XIV
»jaloux sur un vocabulaire et sur une grammaire dont ]>rallération rendrait imminentes et la confusion des lan- »gues et la dispersion, non plus des tribus, mais des ^forces de la société. Veiller sur la langue, c'est veiller ]» sur la société même'.» La convention repose si bien ici sur la nature des choses qu'elle a droit au respect et que ce respect prend les proportions d'un devoir, c La langue Dest sacrée comme la société, dit avec autorite le critique. x>Elle n'est pas immuable, elle ne peut pas Tètre ; mais Délie ne souffre aucun changement arbitraire et capri- »cieux, aucune violence gratuite, aucune modification apurement individuelle. Dans les changements qu'elle laccepte, elle subit sa propre loi et n'obéit qu'à ses be-
:o soins* ».
Ce terme de devoir, c'est le critique qui l'emploie en lui donnant son véritable sens. <r Le mépris de la Dlangue, dit-il, surtout en ce qui concerne le sens des »mots, est un des symptômes les plus certains de la dé- ^cadence de l'art et de l'impuissance poétique d'une • époque ; c'est même sous d'autres rapports un fait très 2>grave, l'anarchie dans la langue correspondant presque » toujours à l'anarchie dans les idées ; comme homme, DOt non point seulement comme littérateur, on peut se Dfaire un sérieux devoir de respecter les articles de ce )»traité social qui lie tous les hommes d'un même pays à ccreconnatlre dans les mêmes signes les mêmes idées * d.
^ Littérature au xix* siècle ^ III, 12.
a /d., III, 193.
» Semeur, VIII, 213.
Ses regrets ou ses blâmes sur ce point s'élèvent en quelque sorte jusqu'à l'indignation vertueuse : aLes mots sont y>\es signes représentatifs des valeurs intellectuelles. Lies )> écrivains sans pureté et sans correction sont donc Dcomme des faux monnayeurs qui introduisent la per- ]>turbation dans les transactions intellectuelles el; di- ^minuent le crédit de la parole. Le respect de la langue »est presque de la morale *.» S'il montre de telles exigences et une telle rigueur, c'est que Terreur ou Tindifférence sur ce point lui apparaissent comme un véritable péché dont le châtiment ne saurait se faire attendre. L'obligation négligée met les intérêts en péril, a L'ensei- Dgnement grammatical, déclare-t-il, en le réduisante )> une explication plus psychologique et tout aussi simple, ))non des règles comme on dit toujours, mais des faits »de la langue maternelle; forme avec renseignement de ))la religion (car rien n'est plus harmoniquement appa- » rente que ces deux études) la base vraie de la culture »de notre peuple et de tout peuple. Une société qui ne Dsent pas sa religion et qui ne sait pas sa langue n'est jopas dans les termes d'une civilisation véritable^. »
C'est pour les mêmes motifs que le soin du style s'impose ; c'est que la négligence de la forme accuse l'indifférence pour le fond et l'abus des mots entraîne plus ou moins Terreur de la pensée, a En prodiguant les mots »on use les idées^», dit-il. Ceci n'est nullement contra-
* Homilétique, 452.
2 Hetue suisse, I, 9.
3 Semeur, XII, 268.
400 CARACTÈRES GÉNÉUArX
dictoire avec la valeur qu'il attribue au laDgage» car il s'agit, dans un cas comme dans l'autre , de la liaison intime qui existe entre l'expression et la pensée, et c'est daos cet esprit qu'il pose en axiome que, ce telle sera la pensée, »tel sora le style* ». Celle-ci peut être belle, saine, puissante en elle-même ; elle n'aura pourtant toute sa vigueur et tout son éclat que si elle est soutenue par uoe diction pure et en harmonie avec elle ; de même une diction riche, énergique, colorée, n'est qu'un vain remplissage si les beautés dont elle brille n'ont pas leur source dans la pensée qu'elle exprime. C'est Tunioo indissoluble de ces deux éléments qui constitue les grands écrivains. S'il est juste de reconnaître que a là où l'idôô >est très forte l'importance de la forme diminuei», il serait pourtant plus exact de dire qu'a une idée subscantielle et »forte trouve du premier coup la forme qui lui convient x>essenliellement ^ j>. Les ouvrages où cette heureuse fusion n'est pas réalisée ne sont pas ceux auxquels appartient l'avenir ; en fait, ani l'idée sans la forme, ni la forme Dsans ridée ne se perpétuent ^ » : car d'une part c la Informe ne tient que sur un fond solide, comme la couleur j>nQ tient que sur une bonne étoffe ^ d; d'autre part la disconvenance entre le fond et la forme est le a stigmate a des artistes inférieurs, comme elle est en politique, en 1) civilisation, en morale, la marque des époques inférieures
« Semeur, XIV. 76.
