‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 23 sur 29 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

VlNET JOURNALISTE,

Par ce titre; Vinei journaliste, c'est uniquemment Tauleur des comptes rendus littéraires que j'ai en vue ; c'est le collaborateur du Semeur dont il faut juger la méthode pour compléter l'étude des enseignements du critique.

Le journal le Semeur^ dans l'intention de ses fondateurs et dans l'espoir de ses lecteurs, devait servir avec autant de fermeté que de modestie la cause chrétienne dans Tardente mêlée des idées et des intérêts que produit notre civilisation moderne. Le but était de montrer comment le christianisme, depuis son origine, a été l'initiateur de tous les progrès par le progrès moral, et comment, par suite, l'Évangile, qui vivifie les consciences, demeure le guide le plus sûr des peuples et des âmes. Il s'agissait du principe chrétien et non des institutions diverses qui se réclament de lui. Vinet n'avait nul effort à faire pour entrer dans ce programme, puisqu'il n'avait jamais cessé de revendiquer une place pour la foi dans la littérature ; c'est cette revendication qui met l'unité dans les travaux du publicisle, appliqués à tant de sujets divers.

Si Ton recherche Tesprit général de ces études variées' , de rimpression d'ensemble se dégage immédiatement celte conclusion que sa doctrine se présente sous deux aspects qui, dans leur opposition apparente, sont loin de s'exclure. D'une part, le critique n'admet pas que pour être un écrivain chrétien il suffise d'être chrétien, il faut être écrivain, et le mot de poésie pieuse ne doit pas être synonyme de mauvais vers ; mais d'autre part il ne veut pas qu'on cherche le christianisme dans les formules, parce qu'il est avant tout un fait moral, un principe de vie, et dès lors ne peut être une force, môme littérairement parlant, que pour celui qui en a accepté et compris la doctrine ; l'écrivain ne fera une œuvre chrétienne que s'il est chrétien.

C'est ainsi qu'à propos de publications très estimables, de quelques-uns de ses compatriotes ^ qu'il loue de n'avoir point négligé le soin de la forme et qu'il encourage sans les exalter, il nous apprend quelles sont, à ses yeux, les relations de la piété et de la poésie. Il lui a parait ï)tout à fait dans l'ordre, non seulement que l'ami du vrai »soit en môme temps Tami du beau, mais qu'un chrétien squi fait des vers y mette toute sa conscience aussi bien ))qu'à tout le reste, et les fasse aussi beaux et aussi bons

< Viaet a écrit aussi pour la Revue suisse ^ recueil mensuel très recommaadable, et d autres feuilles de son pays.

2 Frédéric Gha vannes ; Poésies chrétiennes et Cantiques. — Juste et Caroline Olivier ; Les deux Voix, Chansons lointaines. — J.-J. Porchat; Les glanures d'Ésope. Œuvres recommandables par l'éiégauce, le naturel, souvent môme l'esprit, et surtout la pureté morale, mais auxquelles manque ce mens divinior qui constitue la grande poésie.

))que possible ». C'est que la poésie est plus et mieux qu'une distraction de Tesprit et un brillant produit de l'imaginaLion, elle est un privilège de Tâme, et, en dehors des dons de la grâce, peut-être sa plus précieuse, consolation. Expression de Tidéal, elle répand sur la vie un charme puissant et doux. Sans elle, la nature humaine serait diminuée. Le chrétien, il est vrai, a trouvé un plus saint idéal dans la vérité salutaire ; mais il lutte^ il languit encore au milieu des réalités présentes, qui, réduites à elles seules, même en nous satisfaisant, ne sont que de fugitives vanités ; il trouvera donc aussi encouragement et joie dans un idéal plus prochain au milieu de ce grand combat où l'engage la sainteté, en lui révélant sa suprême grandeur. Il est comme le voyageur qui se repose dans les sites pittoresques en aspirant au terme de sa course. Il n'y a donc pas de concession à faire pour expliquer que l'art n'est pas en contradiction avec la foi. Il suffit de considérer le développement de la religion dans le monde et ses effets sur une âme ; on y trouvera le plus grand drame de Thistoire et le plus grand drame de la vie morale. La littérature peut donc s'appliquer au christianisme et le christianisme peut se prêter à la littérature, puisque anon ))seulement le christianisme a sa poésie^ mais toutchré- »tien de cœur est poète par cela seul qu'il est chrétien ». Cette dernière affirmation ne renforme-t-elle pas quelque subtilité et quelque exagération ? fioileau s'indignerait sans doute contre une telle théorie, que Chateaubriand honorerait de son approbation. Ils auraient tort Tun et l'autre. Le point de vue du critique respecte l'orthodoxie sévère do

