I. — Littérature de l'Empire et de la Restauration
Les éditeurs ont réuni sous un seul litre : Éludes sur la Littérature au xix® siècle tout ce que Vinet a enseigné ou écrit sur ses contemporains. Nous croyons devoir maintenir la distinction qui a existé de fait entre les éléments de ces trois volumes, étudiant à part les leçons du professeur et les articles du journaliste. Le premier reproduit le cours que Vinet donna à Lausanne en 1844 comme suppléant de son ami Monnard. La leçon d'ouverture, qu'on a conservée comme introduction, fut un coup d'oeil rapide sur la littérature de l'Empire ; celle de clôture, une revue rapide de la littérature de la Restauration ; toutes les autres roulèrent sur M"" de Staël et Chateaubriand. Il s'agit là de réputations et de doctrines déjà pour un grand nombre tombées dans l'oubli, mais qui pour le critique étaient l'actualité et faisaient autour de lui vibrer les échos de ^la renommée, d'enseignements dont il ressentait personnellement l'influence, et dont il
suivait ou pressentait les destinées non sans anxiété. La
*2îlO ÉTUDES ST:n la LlTTÉnAXUnE AU XIX* SIÈCLE.
vivacité ilo ses impressions ne semble avoir altéré oi réquité ni la loyauté de ses jugements •
Ses observations sur la période de l'Empire ne sont guère que la reproduction amplifiée d'une noie mise à la fin de son Discours suj- la Littérature française. II reconnaît que les circonstances furent peu favorables aux libres manifestations delà pensée et h son développement spoolané, mais il estime que le nombre des écrivains distingués fut plus considérable qu'on ne semble le croire. D'une manière générale, dans tous les domaines, la pureté et l'élégance ne compensèrent que médiocrement la froideur et la contrainte. L'esprit du xviii" siècle languit dans rimitationduxvii®. Deux grandes causes expliquent ce manque d'élan et de vigueur : la crainte dos nouveautés et la crainte des principes. Le génie de Napoléon, qui n*aimalt pas les idéologues, planait sur la république des lettres comme sur Tadministration civile et comprimait les esprits. Il en résulta qu'avec des dons poétiques il y eut peu ou point de poésie, et avec des habitudes philosophiques une philosophie qui ne mérite guère son nom. Rappelant l'émotion produite par la première apparition des théories de Schlegel, Vinet constate ironiquement que le grand tort de l'éminent critique fut de remuer des idées et de poser des principes, et ajoute : «En »général,la recherche des principes répugne aux ennemis ))de la liberté en tout genre ; on aime mieux les doc- »trines à mi-hauteur, les adages de la tradition, les pro- » verbes du sens commun ; tout cela convenait fort à cette ))époque et à l'homme qui la dominait, génie despotique
»par essence, qui voulait pour son règne la gloire des )>lettres, mais en despote, et eût voulu pouvoir la constituer ))par un décret et la conquérir à coups de canon».
Vinet trouve néanmoins qu'on a usé de trop de sévérité pour juger le mouvement des esprits, qui ne fut pas tellement digne de dédain, et croit que la seule nomenclature des écrivains et de leurs productions pendant ces dix années suffit à faire ressortir des mérites qu'il serait convenable d'apprécier mieux qu'il ne semble convenu de le faire. Cette nomenclature, il la produit en un résumé vif et complet, accompagnant chaque nom d*une caractéristique souvent renfermée en' un seul mot, et qui, mettant en lumière les qualités et les défauts, justifie Timage dans laquelle il concentre son jugement : ce Le sol conservait Dsa chaleur naturelle sous les neiges de cet hiverjo .
