CHAPITRE XVII
III, — Les Poètes lyriques.
Quand Vinet découvre dans les triomphes mêmes du romantisme de graves symptômes de décadence, tient-il suflBsamment compte du magnifique développement de poésie lyrique dont il a été accompagné ? Se renouveler ainsi n'est-ce pas se rajeunir? Il n'a garde de laisser passer inaperçue cette révolution ou plutôt cette évolution. Il y voit l'œuvre de riches et puissants génies dont les chants le captivent, et il s'associe volontiers à Tenthousiasme qu'ils ont provoqué ; il comprend que le public ait comme fait entendre «un long cri de surprise et d'ad- «miration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile ))d'opale et d'azur, les premières notes de cette voix »inconnue se répandirent dans les airs d. Il y a là un phénomène dont l'explication lui paraît appeler les recherches des plus habiles, et il ne saurait dire si ce fut un progrès logique ou accidentel de l'esprit français que cette explosion soudaine par laquelle le lyrisme envahit tout le domaine de l'art, au point que drame, épopée, roman, histoire même, en revêtirent le caractère. Depuis,
nous avons vu la satire dans ce qu'elle a de plus àpre d de plus éloquent prendre cette même forme. La fécondité du génie semble avoir ainsi déoiontré que Yinet se trompaii lorsqu'il croyait que, malgré l'extension extraordi- | nairo qu'il avait prise, ce genre, véritablement nouveau pour notre littérature, se refuserait toujours à se mettre au service d'une colère ardente ou à servir d'interprèie à une douleur trop aiguë, et que, merveilleusement approprié aux élans de l'imagination et aux mystères de la sensibilité, il se dérobe aux emportements de la passion. Je ne crois pas pourtant que ce grand exemple, qui n'est pas, après tout, une exception, infirme absolument les principes posés par Vinet lorsqu'il explique comment la poésie lyrique, dont il ne conteste ni la légitimité ni la beauté, est dans son fond substantiel une poésie subjective. Qu'on cherche dans les Châtiments et dans VAnnét Terrible l'inspiration profonde, ils apparaîtront aussi comme imprégnés de subjectivisme. Dans ces strophes véhémentes se retrouve donc la tendance générale que Vinot attribue à la poésie moderne, et elles ne contredisent pas la définition qu'il donne du lyrisme, d'après cette tendance même. Avant d'être un genre, il est l'élément premier de la poésie, a il est la poésie elle-même »dans le plus pur de sa substance », nous dit-il, ou le don d'exprimer poétiquement les émotions ressenties. La source de cette puissance est a en nous plutôt que dans les «choses », et nous pouvons le comprendre si nous réfléchissons qu'en retranchant dos dilféronts genres les faits et les formes qui les caractérisent, les genres disparais-
sent, mais que la poésie, qui leur a donné naissance, reste et les fera revivre quand elle voudra se manifester au dehors. Si donc, au lieu de les reconstituer en s^attachant au sujet spécial, épique, dramatique, philosophique, qui les dislingue, elle n'emprunte à ces divers sujets que ce qu'il lui en faut pour exprimer les idées ou les sentiments qui leur servent de principe ou leur font trouver en nous un écho, elle crée un nouveau genre, le genre lyrique, dont le propre est de s'appliquer à tous les objets, mais simplement pour traduire l'impression que le poète en reçoit. Ainsi Jocelyn est une épopée intime où Lamartine demeure Lamartine, où la rêverie a plus de place que rinvention ; le poète s'est ouvert un champ plus vaste, mais non pas un champ nouveau ; ce sont ses propres impressions qu'il reproduit par la bouche de son héros. Ce n'est pas sans quelque subtilité, mais ce n'est pas non plus sans force que Vinet développe cette idée que, dans la poésie lyrique, le moi poétique contemple et idéalise le moi individuel. On ne saurait sans doute accepter toutes ses conclusions, mais le principe mérite d'être retenu, à savoir : que le lyrisme provient de la prédominance de la personnalité dans la poésie.
Or, c'est précisément cette prédominance qui paraît redoutable à notre critique. Ce subjectivisme enlève autant qu'il donne. Absorbé dans sa pensée individuelle, le poète ne sort pas de soi pour revêtir la pensée de ses héros et vivre de leur vie. L'idéal risque de perdre ce que l'intimité gagne. Ces effusions peuvent avoir beaucoup de charme, elles n'ont pas la valeur de la puissance
'XM êtt:di:s sTin la LiTTÉnATURE ai? xix^ «ifcle.
dramatique. Ces analyses subtiles se réduisent n ds impressions et le soufDe créateur leur fait défaut.
Mais Vinet leur reconnaît Toriginali të, la nouveaQtédiK les allures et la nouveauté dans la pensée. Ce n*est plu Tode, au sens traditionnel dont on peut dire que
Chez elle un beau désordre est un effet de l'art.
La plupart de ces pièces, dont deux ou trois idées naissant Tune de Taulre font à la fois le fond et le charme, se distinguent au contraire par une grande clarté et une grande simplicité de conception et de mouvement. Ce n'est pas ce changement que Vinet regrette; il dirait volontiers avec Lebrun traduisant Horace :
Quiconque dans son vol veut imiter Pindare,
Sur des ailes de cire, ambitieux Icare,
Va chercher follement sa perte dans les airs.
Nous ne nous trouvons donc pas en présence d'un parti pris coulro les procédés modernes. Appliqués par la facilité de Lamartine ou l'imagination de Victor Hugo, ils sont Tobjet des plus sincères éloges. L'excès seul est condamné. Si Vinet constate avec une certaine amertume que a Tenlhousiame et la rêverie sont les seuls noms de ))rinspiralion », que «rien ne se raconte, no s'expose, ne ))s'affirrae plus, que tout se chante », et que, ce quel que ))Soit le caractère ostensible de ses productions, le poète »se substitue à son personnage et se fait son propre ))sujct ip; s'il ose déclarer, non sans exciter quelque surprise, que « la valeur, la vocation poétique d'une époque ))0Ù le lyrisme pénètre partout et remplace toule autre
• «poésie, lui semblent assez contestables »; que oc quand »rindividu (il ne dit point rhomme) se fait Tunique objet i>de ses chants, c'est que la vie dans l'ensemble etla variété i>de ses manifestations ne parle plus à Tàme », il a soin
:■ d'atténuer cette rigueur en la faisant porter sur un abus qui lui paraît trop général, et en demandant simplement qu'on mette chaque chose à sa place, c'est-à-dire que le siècle ne se croie pas plus poétique qu'il ne Test parce qu'il a vu s'ouvrir une source de poésie qui avait paru
' longtemps fermée à notre génie national. Quelque abondante Gt fertilisante que soit cette source, elle n'est pas la seule, et surtout, pour que les âmes s'y abreuvent, il faut lui conserver sa limpidité. Vinel ne dépasse donc pas la mesure lorsqu'il réclame que la poésie lyrique, pour accomplir son œuvre, s'attache à chanter la nature humaine et non l'individualité de son auteur, et ne confonde pas de vaines imaginations ou des émotions fugitives avec l'idéal et la vérité.