l'auteur do VArtpoéêique^ et ne justifie nullement les hardiesses du chantre des Martyrs . La poésie du christianisme est en lui-même ; il ne la reçoit pas du dehors, il la communique par son esprit ; il ne s*agit pas pour lui de mythologie, mais de sens intime ; il n'est pas question de Tembellir ou de le faire valoir, mais d'en recevoir la | force. C'est par la vigueur de sa doctrine, par son influence sanctifiante, par la hauteur de vue où il nous porte, par l'onergie et Tintimito des sentiments qu'il développe, qu'il doit renouveler et ennoblir Tart. Le critique le dit par une image des plus justes : ccG'est un point de vue, un ])site d'où l'on voit toutes choses, et toutes choses sous j>un aspect original et nouveau ». On perdra sa peine à vouloir faire un christianisme littéraire en s'emparant de formules et de légendes pour les revêtir de ce que Boileau appelle, non sans raison, des ornements égayés \ mais, d'autre part , faire la littérature chrétienne, c'est-àdire la pénétrer, l'animer de l'esprit chrétien, c'est lui donner le plus noble caractère, c'est assurer la grandeur do son rôlo dans l'œuvre sainte du progrès. C'est donc la piété personnelle qui donne l'autorité aux écrivains et la valeur morale à leurs ouvrages. En vertu de ce principe, de même qu'il a préféré le spiritualisme de M"' de Staël au piétisme do Chateaubriand, et le déisme de Victor Hugo au panthéisme de Lamartine, il sera plus indulgent aussi pour le rationalisme analytique de Sainte-Beuve et plus sévère pour le lyrisme épique d'Alexandre Soumet.

C'est qu'une inspiration religieuse lui apparaît dans les

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Pensées d'Août de Sainte-Beuve, cachée parce qu'elle est profonde, mais réelle el pourtant troublante parce qu'elle se présente comme un phénomène psychologique qu'il est plus aisé de constater que de définir. Ces expressions si délicates pour traduire des pensées intimes, ce recueillement volontaire où l'on reconnaît à la fois tant d'amertume et tant d'aiftction, ce mélange de tristesse et de joie, d'aspirations et de désillusions, de confiance et de scepticisme, cette préférence pour les vertus intérieures et secrètes, pour les âmes modiques, comme les a nom mées l'auteur, révèle un état d'âme qui n'est pas la foi, mais qui en est le résultat plus ou moins indistinct. Aux yeux de notre critique, c'est là un des caractères spécifiques de la littérature moderne, et il croit y voir l'influence secrète de TÉvangile dont dériverait cette fine psychologie qui, à tant d'autres égards, semble le contredire. Bien des livres qui lui sont étrangers et qu'il désavoue, comme liené ou Werther, peut-être même Obermann^ dit-il, sont le fruit indirect de son enseignement, parce que, là où ses clartés n'ont pas apporté la paix et la joie, elles ont montré le vide de Tâme et son impuissance à se sufiire à elle-même, en sorte que ceux qu'il n'a pas rendus croyants, il les a laissés désabusés. S'il n'est pas la consolation et l'espérance, il est le désenchantement. Quand Vinet dit : ((Il a fait, en entrant dans le monde, un grand vide dans

))les âmes qu'il n'a pas remplies ; de là ces tourments

«autrefois inconnus, de là ces rêveries énervantes des âmes » dépossédées, de là cette poésie qui se nourrit d'elle- »méme et qui, faute d'une immensité pleine, s'empare

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x)d'uD6 immensité déserte, d'une immensité de dou. Dautre inûni pour un être dont Tinfini est la véri «portion, le besoin éternel, l'incorruptible symbole ne doit pas ôtre accusé simplement de subtilité ou ( reur : il est certain que le monde ancien a connu la s franco, les regrets et le désespoir, non la mélancol encore moins l'ennui. Mais le christianisme estseule cause de ce renouvellement des afiFections, e littératures du Nord, en se développant môme en de de Faction chrétienne, n'auraient-elles rien sacrifié Muse de la tristesse sans cause déterminée et des pla: sans objet ? — Du moins, appliquées à Sainte-Beuve, servation et Texplication semblent justes. Vinet ne dil qu'il soit chrétien ni qu'il ait voulu faire une œuvre c tienne, mais qu'il est le seul poète contemporain qu donné aux doctrines chrétiennes leur vraie valeur et termes chrétiens leur vrai sens, en faisant de Vhum\ do la conscience^ de la grâce^ les éléments essentiels ( religion. Cette religion « tire à conséquence sans dou sans être suffisante, parce que c'est affaire de scii plus que de conviction, et le livre qui l'exprime ou pi la suppose ne représente pas pour le critique la s et forte littérature qu'il réclame. « Ah ! Terreur, s'é< »t-il, n'est pas seule le contraire de la vérité mor »cette vérité ne sera une lumière que quand elle une vie.» Ce n'est point là une des moindres prei de sagacité qu'il ait donnée. Il aurait voulu voir ami converti, selon le mot reçu; mais, malgré le sér de son langage et de sa pensée, il savait bien qu'il

rétait pas, et soupçonnait même qu'il ne voulait pas

l'être. G*est à son sujet qu'il demande à nos poètes de

dire ce qu'il y a an fond de leur mysticisme : aSi notre

D confiance les divertit, dit-il, tant pis ; si nos louanges

))les raillent, tant mieux : nous ne cesserons pas de

))les prendre au mot; de dire : ilcroit^ de celui qui a dit :

