‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 21 sur 29 · II. — Chateaubuiand et M"" de Stael · texte numérisé non relu

II. — Chateaubuiand et M"" de Stael

L'indulgence do Vinel pour M™' de Staël peut étonner; elle s'explique. Nous avons déjà observé qu'il complète la critique par la psychologie, que sa métaphysique revient toujours à Tobservation des faits, et qu'à ses yeux le plus important de tous est le fait spirituel et moral. Pour apprécier un système ou une œuvre d'art, il veut se rendre compte de ce que la conscience y a mis C'est par là qu'en relevant chez M"« de Staël bien des erreurs, en jugeant ses théories hasardées, prêt à se scandaliser de ses idées et de ses livres et à railler sa philosophie, n'osant pour ainsi dire pas disputer au ridicule son amour de la mélancolie, il trouve à l'approuver, reconnaissant en elle une belle âme. Il ne se borne pas à dire, sur la foi de Benjamin Constant, qu'à une grande passion pour la gloire elle ajoutait un grand amour de la liberté, mais que ces deux sentiments cédaient la place dans son cœur à la puissance de ses affections et à sa profonde sympathie pour toutes les souffrances ; il voit surlout en elle la foi en la vérité, et c'est ce qu'il admii% ;

3l).S KTunEs S[rn la littérature au xix* siècle.

c'est mieux qu'un talent, c'est une verlUp et une vertu religieuse; car regarder à la vérité, c'est regarder au delà du visible. «La vérité, dit-il, c'est la pensée de Dieu, i>c est Dieu dans les choses; or M*"' de Staël est une de y ces ilnius qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, )>qui l'ont crue plus forte que tout ce qui est fort et qui ))ont senti ({u'il est juste de se dévouer à elle.» Il en résulte qu'aucun de ses écrits n'est frivole et que Vinet ne sera pas surpris de la voir arriver au christianisme, puisque pour lui tout ce qui est vrai est chrétien. En prenant sa défende, il croira surtout être impartial ; mais il n est pas facile de dissiper tous les soupçons qu'a fait peser sur elle son caractère passionné, et il n'est pas prouvé que le critique n'ait pas cédé à un préjugé favorable ((uand il la représente comme victime d'injustes calomnies.

Toutefois, s'il veut réhabiliter sa mémoire, il n'a pas les mêmes ménagements pour sa doctrine. Ne tarissant pas en éloges sur l'énergique droiture de sa pensée et l'élévation do ses sentiments, il la condamne comme ne se préoccupant pas assez de la sûreté des principes, comme ne tenant [)as compte des définitions, sans lesquelles on s'expose à raisonner dans le vague, comme ignorant la diuleclique. Ce qu'il loue en elle, c'est la spontanéité, qui lui pormel do procéder par aDBrmalions souvent justes et saisissantes, d'autant plus que, grâce à la richesse et à la force de sa pensée, elle atteint beaucoup de vérités par le sentiment et qu'elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler «des traits de lumière».

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C'est ainsi que son livre sur les Passions^ faux par ^^on idée fondamentale, abonde en observations vives et fortes, cf en éclairs de philosophie et de sentiments» . L'idée est fausse en effet, et Vinet ne le dit peut-être pas assez. Il est surtout frappé de la tristesse que respirent ces pages et de Tinsuffisance des consolations qu'offre cette sagesse navrante dans sa résignation héroïque, mais glacée, qui supprime tout élan, et dans ses sages calculs qui retranchent tout espoir. Il aurait dû, ce semble, insister davantage sur ce fait que prétendre supprimer les passions est une véritable utopie morale ; ce système se met en opposition avec la réalité des fiiits, puisque leur disparition nous réduirait à l'inertie. S'il est vrai que ce qu'on leur accorde les porte à tout envahir, elles n'en demeurent pas moins une force que rien ne remplace, et la vraie sagesse consiste à les discipliner. Sur ce point, La Fontaine a mieux vu. Ce qui amène Vinet à cette concession, c'est sans doute qu'à son jugement, si la psychologie est erronée dans cet ouvrage , la morale l'est beaucoup moins. Une donnée fautive est redressée par une conception généreuse et droite. Voici comment il s'en explique : «Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être )>laissé dévorer par des sentiments impétueux, et à Tissue ))d'une révolution où elle avait vu toutes les passions se )j déchaîner contre le bonheur des particuliers et de la lonation, elle sentit, pour l'individu le besoin de maîtriser ))les passions, et pour le gouvernement le besoin de les »dirigor ; c'est tout le plan do son livre, dont elle n'a écrit ))que la première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie

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f son rôle, raisonnant avec l'individu comme si les pas- Dsions pouvaient être domptées, avec les gouvernemenls Dcomme si elles ne pouvaient pas Tètre. Marche tout à i>fait rationnelle, car la sagesse consistera toujours à dex> mander à l'individu le vrai absolu et à la société le vrai ^relatif.... La sagesse de Tindividu est de vouloir être «parfait ; la sagesse du gouvernement est de ne jamais «oublier que les hommes sont imparfaits, o