La période de la Restauration est considérée comme ayant appelé la France ce à faire à la fois trois expé- Driences : celle de la paix après vingt ans de guerre ; celle Ddu régime constitutionnel après douze ans de despo- TDtisme, précédée de dix années de convulsions politiques ; Dcelle enfin d'une libre communication avec Tétranger... » C'était une ère de progrès et de vie succédant à une «halte dans la gloire.» Une riante métaphore permet au critique d'exprimer en un mot ce que les circonstances avaient de favorable : ce La paix est un printemps», dit-il gracieusement, se rappelant sans doute que c'est ce printemps qu'il a vu fleurir. Il semble aussi penser à une convalescence lorsqu'il dit encore : ec La grande
)> nation se console et se guérit de ses blessures dansTex- 2>pansion de ses forces morales d. La charte octroyée, a bien qu'elle fût moins un fruit de la libéralité qu'as )>fruit de ravarice», en livrant les afifaires publique àia discussion, constituait pourtant un ordre de choses où rinitiativo individuelle prédominait. Des deux parts il fallut faire appel à l'opinion ; l'éloquence jaillit du dioc des idées, la poésie germa sur un sol fortement remoé. Il est visible qu'à cet élément national des rivalités politiques Vinet attribue Tinfluenco prépondérante dans le développement littéraire de cette époque. C*est une véritable justice distribulive qui inspire son jugement sur les erreurs commises comme sur les services rendus ; il ne manque pas pour cela d'énergie. Resté en dehors de la lutte, il use envers tous d'une équitable sévérité. U reproche à la tendance conservatrice sa dévotion fanatique ou formaliste. Il la tient pour coupable d'avoir jeté la religion dans l'arène des luîtes civiles. «Un bonheur »inouï, dit-il, lui donna Joseph de Maistre et Lamennais, ))esprits violents dont la ferveur trempée de fiel faisait de ))la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhownisme dans Tintérêt de la foi, de la démagogie pour le ))Comple du pouvoir absolu, el traversait à grands pas la «vérité pour arriver à Terreur.» Mais l'opposition a aussi pour lui le tort de s'ôlro jetée dans la négation à outrance et de parti pris, compromettant ainsi ses légitimes revendications, par ce que TAllemagne appelle Vesprit philistirif aesprit qui se compose de préventions aveugles, DdMmbéciles dédains, do crédulités haineuses, d'igno-
ÉTUDES SUn LA LITTHRATUFlE AU XIX* SIÈCLE. ?93
»rance pédanlesque, de sottise sentencieuse et de plate * forfanterie». Il ne semble pas qu'un tel esprit soit prêt à disparaître, et les rivalités politiques dont nous sommes les témoins ne nous font pas trouver excessifs les reproches de Vinet ; mais on voudrait aussi pouvoir renouveler pour le présent Téloge qu'il fait du passé lorsqu'il ajoute : a Si nous devons honorer chez plusieurs des »hommes dont le parti a succombé en 1830 le culte des «souvenirs et la religion de la fidélité, n'honorerons- »nous pas aussi dans le parti opposé les nobles parti- ))sans de la liberté dans Tordre, du progrès dans le calme» ))et du perfectionnement politique dans raffermissement ))de la morale?»
Quant à Tinfluence du dehors, s'il la tient pour considérable, il ne Texagère pas. Le Cours de littérature dramatique de Schlegel ouvrit aux théories de l'art de nouveaux horizons ; le romantisme s'y formula pour la première fois en corps de doctrine. Walter Scott et Byron, l'un par sa poésie objective, l'autre par son subjectivisme puissant, fournirent des exemples qu'on imita parfois trop servilement, mais qui inspirèrent aussi d'heureuses hardiesses. Le romantisme resta mattre du champ de bataille avec Alfred de Vigny et Victor Hugo ; mais le classicisme, dans sa défaite, put s'honorer de Pierre Lebrun et de Casimir Delavigne, qui, il faut bien le dire, en continuant la tradition, avaient ouvert la voile au souffle des idées modernes.
Tel est le cadre où Vinet fait successivement apparaître dans un tableau plein de vie la suite des écrivains qui
294 ÉTUDES SUR LA LITTÉRATirRE AU XIX* SIÈCLE.
se sont pressés dans ce court espace de temps. II s'attache à deux grandes idées, le développement des études historiques et ce qu'il nomme le débordement de la poésie lyrique. Peut-être ne fait-il pas assez clairement ressortir que le premier de ces faits constitue un vrai progrès : application de la science à la littérature, il indique uoc intelligence plus exacte et, partant, plus féconde du rôle que Tobservation doit jouer dans le développement de Tesprit humain ; le second lui parait plus glorieux que réellement bienfaisant, quoique reflétant aussi la méthode nouvelle. Le subjectivisme outré dont cette poésie fut l'expression correspondait à l'esprit général, qui se faisait illusion à lui-môme en décorant son égoîsme du nom d'intimité, et Yinet se demande, non sans motif, si cette contemplation rêveuse, qui n'est qu'un perpétuel retour sur soi-même, n'est pas, après tout, un affaiblissement de la personnalité. Plus il constate avec honneur le réveil des doctrines spiritualistes et Tardeur à la conquête du monde visible qu'elle accompagna et favorisa, plus on conçoit qu'il ait cédé à un mouvement d'humeur contre la religiosité vague, le panthéisme latent dont elle se fil l'interprète, en remuant le cœur sans réchauffer la conscience.