j>je crois; dédire avec compassion : il a pleuré, de celui

oqui publie qu'if a pleuré. Sincères et sérieux, ces aveux

j)sont beaux, ils ont de la grandeur; nous ne nous lasserons

»pas d*encourager ces efforts, d'applaudir à ces bonnes

^intentions; ils subiront nos éloges, et nous verrons, en

]>définitive, de quel côté sera le ridicule. x>

L'étude sur la Divine Épopée d'Alexandre Soumet nous maintient dans le même ordre d'idées. Si le grand reproche adressé au poète est d'avoir fait une dépense de talent à la fois énorme et improductive et d'avoir erré non pas seulement par le manque général de simplicité et dans le langage et dans la pensée, mais surtout par le manque de vérité dans la conception première, cela vient de ce qu'il s'est fait un christianisme arbitraire dont il est l'auteur bien plus que le fidèle. Son poème a n'est »pas vrai dans le point de vue littéraire parce qu'il n'est Dpas vrai dans le point de vue religieux d, et semble fournir un exemple concluant qu'à vouloir faire entrer l'esprit chrétien dans une œuvre d'art, comme à vouloir revêtir le christianisme d'une forme poétique, on s'égare quand on ne prend pas l'Évangile tel qu'il est. -— * Il est vrai que peu de personnes aujourd'hui prêtent leuratteu-

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tion à ce poème ; mais à son apparition on voulut y voir une des plus hautes conceptions du génie, et Yinet semblait contredire Topinion publique lorsqu'il annonçait que ce prétendu chef-d'œuvre n'était pas né viable. Il le reconnaissait pourtant beau par Tordonnance et beau par les détails, offrant des scènes admirables, une éloquence souvent magnifique, une verve soutenue, un étonnant travail d'invention, et même une merveilleuse puissance pour poétiser les idées abstraites. Mais, à la source de tant de beaux vers, Vinet voyait une erreur fondamentale de la pensée. L'œuvre, dans son ensemble, est contradictoire en soi. Elle proclame la vérité do l'Evangile et renverse TEvangile en lui substituant une fiction. Gomment donc n'aurait-ello pas été rejetée de tous, la première surprise une fois passée, n'étant pas chrétienne en prenant un titre chrétien? Le critique ne dit-il pas, avec raison, que les croyants repousseront un système qui défigure et fausse, ou, pour être plus exact, annihile le dogme de la Rédemption, alors que ce dogme est le centre du christianisme et même le christianisme tout entier? Et d'autre part n'est-ce pas encore une observation du bon sens, que le public, au nom do ses instincts littéraires, tenant le christianisme pour aussi positif et inviolable comme doctrine religieuse qu'il Test pour la foi comme fait révélé, ne le reconnaîtra pas dans une théorie philosophique qui en emprunte les termes pour en nier l'esprit ? Dès lors il semble évident que, se demandant où l'on veut le conduire avec de telles imaginations qui n'ont ni la précision de la science ni la simplicité

de la foi, il refusera de suivre le poète lorsqu'il dit que La Muse peut chanter tout ce que rdme rêve.

C'est jusque dans les détails que Vinet retrouve les conséquences de ce principe erroné. Pour rendre vivantes ces abstractions, malgré son talent à personniflcr les idées, l'auteur en est réduit à tout instant à matérialiser ce qui est spirituel de son essence, au point que son style vigoureux tombe dans l'afifectalion et se perd avec sa pensée dans la recherche des mots inusités ou inconnus. Son livre eût été d'une bien autre portée si, au lieu de vouloir éblouir l'esprit, il se fût adresse à la conscience, dont l'autorité reste immuable pour un christianisme vivant sur la double base du fait moral qu'elle exprime et du fait divin qu'elle embrasse par la foi.

Une remarquable étude sur le Prométhée de Quinet faisant suite à une étude ^nv Ahasvérus^ la critique des œuvres poétiques et philosophiques d'Alexandre Guiraud, nous fourniraient des enseignements semblables; il suffit donc de les signaler, d'autant plus que d'une manière générale la discussion y dérive trop vers la théologie pour que leur analyse ne fût pas comme un hors-d'œuvre dans le cadre que nous nous sommes tracé. D'ailleurs, en récapitulant les travaux du critique, nous pouvons lui dire avec le poète :

Vers des mondes nouveaux je sens que tu m'entraînes,

et, sans vouloir le suivre partout, nous avons du moins à lui demander sa pensée sur d'autres sujets qui ont aussi

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leur rôle dans la vie littéraire. Comment, en particulier, a-t-il apprécié ce qu'on a le droit, à bien des égards, de nommer la frivolité de nos romanciers ?