Au point de vue systématique, les Considérations sur la Littérature sont plus maltraitées encore. Leur théorie de la perfectibilité confondue avec un développement chronologique ne résiste pas au témoignage de l'histoire, et M°* de Staël a commis la grave faute de ne pas déterminer ce qu'elle entendait par la loi du progrès. S'agitil de l'esprit, du cœur, de l'art, de la science, des mœurs ? on ne saurait le dire ; le problème est mal posé et le vague qui en résulte pèse sur tout l'ouvrage. Il y a des détails qui surprennent : la préférence accordée aux littératures du Nord s'explique peu ; l'éloge outré de la mélancolie se justifie moins encore ; il y a aussi des choses hasardées dans les conjectures sur l'avenir de la littérature républicaine, c'est-à-dire de la littérature telle que doit la constituer une ère de liberté. D'après Vinet, ces prédictions sont des conseils et cette critique est une sorte de morale ; quand il est question d'une doctrine nouvelle, il veut qu'on lise une doctrine meilleure, et le plus souvent, en effet, il la juge meilleure parce que l'auteur lui parait a moins exposé à errer sur les questions de droit »que sur les questions de fait ; le cœur chez M™' de Staël,

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»et c'est beaucoup, avait bien plus d'esprit que l'esprit »lui-méme ». Si Vinet écrivait aujourd'hui, il recommanderait sans doute autant que jamais la lecture de celte seconde partie, dont l'inspiration profonde se résume dans cette affirmation : a On ne trouve que dans le bien un es- ))pace suffisant pour lapenséeD; ou dans cette autre : «Sans xla vertu, rien ne peut subsister, rien ne peut réussir «contre elle»; et encore : «La consolante idée d'une Pro- » vidence éternelle peut tenir lieu de toute autre réflexion ; )>mais il faut que les hommes déifient la morale quand T>ils refusent de reconnaître Dieu pour son auteur». Aussi Vinet dit-il : «Ce livre est implicitement vrai», et prétend qu'il contenait tous les germes de Tavenir que nous avons vus se développer depuis. C'est que cette idée du progrès est en soi juste et féconde, et Ton ne saurait être chrétien sans s'y rattacher. C'est en chrétien que Vinet s'écrie : «Discutez, critiquez, renversez le système

»de l'auteur, mais respectez sa foi ; n'aurait-il pas

))cessé d'aimer le bien, celui qui aurait cessé de Tespé- »rer ?. . , . Combattons l'erreur, mais honorons l'enthou- »siasme. Ceux qui honorent le calcul seulement calculent »mal. La force de la société, la garantie de son avenir »est dans l'enthousiasme, et, quand l'enthousiasme aura »tari, le calcul ne la sauvera pas.»

Delphine Qsi, pour Vinet, un roman dont l'idée est fausse et l'intention avouable; qui pèche contre la vérité plutôt que contre la réalité, pourrait-on dire, si ce n'était rendre le jugement du critique d'une manière trop subtile. M"* do Staël a voulu montrer la condition malheureuse de la

p'/urruil /ïvit':r, Cela ne sera:! l: I-^jî 21 îtj: fiiorni <;n 001, Main quand M*^ de S&^ l In roniiniiit/; 'le» mouvemeMs qézÂr&rx c:: o: rni'iil nij n'aponjoiUelle pas qu eîîe ériçe rzi* iz:5iii»!:ï3 ^ lo), «îl qu'il n*y a plu» rfe morale lI miiDe d-e *.:«C/éit :ûrnlhln y Maii r/j qui donne â ce livre, dangerea r«ir Ttsprll <l(iiit il «Ht ani«â/5, un intérêt réel, c'est -j-je Tt-;?-: di'irrll MU iiropnî v<îrtu, c'est-à-dire Lien réelles^r: *?* niinlluMMilH^/uK'înîUx ; elle retrace, d'après Vinel. Dcr ss itx|MVrhMM:<m uiain moh impressions, elle nous expcrse sc^r pii« NU vio main hou Ame, Dans ce sens, elle aurait rsziw. lu niufllllon qu'il impose au poète et sans doute aussi au romurirjur, ollo u éto vraie. — Quant à Corinne^ c'est on ponmn, lit v.i) po<îmc3 <î»t un chef-d'œuvre. C'est eccore MU proprn dnHlim'M? quo M"" de Staël révèle et déplore en iMMiri moiilruiil liîN Houflrancos d'un cœur de femme qui u flTi rliolnir nnlrn In boiiiiour de la gloire et le bonheur dn lu rumllln. li'iiilor<')ldu livre est tout moral. Ce roman, qui, r.fimmn lu tniKi'Mlio antique, nous montre partout la fulullln, NO dtWoloppo tout entier, comme la tragédie modnriM(,dunH lo domaiiio Hpirituol. Corinne, comme Tau- Intir, u cru (|ii() lo honiicur c'est l'amour dans le mariage, ni voll/i (pi'i^lInoHt ol)lif{no do reconnaître qu'il ne saurait y uvojr rnmniunion entre son Ame et l'âme de celui qu'nlln uvult cIioInI nomme l'époux de ses rêves. Dès lors, pltiN nlln ulmn, plu.H elle doit souflrir, car elle se heurte h lu nulunt doH choses, avec laquelle « elle ne veut pas