> Esprit de Vinet, IJ, 351.
3 Pensées inédiles,
* Éléments d'un Cours de lecture, 5.
DK LA CRITIQUE DK VINET. 40l
»et des peuples arriérés * ». Arriver par Tétude à avoir le style de sa pensée ; alteÎDdre le naturel par la réflexion ; trouver la facilité dans Teffort, et dans le travail toute la sincérité et toute la vigueur de Tinstinct, c'est le triomphe de Part et le privilège des grands écrivains. Tous n'en peuvent jouir, mais tous doivent y aspirer, car dédaigner ce mérite équivaut à un aveu d'impuissance ; prétendre être auteur sans se soumettre à cette obligation est un coupable abus et une véritable prévarication ; « mal adiré la vérité, c'est être injuste envers elle, c'est lui «refuser ce qui lui appartient *». Il n'est permis d'écrire que pour faire valoir la pensée, et par suite le style qui se rend recommandable comme la mettant le mieux en lumière, sera toujours le seul bon, le seul vrai style. «Lorsque Tenveloppe d'une idée, à force de transparence «et de pureté, ne laisse plus voir que l'idée, mais pré- Dciso, vive, attachante; lorsque les expressions, au lieu «d'arrêter le regard, comme de brillantes aspérités, se «laissent pénétrer sans résistance comme un milieu lumi- «neux ; lorsque c'est par réflexion qu'on revient aux «détails pour les apprécier séparément, on peut compter «qu'on vient de lire un ouvrage très bien écrit'.»
Cette notion du style, où le bon^ se revêtant du beau, <rno fait que reprendre ce qui est à lui^», a aussi une portée morale ; car ce soin et cette vigilance, cette recherche de
> Semeur, XII, 268.
2 7d., IX, 19.
3 Id.y V, 355.
* Littérature au xix* siècle, III, 280.
4l)*2 CARACTÊnES GKNKRAUX
Texactilude, cette poursuite constante de ce qu'il y a de mieux, dénotent chez l'écrivain, avecledésir de plaire, la volonté d'être vrai. Il manifeste ainsi non seulement l'amour de son œuvre, mais la conscience de sa mission et le respect pour ses lecteurs, qu'il prend au sérieux, voulant les instruire plutôt que les étonner et les distraire. Sous une forme un peu paradoxale, le critique nous présente cet enseignement comme une vérité dont il voudrait voir tous les auteurs convaincus : c'est que a la beauté d'un )) écrit n'est pas toute dans les lignes, mais entre les »ligne3' »; c'est-à-dire sans doute, non pas seulement dans l'heureux choix des termes, mais aussi dans cette suite et ce mouvement de la pensée où l'écrivain, ayant mis son âme, s'adresse h l'àme pour l'éclairer ou l'émouvoir. C'est là ce que Vinet nomme le charme, la puissance de la vérité, et ce qui constitue pour lui le premier et peutêtre le plus rare des mérites littéraires, a La parfaite X) vérité de la pensée et de l'expression, lorsqu'elle est raccompagnée de la grandeur de l'objet et des idées, place ^l'auteur au premier rang, nous dit-il. Pascal a rejeté )>loute espèce d'ornements ; il les a remplacés par la per- ))fection de la vérité : il est à la fois vrai et grand ^.»
Quand c'est dans cet esprit qu'on comprend le style et qu'on poursuit la réalisation de l'œuvre littéraire, le critique en est charmé au point de croire que sans doute, «à une certaine profondeur, le bon et le beau ne font
* Litlératnre au xix« siècle, II, 277.