Le danger immédiat de cette poésie qui prétend moins reproduire les faits en les idéalisant que traduire les impressions qu'ils ont produites dans une âme poétique, est de manquer de précision ; et plusieurs ont cru, en eflfet, que le vague était le propre de la grande poésie, du moins de la poésie intime, a Tout ce lyrisme égoïsle »et vaporeux, nous dit Vinet, se trouve en germe dans hChilde Harold, qui lui-même peut-être était en germe i>dans René. Ceci n'est pas une critique, mais un repro- »che. Nous avons été enivrés par des génies tempérants. dIIs n'avaient pas encensé les idoles, mais ils sont de-
:r;G ÊTlhKS Stn r.A LlTTÉllAIUaK AL MX* SIKCLIi.
]» venus lus nùtres. Un ne peut s'empôchcr ni de k x>admirer ni do leur on vouloir. » Voici sans doulepour quoi il leur en veut, quoiqu'il ne le dise pas ouvertemeol C'est qu'il y a dans cotte tendance un danger moii immédiat, mais plus grave. Cette poésie qui se juge pro fonde a pour caractère voilé, mais inhérent à sa natun la frivolité et pour résultat le découragement, car eT provient do Tégoîsme et sert à le développer. Ellepit parc donc elle-même le vide où elle doit mourir, caTj i 2>rhonncur de la nature humaine, régoîsme est si pi »poéli(iue que toute poésie s'y perd ». Malheureusemec dans cet individualisme outré, ce n'est pas seulement poète qui paralyse les forces de son génie dans la co: templation absorbante de sa propre personnalité, c'( rhomme comme être moral qui est atteint. On lui don la conscience de ses imperfections et de sôs misères pi ({ue do ses devoirs et de sa destinée ; on le conduit à pr fcrcr la jouissance au progrès, et il soupire après Toul du mal plutôt qu'après la réalisation du bien. Ce caractè yéuéral do la littérature ne correspond que trop, à fois comme causo et commo effet, à la langueur en qu( que sorte universello dans les idées, dans les mœurs dans les institutions.
Acceptées ou repoussées, de telles prémisses font pi voir la conclusion. Pour louer un écrivain, Vinet lui ù mandera compte de ce qu'il a fait pour la cause de vérité, parce que la vérité seule peut fortifier la co science et que l'autorité do la conscience fait seule au:
la véritable vie de Tàme. Gela posé, on s'étonne, à première vue, des hommages rendus à la muse de Béranger, qui ne se montre pas précisément bien austère. Mais si celte muse est hardie, elle est aussi sérieuse. Elle ne dit pas toute la vérité, mais elle dit beaucoup de vérités. Dans son harmonie badine, elle mêle à ses jeux les plus vifs et à son rire le plus bruyant de nobles pensées et de généreux sentiments. Sous les formes légères qu'elle aCFectionne, elle s'élève à un vrai lyrisme où se révèle Tàme du poète. Il ne rêve pas, il raille, mais en même temps il idéalise ; il a dit lui-même qu'i/ voit le mal et 71 aime qice le bien. Son mérite, aux yeux de Vinet, mérite très grand, c'est d'être pratique et vrai. On aura la véritable explication des témoignages d'admiration que le critique ne marchande pas au chansonnier, en s'en tenant à la comparaison entre le patriotisme exprimé par la chanson qui a pour titre : Idi Sainte- Alliance des peuples, et celui dont est animée la Messénienne à laquelle Casimir Delavigne a mis cette inscription : Besoin de s'unir après le départ des étrangers. Béranger s'élève à une bien plus haute conception. Ce n'est pas seulement le deuil d'un orgueil légitime qu'il veut consoler, c'est le vrai progrès, le vrai bonheur du monde qu'il célèbre. Au-dessus do r union des partis, il voit les bienfaits de la paix qui vont se multiplier quand cesse de retentir le bruit des armes, (c Le tact, nous dit Yinet, en ceci, égale la grandeur, et «c'est quelque chose que d'être du même coup habile et Dsublime. La retraite de l'étranger était une délivrance
9 non un triomphe. Fils pieux et délicat, Béranger enve-
iliS ÉTUDES SCR LA LITTÈRATURB AU XIX* SIÈCLE.
Mioppe les humiliations de la France dans les gloires de irbumanité.»
L'artiste est le premier objet de ces éloges : c'est son originalité résultant surtout de ce qu'il s'est connu luimême, en sorte que» tout en agrandissant son horizon, il a toujours conservé le même cadre, et, fidèle jusqu'au bout au genre qu'il avait choisi, Ta porte jusqu'à la perfection; c'est cette perfection qui autorise à dire de lui, comme de La Fontaine, qu'il a été créateur là où tant d'autres l'avaient devancé et qu'il demeure inimitable ; c'est la pureté de sa diction qui, si elle ne révélait un don acquis plus que naturel, le ferait presque sans rival; c'est son énergique concision unie à tant d'harmonie; c^est la grandeur et la ûerté des images qui multiplient les hardiesses dans un langage pourtant si sobre ; c'est la puissance du lyrisme descriptif qui renferme tout un drame pour ainsi dire, non seulement dans chaque chanson, mais dans chaque couplet ; c'est le souffle dévie qui met l'unité dans cette agilité de mouvement; c'est tout cela réuni qui explique que le critique moraliste ait trouvé dans ces chants, faits pour le peuple et aimés de lui, un caractère d'élévation qui le frappe et lui arrache Tapprobation. Il se platt à faire ressortir comment ils ont justiQé le vers de Boileau :
Il faut même, en chanson, du bon sens et de l'art,
et cela suffirait sans doute pour légitimer la haute estime qu'il lui accorde ; mais peut-être aussi inconsciemment est-il flatté de voir ses propres théories confirmées par
ÉTUDES SUR L\ LIlTÉRATUnE AU XIX* SIÈCLE. 339
la pratique d'un tel talent, lorsque, constatant qu'il a su se tenir en dehors de toutes les écoles, il est tenté de le mettre en quelque sorte hors de pair, a Classiques et ro- ))mantiques, dit-il, peuvent le réclanier; il a des uns et »des autres toutce quiest bon, non par une sorte d'éclec- »tisme, mais par bon sens et par goût. »
Il est vrai que le moraliste ne se montre pas aussi accommodant pour toute une classe de chants que le poète a trop multipliés. Il estime que ce que la conversation des honnêtes gens ne tolère pas n'est pas plus lolérableen poésie, et dès lors, à ses yeux, désigner de tels vers c'est les proscrire comme indignes de Thonneur d'un examen. Sa sentence paraît aussi bien motivée qu'irrévocable : <t Dire le mal, c'est une manière de le faire, et de mau- Mvaises paroles, sur quelque air qu'on leschante, sont de » mauvaises actions». Heureusement tout n'est pas de ce ton, et le moraliste lui-môme se sent libre d'user d'indulgence envers celui qu'il nomme le Tacite de la chanson, sans doute à cause de la vigueur de sa satire. 11 trouve qu'unir le génie railleur au génie sérieux constitue, en réalité, un brillant privilège; dans cette verve satirique où il y a plus de sel et d'espièglerie que de méchanceté, dans cette religion du Dieu des bonnes gens associée à une philosophie humanitaire , il reconnaît le réveil de l'esprit gaulois, mais qui, ressuscitant sous cette forme nouvelle, s'est ouvert à des sentiments élevés et généreux, à un amour exquis de la nature, et à une sensibilité mélancoliquequ'il ne connaissait pas autrefois. Son sens pratique et moqueur ne l'empêche plus de s'élever vers l'idéal.