ÉTUUIÎS tiVn La LITTÈRATUnE AU XIX* SIÈCLE. 313

» transiger et qui no transige jamais ». Son martyre est bien celui do Tamour qui se dévoue, c'est-à-dire de Tamour vrai, et cela seul suffirait pour donner une valeur morale au livre qui décrit ces espoirs déçus et ces douleurs sans compensation. Mais Vinet voit plus haut ef plus loin, et c'est la vraie raison de ses louanges. «Ce n'est «plus seulement, dit-il, la tragédie de la femme, la su- ))blime complainte du talent et de la gloire, l'humanité »est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil représente »celte puissance d'aimer, qui est en même temps, comme »elle a bien su nous le dire, une puissance de souffrir. »I1 y a même plus, si Ton prend Touvrage dans son en- ))semble et qu'on se pénètre de son esprit, Corinne est »uno élégie sur la condition de l'homme en co monde.» On s'explique que, se plaçant à ce point de vue, le critique ait trouvé dans ce livre une belle poésie et une œuvre d'art, de toutes les œuvres de Tauteur celle où il lui paraît s'être montré le plus réellement artiste, car cette poésie est celle qu'il aime et cet art celui qu'il approuve ; la tristesse y domine, mais la tristesse de la conscience, «qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez

«d'enthousiasme, assez d'espoir ».

Ce qui a particulièrement intéressé Vinet dans le livre de V Allemagne, c'est qu'il atteste l'évolution morale accomplie dans l'âme de M'"** do Staël, qui, sans nier la valeur du sentiment, ne le gloriûe plus comme la règle du devoir, mais rend honneur au christianisme d'avoir déterminé le point merveilleux où la loi positive n'exclut pas l'inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi posi-

[]\i ftTUIES SÏ'M LA I.ITTÉnATURE AU XÏX* 8IÈCLE.

tivo; qui dès lors considère la piété, non plus comme m fait spécial à certaines &mes, mais comme un fait premier cl universel appelé à féconder la pensée et la vie, et qui, enfin, s'est élevée à la notion de la Réilemp\m comme au contre de la vérité religieuse, seule capable do nous affranchir du mal. Ce qui nous intéresse peotêlre davantage, c'est le jugement porté par Yinel sor cot hommage rendu à un pays que les événements nous ont conduit à ne pas voir sous un jour favorable. Ce livre fut un anachronisme au moment de sa publication; écrit en 1809, il ne parut, grâce à la censure, qu'en 1815, et sembla une glorification des vainqueurs. Ne garde-t-il point pour nous ce caractère déplaisant, el Yinot no le rendra-t*il pas plus sensible en insistant sur nos défauts et sur les qualités de nos adversaires? Je me garderai bien de dire qu'il nous flatte pour dénigrer l'esprit germain. Nous en avons assez vu pour savoir qu'il ne nous tient pas pour parfaits et que nos illusions ou nos misères no rencontrent guère en lui un simple complaisant; mais, enfait, l'Allemagne neletrouve pas non plus disposé à tout admirer dans ses tendances et dans ses mœurs. 11 admet, faute, nous apprend-il, de pouvoir contrôler, que M'°'' de Staël rend justice à un pays qui a évidemment sa grandeur, que ce qu'elle en dit a l'air d'être exact, et doit Tétre, des fictions de ce genre étant difficiles à inventer; mais il estime qu'elle n'a pas été au fond des choses, et en juge par deux points où ses études de moraliste et de théologien lui donnent quelque compétence. M"' de Staël propose les Allemands comme mo-

ÉTUDES SUIl LA LITTÉHATLMIE AU XIX* SIÈCLE. 315

dèles, à cause de leur enthousiasme et de leur philosophie ; or, pour Viaet, cet enthousiasme n'est pas une si grande venu, n'étant pas l'enthousiasme de la vertu, et celte philosophie n'a pas Tinfluence vivifiante qui lui est attribuée, puisqu'elle n'a pas la valeur morale et religieuse que lui assigne une admiration trop promptement accordoe. Sans doute l'Allemagne a pu être nommée la patrie de la pensée; mais pour le critique cet hommage légitime s'adresse au génie de la spéculation plus qu'à l'amour de la vérité. Gela n'est pas pour le satisfaire. « Quand je compare, dit-il, cette préoccupation avec celles «qui ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, ))j'honore ceux qui en sont atteints. Mais je voudrais «savoir deux choses : cet enthousiasme intellectuel enx)traîne-t-il Tenlhousiasme moral?. . . et en second lieu, Dcet amour de l'abstraction, cette passion de la pensée ï)élève-t-olle une barrière entre notre âme et l'égoïsme, » je dis au moins l'égoïsme le plus grossier ?» La réponse qu'il fait ailleurs, en se plaçant à un point de vue plus élevé encore, est suffisamment explicite. « Se désintéresser ))même du bien dans la recherche du vrai, c'est renoncer );à trouver le vrai. . . Tout autre désintéressement nous Denrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait pour ainsi wdire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui nafTecle de no pas voir dans le bien un intérêt et le «suprême intérêt, celui-ci est un suicide. » Cet appel au sens moral comme médiateur nécessaire entre la pensée et la vie entraîne une sentence assez dure contre les abus de l'abstraction et de l'imagination. Ubi desertum