2 Littérature au xviii« siècle, I, 202.
))qii'un*». Mais à ceux qui abusent de leur facilité, qui se persuadent que frapper tort c'est frapper juste, qui font delà culture esthétique Téquivalent de la culture morale, et ramènent tout Tart d'écrire à un jeu deTimagi* nation et de Tesprit, il laisse voir quMl ne les a qu'en médiocre estime , et il déplore l'approbation parfois enthousiaste qu'ils obtiennent. Le résultat de leur travail sera d'égarer l-âme et de la satisfaire par des illusions, a Le talent littéraire, leur dit-il, est un très grand piège ; Ddans rhomme pécheur, il devient aisément une richesse » inique^ ». Ce langage imité de la Bible s'adresse à des prédicateurs et leur convient aussi bien que la pensée. Mais, comme journaliste, Vinet renouvelle son avertissement, et cette fois le destine aux lecteurs : ce Quand le ))Style devient un spectale, quand une expression simple ))n'a plus de force, quand les excitants seuls provo- )>quent un signe de vie, les facultés sont-elles saines, ï)la vie a-t-olle sa plénitude, lésâmes se portent-elles bien? ))Il se peut que l'écrivain qui applique ces procédés soit Dtrès fort ; mais la génération à qui on les applique est- ))olle forte ? On en peut. douter '.» Il faudrait être habile pour faire ici la distinction entre le critique et le moraliste. La distinction ne sera pas plus aisée si nous regardons à la définition qu'il nous donne de Témotion littéraire. Nous aurons à relever les plus énergiques protestations contre Terreur qui consiste à mesurer le mérite d'une
ï LUtérature au xix« siècle ^ III. 459. a Ilomilétique, 251.
3 Semeur, XI, 84.
404 OAHACTÈnES GÉNÉRAUX
œuvre d'art à la violence des sensations qu'elle excite; nous l'entendrons répéter avec insistance que le propre de l'émotion littéraire, c'est de laisser de la place et de remploi à la pensée. Au point de vue esthétique, il coosidère comme d'une médiocre valeur les procédés d'un art qui semble se préoccuper uniquement d'exalter les imaginations ou de surchauffer les passions, on pourrait parfois dire les appétits, ou d'irriter les nerfs, a La véristable puissance du talent ne se montre point, affirmeiDt il, à ébranler les sens ; qui ne sait combien cela est saisé, et qui n'en serait capable au besoin ? La puis- »sance éclate dans l'abandon volontaire de ces faciles ^moyens ; le talent, c'est d'arriver à l'àme , c'est d'y iD faire monter à travers des images sensibles, bien choi- »8ies, Vidée de l'objet poétique, de l'y faire arriver pleine »et forte, mais aussi pure de forme que nette de con- }o tours'. » Au point de vue philosophique, il condamne ce réalisme si prompt à se complaire dans l'analyse de ce qui est malsain, dans la dissection de l'horrible et de l'impur ; il juge que c'est sortir de la vérité et de la réalité que de présenter comme l'ordre normal de tristes et parfois monstrueuses exceptions ; que la littérature ne saurait tenir pour beau et considérer comme lui appartenant ce qui trouble l'&me si profondément, qu'elle n'est plus maîtresse d'elle-même et perd la notion exacte des choses. Enfin, au point de vue moral, il soutient que c'est méconnaître les conditions de la vie et en alté-
* Littérature au xix* siècle, U, 177.
ror la source que de la réduire au mécanisme de la matière ou de la livrer sans mesure aux égarements de la passion. Il se croit donc autorisé à conclure que la littérature a repousse avec dédain tout ce qui a pour but »et pour effet de porter le désordre dans les sens' t> . C'est même sans restriction qu'il formule ce jugement. a Celte action, où la pensée n'est plus que la servante ))d6 la matière et une grossière entremetteuse du péché, 2>n'a rien de littéraire , et l'on peut hardiment rayer du » nombre des ouvrages littéraires ceux qui^ du moins, )) n'idéalisent pas les choses de ce genre, et ne font pas, 3>d'une manière quelconque, sa part à la pensée' 9» S'il est bon de connaître les misères humaines, nécessaire de les prévenir et obligatoire de les soulager, la morale exige cependant que nous ne trouvions pas une jouissance dans leur contemplation, et s'indigne qu'une âme qui devrait avoir conscience de sa grandeur se fasse un vain spectacle de la douleur et de la perversité, e Quand «elle n'y verrait pas du danger pour l'âme, elle y ver- )jrait, au moins, une souffrance inutile pour le cœur. »Car ces détails n'ajoutent, à nos convictions aucune )> force, à notre vie morale aucun élément. Où donc en «serait l'&me à qui de telles émotions seraient nécessaiy>ves ? Toute cette physique du crime ne produit qu'une D impression physique ; elle n'arrive pas aux sereines ré* »gions de la pensée, au sommet de notre être moral ;
i Chrestomathie, III, 17.
î W., HT, XVII.