Ce n'est pas le genre qu'il condamne, mais le caractère qu'on lui a donné. En lui-même, il peut être bon, il Test souvent, bien qu'on Tait revêtu d'une forme détestable ; et cette forme même, mise au service d'une pensée sérieuse et vraie; se ferait encore accepter comme le miel qu on mêle au remède pour en adoucir l'amertume. Ainsi le critique attribue à Sainte-Beuve un dessein louable quand il a écrit Volupté. L'analyse psychologique et l'observation morale donneront à cette littérature un caractère d'utilité, et, alors même que le fond ne sera pas précisément moral, l'œuvre restera digne d'attention si, même en négligeant ce qui doit être, elle est la peinture ûdèle de ce qui est. Gil Blas est dans ce sens un livre sérieux et Robinson Crusoé un chef-d'œuvre. En un mot, le roman de mœurs mérite l'intérêt. L'attrait qu'avaient pour Yinet les fictions de Daniel de Foë, relues jusqu'à sept fois, nous explique cet intérêt et nous révèle aussi les qualités requises pour un bon roman. Les pages consacrées à cette étude sont pleines de finesse et de charme, et plus encore de philosophie pratique \ Pourquoi un homme qui ne nous est représenté ni avec de grandes vertus ni avec de grands vices, dont les aventures sont plus curieuses qu'extraordinaires, a-t-il pu paraître si intéressant à un esprit

^ Voir Mélanges, pag. 370 et suiv.

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qui cherche en toutes choses, non pas seulement le côté sérieux, mais l'élément moral? D'où vient qu'un récit qui n*a de rapport direct ni avec le sens du beau ni avec la science du bien, lui paraît avoir une telle portée pratique ? C'est qu'en réalité le héros de cette fiction, tout en étant placé dans des conditions très spéciales et très arbitrairement choisies, n'est pas une pure fiction, un caprice de l'imagination, mais un type très exact de notre nature. D'une part, les idées dont il se nourrit, le développement intellectuel et moral qu'il acquiert par ses expériences diverses, nous ofifrent un tableau fidèle des croyances, des mœurs et des affections d'une classe sociale toujours très importante et déjà très nombreuse en Angleterre à la fin du xviii* siècle. Robinson est un représentant de la bourgeoisie moderne ; d'autre part, la solitude à laquelle il est réduit, le secours et les consolations qu'il trouve dans le souvenir de ses relations avec ses semblables, les ressources que lui fournissent les épaves de son naufrage, qui sont comme autant de moyens par lesquels ses forces sont multipliées, nous apprennent, non pas seulement ce qu'une âme énergique peut obtenir d'un effort persévérant, mais aussi combien le commerce des hommes s'impose à chacun de nous comme une bénédiction qui assure notre bien-être physique et notre progrès moral. Il en ressort que, loin de nous plaindre sans cesse do la société, du poids qu'elle fait peser sur nous et des souffrances qui résultent de ses institutions défectueuses, nous devrions, au contraire, reconnaître que les misères multipliées qu'on y rencontre viennent

de nous bien plus que d'elle, el, après tout, sont peu de chose comparées aux avantages qu'elle dispense même au plus destitué de ses privilèges et de ses soins. Là est le mérite du livre ; il concentre Tintérét, non sur une personnalité exceptionnellement douée, mais sur la personnalité humaine considérée en elle-même dans ses conditions à la fois les plus générales et les plus vraies, devant tout attendre de ses aptitudes et de ses efforts, et pourtant cherchant nécessairement et trouvant partout force et appui dans le concours ou Tœuvre de ses semblables. C'est au fond renseignement évangélique qui nous dit que nul d'entre nous ne vit pour soi-même, et en même temps que chacun est responsable pour son propre compte.

Le roman devra donc avoir pour effet et pour but de nous révéler notre nature ; qu'il en appelle à la psycho* logie, à Tobservation des mœurs, ou aux exemples de l'histoire, c'est uniquement à ce titre qu'il deviendra une œuvre digne d'estime. Telle est précisément la grande qualité des écrits d'Emile Souvestre. Le critique y reconnaît sans doute un beau talent et un style qui, modelé sur celui des maîtres, ce satisfait à lafoisà l'imagination et j>k lapenséex), se distinguant moins par des traits brillants que par une éloquence soutenue qui suppose beau^coup d'esprit ; mais ce qui on eux intéresse surtout^ c'est qu'un but élevé c a donné à l'auteur d'une diction si surveillée 9le goût des choses sérieuses ». D'après le critique, il a vu avec rectitude les misères de l'état social el les misères plus grandes encore de notre cœur. Sur ce point