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f(tciunty pacem appellant, a dit Thistorien des ancieos Germains. Vinot semble appliquer cette parole à leurs descendants, au point de vue spirituol.a II reste àproo- »vor, dit-il, que rabstraction épure Tâme à proportion ))qu'olle fait autour do l'esprit un vide parfait; il restai «prouver que ces spéculatifs, si dépréoccupés des intérêts «moraux, sont dépréoccupés également de tout le reste... )>Si la pensée avait ses débauches, je dirais que TAlle- » magne a fait débauche de la pensée. . . Elle s'est crue «d'autant plus sérieuse qu'elle pensait plus profondé- »ment; la frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est »pas plus sérieuse, et une métaphysique oreuse est une «admirable enveloppe des pensées frivoles et des senti- «ments vulgaires. » Dans ce même ordre d*idées, Vinet trouve que les Français ont eu tort assurément de condamner la métaphysique et surtout de se livrer au matérialisme ou à l'incrédulité; mais il croit aussi que leurs philosophes, leurs orateurs, leurs poliliques, étaient bien inspirés lorsqu'ils s'efforçaient de passer de la théorie à la pratique pour le progrès social. Leur enthousiasme, moins bruyant, n'était pas moins sincère et doit être considéré comme plus utile que la fameuse et vaine recherche de l'absolu. Est-co le chrétien ou le républicain qui porte ce jugement? Il faudrait bien [>eu connaître Vinet pour ne pas savoir que chez lai il y a toujours le chrétien.

C'est traduire, mais non trahir la pen.séede Vinet, que de dire qu'à ses yeux, si M"**" de Staël, par son livre sur la Littérature, fut, non d'intenlion, mais de fait, le Joachim

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du Bellay de la nouvelle école, Chateaubriand lui paraît en avoir été le Ronsard, et que le romantisme se trouve ainsi avoir eu son docteur et son modèle. Pour notre cri- Irique, Chateaubriand est un véritable chef d'école. Il ne savait pas, mais il n'aurait pas été surpris d'apprendre qu'après les longues luttes d'une carrière de gloire, le vieil athlète de la légitimité et de la foi ferait creuser pour sa dépouille mortelle une tombe solitaire sur les âpres falaises de Saint-Malo. Ce choix suprême liii aurait paru répondre au caractère de ce brillant génie, fait de désillusions plus que de mysticisme et de poésie plus que de piété. Mieux que personne, Chateaubriand a vengé M'""* de Staël des railleries qu'elle avait provoquées en s' enthousiasmant pour la mélancolie comme vertu littéraire. Celte mélancolie a rempli Tàme et la vie du chantre des Martyrs. Quand il écrivait dans Tavant-propos de ses Éludes historiques : « Je méprise aujourd'hui la vie, que x)je dédaignais dans ma jeunesse», il laissait parler son cœur plus encore qu'il ne résumait ses expériences ; il exprimait avec amertume, en face de la réalité, ce que ses instincts lui avaient «dicté dans René, comme dans un rêve suave et douloureux. Ce n'est pas lui qui aurait désavoué le vers de Musset :

Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux,

bien qu'il lui eût donné sans doute un autre sens ; car, comme l'observe Vinet, cette mélancolie n'a rien de factice ni d'énervé, et laisse à ce grand esprit toute sa virilité. Puissante et intéressante dans sa sincérité, elle enrichit son talent et dans une large mesure en fait

318 ÉTUDES SUR LA LITTÉnATUBE AU XIX« SIÈCLE.

roriginalite. C'est par là qu'il a été conduit à demanda à la nalure ses inspirations, imitateur de Rousseau et émule de Bernardin de Saint-Pierre. Vinet a vu ce rapprochement et comprend plus qu'il ne l'approuve ce sentiment de tristesse et d'ennui que trahissent cette admiration et cet amour des beautés du monde extérieur. «Ils viennent, dit-il, hélas ! d'où nous venoos »tous; ils n'ont vu que ce que nous voyons, et toutefois oun immense regret comme d'une richesse perdue, bien Dqu'ils aient toujours été pauvres, enivre leur &me de ))douleur et de poésie.» Mais il a vu aussi la différence. Rousseau dans son trouble qui ressemble à de 1* irritation, Bernardin de Saint-Pierre dans sa douceur résignée, paraissent vouloir se consoler en pleurant sur le sein de cette mère auguste dont la permanente jeunesse leur parle de sérénité; Chateaubriand, ccné désabusée» et avide de croyances, lui demande avant tout des émotions qui le bercent dans la vague pensée de TinGni. En elle aussi il se plaît à retrouver les regrets, et Vinet dit avec autant de justesse que de sensibilité : «Il Taime parce qu'au » milieu de ses enchantements elle a de mystérieuses tris- ))tesses et d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la cam- JE> pagne, il aime le désert. Ce qui lui plaît dans la nature, »c'est la solitude, l'immensité, les aspects sauvages. Par »la raison, je veux dire une certaine force d'abstraction, j)il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir; ))mais les ruines le touchent plus que les fondations » nouvelles, et il est l'homme du souvenir bien plus que ))des espérances.»