3iO ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE AU X1X« SIÈCLE.
C'est bien le moraliste qui juge que Béraoger a été ce qu'il pouvait être. Il est regrettable sans doute qu'il n'ait pas été davantage ; mais les imperfections môme de sa pensée morale et l'opposition qui existe entre ses grossièretés et ses nobles aspirations nous laissent voir rbomme tel qu'il est dans sa nalure, c'est-à-dire, selon ridée de Pascal, dans sa misère et dans sa grandeur. ^11 »n'y a, conclut Vinet,qu'une moralité chrétienne qui nous Dsauve de ces disparates en élevant si haut nos meilleurs ^sentiments qu'ils ne peuvent plus supporter le contact ))et le voisinage des sentiments inférieurs.»
C'est le consciencieux et fructueux travail par lequel il s'est approprié tous les secrets du style qui recommande Casimir Delavigne à l'attention de tous les vrais amis de l'art. L'histoire de sa pensée est celle du progrès, ou du moins d'un riche développement qui consiste dans le perfectionnement toujours plus complet de la forme. Sous ce rapport spécial, il peut être mis à côté des illustres émules dont la gloire a fait oublier la sienne, et jouit, aux yeux du critique, d'une légitime popularité. Si les Messénicnnes sont des élégies d'un ton trop dogmatique et d'un genre trop classique pour que leur lyrisme, comme leur actualité, n'en souffre pas ; son volume intitulé Derniers Chants sera à jamais, pour les connaisseurs, un titre de gloire; grâce à ses louables efforts, il est arrivé à effacer jusqu'à la trace de l'effort, et c'est comme peintre de genre plus que comme peintre d'histoire qu'il se montre artiste consommé. *
ÉTUDES Sun LA LITTÉRATUnE AU XIX" SIÈCLE. 3il
Les MessénienneSj où la majesté se môle à Iharmonie, font entendre un noble appel au patriotisme. Malheureusement c'est de gloire plus que de dévouement que traitent les grands souvenirs qu'il évoque. Or, dit Vinet, (c la gloire ne saurait^ comme inspiration, tenir lieu de la «liberté, du malheur ou de Tespérance... les cordes que ))rorgueil ajoute à la lyre sont trop tendues pour être ))Sonores y>. Aussi, dans le sentiment de l'admiration auquel il s'adresse et qu'il exprime très sincèrement, Casimir Delavigne n'est-il pas toujours dans la juste mesure; à côté d'une fierté digne de respect, on sent l'exagération, et Ton songe que, môme uniquement au point de vue littéraire, il faut distinguer entre ce qui veut ôtre grand et ce qui l'est sans effort. Vinet s'explique ce qui manque à ces chants en vraie grandeur par leur caractère même : ils sont terrestres^ dit-il, entendant par là qu'ils n'éveillent pas ces sentiments intimes d'où naît la rêverie, et n'atteignent pas ces profondeurs de l'âme où l'infini se révèle. Cette région du mystère et du divin échappe au poète, croit-il, plus par indifférence que par hostilité. Il aurait hérité du xviii' siècle de laisser le sens religieux hors de sa vie et de son cœur. Mais son exemple devrait nous apprendre que la poésie politique n'a pas assez des ressources du talent ni de l'élévation de la pensée et des sentiments pour se suffire à elle-même. «Elle n'arrive au cœur, dit fort bien le critique, et ne le promue profondément qu'à la condition d'évoquer les limages plus familières des affections privées, ou les ^pensées du monde futur ou de laTdivinité. Nous avons
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«besoin de retrouver dans le citoyen, le flls, Tépoux, »le père, Théritier des promesses divines, Thomme, »on un mol, dans tout ce que l'idée d'homme a de plus )) louchant et de plus auguste. »
A ce blâme, Vinet trouve une excuse : Casimir Delavigne, pense-t-il^ a plus exercé sa conscience littéraire que sa conscience philosophique, mais il a du moins porté cette qualité au plus haut point. Parmi nos poètes modernes, il est de beaucoup le plus objectif, dit le critique dans son langage abstrait, c'est-à-dire le plus véritablement artiste; il se complaît, non en lui-même, mais dans son sujet» s'en pénètre et se donne à lui. C'est un mérite de premier ordre, aux yeux de Vinet, qui va jusqu'à dire que si les talents ainsi doués par la nature a ne »sontpas toujours les plus grands, ils sont volontiers les »plus parfaits j>. C'est par là que, dans une large mesure, Casimir Delavigne a réuni à une admirable pureté de style tant de précision dans la hardiesse, tant de justesse dans les imageS; tant de variété dans l'expression, et, pour tout dire en un mot, tant de vérité. Il en est surtout résulté que lorsqu'il est devenu subjectif, c'est-à-dire s'est pris lui-même pour sujet et a voulu décrire ses propres sentiments, il a été excellent. Il a su manifester Tàme dans la simplicité et la pureté de ses affections.
Lamartine est à la fois plus loué et plus blâmé. Lo critique n'a pour ainsi dire ni assez d'éloges pour ce Tin- » comparable félicité » de ce beau génie, ni assez de reproches pour les errebrs de sa pensée.
ÉTUDES sua LA LITTÉRATURE AU XIX* SIÈCLE. 343
Toul d'abord il voit ea lui uuo persoûDaiité puissaale et sympathique. S'il s'est inspiré de Chateaubriand et de Byron, il est de leur race plutôt que de leur école, et si la filiation qui l'unit à eux ne peut pas être niée^ il est leur continuateur plus que leur héritier; c'est un rejeton vigoureux qui vit de sa propre vie.