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si importaat, il est dans la réalité plus que bien d'autros romanciers qui a ont porté plus loin la conception idéale )) des caractères)). Il n'a pas la logique transcendante de Balzac ni ces a hautes idéalisations qui ont créé des types ))immortols », mais aussi ce un dessein plus pratique le )) retient plus près de la nature commune des choses». Souvestre rachèterait donc ce qui lui manque en profondeur par Texactitude et la vérité. Néanmoins, si pour chacune de ses productions il trouve Vinet prêt à répéter ce qu'il a écrit spécialement pour V Échelle de Femmes : a II est impossible d'èire plus vrai dans le détail, plus )>poignant, plus douloureux..., on sent que toutes choses »ont pu, ont même dû se passer ainsi, et sans peine on »se porte garant de chacune de ces histoires », il doit s'attendre aussi à le voir renouveler toujours un bien grave avertissement : «On se demande si l'écrivain a été ))aussi loyal de fait que d'intention, aussi juste que gêné- »reuxj), c'est-à-dire si,* de toutes ces vérités fragmentaires, il a bien conclu à la vérité générale qui les renferme et les explique; si, en montrant les vices de la société, il a justifié les institutions par lesquelles il voudrait y porter remède; si, en stigmatisant la passion, il ne se flatte pas vainement de la vaincre, et si, en sympathisant avec la souffrance, il ne croit pas à tort avoir avec la pitié révélé le secret des consolations. Sur quoi en effet reposent de si touchantes espérances ? Son humanitarisme ii'est-il pas en défaut quand il promet et glorifie le progrès sans savoir où en est la source ? ou quand pour guérir tant de misères il s'adresse à la société ou aux mœurs publiques

qui les ont produites et aspire à l'aïuélioratio n dos institutions sans s'arrêter au perfectionnement des âmes? Le moraliste va ici au fond de la question quand il rappelle à un écrivain aussi consciencieux les vraies conditions du problème: «M. Souvestre, écrit-il, n'ignore pas qu'un prîn- »cipe de vie morale ne s'invente pas, qu'un fait ne peut Dualtreque d'un fait, et qu'un mdlconslitiùtionnel jCommQ Dil nous représente celui-là, ne peut être guéri que par i) une révolution. Or, il s'agirait, cela est évident, d'une jn révolution de la nature humaine. x> C'est celle que rÉvangile réclame et produit sous le nom de conversion, et c^est aussi le point sur lequel insiste Vinet, surtout auprès d*un ami qu'il appréciait pour ses vertus autant que pour son talent.

Celte idée a un tel prix pour lui qu'elle suflSt pour lui faire recommander Arthur, d'Ulrich Guttinger, comme une lecture excellente. Il en parle avec une onction émue et une simplicité éloquente. Il "semble pourtant que le nom seul du livre, Religion et Solitude ^ aurait dû mettre en garde un protestant, même moins perspicace. A propos du Flavien^ de Guiraud, il a su très bien faire observer que le titre explicatif de Rome au Désert , signifiant du monde à Dieu, est une erreur religieuse et un danger moral, puisque les circonstances extérieures ne sont pas en état de réprimer nos passions, mais seulement d'en changer le cours, et qu'on ne peut espérer de les contenir que quand la conscience les domine en se soumettant elle-même à la loi divine. L'ascétisme en lui-même n'est qu'une superstition inutile quand il n'est pas un outrage

à la sainteté. Mais la conversion de Flavien, qui provoque un tel blâme, no tient pas à la nature des sentiments dont il est animé, mais esluniquemontdu fait de l'auteur. Il n'en est pas de même pour Arthur; pour lui, il s'agit d'une vie religieuse enfantée par un travail personnel dans l'intimité du cœur, d'une foi que la conscience ne confond pas avec les solennels enchantements de l'imagination, des tristesses du repentir, des énergies de Tobéissanco joyeuse et libre, et des expériences de la piété. Aussi Vinet trouve-l-il que ce livre se distingue nettement de ces productions frivoles qu'on est convenu d'appeler le roman religieux. Production frivole, c'est bien ainsi qu'il l'a écrit ; le mot n'est que juste. Ceux qui se plaisent à ce mysticisme banal trouveront peut-être celui d'Ulrich Guttinger peu explicite dans ses formules et un peu libre dans ses élans. Yinet n'en tient pas moins le livre pour chrétion, parce que c'est l'histoire d'une âme qui se dévoue à la vérité selon Dieu par la connaissance et l'amour du Dieu de vérité.

C'est l'impression opposée que produit sur notre critique la lecture de George Sand. Il n'en parle qu'avec tristesse. La pensée profonde de ces romans nie ou fausse les éléments essentiels au développement de l'âme humaine. La remarquable perfection de leur style et leur éloquence passionnée, loin de le captiver, le troublent, comme rendant plus dangereuses les ardentes protestations dont ils sont remplis contre des principes qui ne sont pas simplement.comme on le répète à tort trop souvent, les bases delà société, mais la société elle-même.

Ce tabnt, effroyablement grand, n'est pas un progrès, mais un retour à la barbarie. C'est la crise aiguë dans un état dont le corps social souffre depuis lougtemps. «Meulière donne Sganarelle, dit le critique : on rit; George »Sand écrit Jacques : on tremble. » Tel est le résumé de sa pensée. Ces revendications, on ne saurait dire ces théories contre Tordre social, non pas tant tel qu'il est que tel qu'il ne peut pas ne pas être, lui disent avant tout que l'homme livré à lui-même, au sein do la civilisation, revient à toutes les sauvageries de l'instinct. En vain reconnaît-il que cette âme d'artiste a de nombreuses et touchantes affinités avec la vérité ; Tari sans le but moral, le beau sans le bien, voilà son œuvre, et c'est une redoutable puissance dont on suit le déploiement avec un regret qui bannit l'admiration.