ÈTUbES SUR LA LITTÉRATURE AU XIX* SIÈCLE. 319

Il y a là une source abondante d'intérêt et de poésie où Victor Hugo lui-même a su puiser. C'est lui qui a dit :

Hélas ! d'un beau palais le débris est plus beau,

et c'est là que la nature poétique de Chateaubriand a pris son essor. Pour Vinet, il est si bien poète que, «quoique »à l'en croire il n'ait été poète qu'en attendant mieux, lojamais en devenant quelque chose de mieux il n'a cesse Dd'être poète» . Il faut bien que cette qualité littéraire soit comme la charité au point de vue moral, qu'elle couvre une multitude de défauts, puisque nous voyons notre critique excuser, je ne dirai pas l'usage, mais l'abus que cette plume brillante a fait de la prose poétique, qui partout ailleurs lui semble une sorte de déraison. Cette excuse se fonde sur deux motifs : le premier, c'est que Chateaubriand Ta faite belle et bonne^ quand partout ailleurs elle est médiocre, c'est un «fief» qui lui appartient sans être «réversible à personne» ; le second, c'est qu'elle a donné naissance au lyrisme moderne : Atala, son chef-d'œuvre, a ouvert la voix aux chansons de Béranger, aux élégies de Lamartine, aux odes de Victor Hugo.

À ces dons naturels. Chateaubriand en ajoute un acquis qui devait être d'un grand prix aux yeux de Vinet, je veux dire sa pensée chrétienne. Mais, il faut bien le reconnat!.re, cette pensée lui paraît trop incomplète, et, pour être plus exact, trop superficielle pour qu'il la mette au premier rang. Il lui attribue une action poétique supérieure à son action morale. Ce n'est pas qu'il ne parle

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avec un respect atlendri de sa conversion et du sentiment qui Ta déterminée : aj'ai pleuré et j'ai cru» ; mais il la juge plus sincère que sérieuse. «Ce croyant, dit-il, )>a l'imagination plus religieuse que respritD. Il louera donc la conviction et le désintéressement qui ont présidé à la publication du Géy^ie du Christianisme ^ estimant que atout le monde doit être bien aise que M. de Château- Dbriand ait fait à la fois un beau livre et une action honoarable»; mais il tiendra la théologie de Touvrage pour languissante et compromettante. Il sera plus explicite encore au sujet des Martyrs, où le christianisme lui apparaîtra réduit aux proportions (ï une Mythologie. Bien plus, il soutiendra que le catholicisme de Chateaubriand n'est pas très authentique, car il est touché de la légende plus que du dogme. C'est le catholicisme du moyen âge qu'il regrette en le vénérant, au point qu'on peut se demander si ce ne sont pas les institutions et les mœurs de ce temps qu'il a en vue avant tout lorsqu'il confond l'antique culte avec tout ce que de près ou de loin il a marqué de son empreinte, mémo sans le pénétrer de son esprit. Après avoir cité une des plus brillantes pages du Génie du CAr/^tian/sme, Vinet va jusqu'à dire : «Est-ce bien sérieu- » sèment que l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie Dile cotte religion à laquelle Paul a donné son sang, «Augustin ses veilles et Pascal son éloquence?»

Tout n'est pas blâme pourtant dans celte observation, car c'est là que se manifeste à Vinet ce qu'il trouve un des côtés les plus séduisants du caractère de Chateaubriand. Il lui semble qu'en tenant compte du changement

des âges, il ne lui manque que l'enthousiasme pour faire revivre les preux des anciens jours. Il en a les sentiments, la courtoisie, la générosité, la noblesse. Sa plume remplace leur épée et accomplit de nouveaux exploits au service du trône et de l'autel. Bien qu'il se plaise à la rêverie, il ne se nourrit pas d'illusions ; ce n'est pas un Don Quichotte dont la raison s'est enfuie dans le regret des siècles écoulés, il sait vivre dans le présent en évoquant le passé. Défenseur du droit divin, il comprend, il aime la liberté. Ce caractère inspire à Vinet une respectueuse sympathie. Il en trouve l'expression dans 1'/^/n'haire de Paris à Jérusalem y qu'il déclare un ouvrage charmant qui peut renfermer des erreurs, mais n'a point de défauts, «par cette raison que Chateaubriand s'y révèle »lui-même avec sa pensée et ses sentiments intimes». On peut dire aussi du critique que sa simplicité est char< mante quand il explique pourquoi ce livre lui offre tant d'attraits. «Quelques bons poèmes, dit-il, qu'ait pu faire »M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affec- »tueux du lecteur, valoir le poème de sa vie.. . Je ne 2) veux voir que les sentiments de cet homme, ses émo- » tiens, sa physionomie morale, cet amour du grand, du 2>noble et du beau, qui chez lui se mêle à tout et domine »tout, cet étrange et agréable composé du gentilhomme, ])du rêveur et de l'érudit, du champion de la légitimité »et du chevalier de la liberté. Je vois un homme des an* Dciens jours et des jours nouveaux». Eloge souvent répété, mais qu'accompagne parfois une pointe d'ironie :

c( Si la chevalerie n'eût pas existé, il l'aurait inventée, et

222 ÉTUDES SUR LA LITTÉRATUnE AU XIX*' SIÈCLE.

