gloire, qui a compté tant d'amis et tant d'ennemis, peut sembler suggéré par le désir de concilier les contraires et n'obtient pas un assentiment immédiat. Dans certains milieux, sa sévérité paraîtra excessive et peut-être sera mise sur le compte d'un injuste préjugé ; il est certain qu'ailleurs on sera surpris de sa modération. Nous avons même une lettre ' où Vinet, pris à partie à ce dernier point de vue, a cru devoir s'expliquer, mais n'a pas modifié son appréciation. C'est que Voltaire possédait des qualités auxquelles un esprit comme Yinet ne pouvait pas être insensible et des défauts que ce même esprit ne pouvait pas ne pas condamner. C'est en relevant avec une égale vigueur les deux faces de ce souple et facile génie que le critique fonde en raison ses reproches et ses éloges.
Le grand grief dont il est impossible de ne pas sentir la force, s'il est vrai, et dont il est diflScile de ne pas reconnaître la vérité en quelque mesure, c'est que Voltaire, sous un amour très sincère mais très superficiel de l'humanité, cache un réel mépris pour la nature humaine. Sa générosité demeure sceptique et son affection égoïste. Il est certainement grand parmi ceux qui ont contribué
1 Lettres. LU.
258 niSTOrnii de la LiTTÊnATuuE al* xviii* siècle.
à raffrancbissement des individus et des peuples : il a revendiqué avec conviclion la liberté de la pensée, il a combattu pour le droit parce que c'était le droit ; le progrès de la civilisation est le but qu'il s'est assigné, et, à ces divers points de vue, on doit dire de lui qu'il a eulo zèle du bien. Mais en travaillant à mettre Thomme en possession de lui-môme, par son âpre raillerie, par ses principes, par ses exemples il Ta rabaissé, lui enseignant à trouver sa satisfaction dans un ordre de cboses purement inférieur. Si le scepticisme ou le matérialisme ne voient là rien de grave, devant le spiritualisme cela seul le condamne. Or cette condamnation fait le procès du siècle qui s'est comme personnifié en lui, ou dont il a du moins si bien exprimé la pensée que Yinet se sent autorisé à signaler cette coïncidence remarquable que les deux périodes qu'on peut distinguer dans la suite des événements littéraires de cette époque correspondent aux deux phases qu'on reconnaît dans l'œuvre du grand écrivain. Vers 1746, le xviii* siècle cesse déQnilivement d'être une prolongation du xvii" siècle, pour devenir une réaction marquée et souvent violente ; à ce même moment, le rôle poétique de Voltaire est comme absorbé par son rôle de pamphlétaire ; le siècle prélude à sa révolution par le travail des Encyclopédistes ; l'écrivain, devenu le centre ou plutôt le chef du parti, semble n'avoir plus de pensées que pour ces belles choses que doivent voir ses petits^ neveux. Prolongez ces lignes, c'est l'esprit français luimême qui est atteint; ses mérites ne sont pas amoindris, on ne met en cause ni son bon sens ni sa générosité ;
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE AU XVIIl* SIÈCLE. 'l'S^
mais il est accusé et comme convaincu d'une sceptique frivolité ; car, si Voltaire n'en est pas le .plus pur ou du moins Tunique et complet représentant, il en est assez pénétré pour pouvoir mieux que personne répondre à ses exigences. C'est pour l'avoir flattée plus encore que pour l'avoir guidée, qu'il est devenu le roi de l'opinion.
Comment, en efi'et, a-t-il conquis et soutenu cette royauté ? D'après l'explication de Vinet, autant par ce qui lui a manqué que par ce qu'il a possédé, et à ce double point de vue il a été l'homme de son temps qui s'est adulé en lui. D'abord il n*a rien approfondi, quoique se figurant peut-être tout savoir. Ce qu'il ignorait ou ne comprenait pas n'existait pas pour lui ou ne signifiait rien. Surtout il n'a jamais songé à se rendre compte de lui-môme. Une immense confiance en ses qualités, qualités très nombreuses, très réelles, mais toutes très portées à l'extérieur, tel est le premier trait de sa physionomie. « Social, » mondain, dispersé à tous les vents, répandu dans l'es- ))pace, jamais replié sur lui-même, jamais recueilli, rien 2>de solitaire, une sensibilité vive, une irritabilité qui ne 2> travaille point sur ses impressions, qui ne sufiSt pas à la x>vie mais qui suQil au talent t>, voilà le portrait que trace le critique. Le philosophe dit à son tour : a II reste » toujours à la première édition de sa pensée et de son y>3entiment. Chez lui, tout est prime -saulier. Il est Tin- »stinct en personne, to Le chrétien complète le tableau : (f Voltaire n'a pas eu ce miroir intérieur où l'homme se D réfléchit; il ne connut jamais le repentir, qui est une )) réflexion sur soi-même. Il a persisté dans sa longue
'260 HISTOIRE DE LA LITTéUATUnE AU XVIII* SIÂCLB.
9 carrière sans conscience de soi. Il a été l'homme naturel »sans résistance et sans contre-poids, l'homme naturel »élevé pour ainsi dire à la seconde puissance, i On a donc pu l'accuser d'être superficiel. Yinet ne prononce pas le mot parce qu'il semble n'avoir pas eu Tidée. Voltaire lui apparaît au contraire comme ayant possédé uoe grande force d'esprit, mais il lui croit, dirai-je, plus de compréhension que de profondeur, et cette imperfection même fut un avantage pour le rôle qu'il devait remplir. Celte vaste et prompte intelligence, tout entière tournée au dehors, est admirable pour agir sur les masses, cr Quand à cette disposition, observe le critique, on joint ^beaucoup do talent, beaucoup de naturel ; quand on a ^affaire à un peuple impressionnable et impétueux; quand »rimpatience et le besoin de nouveautés fermentent dans Btous les esprits, alors ce qu^on serait tenté d'appeler une D faiblesse devient une force.»
On doit donc trouver un second élément du succès de Voltaire dans son étonnante aptitude à aborder tous les genres. Vinet n'admet pas l'universalité de son esprit, mais admire la surprenante flexibilité de son talent. Son caractère distinctif lui parait être la faculté de se porter sur tous les points, d'accepter toutes les positions, ou, si Ton veut; son extraordinaire facilité de conception et d'exécution. On peut bien dire que dans chacun des genres qu'il traite ainsi avec plus de bonheur que de supériorité, il est dépassé par les maîtres de l'art, sauf pourtant dans la poésie fugitive, où il demeure sans égal. Ce don de l'ubiquité n'en demeure pas moins d'une
incomparable valeur, puisque, contesté ou constaté, il oblige à dire de lui qu'il est partout et que partout il étincelle. Pour Vinet, cela le justifie pleinement du reproche qu'on lui a plus d'une fois adressé de manquer d'originalité : c'est que ce partout il possède ce je ne sais »quoi qui s'appelle Voltaire »,en sorte qu'on peut dire encore à son sujet : ce partout le second et partout lui« ))mème )>.