C'est entre ces deux inventairesy comme il les nomme lui-même, que Vinet place ses études sur les deux écrivains qui par leur œuvre et leur personnalité lui paraissent avoir «inauguré une ère nouvelle». « M°* de Staël et 2) Chateaubriand, dit-il, appartiennent sans doute à leur }Dtemps, ils en sont môme plus que leurs contemporains,
j)dont les écrits nous représentent le xviii° siècle échoué » et laissé à sec sur le rivage du xix®. Ce temps, si vous ))raiû3ez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils sauraient pu dire à la littérature de Tempire :
La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.
;)Mais dans un autre sens ils n'appartiennent pas à leur ))époque, puisqu'ils h devancent, puisqu'ils innovent )) tandis qu'elle imite, puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'as- ))sied. Ils ont été les premiers à découvrir et à saluer «l'avenir. Esprit poétique, âme passionnée, ils créèrent ))dans le môme temps, le premier un monde d'images, )U'autre un monde de pensées. » Ils sont donc les initiateurs de notre littérature moderne et les pères du romantisme.
Dès lors, pour bien comprendre les jugements de Vinet sur eux d'abord et ensuite sur leurs disciples ou leurs émules, il est d'un réel intérêt de rechercher quelle a été sa pensée sur le romantisme lui-même. N'oublions pas que dans cette question il applique ses principes non au passé mais au présent. Ce qu'il juge, c'est ce quis'accomplit sous ses yeux, ce sont les événements de celte vie intellectuelle qui est la sienne. Qu'il le veuille ou non, il est soldat dans cette guerre et il combat pro arisei focis. Il ne cède pourtant ni au parti pris ni à la passion et se maintient dans une position intermédiaire, conforme à la fois à la trempe modérée de son esprit et à ses principes moraux aussi bien que littéraires.
Il dit lui même fort simplement : «Je suis à la fois du
'290 ÉTUDES PUft I.A LITTÉHATURE AU XIX* SIÈCLE.
ï)nouveau et de Tancion régime en littérature; j'applau-
Dclis aux hardiesses de Tuo, j'aime et je regrette la pureté
Mde l'autre. » Je ne suis pas bien sur qu'il ait trouvé là
l'expression juste. Ce qui lui plaît, si je ne me trompe,
ce sont bien moins ces hardiesses elles-mêmes que les
revendications légitimes dont elles sont le porte-voix. Il
sait en effet en blâmer l'excès, mais elles attestent la
spontanéité et la liberté de la pensée; dès lors elles sont
une condition de la vérité, et dans ce sens il les approuve.
On doit aussi reconnaître que les innovations ne lui font
pas peur, car nul plus que lui ne croit au droit du talent
d'aborder tous les sujets et de les traiter selon ses forces.