Tout ce qu'il a touché se convertit en or,
a dit Boileau d'Homère; Lamartine, non moins heureux, d'après Vinet, fait sien tout ce qu'il reçoit, et s'il a emprunté aux illustres maîtres dont il se rapproche par tant de côtés, ces emprunts nous montrent a les riches 1» prêtant au riche et les forts aidant au fort}». Cette personnalité est faite do rêverie et de sensibilité : rêverie féconde, sensibilité exquise, mais qui, exclusivement dominantes, séparent l'idée de la pensée, l'émotion de l'action, el donnent à Texpression plus d'étendue que de force, plus de magnificence que de grandeur. C'est en se complaisant dans l'expansion abusive de ses facultés supérieures que Lamartine a trouvé le germe de ses plus graves défauts : tel est le point central du jugement que Vinet porte sur lui et qu'il fait déjà pressentir lorsqu'il dit que, de tous les noms que le poète pouvait choisir pour ses chants, il n'y en avait pas qui leur convint mieux que celui d'Harmonies^ et qu'il formule en repoussant comme inexact celui de Méditations ou de Rectteillements \ car l'auteur a bien pu recueillir les harmonieuses vibrations de son àme poétique, mais il ne paraît pas qu'il ait médité et encore moins qu'il se soit recueilli. Poète par
droit de naissance, il a chanté magnifiquemenl : c'est beaucoup ; mais pour Vinet il n'a pas fait autre chose.
Pourtant les sons de sa lyre vont si réellement au cœur, l'harmonie en est si pénétrante, les éclats si saisissants pour Timagination, que Taustère critique en est charmé, qu'il savoure, dirais-je, ceite élégance si abondante et si facile, qu'il trouve attendrissante et suave cette inspiration continue, qui, sans limites fixes, sans contours précis, sans but positif, va se perdre dans la double immensité, non pas sondée, mais contemplée, do l'âme et de la nature. ccMéler selon leurs affinités natusrelles ou au gré de quelque rapport accidentel Tefi'u- }Dsion et le raisonnement, la description et la rêverie, les Didées générales et les souvenirs personnels, les ten- Ddresses du cœur et les ravissements de Timagination, »la contemplation et la douleur, l'univers et un nom», tel est, pour Vinet, le génie de Lamartine et le caractère de son œuvre. C'est assez dire qu'il en fait comme le type des poètes subjectifs, seulement il remarque, avec raison, que cette subjectivité n'a rien de passionné ; mais on est en quelque sorte surpris de Ten tendre dire qu'elle se manifeste peut-être moins que chez d'autres par la tendresse et l'intimité, que c'est plutôt la délicatesse qui en fait le charme, et que ce qui la distingue essentiellement, c'est la hardiesse de la pensée et l'étendue des sentiments. On sent néanmoins que cette appréciation est juste lorsqu'elle se présente sous cette forme heureuse et concise, cil a pour naturel domaine tout ce qui dilate le jDcœur et l'imaginationi). Il semble bien en eiïel se com-
plaire dans ce qui est sans limite ; on peut remarquer que les événements contemporains ont peu d'écho dans sa poésie ; comme faits particuliers, ils avaient quelque chose de trop accidentel ou de trop précis pour éveiller les vives impressions de cette âme faite pour les grands spectacles. C'est réternelle splendeur de la nature qui est l'objet de sa contemplation ; c'est la vie puissante de l'humanité qui est le thème préféré, on peut dire exclusif, de sa philosophie. Mais tout cela, ressenti plutôt qu'analysé, l'attire par le vague même. C'est sans doute une faiblesse, mais c'est aussi une force, et Vinet s'arrête à expliquer cette contradiction comme un des éléments essentiels de cette poésie. Ces perspectives lointaines produisent une douce illusion, affirme-t-il ; nulle part le poète ne nous a décrit son El vire, et pourtant nous croyons la connaître ; il nous a révélé l'objet de cet amour idéal par le langage qu'il lui tient et par le respect qu'il lui témoigne dans cette ombre mystique dont il l'enveloppe. C'est pour lui la Muse des saintes pensées qui élève et épure son enthousiasme ; s'il la définissait, elle aurait moins de grandeur dans sa réalité. Généralisant cette pensée, le critique ajoute : «L'ineffable seul est grand Dparce que nous sentons que ce qui est vraiment grand 2>doit être ineffable, et partout où le fini, comme fini, ne »se révèle pas distinctement, nous croyons voir l'infini». Le vague, si souvent reproché à Lamartine, recevra difficilement une explication qui l'excuse davantage ou le blâme avec plus d'équité.
D'autant plus qu'aux yeux de Vinet, s'il aime le vague,
3'l6 ÉTUDES SUn LA LITTÉRATURE AU XIX^ SIÈCLE.