Voltaire eut aussi la puissance que donne la poésie ; c'est par elle qu'il fonda, consolida et assura sa renommée. Aux yeux de Vinet, la grande poésie est le plus solide élément des popularités durables ; c'est par elle qu'on parle à toutes les âmes et à ce qu'il y a de plus sensible et de plus puissant dans les âmea. L'exemple de Victor Hugo ne contredit pas ce jugement. Or Voltaire fut, à proprement parler, le seul poète de son temps. Il est vrai qu'il le fut par l'imagination plus que par le cœur, par la pensée plus que par les sentiments. La poésie est parfois une vie intérieure qui peut ne pas se manifester au dehors, mais qui, quand elle se manifeste, fait vibrer toutes les fibres de l'âme humaine ; pour le plus grand nombre, elle n'est que le don de tout idéaliser et n'est dès lors qu'un talent; ce fut le cas pour Voltaire, mais chez lui ce talent fut magnifique. Ainsi l'entend Vinet.
Pour lui. Voltaire dut encore beaucoup à son caraclère. Il eut l'activité et il eut l'audace : activité ne signifie pas tant labeur opiniâtre que préoccupation constante du but poursuivi, de même qu'audace ne veut point dire témérité aveugle, mais hardiesse de la pensée portée aux dernières
262 HlhTOIMK IiK I.A LITTÉRATIHE AU XVIIl' SIÈCLE
limites. A co double égard, Viiiet ne lui on voudrait pas trop s'il ne lui reprochait de n'avoir pas toujours su garder la dignité et la sincérité. Le blâme est donc voilé, mais sérieux, lorsqu'il dit : «Yoltaire poursuivait Tagita- ])tion; il n'a craint ni le bruit ni le scandale; il réunis- ]Dsait à un égal degré la mobilité et la persévérance ; sa ))vie fut errante et vagabonde, mais constante comme uq Dfleuve qui au travers de ses détours marche toujours à »la mer».
Enfln Vinet n'a garde d'oublier que les circonstances furent favorables au développement de ces brillantes facultés. Voltaire fut exceptionnellement l'homme de son milieu. Ceux même qui blâmaient ses idées et déploraient son œuvre longtemps après sa mort l'appelaient lo grand homme. « Il naquit, selon Yinet, à Tépoque où ))il pouvait être avec le plus do plénitude tout ce qu'il »était et remplir toute sa destinée, d Sans doute en tout temps il eût brillé d'un vif éclat et exercé une puissante influence par le seul éblouissement de son esprit ; mais il n'aurait pas eu la môme autorité, ne trouvant pas au dehors, au môme degré, la source et l'écho de sa propre pensée. Il a entraîné son siècle, mais son siècle l'a grandi •
Tel est le pgint de vue auquel Vinet demeure constamment placé dans cette étude, où la partie littéraire est un peu trop sacriûée à la partie morale. Lo caractère de l'écrivain, son rôle, son influence, sont appréciés au détriment de son œuvre propre et de son talent. Ce blâme, il est vrai, peut être atténué par cette considération que
chez Voltaire le poète et le philosophe se distinguent peu de rhomtne d'action et sont dominés par lui. Ses écrits sont des actes plus que l'expression de la théorie ou de l'art. On peut regretter aussi certaines lacunes. Quelques lignes seulement sont consacrées à des œuvres considérables comme ÏEssai sur les Mœurs\ il n'est pas question de cette volumineuse correspondance où Voltaire ne se révèle pas sans doute avec plus d'intimité que dans le reste de ses écrits, ou ne se révèle guère en beau, mais qui a eu certainement une large part à cet ascendant extraordinaire exercé par la seule influence de la pensée. Ici encore, la prodigieuse activité du poète, de l'historien, du philosophe, peut être invoquée en excuse ; il fallait choisir dans de si nombreuses publications; mieux valait être exact que complet et s'arrêter sur les points essentiels que courir le risque de s'égarer dans les détails. Peut-être même le tort réel du critique est il d'avoir touché à trop de choses et à trop d'idées. Avec des vues remarquables de clarté, l'ensemble de son travail a quelque chose de confus et d'inachevé, quoiqu'il y ait multiplié les vives images et les expressions fortes qui ouvrent de lointaines perspectives.
C'est ainsi que son jugement sur la Henriade mérite l'attention. Le poème a Je beaux vers, des images d'une réelle magnificence, des épisodes pleins de charmes, des portraits réussis ; en lui-môme il n'est qu'une erreur. Voltaire, qui l'a composé par un tour de force pour prouver que la langue française était aussi propre qu'une autre à l'épopée et que lui-même était capable de traiter
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tous les sujets, a surlout démontré que la philosophie ne remplace pas la foi. L'iosuccès était inévitable, par la raison profonde que l'épopée, qui n'est que Tbistoire poétisée, n'existe pas en dehors du sentiment religieux, qui vient viviUer un grand intérêt humain. Horace a dit de la tragédie :
Née Deus intersit nisi dignus vindice nodus ;
dans l'épopée, si Dieu n'intervient pas, il ne reste qu'une froide abstraction. Cette intervention n'est possible que si le poète y croit et se sent soutenu dans sa croyance par l'adhésion «de tout un peuple, de tout un monde», a Le xviii* siècle, dit Vinet, était loin d'offrir ce peuple »et ce monde » ; en sorte « que l'esprit même de Voltaire ]>fait ici son infériorité ». Cette observation est si juste que Voltaire, sentant la nécessité du merveilleux, a voulu faire intervenir le merveilleux chrétien, mais il n'a trouvé pour cela que de plates inventions ou des déclamations ridicules. Plaidoyer contre le fanatisme, son poème a sans doute un but humanitaire ; mais cette philosophie, dans sa noblesse, n'a rien d'entraînant. De plus, son but est en quelque sorte contradictoire avec l'essence de l'épopée. Il veut montrer la suffisance ou plutôt la supériorité des vertus naturelles, substituer le sens moral au sens religieux ; cette abstraction est un manque de goût qui paralyse l'enthousiasme et une aberration morale qui fausse la conscience.