40G CAnACTHAES GÉNÉRAUX
Délie ne fait que promener le trouble et le desordre ao Dpied de la montagne *.j>
Nous sommes ainsi amené à conclure que, pour le cri* tique, la mission de la littérature est bien de s'adresser àrhomme tout entier, mais pour développer tout ce qu*vl y a en lui de noble et de grand et de le fortifier pour !e combat de la vie en lui révélant les vraies conditions dans lesquelles il est appelé à le soutenir, c'est-à-dire à la fois en le mettant en face de la réalité et en l'encourageant par la pensée de l'idéal. C'est là que se rattache ce que, selon son habitude des termes abstraits, Viodt nomme Vobjectivité et la subjectivité de récrivain. Le premier de ces termes désigne cette heureuse faculté qui nous permet de voir exactement ce qui est, et de le peindre dans ses propriétés et ses relations avec une fidélité qui rend concrètes et vivantes les fictions et les abstractions elles-mêmes. Le second, au contraire, désigne cette force de la réflexion et cette vivacité de Timagination qui nous font tout comprendre, tout juger, tout exprimer par les impressions que nous avons reçues. Dans le premier cas, c'est la réalité des faits et des choses qui fait le charme des écrits; dans le second, c'est la vérité des sentiments et des pensées, et c'est Tharmonieuse combinaison de ces deux éléments qui paraît au critique constituer les esprits supérieurs quand elle est le fruit du travail, et le génie quand elle est un don naturel.
S'il fallait déterminer quelle est celle de ces facultés
^ Lillérature au xix* siècle, II, 176.
DE LA CniTlQl'E DE VINET. 407
qu'il considère comme plus essentiellement caractéristique du talent, on serait dans quelque embarras, car il les juge toutes les deux indispensables et insiste avant tout sur la nécessité de leur union. Mais sa doctrine sur ce point présente quelque confusion. D'une pari, en exposant leur rôle et leurs avantages, il semble les juger peu propres à la conciliation par des concessions mutuelles, au point de justifier la confiance exclusive que, suivant les aptitudes, on accorderait à Tune de préférence à l'autre. «Je voudrais, dit-il, qu'on fût largement «objectif ou franchement subjectif *jp; d'autre part, il aflQrme «que rien d'exclusif n'est vrai, qu'il doit se j4rouver dans chaque talent quelque chose de tous les «autres talents ; que le don particulier que chacun a reçu »ne peut prospérer sans le concours des autres dons» et que «c'est même là ce qui caractérise un esprit bien fait ^)) . Cette contradiction n'est pourtant pas irréductible. Réclamer une large objectivité ou une franche subjectivité, qu'est-ce autre chose que constater et accepter le fait qu'une des deux facultés l'emportera toujours et prendra la haute main ; que c'est même à ce prix qu'on aura la spontanéité, le naturel, la force et par suite la vérité ? Mais en môme temps demander que les dons se complètent mutuellement, n'est-ce pas sagement prévenir le talent que, s'il se complaît sans mesure dans ses propres affections, il ne tardera pas à épuiser ses ressources? Qu'un auteur se livre donc aux impulsions de son génie ;
^ Liitérature au xvixi* siècle, II, 62. 3 Littérature au xix* siècley II, 213.
408 CARACTÈnES GÉNÉRAUX
c'est là sa grandeur, mais qu'il ne néglige pas de fortifier les côtés défectueux de ce même génie ; de là viendrait sa faiblesse. Car^ à divers titres, ces deux facultés ont une égale valeur pour qui sait les employer et une égale insuffisance pour qui les laisse dans leur isolcaicDt. — Être objectif, c'est èlre impartial et exact, c'est voir et représenter les choses telles qu'elles sont, c'est reproduire tla x^vraie couleur des temps, des lieux, des systèmes, des x^religionsD ; pour quiconque est exempt de préventions, c'est laisser à toutes choses «leur caractère et leur physionomie». Mais ces éloges ne sont pas sans réserve puisqu'on peut ajouter que l'objectivité «serait la caa- »deur, la plus parfaite candeur, si elle jugeait ; mais >olle ne juge pas. Un miroir ne saurait juger Vb Sa lacune est donc de laisser trop peu de place à riniliative et à la personnalité. — Être subjectif, c'est avoir un grand attrait, car asouvent on aime autant à rencontrer dans »un ouvrage Tauteur que le sujet. (]'est peut-être un «défaut dans un livre, mais c'est un charme *. jd C'est aussi avoir une grande force, car «ce n'est pas la vérité ^objective seule qui édifie dans un ouvrage, mais aussi Dia vérité subjective, celle qui réside dans l'âme de l'au- »teur '.» Mais, outre qu'en ramenant tout à ses impressions on ne voit guère qu'une face des choses, on court le risque de retrouver dans tous les sujets un seul et môme sujet. Assurément, c'est la conviction qui s'exprime
* Littérature au xix* sièclef II, 70.
a fd., II, 62.