Le jugement de Vinet sur l'histoire et sur les historiens dérive des mômes principes et aboutit aux mêmes conclusions. Cette science bien comprise doit être une gloriScation des lois éternelles du juste et du vrai. Les écrivains qui en sont l'honneur sont aussi ceux qui ont le mieux fait ressortir la véritable condition de la nature humaine. Les destinées de la race renferment celles de l'individu, et ce qu'attestent tant de luttes, obscures ou glorieuses, multipliant les misères ou enfantant le progrès, aggravant la barbarie ou préparant la civilisation, c'est l'impérissable dignité de l'âme. Le déploiement de ses facultés et le jeu même de ses passions lui assignent une fin suprême, en même temps que la marche des

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choses la montre soumise à une direction plus haute. La liberté dans Thomme et la souveraineté en Dieu, c'est-àdire la responsabilité morale et la Providence, sont les deux termes sur lesquels roulent tous les événements. Là est leur enchaînement logique et leur signification profonde.

Dans celte pensée, Yinot estime que la critique moderne suit la véritable voie lorsqu'elle s'efforce défaire revivre les siècles écoulés dans la réalité de leur caractère, en évitant à la fois de retomber dans la chronique et de se transformer en réquisitoire ou en panégyrique. Son œuvre est bien de rétablir chaque époque avec sa physionomie propre et sa pensée. C'est comme science d'observation que la philosophie de Thistoire a sa légitimité et son utilité. Le danger serait pour elle de substituer l'esprit de système aux patientes investigations. L'abus de la spéculation paraît à noire critique d'autant plus redoutable sur ce point qu'il marche de pair avec l'indifférentisme moral, tandis que l'étude des faits et des causes dans leurs relations offre, à son sens, une solide base, non seulement aux inductions de la science, mais aussi aux revendications de la conscience • Il proteste énergiquement contre la théorie du fatalisme des idées, qui lui semble gagner de proche en proche, d'accord avec les progrès de l'humanitarisme, qui prétend ainsi se confirmer, absorbant l'individu dans la race, effaçant les responsabilités et justifiant tout par la nécessité des choses, comme si tout ce qui est devait être.

C'est pour avoir refusé de souscrire à un système qui

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fait de Tbisloire de Thumanilé un développement sans cause et sans but, c'est pour avoir cherché dans l'expérience des siècles un enseignement moral, et voulu que le tableau des grands mouvements sociaux sorvtt à fortifier les énergies individuelles, que Michelet, dans son Histoire de France, offre une lecture attrayante et saine. C'est sa propre personnalité qu'il révèle par la part qu'il prend à ses récits, et Ton s'attache à sa parole parce qu'il met son âme dans ce qu'il juge. Sans doute il pousse trop loin ce que Yinet nomme sa subjectivité, et ce défaut en entratoe d'autres, mais ne va pas pourtant jusqu'à l'intidélité à la vérité objective. Ce n'est pas seulement son style qui a du coloris, c'est sa pensée elle-même ; c'est en vivant au milieu des faits qu'il les rend vivants, a Comment ^comprendre ce qu'on ne sent pas ou comment bien ^expliquer ce qu'on ne saurait peindre d, demande Yinet, prétendant que la poésie est aussi une condition d'exactitude. Il est bien obligé d'avouer que la poésie ne suffit pas, qu'elle n'a pas toujours empêché l'auteur de se perdre dans les détails ou d'idéaliser la réalité; mais il relève, à bon droit, la vaste érudition qui, s'unissant à cette puissance de l'imagination, permet de comparer son œuvre à celle du laboureur qui met en gerbe la moisson longtemps préparée par ses soins. On peut constater que c'est à force d'exactitude que Michelet a su reproduire la vraie poésie et la vraie grandeur du moyen âge. Il faudra bien encore convenir que le style n'est guère celui da genre; mais le critique soutiendra que l'écrivain a su en faire celui du sujet, en le mettant en harmonie avec sa propre pensée.

Sa désinvolture si grande n'empêche pas la gravité de se faire sentir dans le fond des choses et de se maintenir intacte dans les principes. Dès lors, tout en s'associant aux reproches adressés à cette méthode et à ce style, Yinel les atténue si bien qu'il semble ne plus laisser de place qu'à Tapprobation. Il déclare ne pas vouloir tenter rénumération des titres que possède Thistorien à être mis au plus haut rang, parce que ace serait caractériser )>rhisloire telle que notre siècle Ta conçue ». C'est aller bien loin ; au fond, Vinet en a le sentiment, et, pour se justifier à ses propres yeux, revient avec insistance sur ridée que l'histoire et Tépopée se touchent, que l'histoire est nécessairementun poème, etavoue que dans l'histoire il aime à voir l'historien, et que c'est parfois ce qu'il y trouve do meilleur. Voilà qui explique bien des choses. La sympathie pour l'homme entraîne l'admiration pour le talent et en excuse les excès. L'historien individualiste attire le critique individualiste. Sous des formes heurtées et parfois étranges, sous l'exubérance de l'imagination^ circule une sève morale aussi saine qu'abondante: indépendance deTesprit, noblesse de cœur, amour delà vérité, respect du droit porté jusqu'à l'enthousiasme, que de qualités ! et comme les défauts de l'écrivain disparaissent dans la vigueur du moraliste !