il aime aussi la lumière; l'immensité qu'il contemple est dorée de splendides rayons. Il ne semble pas avoir connu ce doute, tantôt maladif, tantôt frivole, où tant d'autres ont cherché leur inspiration, soit en le déplorant comme une incurable misère, soit en l'exaltant comme une gloire. Son génie est plutôt affirmatif. Malheureusement, c'est affaire de tempérament plutôt que de réflexion et d'expérience, en sorte que sur ce point le critique exprime autant de regrets que de satisfaction, ail a des impressions, Ddit-il, plus que des convictions, et il se fie à l'intuition »plus qu'à la preuve.» Il est surtout peu disposé à donner aux affirmations du poète un brevet d'orthodoxie. Il a le sentiment que ala foi de Lamartine dans ce qu'elle a de «positif n'est guère qu'un souvenir, le souvenir d'une im- «pression; elle est bien moins un fait en lui qu'une habi- 2>tude, un tempérament de Tàme, un instinctr>j selon sa propre parole. Elle a abouti au panthéisme quand elle a essayé de se rendre compte d'elle-même, et cela était inévitable. La raison verse dans le panthéisme quand elle néglige les revendications de la conscience, et le cœur seul n^a pas plus de lumières. Telle est bien la poésie ou la philosophie de la Chute d*un Ange, Vinet n'exagère rien lorsque, malgré les apparences, il se défie de la religion des Harmonies et des Méditations comme n'étant que «de Téblouissement et de l'extase^) et trouve dans Lamartine chien moins le serviteur que l'admirateur et 2)le courtisan de Dieu, devenant, dans sa préoccupation j>àe l'image et du sensible, idolâtre sans le vouloir, non • pas en mettant une idole à la place de Dieu, mais en se
iD faisant de Dieu lui-môme une idole sublime». Plus cette tendance s'accuse, plus les regrets du critique s'expriment avec vivacité. «Il serait triste, dit-il, que M. de ©Lamartine, de progrès en progrès ou de chute en chute, Den vtntà résumer ainsi son symbole : Dieu impersonnel ))et l'homme également impersonnel ; le premier, par «)Conséquent, sans Providence, et le second sans respon- Dsabilité. 11 n*en est pas encore à cette formule ; mais D l'inexorable logique Ty pousse, et rien ne le sauvera Dque l'inconséquence.!) Les prémisses religieuses de Lamartine devaient en effet le conduire à cet humanitarisme aux apparences généreuses qui semble tout rapporter au progrès, mais, en fait, brise le sens moral en annulant rindividu dans la race. Vinet lient cette logique pour si rigoureuse qu'il ne veut môme pas qu'on s'étonne des différences qui existent entre les premières et les dernières œuvres du poète, ni qu'on Texcuse en alléguant ses courses errantes, qui lui ont fait perdre de vue le foyer. «Sa pensée a-t-elle jamais eu un foyer?» demande-t-il ; ce qui signifie : Pouvait-il s'arrôter dans un des modes qu'il a essayés, dans une des théories qu'il a entrevues? Quand tout se réduit à des impressions, où sera le principe fixe? Il est bien vrai qu'en traitant la politique, la morale, la religion, Lamartine n'a pas cessé d'y voir les plus hauts intérêts de l'humanité ; mais il s'y est attaché par son imagination plus que par sa con3cience, et ce qu'il en a dit ne manque pas seulement de vérité, mais de sérieux. Au sujet des Reci(^illementSf la tristesse du critique devient railleuse : «Essayer, dit-il, de tailler un
» édifice dans un nuage et un système dans le volume de »M. de Lamartine, c'est une seule et même chose... Le ^bourgeois gentilhomme à qui son maître de philosophie »offre des leçons de morale, lui demande bourrumenl: «Qu'est-ce qu'elle chante cette morale ? M. de Lamari;tine insiste si vivement sur la différence entre chanter | DOt parler, qu'on peut lui demander sans offense ce que «chantent sa morale, sa religion et sa politique. Il est vrai, »si nous l'en croyons, que le moment du chant est dans 2>la vie le moment suprême. Nous le voulons bien ; mais «nous entendons que ce moment soit pris dans la vie jDotnon en dehors de la vie, autrement il ne saurait en être »le moment suprême, et nous nous verrions forcé d'ap- »pliquer ici le vieux dicton : Ce qu'il ne vaut pas la peine »de dire, on le chante.»
Ce sont surtout les poèmes de Jocelyn et de la Chule d'un Ange qui sont l'objet do cetle sévérité. Le poète a voulu populariser une idée morale et philosophique ; son mysticisme égoïste, sa sensibilité rêveuse, nuisent à la cause qu'il veut servir. Le catholicisme de Jocelyn ^ défiguré d'abord par une exagération grossière et volatilisé ensuite en un subtil rationalisme, reste sans force et sans autorité morale. La Ihéosophie de la Chute d*un Ange^ qui absorbe l'homme dans l'humanité et Dieu dans la nature, aboutit au nihilisme, et le critique déclare non sans motif qu'une telle poésie est malsaine. «Que peu- »vent, demande-l-il, ces molles rêveries, sinon nous » désapprendre à vivre ?»
Ce qui est peut-être moins fâcheux, mais n'est pas plus
excusable aux yeux du critique, c'est que dans sa longue
carrière Lamartine semble n'avoir ni rien appris ni rien
oublié. Il a modifié ses formes, modifié ses théories, sa
pensée est restée la même ; il a évolué sur place, non
progressé. Se fiant à sa prodigieuse facilité, il a écrit
comme il a pensé, par une sorte d'intuition qui, excluant
la réflexion, assure l'abondance et empêche le choix, et
montre les qualités plus brillantes peut-être, mais aussi
les défauts plus saillants. Il en est arrivé ainsi à une
négligence coupable. Vinet le prend d'assez haut pour le
lui reprocher : «M. de Lamartine, dit-il, s'est prévenu
))peu généreusement de son talent contre la loi com-
))mune)>. Il n'a pas gagné beaucoup à cette désinvolture
qui l'a empêché de connaître les ratures et les reprises.
«Ce qu'il a écrit, il Ta écrit, dit le critique ; ce sont, pour
»tout dire, des brouillons qu'il nous donne, brouillons
»admirables, il est vrai, et qui, de l'un à l'autre, faisant
Djuger de ce que l'auteur était en état de faire, lui pré-
» parent dans l'histoire littéraire un article conçu à peu
))près dans ces termes : M. de Lamartine, admirable poète
»et, s'il l'eût voulu, parfait écrivain.»
Il n est donc pas parfait, mais il est admirable, et cela justifie les préférences dont il est l'objet, et qu'après tout le critique lui accorde, le déclarant unique dans quelquesunes de ses qualités, unique dans leur ensemble. Il ne connaît pas de talent plus natif, qui doive moins à l'étude, au travail, aux modèles ; il voit en lui une incomparable richesse, il l'admire cédant à toutes les inspirations, se prêtant aux impressions les plus diverses, et, sans que la
350 ÉTUDES SUR LA LITTÉHaTURI: AU Xl\° SIÈCLK.
liberté de ses mouvements en soit gênée, ondoyant au soufSe de toutes les brises, mais suivant toujours la pente de son génie, non comme un torrent qui ravage ses bords, mais comme un fleuve majestueux qui semble caresser ses rives en les recouvrant de ses flots accumulés. S'il y a un reproche discret dans Téloge qu'il lui décernée cet égard en disant : «L'effort que maint autre fait pour «s'élancer, il l'emploierait à se soutenir, s'il se conte- 2)nait)>; il reconnaît pourtant que cdes hasards divins de »rinspiralion le conduisent souvent mieux que l'art et le «système». Ce serait, semble-t-il croire, le plus puissant des poètes si la hardiesse de son esprit égalait la magnificence de son imagination. Bien pou d'écrivains ont eu comme lui le privilège ad'unir dans l'image le «plus haut degré d* idéalité à la précision la plus pitto- «resque». Il y a là une observation qui frappe par sa justesse. Non seulement ces images que Lamartine multiplie demeurent dans leur grandeur simples et naturelles; mais elles sont si bien en harmonie avec la pensée ou le sentiment qu'elles illustrent, qu'elles semblent leur être inhérentes et qu'il est comme évident que dans Tesprit du poète la conception et l'impression sont nées en même temps. Cette merveilleuse aptitude explique dans une large mesure la souplesse et Tharmoniede la versification, savante au dernier point, si l'on veut l'analyser, et pourtant si admirablement aisée qu'elle n'a jamais rien de technique et que manifestement, elle aussi, est tout entière d'inspiration. La littérature, estime Vinet, offre peu d'exemples d'une si constante et si riche har-
ÉTUDES SUn LA LITTÉRATURE AU XIX* SIÈCLE. 351
monie. Il juge Lamartine supérieur même à Voltaire pour la facture du vers, qui coule toujours de source, et comparable à Racine pour l'élégante plénitude et la souple articulation de la période. Si donc le critique n'approuve ni les doctrines ni les méthodes du poète, il se fait au contraire la plus haute idée de son génie poétique, et croit qu'à sou école on doit apprendre le secret des beaux vers.
