‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 24 sur 29 · CVRACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA CRITIQUE DE VLMET · texte numérisé non relu

CVRACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA CRITIQUE DE VLMET

Reconstituer le cadre des enseignements de Yiael' c'était recueillir les matériaux d'un jugement d'ensemlifc sur son œuvre, en constatant pour ainsi dire en tort occasion Tinfluence que les idées et les habitudes t théologien et du moraliste ont exercée sur celles du Btératour. Des conclusions sur le vrai caractère de ce» critique se trouvent ainsi suffisamment préparées, cartf qui la distingue avant tout, c'est que l'auteur, fidèle l sa propre pensée, soit comme professeur, soit comiM journaliste, a voulu et su en faire Tapplication de ses principes philosophiques et religieux.

Cette intention est déjà manifeste dans la notion qu'3 a do la littérature. En l'appréciant comme une heureuse expansion dos plus brillantes facultés, il y voit avant tout une manifestation nécessaire de la vie, un fruit inhérent au développement de riiumanité. IlTaime etTexalié comme un élément essentiel du progrès; si elle ne le crée pas, elle le féconde et en est inséparable . Force sociale, elle ne saurait ni exister ni être envisagée dans l'isolement. De près ou de loin elle se môle à tout, et du plus

Caractères généraux de la gîiitique de vivet. 389

lu moins fait tout entrer dans son domaine. Elle vivifie *arl, vulgarise la science, s'empare de Thistoire, guide 'éloquence, se fait Tinterprète de la morale, complète .a pédagogie, et j usque dans ses plus libres allures demeure ' une des formes de la philosophie. Elle prend le goût ^ pour règle et c'est le sens esthétique qui en est le grand facteur ; mais ni l'une ni Tautre de ces facultés ne s'exerce que par la pensée : le développement de la pensée s'appliquant à ce qui Tentoure ou se repliant sur elle-même, s'agrandissant par Texplication de ce qu'elle constate ou --^ se fortifiant par la contemplation de ce qu'elle pressent, ^ voilà Torigine de la littérature ; faire de ces impressions - ressenties ou de ces connaissances acquises une repro- ' duction concrète et vivante qui les rende accessibles au plus grand nombre, voilà son œuvre ; rapporter ce travail à l'utilité commune en généralisant les bienfaits de cette lumière qui semble réservée à quelques esprits supérieurs, voilà sa mission.

Son universalité ne Tempôche pourtant pas d'avoir un objet spécial, elle varie suivant les sujets ; mais en se spécialisant, qu'elle le cherche ou non, par le seul fait qu'elle formule la pensée, qu'elle en suit le mouvement, progresse ou recule avec elle, son effet certain et constant est de révéler l'homme à lui-même et de l'amener à se rendre compte de la vie telle que jusqu'à un certain point il a su se la faire. Elle naît des profondeurs de Tàme, mais elle est aussi modifiée par les circonstances ; elle aspire à l'idéal, mais elle reflète la réalité ; comme la raison, qui est à la fois ce qu'il y a de plus personnel et de plus

impersonnel en nous, si pour récrivain elle est une affaire d'individualité, le lecteur y voit Thumani té ; si pour ceux qui la cultivent elle est le moyen de présenter sous l'aspect du beau leurs propres expériences et les aspirations intimes de leur âme, pour ceux qui Téludient, ce beau constitue réellement une des formes du vrai. Nul en effet ne juge que d'après ce qu'il voit et sent: or nos connaissances et nos sentiments ne dépendent pas seulement de notre nature intellectuelle et morale, mais aussi des influences que le milieu et les relations exercent sur nous; il se trouve donc qu'en rapprochant ces témoignages divers, on a comme un écho des siècles, on voit ce que l'esprit humain a ressenti, voulu, aimé dans le cours des âges, et Ton obtient pour résultante une expression exacte du progrès avec ses luttes, ses défaillances et ses conquêtes. C'est ainsi que la littérature, produit de Tactivité individuelle, joue un rôle capital dans le mouvement des sociétés et que, fait esthétique dans son principe, elle est un fait moral dans ses résultats.