Sans méconnaître le précepte d'Horace
et quœ Desperat tractata nitescereposse relinquit,
il l'applique de manière à faire voir que briser des cadres vieillis pour obéir à l'inspiration, est, à ses yeux, une sorte de nécessité et qu'il y a des cas où mettre son courage à une telle œuvre est digne d'éloges plus que d'excuses. Une haute et forte pensée n'obéit pas à une craintive prudence; les principes de l'art sont ses guides et non ses entraves, et la règle est Tappui d'où elle prend son élan, non l'obstacle qui l'arrête. On ne fixe pas de limites au génie, lui seul calcule ses ressources. Dans ce sens,Vinet ne reste pas en arrière sur les novateurs, et ses théories ne sont pas pour les choquer, a Bien des chefs- -d'œuvre probablement, estime-l-il, si leur naissance eût )>dépendude la sentence préalable d'un esprit juste mais T) froid, n'auraient jamais vu le jour»; et ce n'est pas sim-
ÉTUDES SUR LA LITTÉHATUnE AU XI\* SIÈCLE. 297
ploment comme paradoxe qu'il ajoute : a Le chemin du «talent est jonché de poétiques lacérées ». Il revient souvent sur cette idée. Cette puissance d'initiative fait la grandeur du poète, c'est le don qui vient du ciel, et ses convictions morales sont sur ce point le soutien direct de ses doctrines littéraires. « Respectons, dit-il, en cha- ))que homme ce moment si bien nommé de l'inspiration^ ))0ù il dit plus qu'il ne sait, où il fait plus qu'il ne peut, ))0ù' il devient plus qu'il n'est. » S'il parle ainsi, c'est qu'il croit à la grâce et à ses mystérieuses bénédictions dans l'œuvre poétique comme dans la vie morale ; c'est même ce qui, à ses yeux, garantit la liberté de l'art. C'est par une autorité plus haute à laquelle nous obéissons que nous nous affranchissons de l'autorité vulgaire. On ne saurait autrement comprendre sa pensée lorsqu'il dit: «Le Dgrand, le sublime apresque toujours quelque chose d'in- «volontaire et d'imprévu. Plus, dansla création littéraire, y> nous nous élevons, plus il nous semble que nous nouseffa- «çons et que nous ne disposons plus de nous-mêmes. Le » médiocre dans nos travaux nous appartient en propre : »nous le sentons à notre fatigue, à notre sueur; le grand »nous est donné, nous l'écrivons sous la dictée; nous «n'en savons pas la source, nous n'en concevons pas la «venue; c'est nous-mêmes et ce n'est pas nous; ce que «nous sommes alors, nous le sommes par la grâce; aussi «tous les poètes ont parlé de leur inspiration^ d'un Dieu «en nous, d'un mens divinior. «
Il est naturel que, posant de telles bases, Vinet ne se soit pas jointà ceux qui ne voulaient voir dans le roman-
298 ÉTUPES sua LV LITTÉnATUUE AU XIX* SlèC!.B.
tismc que l'anarchie littéraire. Il devait au contraire juslider une révolution qui lui paraissait consister à doDoer une représentation plus libre à toutes les formes de la vie, inùlant dans les fictions qui ont pour but de l'exprimer ce qu'elle mêle dans la réalité, ou, en termes abstraits, à faire de la poésie une synthèse qui, s'élevaot au« dessus des analyses de la poétique, ne se laissera pas enchaîner par des classifications arbitraires. Si Ton a des scrupules au sujet de ce mélange, si la poésie ainsi affranchie paraît devoir remplacer Tordre par la licence et se perdre dans le petit et le mesquin, il dira sans hésiter: aCraignez alors de bl&mer la Providence, qui, elle aussi, ))aime les petites occasions, et qui veut que chaque détail »de la vie devienne sérieux dans le cœur sérieux. Quoi ))de plus sympathique d'ailleurs à la nature du poète j)que ces entraînements soudains et imprévus ou cette );insensible dérive qui tour à tour le mène du familier »au sublime et le ramène peu à peu du sublime au fami- ))lier ? C'est dans cette voie de sincérité, où l'âme s'écoute, )>où l'esprit suit sa pente naturelle et obéit à tous les con- »tours de l'idée, c'est là que se ramassent d'ordinaire ))les diamants de la pensée.)) Il n'admet donc pas que la convention doive se substituer à la vérité et puisse la constituer. En réalité, le plus grand des périls serait que la tradition étouffât la vie. Sur ce point, il proclame la légitimité des nouvelles méthodes ; son individualisme chrétien se mouvait à Taise dans la spontanéité du romantisme.