Son illustre rival, Victor Hugo, est grand, aux yeux de Vinet, non pas seulement comme poète, mais comme chef d'école, quoique le poète vaille mieux que le chef d'école. Paul Albert a dit que la critique ne s'était point exercée sérieusement sur cet écrivain, que son siècle a entouré de tant d'honneurs qu'il l'a fait en quelque sorte assister vivant à son apothéose; il est permis d'en conclure que les articlesdu professeur de Lausanne étaient passés pour lui inaperçus. Certes Vinet comprend et admire ce brillant et grand esprit, auquel le sublime est presque familier comme à Corneille, bien qu'il n'y atteigne pas avec la même simplicité ; mais il ne lui ménage pas les avertissements et, sans nier la légitimité de ses succès, semble vouloir être auprès de lui la voix qui disait à l'/mperator romain : Souviens-toi que tu es homme. Cette voix, Victor Hugo l'avait entendue, et une lettre de lui \ conservée dans la correspondance do Vinet, nous montre qu'il avait su apprécier une critique qui ose librement le juger, si librement même qu'elle va jusqu'à dire qu'elle
« Lettres, GLXVU.
352 ÉTUDES SLR LA LlTTÊRATrnE AU XIX» SIÈCLE.
ane se mettra à Tétroil que sur un point: c'est qu'elle se » retranchera le droit de Télogei). i]eci pourtant ne doit pas ôtre pris à la lettre, car il n'est pas un seul de ses contemporains auquel Vinet ose prédire une plus belle place dans l'avenir, quoiqu'il n'y en ait pas aussi qu'il regrette tant de voir engagé dans une voie qui lui parait funeste. S'il ne parle que de son talent, c'est pure modération de langage ou crainte de se faire accuser de flatterie, car l'attrait qa'exercent sur lui les beaux vers du Maître qu'il se refuse à encenser, est si grand qu'il lui suffira toujours de les relire, nous dit-il, pour vivre, au moins quelques instants, d'une vie puissante par l'imagination et la pensée. Aussi, pour lui, la gloire appartient d'avance à un tel poète, l'esprit même de sa poésie la lui garantit ; et l'affirmation du critique est à son tour garantie par le caractère qu'il attribue à celte poésie. «Entreprenant, )) multiple, divers, infatigable, écrit-il, le talent de M. Hugo «s'approprie le monde entier. Sa poésie estlapoésie uni- »j verselle. Tous les temps, tous les lieux , tous les aspects ï)du monde physique et du monde moral, l'histoire et la » spéculation, la méditation intime elle fracas des événe- ))ments, les délices du foyer et les préoccupations de la i> politique, le gigantesque, l'imperceptible, le rationnel et ))le fantastique, le beau et le difforme, se donnent rendez- » vous dans ses vers : Nil intentatum, c est son pvogrdLxnme] r>Quô non ascendam^ c'est son espérance. La vie, toute »lavie, l'histoire, toute l'histoire, l'homme, toulThomme, » voilà son objet.» Aussi Vinet ajoule-t-il qu'en le suivant dans sa carrière si bien remplie (or il n'en a pas vu
la fin) on est saisi «d'admiration et d'une sorte do res- »pect)>. D'un autre côté, en lui l'énergie et la grandeur tiennent à ce que Tâme a de plus tendre et Timagination de plus gracieux. Si la sensibilité ne domine pas dans ses chants, elle n'en est que plus touchante dans ses effets et plus profonde dans ses sources quand elle se manifeste. Il excelle à revêtir la pensée de formes saisissantes, et plus que d'autres est riche de traits heureux, «de morceaux entiers que l'oubli n'atteindra que lorsqu'il »aura atteint Corneille, La Fontaine, Racine» ; et Vinet croit si bien à la haute inspiration du poète qu'il ajoute : ail ne tient qu'à lui de remplir son portefeuille de ces » traites sur l'avenir».
Quand on parle de Victor Hugo, on s'attend à voir mettre au premier rang de ses qualités aussi bien que de ses défauts l'extraordinaire hardiesse de ses idées comme de son langage. Or Vinet commence par être surtout frappé du bon sens que révèlent toutes ses productions ; ce bon sens, il le qualifie de distingué, et le définit: ce une aSi- »nité naturelle pour les idées saines », et, comme pour marquer la valeur d'un tel hommage, il raccompagne de cette réflexion que, « quand le bon sens se joint à une p grande puissance d'imagination et de sentiment, il ca- » ractérise un esprit non seulement droit mais fort». Il trouve donc une relation étroite entre ce don, qu'il apprécie à un haut degré, et le don par excellence de Victor Hugo, qui est la force. Cette force lui paraît être à la fois de nature et de réflexion. Il a été fort et il a voulu l'être.
Lyrique par excellence, lyrique dans le sens moderne,
354 ÉTUDES SUR LA LlTTÉnATURE AU XIX* SIÈCLE.
c'est-à-dire subjectif el intime, traduisant ses impressions,
nous retraçant et se retraçant à lui-même Thistoire de
son âme, il est pourtant autre chose qu'un écho fidèle
ou qu'un miroir splendide. Il écoute les voix du dehors
et celles de son cœur, se faisant ainsi Tinterprète des
plaintes ou des espérances de Thumanité. Mais il ne s'en
tient pas là : il se hâte de réagir; le sentiment deviaot
idée et Tidée se renferme dans une formule souvent trop
absolue. Quoi qu'il en soit, sa spontanéité se manifeste
partout, son travail intervient partout ; on le voit dans la
vaste érudition dont il fait parade, dans l'ampleur des
développements où il se complaît. Tout cela est de source,
si l'on veut ; mais la source a jailli sous reCFort, sous un
effort qui est déjà une grandeur et rend plus grand dans
la mesure môme où on le soutient. S'attachant avec une
ardente persévérance à tirer des inspirations de son âme
tout ce qu'elles ont de richesse, Victor Hugo s'est exposé
à dépasser la juste mesure, mais il lui arrive aussi de
se surpasser soi-même. Vinet croit l'honorer plus que
l'amoindrir en le représentant comme le type du génie
à la fois fécond ellaborieux. «Il n'aété, dit-il, toutcequ'il
»ost qu'à force de l'avoir voulu. Peut-être a-t-il voulu
))trop de choses; mais il faut lui rendre cette justice qu'il
))n'en a voulu aucune faiblement, ni aucune en pure
»perte».