On peut dire que sur ce point, dès ses premiers pas dans la carrière, Vinet a eu son siège fait. On lit dans sa Chrestomaihie que cela littérature n'est pas tant une science r>k part que le lien commun, l'interprète mutuel de tou- ))tes les sciences, qu'elle réduit toutes les idées à Tunité Dde sa forme, ou les passe toutes à son ûltre, qui ne ^laisse subsister que ce qu'elles ont de plus général et Dde plus simplement humain *))• Cela peut paraître abs-

* Chrestoniathief vol. III, VI.

trait ; mais sous une forme très concrète il disait encore : «La littérature est, par excellence, Vexpression de la i)sociétéj c'est-à-dire tout à la fois du gouvernement, de » la religion, des mœurs et des événements; expression ^)précieuse précisément dans ce qu'elle a d'involontaire. ^Toutefois elle en exprime surtout les idées et les impresi>sions. La poésie d*un siècle nous enseigne moins ce qu'il ))a que ce qui lui manque et ce qu'il aime *.« Se plaçant sur un terrain très pratique, il ajoutait ailleurs : «Le lit- ))térateur n'est ce qu'il doit être qu'à la condition de se » tremper dans le mouvement social-^». Ce qui fait que Id littérature mérite son nom, c'est qu'elle marque de son empreinte tout ce qui lui appartient ; et ce signe distinctif, c'est que aies productions dont elle se compose, )) relevant de la raison comme toutes les autres, subissent

))6ncoro le jugement du goût Elle rapporte au dépôt

j)d\i vrai et de l'utile cet utile et ce vrai, traduits sous ))raspect du beau : du beau, qui est sa forme, son objet, )>l'émanation la plus pure de la pensée, et peut-être le jpvrai dans toute sa vérité, dans toute sa lumière, avec ))tous ses reflets. Car la pensée humaine ne se satisfait )>pas à moins, et le beau est, à ses yeux, sinon la der- ))nière cime, du moins le complément nécessaire du bon »et du vrai^.»

Plus il avance, plus cette conception de la valeur des œuvres littéraires se précise dans son esprit ; la littéra-

* Chrestomathie» IH.

2 Moralistes des xvi« et xvu* siècles , 9.

3 Chrestomathie, HI, VI.

lure lui apparaît toujours davantage comme la condition même de la vie intellectuelle et, partant, comme une des bases de la civilisation. Il estime qu' «celle ne délaillin »point, tant que ne défailliront point, la pensée, par qui

j!>elle vit, et la société, pour qui elle subsiste Elle

3!>achèvera toujours et môme elle commencera la culture i>de l'homme, en qui elle fera fleurir, avant tous lesaa- ]»tres éléments, le pur élément humain' .d C'est là sa raison d'être et c'est aussi ce qui en fait Tintérèt. Qu'elle s'applique à la recherche ou se livre à Timagination, elle est toujours à la fois une étude et une révélation. cGe » qu'on nomme communément Idi littérature se rapporte «réellement, comme toutes les autres classes d'écrits, à Dune connaissance spéciale, celle de la vie humaine. Cela »ne veut pas dire précisément que la littérature nous «apprend à vivre, mais qu'elle nous ouvre le spectacle »de la vie 2. « Même sans choisir Thomme pour sujet d'étude, elle le manifeste et l'explique ; livrant le secret de sa pensée, elle le montre dans ce qu*ila déplus intime et de plus essentiel. «Dans le style seul, dans la parole «humaine lorsqu'elle a reçu du talent toute sa force, «l'homme se réfléchit involontairement, et le premier «sujet de chaque écrivain, quelquefois le plus intéressant, «c'est lui-même. L'analyse de l'expression est une étude «de l'homme, la rhétorique est de la psychologie. Voilà le «côté sérieux de la littérature, dans laquelle tant de lec-

^ Revue suisse, lom. V, 7.