Bien qiie gêné par la crainte de reproduire des jugements mille fois répétés, Vinet met sur l'appréciation
HlSTOinE DE LA LITTÉRATURE AU XVIII* SIÈCLE. 265
du poète tragique le cachet de sa personnalité. Rappelant le mot de La Motte au sujet d'Œdipe^ que Corneille et Racine ont un successeur, il en agrandit la portée lorsqu'il ajoute : d II faut donc qu'il ait été nouveau : on ne Dsuccède qu'à la condition de n'être pas pareil i>\ et ce qu'il a de nouveau, ce n'est pas l'apparence, mais le fond. Il a tout conservé, semble-t-il : la règle des trois unités, la majesté du langage, même la tirade, d ce signe d's- Dtinctif de la tragédie française qui n'est qu'une suite du ^discours i>; mais il a étendu le domaine des affections et des sujets tragiques, il a fait des tragédies sans amour, il a considéré Thumanité plus que la société, il a ouvert la scène aux souvenirs nationaux, sans oser être populaire comme Shakespeare, il a fait du spectacle un vrai spectacle et a voulu qu'il eût l'intérêt pour premier objet et pour premier effet. Inférieur à Corneille pour l'invention et le sublime, à Racine pour la vérité morale, il leur est supérieur pour la pensée philosophique, que Vinet considère toujours comme un élément important de la vraie et grande. poésie. Quant à son style, il n'est défectueux que par trop de facilité ; il est admirable d'abondance et de noblesse, a d'harmonie séduisante ». Il a surtout la magie du coloris, « véritable magie, dit le x>critique, car tout n'y est pas sincère, il y a du prestige, 9 de réblouissement d; mais personne n'a porté plus loin cette facilité que lui-même a appelée la grâce du génie ; a Lamartine seul Ta égalé )>.
Sans s'arrêter outre mesure aux théories attribuées à Voltaire qu'i7 faut avoir le diable au corps pour jouer la
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tragédie et pour la faire ^ qu'il faut frapper fort plutôt que juste, Vinet rend hommage aux dons qui ont permis au poète d'éviter dans la pratique les dangers au-devant desquels il semblait courir, qui l'ont fait sans rival pour le pathétique, et grâce auxquels enûn il possède à fond le pouvoir d'exciter et d'approfondir la pitié, en sorte x>qu'il n'intéresse pas seulement, il désole ». L'approbation ainsi donnée n'est pas Tenthousiasme sans doute, mais elle est bien voisine de Tadmiration. Quand on songe aux sentiments de Yinet pour l'esprit général de l'auteur, on se rappelle involontairement la louange arrachée, dit-on, à Voltaire lui-même par Tode sur la Mort de J.-B. Rousseau : Quand ce serait du diable, c'est beau.
Dans le poète didaclique,Vinet voit surtout le philosophe, et cet heureux accord de l'imagination et de la réflexion lui paraît à la fois une faiblesse et une force. C'est en donnant ce caractère môme à la poésie fugitive que Voltaire en a fait un genre où il a excellé. «Rien peut- »ôtre, dit le critique, ne lui est plus propre que de ré- »pandre dans toutes ses compositions poétiques, avec la j)plus heureuse nonchalance, une foule de pensées natu- Drelles, sensées, accessibles et agréables à tout le monde.]) Sur ce point, Gresset lui-même, si plein de charme pourtant, ne peut pas lui être comparé. Malheureusement cette philosophie considérée en elle-même n'a guère de philosophie que le nom ; c'est le in medio stat virtus dans ce qu'il a peut-être de séduisant, mais néanmoins de vulgaire, une sagesse sans élévation, une morale sans portée, une vertu sans vigueur. Les Discours sur
IIISTOIUE DE LA LITTÉUATrUE AU XVIII* SIÈCLE. 267
i homme OU le Poème sur la loi naturelle en sont le type. Riches par la variété et rélégance, par les développements les plus heureux, ils sont faux quant à leur idée fondamentale. Ils ont pour principe une notion erronée de rhomme, le considérant toujours comme séparé de Dieu, ou, s'il est question de Tamour de Dieu, cet amour est un dogme et non une source de vie. L'homme ainsi compris n*est plus l'homme, puisque sa conscience est aveugle ou morte . Là est pour Vinet la question suprême ; par là il juge la théorie voltairienne sans appel. D'un autre côté, quand il voit Voltaire s'occuper de Thommo avant tout et même exclusivement comme être social, il accordera que la société sert au développement de l'individu autant qu'à son bien-être, mais il protestera contre l'idée de tout sacrifier à la société ; et sa protestation sera d'autant plus forte qu'il ne méconnaîtra ni les droits acquis ni les services rendus par l'ordre social. Enfin cette philosophie, sous prétexte de largeur de vue, sous forme d'éclectisme, n'aboutit qu'à l'incertitude, et Vinet la repousse, à bon droit, comme stérile en disant que, a de )!)tous ces lambeaux de la vérité qui pendent à toutes les «erreurs, on ne fait pas la vérité.» Mais ce système est en harmonie avec la pensée de son auteur. (iLa grande «inconstance de Voltaire, dit encore Vinet, l'incertitude «de ses opinions, l'empirisme achevé de ses doctrines, «si tant est qu'il ait des doctrines, s'expliquent par l'ex- «trôme frivolité de son caractère. Il était frivole par «nature et par système, il a même fait l'éloge de la fri- »volitô.« Hélas! Vinet montre une charitable sincérité
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qu'on trouvera peut-être naïve, en refusant de croire que la frivolité soit générale, mais il a mille fois raison ds s'indigner qu'on prétende en faire une vertu.