^véritablement elle s'est surpassée eo luix». Mais au fond c'est bien la dignité qu'il lui attribue : a Où donc » faut-il chercher, si ce n'est en lui, le modèle du parfait Dhonneur ? y>

Mais si l'écrivain doit être entouré de respect, ses erreurs ne perdent pas leur gravité et ses goûts même méritent le blâme. En les exagérant, il a g&té les beautés dont ses livres sont semés. C'est pour suivre son penchant plus encore que pour satisfaire le public crque, dans ))Son zèle à emmieller les bords du vase, il a été plus Dloin que le bord» ; ce qui signiûe-quMl a dépassé la mesure et pris Taccessoiro pour l'essentiel , et souvent l'éclat pour la lumière. Gela est grave aux yeux de notre critique et explique le jugement, au fond très sévère, qu'il porte sur Atala, Il en vante, il en exalte presque le mérite littéraire ; mais, comme introduction à l'œuvre apologétique que l'auteur avait en vue, pour le fond et pour la forme, le livre lui paraît absolument déplacé, et il ne craint pas de dire : a Quel est le peuple à qui l'on »est réduit à parler de religion de cette manière ? Quelle Dsera la gravité de l'œuvre apologétique dont Atala est »le spécimen ? »

Le Génie du Christianisme^ ainsi annoncé, est-il du moins mieux inspiré ? Pour Vinet, c'est un livre mal fait et dans son plan et dans sa conception première. On aura beau rappeler que Chateaubriand n'a pas voulu enseigner didactiquement la foi chrétienne, mais la faire admirer, et qu'à l'époque où il écrivait on ne pouvait rien faire de plus, c'est-à-dire de mieux, Vinet répondra

ÉTUDES SUU LA LITTÉRATUaE AU XIX* SIÈCLE, 3*23

qu'en lout temps on pourrait trouver de telles excuses pour ramener l'apologétique à un «taux inférieure, que aies » vrais croyants ne se sont pas amusés à combler de fleurs »un abîme que rien ne comble, qu'ils l'ont franchi d'un eélan et que c'est la seule manière de le franchir». On se tromperait néanmoins en supposant que l'austérité du moraliste inspire la rigueur du critique, car l'auteur lui paraît blâmable, non pour avoir voulu faire une poétique du christianisme, c'est en cela qu'il a réussi, mais pour avoir prétendu y trouver une apologétique suffisante, confondant ainsi deux choses qui ne peuvent pas se remplacer mutuellement, et c'est cette confusion qui lui attire ce reprochedu bon sens: «Il fallait au bon but joindre les bons » moyens ; une bonne cause risque moins peut-être à man- » quer de défenseurs qu'à se voir mal défendue» . Vinet estil vraiment un censeur trop rigide quand il estime qu'il eût mieux valu ne pas tant élargir le cadre et se contenter cfde résonner comme une lyre », répondant au désir de M"® de Staël qui s'écriait : aRendez-nous le plaisir de l'admiration !» En réalité, le Génie du Christianisme n'a pas eu d'autre avantage : il n'explique rien en fait de doctrines, il ne justifie rien en fait de croyances, et Vinet lui rend pleine justice quand il constate que son utilité a consisté à dissiper des nuages accumulés par les préjugés. Ce résultat n'eût-il pas été obtenu aussi sûrement et même plus sûrement si Chateaubriand s'était borné à faire voir «que de ce culte méconnu on pouvait faire sortir une belle-œuvre d'art» ? Sans doute, à cet égard, (d'exemple dans son livre est à côté et autour de la leçon» ;

3'2i ÉTUDES SUR LA UTTÉRATURB AU XlX' SlèCLB.

mais n'cst-OD pas autorisé à soutenir que la leçon a gâté l'exemple ?

Quant au système en lui-même, on peut dire que c'est encore le critique qui le condamne par le dicton populaire qu'à trop vouloir prouver on ne prouve rien. Il ne s'agit pas d'être croyant ou de ne Têtrepas, il s'agit d'ôtre impartial pour reconnaître que Yinet a mis autant de mesure que de force dans ses objections à une théorie qui aspire à fonder la foi sur la valeur littéraire et artistique de la doctrine. On pourrait même lui reprocher un superflu de preuves pour arriver à une conclusion au fond ironique sous une forme élogieuse, à savoir : que ((la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est ©qu'un tour do force ingénieux et pénible qui donne lieu i)à l'autour de développer un esprit fertile, une imagina- ))tion brillante, mais qui tourne plus à sa gloire qu'à celle ))du christianisme». Il est vrai que le moraliste insiste, raisonnant moins qu'il ne constate et déclarant avec autorité que la religion ainsi comprise est plutôt méconnue que servie ; que la révélation, en particulier, semble avoir voulu séparer sa cause de celle de Tart, et que, sublime par son propre fond, elle s'est complètement dépréoccupée de la forme. Mais la logique reprend ses droits et devient éloquente lorsque, au nom de Tobservation, Vinet atteste que le bon et le beau ont bien ceci de commun qu'ils sont vrais, mais que cela ne sufiBt pas pour les confondre, puisqu'ils demeurent séparés dans l'esprit de rhomme et dans la nature des choses. <cll en est ]!>de la vérité, dit-il, prise dans sa totalité comme de la

))lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil dont elle »émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un »prisme, elle se divise en couleurs dont chacune n'existe »que par la lumière, n'est perceptible que par la lumière, »mais dont aucune n'est la lumière. Il y a le vrai intel- ))lectuel, le vrai moral, le vrai esthétique, ou le beau. Ils Duesont pas absolument sans rapports, mais ils sont dis- »tincts et indépendants. Le sens par lequel chacun se aperçoit et se réalise est plus parfait chez quelques »hommes, moins parfait chez d'autres. On veut bien «avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus «grande rigueur logique ne conduit pas au vrai moral; «pourquoi veut-on que le vrai moral conduise au vrai «esthétique, et surtout y conduise seul?» Poursuivant cette idée jusqu'au bout, il ne lui est pas difficile d'établir que la logique la met en opposition avec la réalité et la pousse à l'absurde.

Malgré cette fermeté, Vinet semble vouloir s'excuser de tant d'exigences ; il déclare que la publication de ce livre est pour lui aie grand événement littéraire du demi* «siècle qui vient de s' écouler», qu'il faut le lire en entier pourvoir ace qu'il renferme d'appréciations justes et dé- «licates, d'idées saines, d'excellente littérature et de ^critique de premier ordre»; qu'il a pour la première fois fait sentir ace que la poésie et les arts modernes doivent »au christianisme en beautés de l'ordre moral ' ; que

< M. E. Faguet, daas ses Études liUéraires sur le Jiix*siècl5, d'ac jord avec Viaet pour trouver défectueuse l'apologétique développée par le Géni'i du Christianisme (pag. 21 et suiv.), estime aussi que la véritable

326 ETUDES SIR LA IlTTÉRATinE AU XLX*' MÉCLB.

i> l'auteur est un «incomparable magicien », et que asa JD magie est la véritable, car on ne peut ainsi être <eo- »cbanteurà moinsd*abord d'avoir été enchantée; qu'enfin un tel ouvrage est un poème plus encore qu'un système, un poème où l'auteur a mis sa pensée et son âme, et auquel il a ainsi donné la vérité littéraire à défaut de la vérité philosophique et religieuse. <i Vérité ou magie, 9Conclut-il, conviction ou système, prose ou poésie, «n'importe, le Génie du Christianisme forme, en un sens 9du moins, un tout bien lié, un tout compact, dont l'audleur lui-même est la vivante unité».

Critique et admiration s'accentuent, s'il est possible, pour l'épisode de René^ dont les quelques pages, «quand dM. de Chateaubriand n'en aurait pas écrit d'autres, suffissent à défendre son nom de l'oubli ». Ajouté au Génie du Christianisme^ il était un hors-d'œuvre ; considéré en luimôme, il prend le titre de chef-d'(jeuvre. Vinet avait-il lu Rolla et recueilli ses soupirs lorsqu'il a écrit « René, c'est le siècle »? Ce n'est pas certain; mais ce qui paraît Tétre, c'est qu'il n'aurait modifié ni son jugement ni l'explication qu'il en donne : ce Silencieux ou bruyant, le désespoir »est partout». Gela, d'après lui, ne doit pas surprendre : le christianisme a laissé et devait laisser un vide profond dans les cœurs auxquels il n'a pas apporté la paix. Le critique revient souvent sur cette idée et trouve cet état très poétique a lorsque l'âme est restée capable d'afîcc-

vah ur du livre consiste en ce qu'il a renouvelé la critique littéraire et ouvert la voie au vrai romantisme (pag. 41). Vinet l'avait prtk^édé dans cette appréciation. LiUéralure au xi\« siècle, tora. I, pag. 241 et suiv.

»tion, lorsqu'elle s'unit à quelque chose dans l'univers, «lorsque, sans espoir de rien altoindre, elle embrasse ))tout, lorsque celle vieillesse de la pensée s'allie à quel- ))que jeunesse de Tàrae ». Il estime a qu'il résulte autant ï)de poésie que de douleur de ce contraste entre deux jDâges dans un mèmg individu». Mais quand l'auteur de René prétend avoir montré le danger de la rêverie, Vinet lui reproche d'en avoir montré le charme. Le poète croit avoir eu Tintention de faire voir comment le christianisme a modifié les passions des peuples modernes et d'établir la nécessité du cloître pour certaines douleurs ; Vinet croit, pour sa part, qu'il n'a pas eu d'intention autre que d'exprimer ce qu'il sentait ; pour Chateaubriand il s'agissait du vague des passions^ pour Vinet il s'agit de la passion du vague, c'est-à-dire d'un subjectivisme raffiné que la vraie morale ne sépare pas de Tégoïsme et qui porte en lui son châtiment. Là est l'instruction, car là est la vérité. « Faute d'attacher son cœur à quelque chose de ce qui »est ou de ce qui peut être, ou, si l'on veut, en aspirant »à tout, sans rien choisir, sans rien saisir, René se dissout »pour ainsi dire ; il périt sous la multitude confuse de »ses désirs ; il meurt tout à la fois de trop et de trop peu »de vie». Vinet prétend que notre poésie moderne s'est complu dans ce mysticisme vaporeux qu'il ne faut pas confondre avec la religion du cœur, car il n'est qu'une illusion prenant le vague pour l'infini. Aussi le moraliste se hàte-t-il de signaler les périls d'une telle tendance, tandis que le critique en apprécie la valeur littéraire. aElIe »se donne l'air, dit-il, d'aspirer à la certitude, mais en