2 Moralistes des xvi* et xvii* siècles, 7,

bE LA CRITIQUE DE VINET. 393

»teurs ne cherchent queramusement et la jouissance *.b Cet amusement a son utilité el cette jouissance sa gran« deur. Dans une large mesure, c'est ainsi que se fait l'éducation des individus et des peuples. «Il y a dans la société »uno sorte d'enseignement littéraire en permanence, irré- Dgulier, sans forme et même sans nom, réel pourtant, et «qu'à une certaine hauteur sociale chacun subit plus »ou moins. Aucun homme qui ne Tanrait point reçu ou » point accepté ne passerait pour cultivé; ce mot corres- ))pond à celui de littérature, et, à vrai dire, la science en- » saigne, instruit ; mais il n'y a que l'application réfléchie »et curieuse de la parole humaine, il n'y a que lalitté- » rature, qui cultive ^.» Là est le vrai secret et de son universalité et de sa puissance. Elle intervient en tout parce qu'elle vivifie tout. «Une société sans lettres (si para- »doxal que cela puisse sembler) serait une société sans )>lumières, sans morale, sans sociabilité et même sans » religion ; non pas, à la vérité, que la littérature crée ^aucune de ces choses, mais elle les accompagne, et )>6lle en est tellement la condition qu'on ne les conçoit ))pas sans elles '.d Le critique est donc justifié, tout au moins à ses propres yeux, de vouloir diriger le goût par la conscience, c'est-à-dire de vouloir faire apprécier le beau par la vérité, qui elle-même ne se sépare pas de la sainteté. Là où la littérature ne sert pas le progrès moral, elle ne perd pas seulement sa dignité et son prix, mais

* Éléments d'un Cours de lecturCf pag. 5.

^ Revue suisse, V, 9. • . •,

» Id.

aussi son charme et sa force. Eo fait, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de littérature pure. ccUn siècle tout à ))fait littéraire ne peut être un siècle anliphilosopbique. D Entre la littérature et la philosophie, il existe une contix>guïté : on ne peut cultiver exclusivemeot l'un de ces ))domaines et négliger entièrement l'autre ; une grande ]»époque littéraire sera toujours une époque de pensée'.» Ailleurs le critique nous recommande les poètes comme des philosophes, non de recherche et de réflexion, mais d'instinct et d'intuition. C'est bien leur demander d être les serviteurs de la vérité, car a ce qui est bon en littéirature est vrai ^».

Mais devons-nous uniquement demander à Técrivain le beau et le vrai? A certains égards et en principe, il n'a pas d'autres obligations ; en fait, la littérature nous donne davantage. Supposons, en effet, qu'on veuille la renfermer tout entière dans ce domaine, le critique aura bien le droit de dire : ce II faudrait, dans ce cas, écarter ))de l'appréciation des œuvres littéraires tout ce qui ne )) ressort pas au tribunal du goût, et cela ne suffirait point; ]>il faudrait encore n'attribuer au goût que le discerne- ])ment de la vérité esthétique, ou plutôt séparer abso- ^lument la vérité esthétique de la vérité morale. Cette ]>séparation est impossible. Il vaut mieux reconnaître ]>que la littérature embrasse tous les écrits dans lesquels »rhomme se révèle synthétiquement à l'homme *.» Or,

* LiUéralure au xvm«= siècle, 1,6.

2 Éléments d'un Cours de lecture, 6.

' Littérature au xix* siècle, III, 457.

si rhomme n*esi homme qu'en tant qu'être moral, c'est bien toujours à la conscience que doit rester le dernier mot.