Si Voltaire n*apas le sérieux, il a la grâce. L'aisance, le naturel, la sensibilité expressive, fécondés par sa vive imagination, lui donnent un charme par lequel il égale et h bien des égards surpasse Horace^ Boileau et Pope dans un genre où chacun d'eux cependant est un modèle. Ils ont beau être plus égaux à eux-mêmes et se main* tenir à une hauteur d'où leur spirituel émule descend souvent, Vinet vous dira que, adu moment où Ton se dis- ))trait du point de vue moral, où, sous le rapport litté- »raire, on veut moins juger qu'on ne cherche à jouir, on ]>sera toujours attiré du côté de Voltaire, tandis qu'à la » rigueur il mériterait le dernier rang.D
L'historien appelle un jugement semblable. Il plaît plus qu'il ne vaut. V Histoire de Charles XII a une réputation surfaite; récit plein d'intérêt, mais non de portée, c'est la biographie d'un soldat qui par hasard était roi. Le Siècle de Louis XIV ne paraît pas absolument digne du rang auquel on l'a élevé, bien que demeurant un chefd'œuvre. Pour la composition, pour la diction, pour l'élégance soutenue; c'est le plus brillant des écrits historiques de la langue française ; ce n'en est pas moins un ouvrage peu sérieux au fond. Aux yeux du critique, fie ©premier élément du sérieux, la vérité, la loyauté, lui )>manquent ; il est le panégyrique non d'un homme mais i)d'un siècle. D Dans cette vivacité qui ne lui est pashabi-
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tuelle, Vinet n'oublie -t-il pas qu'il a lui-même reconnu que la gloire de ce siècle en fit oublier les erreurs et les misères ? Voltaire eût donc pu, semble-t-il, être excusé, comme traduisant Tadmiration commune. V Essai sur les Mœurs a le tort « de chercher le ridicule dans le sérieux D et non le sérieux dans le ridicules. Dans ce peu de mots, Vinet renferme un grave reproche : il veut dire que la plaisanterie, permise comme moyen à qui en use avec sagesse, devient presque une impieté quand on la prend pour but. Que l'humanité fasse pitié, mais qu'on ne la tourne pas en dérision ! Faire ainsi la philosophie de rhistoire, c'estlui ôter sa valeur morale. La suite logique de cette raillerie de parti pris, c'est le fatalisme, et avec beaucoup d'esprit on n'a ni pénétration ni hauteur de vue quand on a ramène tout à une suite d'épisodes)» qu'on rapproche pour nous humilier par la doubleabizarrerie des »événements et de Tesprit do l'homme. » Par là sans doute, le livre fut une nouveauté ; mais c'était moins une étude historique proprement dite qu'un traité où la philosophie du jour se glorifiait elle-même. Pourtant Voltaire se relève par son bon sens et môme ses bons sentiments, qui lui fournissent un jugement exquis des choses et des personnes quand il n'est pas aveuglé par la passion. «Ce »qui l'intéresse dans l'esprit de l'homme, Vinet se plaît »à le reconnaître, c'est l'homme lui-même.» Il va jusqu'à lui attribuer la passion de Vhumanité, C'est elle qu'il a voulu «sortir de dessous les ruines, qu'il en retire petite, ^mesquine, dégradée, mais c'est toujours l'humanité ; »en la rabaissant d'un côté, il la relevait de l'autre».
270 niSTomE de la littébature ai: xviir' j^ièclb.
On peut discuter ces jugements, non les confondre avec rinjustice de la prévention.
La note du blâme domine davantage dans Tapprédation du romancier et du satirique, car c'est là que Voltaire livre sa pensée sans retenue. Le mérite littéraire est grand : <rliltérairement parlant, les Contes doivent «prendre rang parmi les productions les plu» parfaites :Dde ce facile génie qui a produit tant de cliefs-d'œuvrei ; mais le démérite moral est plus grand encore. Romans, contes, satires, malgré le brillant de Texécution et la valeur constante des détails, sont franchement mauvais dans leur inspiration. «La gaieté y est amère ou plutôt insul- Dtanle.)) De tels écrits ont pour effet et même, semble-t-il, pour objet de désenchanter la vie. La tristesse que Vinel en éprouve est mêlée de surprise. aCelui, dit-il, quia » recherché avec tant de soin les droits perdus de Thu- »manilé, est celui qui a tout fait pour la forcer à se mé- «priser elle même.» Il convient que la verve féconde, soutenue, entraînante de cet impitoyable railleur trouve toujours ce qui fait rire ; mais il se reproche de céder à ce fâcheux plaisir, car celte plaisanterie est méchante, d^une méchanceté à la fois d'instinct et de parti pris. D'une part, Voltaire se livre à des personnalités où la malice se confond souvent avec la grossièreté, et qui parfois ne sont pas autre chose qu'une vengeance ; et d'autre part il est pessimiste volontaire, cela fait parti de son système; Thomme est dégradé à dessein, il est mis en face de sa misère pour qu'il ne puisse pas se figurer qu'il a de hautes destinées. L*idée religieuse se perd ainsi,
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mais l'idée morale ne gagne pas. «Le point de départ est opiacé trop bas, dit le critique, pour que Fo/^atra puisse »s'élevor bien haut.»
Comme critique littéraire, il a droit à plus de considération, non qu'il dépasse de beaucoup les théories reçues ou s'affranchisse des préoccupations personnelles ; mais quand il admire, il admire en homme de génie, et ne manque ni d'indépendance ni de justesse. Malheureusement une certaine fatuité gâte ses études les plus sérieuses; il se propose lui-même pour modèle et semble dire : Je puis bien formuler le précepte, ayant donné l'exemple. Mais n'en avait-il pas jusqu'à un certain point le droit ? Selon toutes les apparences, Vinel l'aurait trouvé plus excusable dans sa vanité s'il n'eût pas eu tant d'âpreté à l'égard de ceux qui avaient eu, soit l'imprudence de le heurter, soit la franchise de ne pas le flatter.
Enfin le publiciste, c'est-à-dire le vrai philosophe, est surtout attaqué. Le prosateur, comblé d'éloges pour son style, est mis à l'index pour sa pensée. Sa manière d'écrire est appréciée comme exquise ; il est d'un naturel parfait qui dissimule jusqu'à sa supériorité, «il traduit »son esprit en bon sens, tandis que d'autres s'eff'orcent j>de traduire leur bon sens en esprit; il est l'homme du ]9monde qui a eu le plus d'esprit et l'homme du monde »qui en a fait le moins». Et Vinet estime que le succès lui fut assurée pour une bonne part parce «qu'il a Tesprit de snons faire croire que nous avons de Tesprit et môme que ))nous en avons autant qu6 lui». Mais sa philosophie est pitoyable, et Yinet insiste d'autant plus sur ce point qu'il
272 HISTOIRR DK LA LITTÉRATURB AU XVIII* SIÈCLE.
n'hésite pas à en relover le bon côté. Il le fait même ^ une heureuse formule : «Substituer la nature à la coftiDvention, lo bon sens à l'autorité; donner la préféreooe )>aux faits moraux sur les faits extérieurs, aux choses 2>sur les mots, aux faits sur les personnes, à rensemUe Dsur lo détail; rassembler ce que le vulgaire sépare, dis- >tinguer ce que le vulgaire confond : tout cela est de la ^philosophie, mais c'est toute celle de Voltaire.» C*eil bion quelque chose. Pour Yinet, ce n'est qu'une demiscionce ; Thomme reste ignoré et il n'est pas fait droità SOS plus nobles aspirations. La modération même devicDl sévérité quand elle s'exprime ainsi : cil ne connaît de x>r&mequo sa région inférieure et sa région moyenne; »il n'a connu que l'homme social ; il ne sait ce que c'esl ))que rhomme en présence de soi-même, à plus forte >raison en présence do Tinfini ; il a manqué d'une vraie amoralilé ; on morale, il a des instincts, des préjugés, des )) habitudes, mais point de principes.))
En résumé, co qui rend très difficile et très délicat un jugement impartial sur un toi homme par un tel critique, c'est son génie même; car, en justifiant à un poiot do vue très personnel l'opinion commune qui voit en lui un génie doslrucleur, Vinet ne croit pas à sa méchanceté et dirait mémo volontiers de ses aptitudes morales: Suut bona, sunt mala, sunt mcdiocria plura.