A un point de vue différent, ce sont les mômes hommages que le critique rend à Mignet au sujet de ses Notices et Mémoires historiques. La sympathie est moins vivo, le respect plus profond, la confiance égale. C'est une voix sincère, expression d'une belle &me. Il le loue

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pour son style, dont il dit que tout le xix* siècle est là, da moins avec ce qui lui est le plus propre, et ce n'est ps un médiocre honneur qu'il fait à son temps; car ce qmk frappe dans cette langue riche et forte, ce n'est pas seulement la plénitude et la précision, Tabondance, les traits brillants sans affectation, mais aussi l'éloquence sensée et virile, surtout la gravité : «La gravité du style, dit-il, jodans des sujets graves est réellement un fruit de notre Dépoque.» Il le loue aussi pour l'universalité du savoir, et cela lui paraît également un signe des temps^ car celte universalité est devenue de nos jours comme la condition d'une culture supérieure ; mais Tauteur des Notices a rempli cette condition avec une si éclatante supériorité qu'il laisse loin de lui le plus spirituel de ses prédécesseurs dans ce genre de travail académique, le prudent Fontenelle, dont la Qexibilité d'esprit est pourtant si rema> quable. 11 le loue pour la sûreté, la liberté, la hauteur de ses jugements, qui donnent à ses études biographiques la portée et la dignité de Thistoire. Mais il le loue surtout pour la valeur morale de son caractère et de sa pensée, qui se montre tout entière dans son adhésion simple et ferme aux grands principes qui sont la sagesse et la sauvegarde des peuples, et dans sa philosophie, si nettement spiritualiste. oc L'indépendance, dit-il, n'est qu'une des ^conditions d'un bon jugement. La vérité, et, lorsqu'il Ds'agit des actions des hommes, la vérité morale, en fait oie véritable prix... L'historien n'est pas assez vrai s'il Dost indifférent, puisque l'indifférence est en matière pa- Dreille la plus grave de toutes les erreurs, d

G est avant tout parce qu'il y trouve cette chaleur de ... Tâme que Vinet apprécie le grand ouvrage que Merle , d'Aubigné a consacré à V Histoire de la Réformation. Pro- ^. fesseur de théologie^ Tauteur parle, non seulement de ce ^ qu'il connaît, mais de ce qu'il aime, et Vinet croit que, si Paffection aveugle est une source de préjugés, Taffectioii éclairée est une force et une lumière. Elle Ta été pour ce docteur évangéliquo, dont le livre révèle une impartialité qui n'est qu'une intelligence des choses plus exacte et plus équitable. On sent qu'en rendant ainsi hommage à son ami, le critique est heureux de trouver une occasion de rendre aussi hommage à son siècle. Cette histoire, en effet, n'eût pas été ce qu'elle est si elle n'eût pas été pénétrée de l'esprit moderne. «Il faut, dit-il, faire la »part de l'époque où ce livre paraît.. . d Si les progrès de la science n'ont pas «rendu l'équité plus chère en principe, 3) ils ont rendu de fait l'iniquité plus difficile... Une grande D révolution s'est doucement accomplie. Secouant l'im- »portun souvenir des injustices réciproques, ce qu'il y a 2>de purement chrétien dans chacune des deux commu- » nions se cherche et se salue avec amour... on sent, avec Dl'esprit d'abord, avec le cœur ensuite, que l'indulgence y>n*Qsi que justice». Il est bien vrai que la tolérance est devenue une de nos vertus ; mais avons-nous appris le véritable respect des convictions, et Vinet ne transformet-il pas en réalité objective, pour employer son propre langage, un fait tout subjectif, c'est-à-dire ne fait- il pas honneur à son siècle d'un sentiment qui remplissait son cœur et a dirigé sa vie? Du moins il estime, avec raison,