Celte conception du rôle civilisateur et moral de la littérature se retrouve jusque dans les moindres détails. Nous voyons la grammaire elle-même présentée et honorée comme un élément d'étude de premier ordre, parce que, quand on sait lui faire sa véritable place, on y trouve une psychologie et une philosophie qui révèlent la nature humaine dans ses traits essentiels et le caractère des peuples dans leurs conditions spéciales. En nous imposant Tobligation de tenir compte de la valeur des mots et de leurs relations, elle nous apprend à nous rendre maîtres de la pensée. Nous accoutumant à l'abstraction et à la généralisation par une logique et une métaphysique qui tiennent à la fois de l'instinct et de la raison, elle est la préparation la plus pratique et en quelque sorte la plus nécessaire aux études dont Tesprit doit s'enrichir. C'est que, sans repousser la définition commune qui en fait l'art de parler et d'écrire, Vinet observe, à bon droit, que cet art suppose un tel exercice de toutes nos facultés qu'il se confond avec l'art de penser. « C'est, dit-il, l'art de penser appliqué y>h l'expression de nos propres pensées et de nos propres ))sentiments, de ce que nous avons de plus proche et ))de plus familier' i^. Toutes nos facultés se développent si bien par ces soins donnés au langage que, s'il faut con-

^ Chrestomathie, I, IV.

39G CARAGTÈUES GENERAUX

venir qu*uQ grand penseur n'est pas nécessairemeot uq grand écrivain, on ne peut guère le concevoir comme étant sans valeur à cet égard et qu'on peut demaûder quel est le grand écrivain qui sous tous les autres rapports soit demeuré un homme médiocre. La grammaire n'est donc pas seulement la loi qui, présidant aux relations des hommes, facilite l'échange des idées et la communication des sentiments, elle est l'agent immédiat de la science et du progrès, car « une langue n'est un moyen ]>d'exprimer nos pensées que parce qu'elle est tout d'asbord une manière do nous en rendre compte. Une lan- 9gue analyse méthodiquement, c'est-à-dire décompose, ]>distribue et classe cette foule de perceptions qui, sans »8on secours, demeureraient entassées et confondues dans »resprit* ». Connaître sa propre grammaire et l'appliquer rationnellement, c'est en réalité se mieux comprendre soi-même ; mais de là résulte aussi l'importance qu'il faut savoir attacher à l'étude des idiomes anciens ou étrangers, parce que c avoir appris une langue, c'est s'être x>mis en possession de toute la masse d'idées fondamen- D taies et usuelles dont se compose le fond de cette lan- »gue; d'où il suit qu'apprendre une langue étrangère pc'est s'initier au secret de l'individualité du peuple qui Dia parle ^ ».

La science des mots ne paraîtra donc puérile qu'à l'irréflexion, car elle ne va pas sans celle des idées, et il y a par suite un intérêt majeur à ce qu'on lui donne

* Pensées inédites,

^ Littérature au xix^ siècle, III, 12.

une place considérable et respectée dans la culture de Tesprit. C'est un point sur lequel Vinel insiste. «Rien, sdit-il, n'est plus intimement uni à un homme, à un peuple »que sa langue; ce n'est pas seulement l'instrument de ]>sa pensée, c'en est le fond; c'est la vraie image de sa )i)vie, c'est toute sa vraie philosophie. C'est en môme )) temps le résultat de la vie sociale et le moyen de cette ))vie ; c'est une indispensable condition d'ordre, de raU sliement et par conséquent de progrès ; c'est le talisman ))de notre Babel'.» C'est au nom de Thistoire aussi bien que de la psychologie 'qu'il soutient cette thèse, et la forme dubitative sous laquelle il la présente n'est pas exclusive de l'énergie. « Je suis disposé à croire, écrit- »il, qu'entre les causes qui entravent, favorisent oudé- Alerminentla civilisation d'un peuple, lanature de l'idiome ))qu'il parle n'est pas une des moins importantes. Il y a ^telle langue qui, bien apprise, doit à elle seule donner »une excellente forme aux esprits. Une langue parfaite Dserait la vérité môme^.» On comprend qu'après cela il fasse entendre cet avertissement: a Si une langue im- » parfaite sert mal la civilisation du peuple qui la parle, Dl'emploi imparfait d'une langue porte à la civilisation »plus de préjudice encore ' ». Le despotisme de l'usage qui veut maintenir la pureté et la fixité des expressions lui paraît par ce seul fait légitime, a Quoi d'étonnant, ))demande-t-il, si un instinct universel V6ille d'un soin

' Liltéralure au xtx« siècle, III, 12.

2 Chrestomalhie, I, V.

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