Mais les bons et les mauvais côtés n'apparaissent guère qu'à travers Tinfluonce qu'il a excercée et comme multipliés par son talent. La véritable explication de son caractère et de son œuvre, c'est qu'il est particulièrement
ondoyant et divers; c'est une personnalité toute faite d'antithèses. D'abord elle a une incontestable grandeur. Le critique le dit avec une sorte d'emphase : oc La des- ]»tinée a prononcé :
Être d'un siècle entier la pensée et la vie,
DC'est être grand. » Mais il s'y mêle toutes les mesquineries de régoïsme et toutes les faiblesses de Torgueil. Plus modéré de langage, Vinet se contente de rappeler que cette grandeur étonne plus qu'elle n'élève et excite l'admiration plus que la sympathie ; que, ne procédant pas des hautes pensées, elle ne les inspire pas ; qu'elle n'a rien de sublime et que parfois même la dignité lui fait défaut. Néanmoins il ne cultive pas toujours ainsi l'euphémisme, comme quand il lui reproche d'avoir pour l'humanité ce un amour ardent mais dépouillé de respect, de 2>raimer comme une maltresseel non comme une épouse», d'être ennemi du christianisme par passion et déiste par jugement pratique, de faire à l'Évangile une guerre peu loyale, et en même temps si peu décisive qu'il nous faut aujourd'hui rire de ce qu'il a cru dire de plus fort.... Pourtant son idée religieuse n'est pas sans conviction, mais ce n'est qu'une idée ; c'est bien sa pensée qu'il a exprimée :
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
Il l'a fait comme il l'a dit : il a inventé son Dieu, c'està-dire l'a laissé h l'état d'abstraction. Affaire de sens commun et non de conscience *.
> Vioet a réfuté ce scepticisme moqueur de Voltaire avec une briôvelô
21 'i HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE AU XVIIl^ SIÈCLE.
Le bon sens mis au service do la passion, le génie da bon sens s' appliquant à tout et se mettant à la portée de tous, c'est Voltaire ; mais pour Yinet ce n'est pas le bon sens du génie. Celui-ci agrandit les horizons et porte sur les hautes cimes ; Voltaire descend plus qu'il De monte et ne crée ni n'ennoblit rien. Il doit bien pourtant y avoir en lui quelque supériorité de cœur comme d'esprit, car il faut toujours quelque chose de noble et de grand pour exciter un universel enthousiasme. Vinet revient alors sur ce qu'il a déjà dit , en lui attribuant un sentiment généreux de la justice et un amour passionné de la civilisation, mais en lui déniant la notion de l'idéal. Ce qui signifie que sa raison demeure médiocre « si Ton ^entend par raison la faculté par laquelle Thomme em- » brasse la vérité » ; en termes propres, les conditions premières et vraies de la vie lui échappent^
Tout croyant s'associera à ce reproche, tout philosophe en sentira la gravité ; mais il passera inaperçu ou incompris pour la masse des esprits, qui vivent au jour le jour. Qu'importe au grand nombre que Voltaire n'ait pas la profondeur de la pensée et la vigueur de la conscience? N'a-t-il pas l'ironie? Que lui faut-il de plus pour être l'idole d'un peuple qui est et veut être spirituel ? Ne se croit-on pas toujours au-dessus de ce dont on se moque? Oui, l'ironie fut le triomphe de Voltaire. Un tel sceptre symbolise- t-il autre chose qu'une royauté transitoire ? Et
qui n'est ni sans vigueur ni sans, esprit. Le rire frivole se heurte au dédain de la conviction rélléchie. Histoire de la Littdratureau xviri* siècle^ pag. 120 et suiv.
HiSTOinE DE LA LlTTÉIUTUnE AU XVIIl* SIÈCLE. 275
Vinet n'est-il pas dans la vérité en affirmant que si l'esprit de ce coryphée de la libre pensée lui a survécu, son influence littéraire et morale est morte avec le siècle dont il fut le pontife et le serviteur ? Plus exclusivement écrivain, il aurait eu une moindre place dans le présent et une meilleure dans Tavenir. A-t-il eu tort de mettre son action réformatrice, d'autres diraient dévastatrice, au-dessus d'une gloire moins bruyante mais plus pure? ce Je serais »tenté de Ten louer, conclut Vinet. Préoccupé comme il » rétait de réformes sociales et même en dépit des appawrences de réformes morales, on ne peut que lui tenir à ))honneur do préférer de telles idées à Tidée exclusive j)de l'art. »
Les pages consacrées à Rousseau unissent la profondeur à l'éloquence. Nulle part Vinet n'a mieux pratiqué sa méthode psychologique, qui consiste à chercher non seulement la pensée, mais le caractère de Técrivain dans ses ouvrages.
Chacun sait que Jean -Jacques fut le seul écrivain du xviii® siècle en état de conire-balancer l'influence de Voltaire, et ce fut là peut-être la vraie cause de l'irritation que celui-ci manifeste à diverses reprises avec une âpreté qui est loin de lui faire honneur. Il semble dilScile que la fausseté de la doctrine excite tant de colère ; n'est-ce donc pas la gloire d'un rival qu'il a voulu rabaisser ? C'est que Rousseau, à un double point de vue, répondait à des sentiments que Voltaire n'avait pas compris, et à des instincts, ou, pour mieux dire, à des besoins
'J7t* HISTOIHK DE LA I.lTTÉnATURK AU XVIII* SlÙr.LE.
que lo sage do Ferney redoutait et avait toujours raillés. A tous ceux qui, ne se contentant pas de ce que lasociéte nous donne, regardent aux aspirations les plus intinw et les plus généreuses de notre nature, à ceux qui ont soif d'idéal, h ceux qui veulent, pour se sentir vivre, h chaleur des émotions plus encore que la luoiière deli pensée, le déisme pâle et glacial de Voltaire ne suffisait pas. Rousseau, avec sa religiosité vague mais tendre, sob admiration de la vertu, sa morale du sentiment, ofireà toutes ces âmes un aliment que leur refusait une philosophie à la fois sceptique et pratique, qui rapportai tout à rintorùt social. En môme temps, dans ce domaiiu dos questions sociales, cette philosophie, peut-être saoi le vouloir, avait mis tout en cause, minant sourdemeo les institutions et les principes par le seul fait qu*ell avait chassé la foi des âmes. On sentait un frémissemei général qui présageait, en quelque sorte, une ruine pn chaine à un édifice vieilli et penchant. Tous ces probl( mes, Rousseau osa les poser directement et les résoudi il son point de vue, mêlant à ses théories, vraies o fausses, tous les emportements de sa fougueuse diale( tique, et demanda avec une insistance passionnée la ti génération do toutes choses : de la science, de réduco tion, de la famille, de la société entière. Sa voix, sortai du milieu du peuple, fut aussi plus populaire et provoqi plus de passions. Repoussant la raillerie comme le sce] ticisme, mais faisant appel à la logique et se plaisant au utopies, il fui non le contre-poids mais le contre-pied d Voltaire.