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»cela elle se ment à elle même ; elle feint une impatience «qu'elle n'a pas ; si le doute est une souffrance, elle aime ))cette souffrance, et Télat dont elle se plaint est si poé- » tique qu'elle ne voudrait pas n'avoir plus à se plaindre.» Les poètes ainsi pénétrés de l'esprit de René que le critique juge bon d'avertir, ne seraient-ils pas Alfred de Vigny et A'fred de Musset ?

L'admiration de Vinet est moins prononcée pour les Martyrs^ quoique l'idée première lui paraisse grande et belle, suffisante pour en faire une sorte d'épopée par l'intérêt puissant et tout moral qu'elle répand sur le poème. La lutte suprême entre le polythéisme et le christianisme ne représente pas seulement les destinées d'une race ou d'une idée, mais l'avenir des âmes. C'est là une conception de génie. Malheureusement l'exécution ne répond qu'imparfaitement à ce noble dessein. Les mœurs religieuses sont peu ou mal comprises, et l'idée chrétienne elle-même est défigurée. Il est vrai qu'il y a des détails admirables; l'histoire, en recevant les couleurs de la poésie, revêt une extrordinaire grandeur ; le livre de Pharamond el de Mérovce Qsi «peut-être ce que Chateaubriand a écrit )>de plus beau dans le genre élevé » . — Mais ici surtout le système est en défaut et le livre se trouve fournir luimême la réfutation de la théorie. Chateaubriand voulait, par un grand exemple, a plaider la cause du merveilleux «chrétien, et il a gagné celle du merveilleux mythologi- »que ». D'après Vinet, cela devait être. Non qu'avec Boileau il veuille considérer comme une profanation de mêler aux œuvres de l'imagination les mystères et les espé-

rances de la foi, mais parce qu'il estime que, lorsqu'ils'agit du beau tel que nous pouvons le comprendre et le représenter, les éléments que nous fournit le paganisme sont plus à notre portée, et que la supériorité de la littérature chrétienne doit être cherchée dans Tidéal ou dans la sainteté. On pourrait bien lui objecter les tragédies d'Esther et d'Athalie, ou la description des limbes dans le poème : Un Miracle, de Casimir Delavigne; mais il aurait le droit de répondre que les deux poètes ont eu pour eux la vérité littéraire, Tun parce qu'il s'est placé dans la réalité des fîiits bibliques, l'autre dans la réalité d'un dogme catholique ; en sorte qu'ils s'adressent non à la fiction, mais à la croyance, et l'on ne saurait dire qu'il en est de même pour les inven tions plutôt ingénieuses ou grandioses qu'exactement fidèles du poème des Martyrs, D'ailleurs il reste impossible denier que a la beauté du dogme chréwtien est toute intérieure, toute morale, qu'elle est intraîoduisible, que c'est un texte qui ne se lit que dans Tori- »ginal, et que la seule mythologie dont notre religion Dsoit susceptible, c'est le mysticisme ».

En résumé, si Vinet tient pour utile le but poursuivi par Chateaubriand, s'il estime avec lui que le christianisme doit renouveler et pour ainsi dire sanctifier la littérature comme tous les autres domaines de la vie, il est lom d'être d'accord avec lui sur les conclusions à tirer de ce principe et sur les applications à en faire. En même temps, si le critique relève chez l'écrivain de nombreuses et graves erreurs, il ne méconnaît ni l'étendue ni la rectitude de son esprit ; il y voit plutôt l'effet de la grandeur

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do son imagination, qui lui a fait illusion sur la portée de son système ; mais dans ses écarts même il fait preuve do solidité. Vinet va jusqu'à dire : « Il y a du Voltaire «dans la vivacité de son bon sens». Il est érudit, il est artiste autant que poète ; mais il n'est pas créateur, au sens propre du mot. Bien qu'il soit le vrai père du romantisme, il n'a pas de ces pensées qui demeurent le patrimoine dos âges, parce que ail a l'imagination noble et » magnifique plutôt que fée onde» , et que « c'est par les mots )>surtout qu'il exerce du prestige ». « Nul n'en a de plus )>beaux, et souvent une familiarité de bon goût relève à «propos la grandeur et la fierté des images. x> Le comparant à M"* de Slaël, Vinet ajoute, et c'est là sa vraie conclusion qui résume sa pensée sur le talent littéraire et Tœuvre morale des deux écrivains : « La vie humaine ))les a tous les deux étonnés comme elle étonne tous les «esprits au-dessus du vulgaire; mais l'étonnement de »M"®de Staël a été plus profond, plus sérieux ; son regard «a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, »la femme philosophe a fini par mieux comprendre la re- «ligionque celui qu'on pourrait appeler le défenseur en \î titre et le lauréat du christianisme». Encore une fois, la conscience a des lumières qui sont refusées au talent.

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