Mais, s'il s'associe à ses revendications, il est loin de
ÉTUDES Sun LA LITTÉRATUUE AU XfX° SIÈCLE. 209
le suivre dans ses théories. Il lui reproche de n'être trop souvent que la réaction d'une convention contre une aulre convention ; il n'admet h aucun degré ses prétentions orgueilleuses d'être Tart tout entier et de Tètro seul, et il trouve ses excès déplorables. Il se contente de rendre justice à ses bons effets, les attribuant à ce qu'il a eu une pensée bonne et juste, celle de renouveler la liUéralure par elle-même en la ramenant aux sources de la vie. Ses adversaires ont en quelque sorte pris soin de le justifier en figeant dans des formes inertes une tradition illustre qui^ ne s'étant pas rajeunie, ne répondait plus à la réalité, et dans ce sens au moins Tœuvre qu'il a commencée mérite d'être poursuivie. Vinet déclare que ce n'est pas seulement un droit, mais un devoir ; l'avenir de l'art est à ce prix, car l'art vivant et fécond ne se sépare pas delà vérité. Si donc son approbation n'est pas sans réserve, elle estréfléchie et il la donne expressément: a Le romantisme, qui ne fut d'abord qu'une réaclion ]>du gothique contre le classique et pour ainsi dire ))d'un pastiche contre un autre pastiche, eut le mérite du »moins de briser les formes sacramentelles et d'ébranler y>\e fétichisme des genres. Il a abouti dans notre littéra- )>ture à une modification profonde, à une altération tou- DJours plus intime des anciens types ; de conventionnels 3) ils deviennent naturels, de surannés actuels, de faux j)enfln vrais et sincères. Les formes de l'art ne reposent »plus uniquement sur des hypothèses.»
Quelle est donc la part du classicisme et en quoi Vinet peut-il regretter qu'on n'en ait pas assez tenu compte ?
300 ÉTl'DKS Srn la UTTÉRATUnK AU XI-K*» SIÈCLE.
La critiquo du romantisme va nous l'apprendra. Fondé en droit, il s'est souvent donné tort en fait. Ses défenseurs eux-mômos devront convenir qu'il a souvent dépassé la mesure, ne se préservant pas des écarts de l'imagination et méconnaissant les exigences du goût. Dans ce sens, Vinet parle dos acapitans^ de notre poésie et de leurs «bravades» ; il affirme qu' «aujourd'hui le courage ))n'ostpas d'oser beaucoup, mais d'oser peu» ; il ne peut pas donner son assentiment et il ne croit pas que le goût public puisse servir d'excuse à des écrivains dont l'inspiration «oscille entre Tépouvantable et l'immonde» ; et n'est-il pas bienvenu à signaler aux théoriciens de la nouvelle école deux écueils que leurs adeptes n'ont pas su éviter, lorsqu'il leur reproche d'avoir, d'une part matérialisé la pensée, de l'autre négligé la forme? Ce reproche, pour être mitigé par des restrictions, n'en demeure pas moins d'une application trop fréquente et trop justifiée. D'une manière générale, il est vrai qu'en voulant frapper l'imagination on a surexcité les sens. Or, l'émotion n'étant pas le but mais le moyen, le classicisme, sous ce rapport, est plus près de la vérité puisqu'il s'adresse directement à l'être spirituel et moral. C'est lui que Vinet relève lorsqu'il pose ce principe : «Émouvoir sans trpu- ))bler, intéresser le cœur en maintenant tout entière la «liberté de l'esprit, consacrer au sein même des plus ))vives impressions l'empire des facultés contemplatives, «c'est le problème éternel de l'art». Il n'est pas moins heureusement inspiré lorsqu'il ajoute : «Parce que les «représentants d'un prétendu classicisme avaient sub-
x»stitué Tétiquette à la vraie dignité, la périphrase à la ))poésie, les manières de cour aux bienséances naturelles, »il ne fallait pas prendre le change et attribuer au laid et »au trivial un rôle littéraire qui ne leur appartenait pas. . . ))Le beau est l'objet propre de rimagination, commelevrai «est celui de la raison. Le laid n'est, en poésie, qu'une » ombre passagère; le mal sans doute a sa poésie, mais »aussi c'est la poésie du mal, ce n'est pas la prose que ))nous demandons au poète. S'il ne s'agit que de voir les ))choses dans leur réalité et non de nous élever à leur ))idéal, il ne vaut pas la peine que le poète se dérange; )>nous lui demandions des idées, nous saurons bien sans »lui nous procurer des sensations; nous n'avons qu'à )^descendre dans la rue ; nous n'avons même qu'à rester wchez nous.»