HISTOIIŒ DE LA LITTÉMATURE AU XVIll* SIÈCLE. 277
Pour juger co philosophe si diiféreni de ses coiilemporains, Vinet cherche à découvrir les secrets de son âme et tout d'abord interroge sa biographie. Une conteste pas que les circonstances n'aient influé sur lui en mal, mais il croit aussi que ses dispositions l'ont conduit à mésuser des circonstances, en sorte qu'il est l'auteur responsable de la plupart de ses misères. Celles-ci ont bien eu leur part dans l'expression et môme la formation de ses théories ; mais ses idées et ses affections innées ont accru ses malheurs, si elles n'en sont pas la cause unique. Rousseau se trompe donc quand il parle de la fatalité de sa vie ; il eût été mieux inspiré et se serait mieux connu lui-môme s'il eût parlé de la fatalité de son caractère.
Néanmoins, malgré les hontes de sa conduite et les aberrations de sa pensée; Vinet ne le juge pas avec une sévérité extrême. Il eût pu s'indigner de Tillusion avec laquelle cette âme passionnée se glorifie devant les hommes et devant Dieu d'être plus juste que les autres, alors que ses actes le livrent à une condamnation qui touche au mépris^ il se borne à le ramener charitablement et spirituellement au niveau commun. La manière dont il expose notrç responsabilité morale peut être comparée à la paraphrase d'un piquant paradoxe qui appelle la réflexion : aie ne sais pas si les coquins ont une conscience ; je connais un peu celle d'un honnête homme : ce n'est pas beau». Il n'est pas moins modéré pour mettre à leur vrai niveau les paradoxes cherches et l'enthousiasme pompeux de cet admirable déclamateur. Il croit à sa sincérité et s'en explique au sujet de ce que Rous-
278 HiSTOine de la LixTÉnATURE AU xyiii** siècle.
seau a dit lui-mêmo des vives émotions qu'il éprouva lorsque s'offrit à son esprit Tidée fondamentale de son Discours sur les Sciences, Il ne croit pas que ce soit là une simple fiction ni môme une réelle exagération, car, une fois que cette idée se fut emparée de lui, il en fit la règle do sa vie. On comprend que, la saisissant avec cet enthousiasme de l'imagination qui ne lui permettait d'aborder froidement aucune question, il ait été troublé à la pensée de la conversion qu'elle lui imposait. C'est bien ainsi que Yinet Tentend, car en employant ce terme de conversion il ouvre une parenthèse pour dire : «Ce n'est 9pas lui qui nous fournit ce mot; c'est lui qui nous iDfournit cette idée». Il est certain que cette interprétation admise et généralisée explique Rousseau tout entier avec ses subtilités et son mysticisme rationaliste, avec ses ardeurs irréfléchies et ses aspirations puissantes, avec ses sophismes et son éloquence.
Cette idée fondamentale, c'est que la société est corrompue et déprave l'homme ; que dès lors tout sera sauvé ou du moins pourra l'être si, en refaisant la société, on ramène l'homme à la nature. Par suite de ses convictions chrétiennes, Yinet part d'un principe absolument opposé. C'est l'homme qui est méchant par lui-même et qui, suivant ses instincts, fait une société dépravée, tandis que l'institution sociale, en principe et en fait, s'impose à lui comme une nécessité essentielle. Dès lors, c'est sans restriction qu'il condamne une théorie dont le point de départ aussi bien que le résultat choque à la fois son jugement et sa conscience. Il la condamne, mais ne la
dédaigne pas . Cette solution du problème de roxistcnce lui paraît même supérieure à toute autre, plus conforme à la dignité humaine, du moment qu'on repousse la donnée évangélique, qui seule, à la réalité du mal dont nous portons les conséquences avec la responsabilité, oppose la réalité d'une réparation que la foi embrasse comme un principe nouveau de vie. Il est vrai que pour revenir à la nature, Jean-Jacques, devenu extravagant, a fait rire de lui et de son système. Peut-être il y avait de quoi, dit Vinet ; mais «il faudrait savoir si la doctrine ]>des rieurs était beaucoup moins ridicule», demande-t il ensuite.
Cet optimisme qui blâme Rousseau comme il se moque de r Alceste de Molière, n'a pas tort si Ton veut, si ce n'est pourtant de se prendre au sérieux lorsqu'il demande qu'on accepte les hommes tels qu'ils sont et la société telle qu'elle est : les supporter, oui; mais les approuver, quelle niaiserie et quelle lâcheté ! Cette sagesse de Philinte, qui se décore du nom de philosophie pratique, mérite si peu son nom que c'est surtout par la pratique qu'elle pèche; qui donc cesse, je ne dis pas de soufifrir, mais de s'indigner des injustices dont il est l'objet, par cela seul qu'il constate qu'elles sont dans la nature et de l'homme et des choses? Cet optimisme réalisé ne serait-il pas le triomphe du mal et la négation du progrès? Mieux vaut encore la sauvagerie de Rousseau.
Mais cette indulgence se transforme en sévérité lorsqu'il s'agit de juger les prétendus changements que le philosophe s'imposa en vertu des principes q-u'il avait
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proclamés. Ce fut une question de logique plus que de conviction. Il en résulta que sa vie n'eut pas d'unité et ne pouvait pas on avoir. Pour se régler sur un prindpe, il ne sujStpas de le reconnaître vrai, il faut Taimer comme tel. Sans doute Tincouséquence est si fréquente qu'on peut la dire universelle. Yinet accepte même l'idée, peut-être discutable, que nos contradictions impliquent une sincérité relative, comme indiquant que nous ne voulons tromper ni les autres ni nous-mêmes. Seulement rinconséquonce est en général moins visible parce que la plupart dos bommes, ou n'affichent pas leurs principes, ou les rabaissent à leur taille. L'orgueil de Rousseau fut sa perte : il se crut un modèle quand il n'était qu'une auomalie ; on prit à la lettre ses pompeuses déclarations, on le compara à lui-même comme on en avait le droit, et, en relevant le contraste à bien des égards scandaleux entre sa parole et ses actes, on le trouva léger. Vinet insiste sur ce point pour arriver à cette conclusion : «Quelle diffé- «rence si J.-J. Rousseau eût saisi par le cœur ce qu'il «concevait par Tesprit, si le système en lui se fût élevé à »raffection, s'il eût aimé ce qu'il croyait : c'est là en Bcffettout le secret de l'unité morale, et c'est pour cela ))que le divin fondateur du christianisme s'est mis en ]»mesure; par des moyens qui n'appartenaient qu'à lui, de »nous faire aimer ce qu'il voulait nous faire croire.»