L'éloge est d'autant plus sincère que Victor Hugo n'a pas seulement l'énergie de la pensée, mais aussi l'énergie morale; non pas seulement l'imagination sublime et le sentiment de ce qui est noble elgrand, mais la vigueur
de la conscience, et c'est sans doute le côté de cette riche nature qui intéresse le plus Yinet. Ce n'est pourtant pas le souffle religieux des premiers chants qui excite cet intérêt. Ces prémisses chrétiennes n'ont pas beaucoup de valeur pour le théologien, qu'elles font sourire, etencore moins pour le moraliste, qui ne trouve pas dans l'expression d'une foi traditionnelle la réalité des sentiments. Même la Prière pour tous est jugée fausse de Ion et presque vide d'idée. Ce qui touche le critique, ce sont ces émotions vives où l'auteur ouvre son âme sans s inquiéter de montrer son esprit, où il livre le secret de sa pensée; c'est à leur sujet qu'il fait ces réflexions significatives: «Tout ouvrage vrai est moral; la vérité est tou- »jours une leçon; la connaissance du cœur, de la vie, du «monde, tels qu'Ussont^ est le premier pas vers la sagesse» . Il revient souvent sur cette pensée que, même en cédant aux entraînements de l'artiste, Victor Hugo garde une entière sincérité vis-à-vis de lui-même et que l'homme persiste dans le chef d'école. Ce qu'il tire de son cœur, ce que sa méditation y découvre, l'état moral qu'il nous révèle ainsi, foi ou doute, espérance ou abattement, orgueil ou dédain, passion ou sérénité, préjugés ou idéal, n'a rien de factice, ce Le talent de quelques autres con- ))siste à imaginer, son talent à lui c'est de vivre» : telle est la formule concise qui résume sa valeur morale au point de vue littéraire. Le critique se demande si ce n'est pas là une des causes qui font parfois son imagination si imprégnée de réalité, qu'il verse dans le réalisme, qu'il abonde en formes extraordinaires et en conceptions
étranges; du moins doit-on tenir pour certain que c^est par là quUI instruit le plus. Il nous fait assister au travail du génie qui féconde sa pensée par l'analyse de ses affections, et, bien qu'il ait peut-être un peu <t trop affecté »le style primitif», on peut dire cependant qu'il est «pri- Dmitif par la pensée et le sentiment plus que pas un de ]>ses contemporains)). Or il est aisé de reconnaître que, pour Vinet, ce qui est essentiellement primitifs c'est la notion du devoir qu'on retrouve partout dans les vers du poète, sinon toujours exacte et saine, du moins noble et forte, apportant avec elle les notions non moins fécondes de responsabilité, de repentir et de progrès. L'amour répond à l'amour et la conscience à la conscience. Gomment le philosophe chrétien aurait-il refusé son affection au poète qui, au milieu d'un scepticisme presque universel, ne cesse de croire au Dieu vivant et à rimpérissable dignité deTâme; pour qui la Providence reste adorable dans ses mystères, la femme respectable, Tenfance sacrée, la vieillesse sainte ; pour qui la liberté proteste contre la fatalité et la conscience contre le mal ; pour qui, enûn, la charité est la loi suprême, la loi douce, comme il le dit lui-même, traduisant en quelque sorte saintPaul, qui, le premier, Ta appelée l'accomplissement de la loi ? Comment se laisserait-il éloigner ou refroidir parce qu'il a pu y avoir de doute dans un tel esprit, et devons-nous être surpris qu'il l'apprécie comme un de ces nobles caractères qui ont prouvé a le mouve- }!)ment en marchant»?
Mais s'il faut lui tenir un grand compte de cette pré-
occupation à peu près constante des idées morales, si cette préoccupation communique h sa poésie une saveur fortifiante, si Ton comprend que placé sur ce terrain le poète ait cru pouvoir dire qu'il avait charge d'dme; et si c'est là une manière vénérable d'entendre sa mission, c'est peutêtre aussi se faire illusion sur le rôle du poète et sur l'accueil que lui réserve le monde, et cela ne suffit certainement pas pour satisfaire un esprit comme celui de Vinet. Il y a trop de doutes dans son intelligence, trop de passion et pas assez de sérénité dans son esprit, ses principes moraux sont trop flottants pour que Victor Hugo puisse se croire sérieusement le pasteur des peuples. Sa conscience le fait se prononcer pour ce qu'il estime la justice et la vérité, mais il n'a pas la règle fixe qui seule peut y conduire sûrement en montrant partout dans le devoir l'honneur suprême et la suprême loi de la vie. Il comprend beaucoup mieux les droits violés que les obligations méconnues, le devoir lui apparaît môme comme le fils du droit ; or le droit mis en première ligne, c'est l'appel à l'égoïsme. Que pourra donc apprendre à la foule une morale ainsi fondée, si ce n'est ce que le plus ignorant ne sait que trop avant qu'on le lui enseigne?
Sur ce point, Victor Hugo est d'autant plus responsable qu'il a eu le tort de beaucoup dogmatiser. Il ne se contente pas de chanter, il discute, il raisonne ; et si Vinet ne dit pas qu'il déraisonne, les subtilités du philosophe lui paraissent singulièrement nuire à la philosophie du poète et les théories du novateur littéraire ou social compromettre son lyrisme puissant. La vérité ne réclame
358 ÉTUDES Sun la littérature au xix" siècle.
pas tant d'éblouissantes antithèses. Un tel fracas de niots et d'images cache mal Texagération ou Terreur des idées. Impatienté de ces dissertations où le système s'affirme avec un vrai parti pris, Vinet trouve que Victor Hugo n'est jamais aussi bon philosophe que lorsqu'il ne songe pas à Tètre, et, en particulier à propos de ses drames, ne craint pas de dire avec une ironique politesse : a Cha- )>cun de ses ouvrages ferait bien plus l'impression d'un 2) tout raisonné, si chacun de ses avant-propos n'était pas )>une théorie d.