que ce qui donne à ce livre une valeur spéciale et doii li lui donner pour une philosophie impartiale, c'est qu'il est écrit par un chrétien qui dans la gloire de la Réforme cherche la gloire de TÉvangile; il ne s'y rencontre dI ascétisme ni esprit de parti, mais une foi positive quieù appelle à la science et s'appuie sur le talent pour faire revivre les leçons du passé, et c'est la vie que leur donne une telle inspiration. «Les événements du siècle )Dde Luther, dit à bon droit le critique, n'ont pas la même Bdate pour un tel historien que pour d'autres ; ils sout «toujours frais et nouveaux ; la rouille ne prend jamais sur »des faits sans cesse maniés avec un respectueux amour.» Ce n'est pas seulement par le caractère et l'animation qu'il a communiqués à l'ensemble de l'histoire que cet esprit de foi appelle l'attention ; c'est aussi, au point de vue scientiâque comme au point de vue morale par l'objet qu'il a donné à de si vastes et si consciencieuses recherches, car c'est l'élément religieux qui est partout mis en lumière. Gela, en un sens, est capital^ et, chose curieuse aussi, vraiment original. Au point de vue politique et au point de vue social, tout a été dit sur cette époque troublée, et on a tant insisté sur les causes matérielles, sur les résultats temporels ou sur les passions charnelles qui sont inséparables d'une si profonde agitation, qu'il semble que l'élément spirituel et les besoins religieux n'ont été que des prétextes habilement noiis en avant, ou «des faiblesses dont profitèrent les hommes fortsD. Le critique pense qu'il est bon que ces faiblesses soient revendiquées ou défendues par ceux qui les par-

tagoût, et qu'on sache enSn si ce sont bien des faiblesses, et si elles ne sont pas au contraire la suprême puissance et la plus haute dignité de notre nature. Il est certain qu'on ne peut lire ce grand ouvrage sans en recevoir Timpression que le mobile purement religieux remplit à cette époque un rôle décisif pour l'avenir des peuples et de rhumanitê» et Ton se demande si, alogé au fond de la vie ^intérieure de tous, il ne se tient pas prèi à se reproduire 3) dans toutes les occasions, à se mêler en mattre dans toutes Dles questions, à tout déterminer en secret, à tout consciure, bien qu'à la longue» . Gela seul donnerait à ces beaux récits un puissant intérêt ; et si après cela Yinet trouve plus d'une réserve à faire en étudiant à leur lumière, mais à son point de vue propre, et l'œuvre des Réformateurs et les origines de la Réformation, il leur attribue néanmoins une vraie grandeur, parce qu'ils ont pour effet de prosterner aux pieds de la Providence et que nulle lecture n'est plus propre à inspirer aies sentiments Dgénéreux dont l'Évangile est la source» .

Ce qu'il loue aussi dans le Port-Royal de Sainte-Beuve, ce n'est pas sans doute l'esprit de foi, mais une haute et saine intelligence de l'Évangile. Pori-Royal, en effet, c'est le catholicisme pénétré de la sève évangélique, et Sainte-Beuve, à son tour, c'est le critique s'impregnant de la doctrine de ces nobles âmes qui ont cherché dans la foi la solution des plus grands problèmes de la pensée et de la vie. Ce n'est pas à dire que Vinel n'ait été très sensible à la sagacité puissante de Thistorien, au charme de

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son exposition, à la délicatesse de sa psychologie; mais, ce qui le touche, c'est le respect avec lequel il a tracé le portrait de ces personnalités vigoureuses et vénérables et la scrupuleuse fidélité avec laquelle il a reproduit leur enseignement. Il le remercie, en dehors et au-dessus de tous ses autres mérites, d'avoir compris que, pour être un narrateur Qdèle dans un tel sujet, il fallait en accepter la pensée et, pour être Thistorien de Port-Royal^ en prendre la théologie comme point de départ.

Le journaliste ne contredit pas le professeur. L'esprit n*a pas changé et le ton est resté le même ; Téloquence a a aussi son rôle dans ces études, qui portent la marque, non d'une réflexion plus profonde, mais d'un soin plus minutieux de la forme. C'est qu'il nous apprend luimême que le journal était un moyen de s'adresser par la plume à un auditoire agrandi. Avec un peu moins d'intimité, il considère ses lecteurs comme il a considéré ses élèves. Il parle à des amis, et ne se persuade pas que son influence ira beaucoup au delà du cercle de ses disciples ou de ses coreligionnaires pour atteindre un public indifférent ou étranger. Ce n'est pas que sa modestie lui crée une sécurité factice. Pour lui-même il se plaît dans Tombre, mais pour ce qu'il enseigne il voudrait la pleine lumière ; il voudrait faire répéter ses appels à tous les échos; seulement il est sans illusion, et après chaque article paru il aurait pu répéter la triste réflexion que lui inspirait la Lucrèce de Ponsard^ alors que, reprochant à la tragédie française de vanter trop exclusivement les vertus

païennes, il ajoutait : a Nous le disons, comme tant 3)d'autres choses, pour l'avoir dit : nous savons bien qu'il ]Dn'en sera ni plus ni moins, et qu'un bien petit nombre »nous comprendront» • Ceux qui se donneront la peine ou le plaisir de le lire lui sauront gré de ne point s'être tu. Mais qu'on n'aille pas s'y tromper, ce n'est là nullement l'accent du découragement, c'est bien plutôt l'impression de cette conviction généreuse qu'il faut parler selon la vérité et pour la vérité, au risque même de ne pas être entendu.

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