Le manque de mesure et de discernement démontre amplement que, chez Rousseau, la raison et le sentiment ne suppléèrent pas la conscience ; et que pour la foi ce n'est pas seulement sagesse, c'est aussi force que
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE AU XVilP SIÈCLE. ^81
de demander et d'inspirer l'amour . En vertu môme de son principe, il arriva à prendre en haine la société, source de tout le mal, et à considérer la grossièreté et le cynisme comme la vertu môme ou tout au moins comme la condition de la vertu. Étrange abus du raisonnement qui conduit à se faire méchant pour redevenir bon ! Ce rôle appris finit par lui devenir habituel ; mais il avoue luimême que, dans son origine, sa misanthropie avait quelque chose d'affecté. Ici encore l'orgueil est à lui-même son châtiment, car il multiplie et rend plus aiguës nos souffrances, tout en nous faisant rejeter sur les autres la responsabilité des froissements que nous éprouvons dans le commerce des hommes.
Il est donc probable, comme le pense Vinet, que Rousseau cherchait à se justifier à ses propres yeux lorsqu'il donnait pour motif de sa manie de retraite son farouche amour de la liberté, non moins que la conviction douloureuse qu'il n'était aimé de personne, lui qui aurai*; voulu aimer tout le monde. Ou a plus que le droit de se demander s'il ne prenait pas son égoïsme pour de l'indépendance et sa sentimentalité pour de la charité ; et lui-même n'était pas bien sûr de ne pas se tromper, car il insiste pour établir que son jugement n'est pas une illusion. Il redit pour lui-même autant et peut-être plus que pour le public : «Passant ma vie avec moi> je dois ))me connaîtrejD, et c'est là son erreur : un homme qui se livre assez à ses illusions pour écrire que « malgré le ))Sontimcnt de ses vices il a une haute estime pour lui- ))méme d^ ne parait guère devoir être bon juge dans sa
282 nrsTOiRB de la littérature au xviii* siècle.
propre cause, et fait singulièremeQt l'efiFet d'ignorer !e véritable état de son cœur. Pourtant, au jugement de Vinct, toutes les excuses qu'il fait valoir ne sont pis fausses. Il a le droit de parler du charme que la solitude a pour lui, car il admire, il aime la nature ; les élans (joi le portent vers elle sont foncièrement sincères et l'expression n'en est pas factice, en tout cas n'a rien de conventionnel, bien qu'en voulant l'imiter on soit plus d'une fois tombé dans une fausse et ridicule sentimentalité. De même, les reproches qu'il adresse à ses amis ne tiennent pas seulement à son imagination. Aussi mauvais, plus ou moins mauvais qu'eux à certains égards, pour Vinet il ne rétait pas à leur manière. Ils étaient sceptiques et lui passionné; leurs vices étaient ceux d'une société vieillie, les siens ceux de la nature. En restant dans leur milieu, il eût été jeté hors do sa voie et entraîné à d'autres écarts, sa personnalité gênée aurait diminué vraisemblablement sa puissance ; mais on ne saurait en induire s'il aurait plus ou moins souffert ; Vinet a donc raison de dire que ccsa retraite sauva son génie, mais non pas son bonheurs. Il emportait le monde dans son cœur et ne cessa pas de s'en tourmenter. Pour ce monde qu'il maudissait, pour s'en concilier l'opinion, il écrivit ses Confessions^ où la franchise est moins visible que l'orgueil. Ses aveux sont encore une apologie. Plus il montrait le mal sans détour, plus aussi, supposait-il; on croirait au bien, et, dans l'aveuglement de son mérite, il se persuadait n'avoir pas besoin d'autre chose pour être digne do vénération. Gomment un orgueil si exalté ne se serait-il pas heurté pour
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ainsi dire à tout instant aux plus dures réalités? La conclusion de Vinet n'a donc rien d'inadmissible. Absolument vraie quand il représente Rousseau comme victime de son carractère, elle est très plausible quand il l'accuse d'avoir, par sa faute, perdu la conscience de lui-même, et croit que ses défiances portées aux plus incroyables excès, sa misanthropie bourrue et irritable, devenue un véritable état de manie qui ne se distingue guère du remords, entourèrent la fin de sa carrière d'une sorte de désespoir.
Ce misérable résultat paraît à Vinet le fruit amer d'une imagination déréglée par laquelle Rousseau se fit un monde en dehors de la réalité, un monde de roman, en sorte qu'il passa à l'égard du monde véritable, après les plus cruels désenchantements, d'une sotte confiance à une haine insensée. Il put d'autant moins réagir contre cette funeste et injuste disposition, ajoute le critique, que, par suite de ses désordres, il ne connut jamais ni la paix de l'àme ni le calme de la pensée. Au tumulte du dehors répondit Tagitation du dedans, ou plutôt il y eut action et réaction de l'un sur l'autre. État d'autant plus grave que la rêverie s'unissait en lui à une puissance de dialectique qui mettait toutes les ressources du raisonnement au service de son exaltation. La logique a fait de lui le plus dangereux des sophistes, aparce qu'il est de bonne »foi», dit encore Vinet, estimant que là est en même temps Taiguillon de son génie, la source de ses paradoxes et Tinstrument de sa puissance. Esprit très absolu, intelligence très énergique, mais écrivant en quelque
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sorte uniquement sous Tinspiration do la passion, il a mis la passion dans l'erreur comme dans la vérité. Cette faculté contemplative donne aussi à sa pensée non seulement les apparences de la profondeur, mais une religiosité intime qui, pour être vague, n'en demeure pas moins pleine d'attraits. Que cette sentimentalité semble affectée, parfois fasse sourire et parfois ennuie, elle est touchante au fond, et môle à Téloquence le charme de la poésie. Lorsque, sous Tempire de ses impressions, il manifeste son admiration pour le beau moral, atteste son affection pour la justice, fait revivre la douceur des souvenirs ou exalte les splendeurs du monde visible comme apportant la paix et inspirant l'adoration, sa parole n'est pas seulement vibrante, elle est respectable et revêt la morale du sentiment d'une auréole de grandeur. Tous ces beaux côtés, Vinet se plaît à les relever, mais pour conclure de l'exemple même du théoricien fougueux et puissant à l'insuffisance de la théorie. Il s'est d'avance réfuté lui-môme par la contradiction entre ses instincts et ses actes: il a voulu être sa propre règle et s'est ainsi précipité vers les abîmes. C'est que la vertu dont on se fait l'arbitre n'est pas la vertu. Celle de Rousseau, dans son orgueil, n'est qu'un redoutable égoïsme. Mais la morale du sentiment, si élevé que soit le sentiment, peut-elle produire un autre résultat ?