Cette déplorable tendance est pour une large part dans les imperfections du style de Victor Hugo, imperfections que Vinet s'attache parfois à faire ressortir avec une insistance qui ressemble à de la minutie, mais qu'il prend soin de justifier en posant en principe « que dans cer- 2>tains genres d'écrits toute la pensée est dans le style». Le critique convient qu'il s'attaque ainsi à un style d'une merveilleuse richesse, richesse merveilleuse des mots et richesse non moins merveilleuse des images. Depuis Rabelais, affirme-t-il, personne n'avait disposé de la langue avec un tel empire ; mais l'avantage incontestable de Victor Hugo, c'est qu'en trouvant dans notre idiome des ressources aussi inattendues qu'étendues, il n'emploie que le langage des honnêtes gens. Les expressions répondent de toutes parts à son appel, se pres> sent, s'accumulent, et les traits se multiplient heureux, mais cherchés ; c'est une série d'éclairs plutôt qu'une pure lumière. Vinet parle d'un feu d'artifice. Il avoue que son plaisir est grand, mais il constate que son esprit,
ébloui par la lecture, Test encore par le souvenir. Il convient aussi avec une sorte de ravissement que personne n'a poussé si loin que Victor Hugo la puissance des métaphores ; il lui semble a qu'en fait de figures neuves, »hardies, frappantes, un seul poète l'a surpassé, et que ce ))poète, c'est l'humanité » lorsqu'à l'origine des langues elle a exprimé les idées morales par la comparaison avec les objets physiques. Mais il y a décidément exubérance : il faudrait ce éclaircir ce fourré touffu », l'usage est devenu abus ; si bien, remarque le critique, que le langage métaphorique reste seul, l'expression propre semble n'offrir plus un sens suffisant à cet esprit qui voit tout en figures : a II ne sait plus le vrai nom des choses, mais x>leur surnom seulement, et dans l'étrange impuissance «d'un génie qui, pouvant le plus, ne peut pas le moins, ))il se jette sur la première image venue, s'empare d'un )) rapport à peine aperçu et en enveloppe à la h&te son »idée, dont la nudité lui est insupportable d. Il en est résulté qu'avec une clarté resplendissante et une prodigieuse énergie, ce style a quelque chose de factice et presque de maniéré. Ces détails étincelanls éveillent dans l'esprit de Vinet l'idée de ciselure, de sculpture plutôt que de peinture, et c'est assez spirituellement qu'il dit que pour Victor Hugo il faut parler, non du style fleuri, mais du style incrusté, ce Ses fleurs sont des topazes » et ses images des pierreries •
L'expression et la pensée sont dans de tels rapports que les critiques qui portent sur l'une atteignent l'autre. Si l'image, chez Victor Hugo, est matérialiste au point que
Vinetlui reproche d'être le poète qui a porté le plus loin la convoitise des yeux^ les procédés de Tart le sont aussi« Il a toutes les hardiesses et provoque toutes les émotions; mais son invention nous représente l'étrange au moins autant que l'extraordinaire, et se rabaisse à des inventions. Le moraliste s'étonne, ajuste titre, devoir que le poète, en particulier dans ses drames, s'abandonnant aux idées terrestres et charnelles, donne souvent plus de place, parmi les éléments qui déterminent la destinée humaine, ^ là chose qu'à la personne; en sorte qu'en exagérant rinfluenc3 des circonstances accidentelles ou les relations de la cause à l'effet, ce qu'il prend pour des moyens ne sont que de brillants obstacles ou des superfétations magnifiques qui altèrent la vérité philosophique et morale .
Du reste, cette vérité elle*môme, sous l'empire de son système, Victor Hugo Ta-t-il bien comprise ? Le moraliste lui reproche encore d avoir établi une dangereuse confusion entre le bon et le beau, et de la soutenir par des paradoxes. Il a écrit en effet: a A la chose la plus »hideuse, mêlez une idée religieuse, elle deviendra «sainte et pure. Attachez Dieu au gibet, vous aurez la Dcroix ». Pour Vinet, une telle affirmation est un simple sophisme. Triboulet, pour être père, sera-t-il moins vil ? Lucrèce Borgia, en écoutant ses instincts maternels, effacera-t-elle les souillures de sa vie? Et attribuera-t-on à Marie Tudor les grâces de la femme parca qu'elle a la grandeur d'une reine ? Le critique est donc vraiment autorisé à ne pas prendre au sérieux une théorie qui pré-
tend nous faire croire qu'avec uq peu de bien on répare beaucoup de mal, et qu'on peut sans crainte étaler le spectacle de toutes les passions pourvu que dans un coin du cœur on laisse luire un peu de vertu, a La débauche » purifiée par un peu d'amour, la croix sanctifiée parle «Christ, vous concevez, c'est la môme chose. » Le moraliste tranche d'un mot la question. <r Le beau peut «résulter immédiatement des sentiments, des affections; »l6 bon est inséparable du devoir. «
Cette erreur en entraîne une autre. Victor Hugo se laisse attirer à ce qui est colossal, comme si c'était la vraie grandeur. Dans ses élans, il dépasse le but et semble le dépasser à dessein. Aussi Vinet prétend qu'il a du barbare ou de Tenfant « l'amour du démesuré , qui le fait se com- ))plaire à l'énorme, dans le monde moral comme dans » l'autre ». Il prend une parodie ou un symbole dérisoire pour une représentation plus saisissante de la réalité. Pourtant la vraie grandeur le touche, et c'est avec une émotion sentie, avec d'éloquents ravissements qu'il la célèbre ; s'il n'en a pas la juste mesure, c'est queTesprit de système a poussé jusqu'à l'excès les ardeurs de son imagination ot lui a fait prendre le langage de la forfan^ terie pour l'expression de l'enthousiasme sérieux. Précisément parce que ce talent est cornélien, l'exemple de Corneille aurait dû l'instruire; or il en reproduit les défauts plus que les qualités : le sentiment qu'éveille Corneille est celui de l'admiration ; Victor Hugo provoque surtout Tétonnement. Ainsi s'explique la grande erreur de ses drames, dont les personnages sont trop souvent des idées
3G2 ÉTUDES SUR LA LITTÊHATrnK AU XIX« SIÈCLE.
monstrueuses plutôt que des personnalités vivantes, des abstractions gigantesques plutôt que d'émouvantes réalités.
Mais, pour le poète lui-même, le plus grave effet de ces théories absolues a été d'empêcher le renouvellement, c'est-à-dire l'expansion de son beau génie. Vinet estime qu'il (( n'eût pas dû lui suffire d'être accompli, souvent » merveilleux dans les formes qu'il a inventées et de se ^surpasser où il a surpassé tout le monde». Pour qu'il prit possession de toute sa gloire, il aurait fallu qu'il ne s'emprisonnât pas dans sa propre pensée. Il le voit avec peine, suivant la pente de son idée Qxe, se traduire luimême et devenir son propre disciple. Dans cet exemple, moins rare qu'il ne semble le croire, Vinet trouve pratiquement démontrée la fausseté de la théorie de l'art pour l'art. Nul n'est plus artiste que Victor Hugo; or l'être si exclusivement c'est ne pas l'être assez, puisque c'est s'enfermer dans un cercle où l'on se nourrit de sa propre substance, mais non pas de la vérité, qui est toujours lumière, sagesse et progrès. Je ne crois pas que la connaissance des derniers écrits du grand poète eût modiGé ce jugement.