Ce réalisme, inadmissible en lui-même, l'est encore moins quand, sous prétexte d'effusion, on se place audessus des lois de la grammaire et de la prosodie, et qu'en alléguant la liberté on semble ne se plaire que dans la licence. Vinet, qui a su ramener la règle à de justes proportions, quineveutpasqu'ellesoit arbitraire, demande qu'elle garde son autorité dans l'intérêt même de la poésie, qui perd sa raison d'être en se séparant de Tharmonie et son charme en se laissant aller à l'incorrection, ce La perfection est sa grâce d'état, dit-il Plus rimais gination se donne de carrière, moins la langue et la » versification doivent s'en accorder. » Si le poète doit être libre de suivre son génie, il ne saurait se soustraire à l'observation des règles qui résultent de la nature des
302 ÉTCDES SUR LA LlTTÉnATURK AU XIX* SIÈCLE.
choses, règles que le bon sens suffit à constater et que le goût déclare imprescriptibles. Plus il a reçu de dons, plus ses privilèges mêmes lui imposent de strictes obligations, et c'est aux mattres du romantisnae que Yioet adresse cet avertissement : a Le frein, le joug, leur dit-il, »doit être imposé aux forts », car « Texemple du désor- Ddre est d'autant plus redoutable qu'il descend de plus Dbaut ». Il les met en cause et invoque leur propre autorité, en appelant à leurs mérites pour condamner leurs erreurs et les engageant è se prendre eux-mêmes pour modèle, puisque c leurs productions les plus parfaites, » quant à la forme, paraissent aussi les mieux inspirées ». Il y a là, pour lui, autre chose qu'une question d'art ; la dignité, la probité littéraire de l'écrivain sont en quelque sorte compromises par cette négligence. On le sent à son insistance : a Le bonheur de quelques génies naturels à )>qui la correction a manqué et qui en ont payé l'absence »par mille traits sublimes, est un précédent dont peu »d*écrivains ont le droit de s'autoriser et dont personne j)ne devrait oser se prévaloir. En tout cas, il ne saurait » faire méconnaître une vérité psychologique des plus «simples : c'est que la pensée et la forme sont intimo- »ment unies et sont en principe une même chose. » Aussi le critique demande-t-il : ce Le mépris de la forme x)n'enferme-t-il pas secrètement le mépris de la pensée»? Mais quand le correctif de cette éclatante supériorité à laquelle il rend hommage n'existe pas ou perd sa force, son verdict se fait dédaigneux, a Je dirai ma pensée en »deux mots qui vont à l'adresse de toute la littérature
ÉTUDES SUR LA LITTÉnATURE AU XIX* SIÈCLE. 303
Dactuelle. Cette langue et cette versification tourmentée «n'annoncent pas une bonne conscience, poétique s'en- ))tend. Il y a plus de sévérité, moins d'agitation dans »rinspiration parfaitement sincère. On ne fait tant de »bruit, on ne se donne tant de mal que quand on a besoin
))de s'étourdir et d'étourdir les autres Ce n'est pas
))la richesse bien liquide qui aime tant à s'étaler ; Tos- »tentation n'est le fait que des fortunes équivoques et «précaires. » Le classicisme enseignant la nécessité d'efforts non pas plus énergiques mais plus persévérants, demandant plus de réflexion dans l'ardeur, plus de suite dans les travaux, des couleurs moins vives peut-être, mais un dessein plus exact, moins d'éclat dans l'expression, mais plus d'ordre et de proportion, paraît bien jouir d'une richesse plus solide, et c'est sa méthode que Vinet approuve et recommande : ce Plus j'y pense, dit- »il, plus je suis ramené à croire que la logique, mais une «logique délicate ou profonde, est la condition et quel- «quefois la première donnée des beautés du style, en «poésie comme en prose. Ordre et proportion, que do «choses dans ces deux mots ! et toute la bgique du style «est là. «
Dans l'ensemble de ce jugement, la sévérité du critique frappe peut -être moins que la tristesse du moraliste. Si ces erreurs des poètes les retiennent trop souvent loin des hauteurs où les porte un heureux génie, il se platt à redire qu'ils ont assez fait pour leur gloire. Ce qu'il regrette dans cet oubli ou du moins dans cette altération de l'idéal, c'est qu'il y voit un symptôme des disposi-
304 ÉTUDES SUR LA LITTÉnATlHE AU AIX* SIÈCLE.