On peut de là prévoir d'avance qu'en jugeant les écrits de Rousseau, Vinet les trouvera faux, non par la démonstration, la rigueur logique ou les exagérations de détails, mais par le principe même. Dans un sens opposé à celui
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de Voltaire il y a encore ici une notion inexacte et dangereuse des vraies notions de la vie. Le problème moral, qui renferme tous les autres, est mal posé ; ce gui n'est pas moins grave que de ne pas le poser ou de le mal résoudre, car c'est en empêcher absolument ou en fausser d'avance la solution.
C'est ainsi que le Discours sur les Sciences paraît à Vinet un pur paralogisme. Après avoir dit que le début de ce rhéteur est une déclamation contre les rhéteurs, ilajoute : ce Rousseau commence par établir un fait sans preuve : le ^bonheur plus grand des nations barbares. On aurait pu »lui nier le fait et le principe : le fait, en le défiant d*éta- ))blir la supériorité des peuples ignorants ; le principe, en ))lui niant que cette supériorité, si elle se rencontre, ))Soit le fait de Tignorance. » Mais, même en acceptant cette base plus que chancelante, on ne saurait y trouver la justification de la théorie, car il faudrait aller jusqu'à la racine du mal et se demander: Pourquoi les sciences sont-elles un élément de corruption? et Ton verrait alors que ce qu'on prend pour la cause n'est qu'un effet. La responsabilité doit donc être déplacée. Le savoir en luimême n'est pas et ne peut pas être un mal, nul n'oserait le dire ; s'il le devient pour nous, c'est par notre faute, c'est que nous en abusons, et les conséquences fâcheuses qu'il entraîne, c'est nous qui les créons. C'est donc à notre nature qu'il faut regarder plus encore qu'aux circonstances, nous rappelant :
Qu'un vas© impur aigrit la plus douce liqueur.
a Pour nous rendre méchants, il faut que la science nous
Dlrouve déjà méchants », dit Vinet. Allant ici plus loin qu'il n'avait osé lo faire au sujet de Pascal, il écrit: uNon, riiomme est corrompu virtuellement avant de »rctro acluolloment. Si la civilisation nous rend mau- Dvais, c'est qu'elle trouve un complice en nous-mêmes.» Lo terme de péché originel est encore une fois passé sous silence; mais le dogme lui-même n'est-il pas présenté comme un fait moralement nécessaire et hisloriquemeot certain ?
Le Discours sur Vi7iégalité^ admirable de style et riche de vérités de détails, deuxième et semblable paralogisme. C'est la confusion de l'inégalité et de la société; c'est des institutions sociales que Rousseau a voulu instruire le procès en opposant à l'homme tel qu'elles l'ont fait riioramc de la nature. Mais, d'une part, n'est-ce pas cet homme de la nature qui, par l'expansion de ses facultés et pour la satisfaction de ses besoins, a fondé ces institutions ? c'est donc lui qui les a faites mauvaises ; et d'autre i)art la société n'esl-oUe pas un fait nécessaire, puisque l'homme, no vivant que par la famille, est essentiellement un être social? L'être de raison sur lequel raisonne Rousseau n'existe donc que dans son imagination.
Le Contrai social^ troisième paralogisme. C'est TÉvangilo de la souveraineté du peuple, dit le critique, mais un Évangile qui ne méritepas d'être cru malgré lés beautés dont il étincelle. Pourtant le contrat supposé existe réellement; absurde et impossible dans la pratique, tel que l'imagine Rousseau, il est, en fait, la base de toutes les institutions; seulement il est de nécessité et non de con-
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seulement; ce n'est pas lui qui constitue la société, c'est la société qui le constitue par cela seul qu'elle vit et se développe, Vinet va jusqu'à dire qu' «écrit ou non, l'acte » social se retrouve dans la conscience ». L'erreur de Rousseau est donc de ne pas voir que le fait moral peut seul expliquer le fait historique et de se mouvoir encore une fois dans la fiction plus encore que dans l'abstraction. VÉmile^ autre paralogisme, autre fiction arbitraire. L'absolutisme de la théorie touche à Tabsurdité dans la pratique. Avec une foule de détails remarquables par leur exactitude, d'observations judicieuses, de revendications justes et justifiées par les errements qu'il combat, l'auteur pose et suppose des conditions irréalisables. Le fond n'est qu'une utopie et le principe dirigeant qu'un effrayant rationalisme qui dénature l'homme sous prétexte de le ramener à la nature ; qui, pour le rendre maître de luimême, nie la famille avec la société, le devoir avec l'obéissance, la sainteté avec la foi, et qui, se méconnaissant lui-même, en morale veut remplacer la logique par le sentiment. Une telle contradiction, demande alors le critique, laissera-t-elle subsister autre chose que Tégoïsme inné ? «Faire du sentiment la règle de la vie, dit-il, c'est » abandonner la vie au vent de toutes les émotions. y> Rousseau, trouvant que ce qui existe est mauvais, veut revenir à la nature ; mais si le cœur de l'homme a mésusé de la nature, à quoi cela lui servira-t-il ? il en mésusera encore. C'est donc le cœur qu'il faut changer, et le christianisme,qui demande avant tout ce changement, est par cela même dans la vérité. N'y est-il pas aussi quand il nous
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parlo d'un secours divin comme pouvant seul produif« ce changement, et Yinet n'a-t-il pas pour lui la logique quand il proclame que le grand fait de l'EvaDgile a est »seul capable de régénérer notre cœur, que seul il nous 2> ramène à la nature»?
À ce point de vue, il rend néanmoins justice à Rousseau, estimant que, s'il a beaucoup détruit, il a eu l'inleDlion d'édifier. Il sentait qu'autour de lui tout manquait de base, et parfois il était comme effrayé des conséquences de ses propres théories. Dans sa pensée dominante, il se rencoDtre ainsi avec les chrétiens, il s'agit d'une régénération; mais c'est la société qu'il aspire à refaire, tandis que les chrétiens veulent changer l'homme, et c'est à chaque &me qu'ils s'adressent i^our qu'elle-même accepte et réalise ce changement. Son principe est faux, sa passion ardente, et ces deux causes réunies font sa logique illogique. Du moins, dans cette époque de scepticisme, il n'a pas voulu se reposer dans le doute ou la négation, et l'on est bieo obligé de reconnaître qu'il a mis au service de sa doctrine une cxtraordinaireéloquenccet un immense talent, a Je déclare, dit Yinet, que mon admiration pour lui Dcomme écrivain est sans borner; et ailleurs, pour caractériser sa manière: ccRousseau estMassillon trempé dans }!)lefer ».