lions du siècle. Le triomphe du réalisme, otfense à son goût, est un sujet d'inquiétude pour sa conscience, parce que cette tendance des esprits procède des affections de Tàme ; c'est la préoccupation des choses matérielles qui entraîne les égarements de Tinlelligence par la diminution de la vie spirituelle. Ce rapprochement est légitime; sans se confondre absolument, Tidée et la vie marchent de pair. Si la parole de Vauvenargues est vraie, si les grandes pensées viennent du cœur, quand les cœurs sont pleins de vulgarité, de frivolité ou d'égoïsme, avec quoi les fera-t-on vibrer si ce n'est avec les images qui les charment? Dès lors, la littérature n'indique-t-elle pas une décadence morale quand il faut atteindre l'imagination par les sens ? Le poète est sans doute coupable d'entrer dans cette voie, car il rabaisse sa mission; mais les générations qui refuseraient de l'écouter s'il n'accordait pas sa lyre pour des chants indignes d'elle, quelles espérances peuvent-elles faire concevoir? Aussi, en avertissant les écrivains, Vinet s'afDige-t-il de ce qui trouble et fausse les esprits. L'inquiétude est visible jusque dans ceux do ses jugements qui semblent purement littéraires. «Tant que nous en serons à chercher dans le lan- ))gage l'éclair, dans la pensée le paradoxe; tant que le ))pain quotidien delà littérature sera l'étonnant et Tinouï, »non le simple et le vrai, je croirai, quoi qu'on en puisse ))dire, que nous manquons d'idées, j'entends d'idées
» auxquelles nous ayons foi, nous et le public Or, tel
»est le scepticisme de notre siècle que la plupart des «vérités immatérielles se sont fondues dans Tàme; les
ÉTUDES SUR LA LITTÈnATURE AU XIX' SIÈCLE. 305
» impressions matérielles y ont acquis d'autant plus d'em- ))pire; car le malérialisme est Théritier ab intestat de Dla foi morale ; tout dans Tart doit tendre peu à peu aux » impressions sensibles, seules réalités puissantes dans «l'être dépossédé de ses divins caractères, et la poésie, à «quelque sujet qu'elle s'attache, finit par n'être plus qu'un «spectacle. « Cela est déjà bien sérieux; mais il a des accents plus émus encore : ^ Il est impossible, s'écrie-tx>il, de jeter les yeux sur notre littérature en émeute per- «manente, sans ressentir un douloureux effroi. Que par- ))lez-vous d'anarchie littéraire et de vains débals d*école? ï) L'anarchie est dans les idées mêmes où l'humanité peut » encore puiser quelque vie.» C'est bien la question morale qui se soulève pour lui, l'avenir de la civilisation qui lui paraît être en jeu.
Peut-être les premiers lecteurs de ces lignes ont-ils souri des craintes qu'elles expriment. Il leur semblait sans doute
Qu*il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin ;
mais quand nous voyons ce qu'est devenue la liltératuro populaire, qui s'abaisse aux habitudes de la foule au lieu d'élever la foule vers elle, trouvons-nous que les aspirations qu'elle satisfait aient quelque chose de bien noble et de bien généreux ? prépare-t-elle aux énergiques et persévérants efforts et aux dévouements héroïques ? Le présent, qui pour Vinet était l'avenir, ne donnet-il pas à ses appréhensions chrétiennes un caractère
prophétique? n'est-ce pas aujourd'hui qu'on peut dire
âûti ÉTUDES SUR LA LITTÉRATtHE AU ZIX* SIÈCLE.
avec vérité : « Le bel emploi vraiment de la poésie que y>de tirailler nos nerfs en tout sens et d'agir niécanique- Dment sur notre organisation ! le beau progrès que d'at* loteindre aux dernières limites de l'obscène ou de l'hor- 2>rible et de nous promener successivement des lupanars ]>aux gémonies ! Faut-il qu'on ne puisse supprimer tout 2>àfait ridée d'un rapprochement odieux? L'expérience Da prouvé que les excès d'une vie licencieuse conduisent «directement aux habitudes d'une cruauté raffinée. Eh )>bien! on nous donne l'image de ce fait en littérature: Dde la débauche et du sang, du sang et de la débau- Dcho. » Hélas! tout cela n'est que trop fondé en raison et en fait ; quand on oublie l'âme et l'idéal, il reste pourtant la sensibilité avec la passion, et la décadence de l'art correspond à l'affaissement du sens moral.