DE LA CRITIQI.'E DE VINKT. 409
ainsi, la conviction qui seule peut émouvoir et persuader : « Parmi les écrivains qui ont agi avec puis- Dsancesurles âmes, il en est peu qui n'aient porté avec }!)eux,jasqu'à la tombe, comme une couronne, mais sou- »vent comme une couronne d'épines, une idée dont Tim- »porlanceouia vérité les avait suivis dès leur jeunesse*.» Mais, s'ils n'avaient eu d'autre inspiration que leur propre pensée, auraient-ils eu la même autorité ? Le critique n en croit rien ; il n'oublie pas qu^aun livre n'est pas )) un monologue, et que c'est un à parte, bien long que »celui qui dure un volume 't. Le moi, qui prend trop de place, n'est pas seulement haïssable^ il est ennuyeux.
Par suite, c'est bien Tunion des deux éléments qui fait la force de l'écrivain, et Yinet sans doute estimait simplement en faire ressortir la nécessité lorsqu'il jugeait d'une part qu'«un écrit sous lequel on ne voit pas Dun homme est chose trop abstraite pour les besoins »d'un cœur simple^», et croyait d'autre part que «les Dcréations les plus individuelles sont suscitées ou suggé- ))rées^»; en d'autres termes, le talent le plus objectif ne rendra intéressante la scrupuleuse fidélité de son œuvre que s'il y mot l'empreinte de son caractère ; mais le talent le plus subjectif se débattra dans le vide s'il ne s'attache pas à la vérité qui lui vient toujours du dehors. Voici du reste comment le critique s'exprime à ce sujet : aTout
' Littérature au xix« siècle, I. 83.
2 Semeur, VII, 308.
3 Revue suisse, l, 26.
♦ Semeur, XIII, 31.
410 CARACTÉnES GÉiNÉRAUX
» grand écrivain, tout poète doit être Tincarnation d'une »idée; il faut qu'il y ait fusion, identification entre Vduî>teur et le sujet, que les deux ne fassent qu'un, que Tau- »teur communique au sujet la couleur de son âme, et i)qu'il reçoive lui-môme la teinte de son sujet *.» Prenant la question à un autre point de vue, avec une certaine subtilité qui ne manque ni de profondeur ni de sagesse pratique, il dit encore : ail faut écrire en vue et en )>présence d'autrui, emprunter en quelque sorte au leci>teur le langage que nous voulons lui tenir, Tentendreà ))mesure que nous lui parlons, faire de chacune de nos »phrases une réponse à ses muettes questions, nous «laisser dicter par lui nos propres paroles. Et pourtant y)\\ faut que ces paroles soient à nous ! Et pour qu'elles wémeuvent le lecteur, il faut qu'elles le frappent comme «étrangères en lui convenant comme siennes. C'est cette «heureuse combinaison qui a toujours fait les habiles
«écrivains '.«
Toujours dans ce même point de vue, il y a deux autres qualités littéraires que Vinet tient en haute estime et réclame avec insistance : c'est l'originalité et le progrès ; il ne juge un auteur digne d'une approbation entière qu'à la double condition qu'il soit d'abord lui-même, et qu'il devienne ensuite tout ce qu'il peut devenir.
L'originalité est, à ses yeux, a la vertu littéraire, sans «laquelle toutes les autres ne sont rien ^«. Son premier
< Littérature au xvin" siècle^ I, 144.
2 Semeur, VII, 308.
3 Littérature au xviii* siècle, î, 123.
élément est Tin dépendance de la pensée, qui préserve de rimilation stérile, affranchit des préventions et des vues étroites et, en donnant la spontanéité à l'imagination et le caractère personnel au jugement, produit le naturel. Marcher sur les traces d'un maître, soutenir des opinions toutes faites, se plaire dans la convention toujours plus ou moins factice et arbitraire, est une faiblesse que le pieux critique pardonne malaisément, et c'est un point sur lequel il revient volontiers avec une ironie qui ne manque pas d'âpreté : Quelle qu'en soit la cause, dit-il, »qae ce soit Tascendant d'un seul homme, ou une auto- Drilé collective, tous, plus ou moins, nous pouvons nous 2>dire, comme je ne sais quel homme célèbre : ocJe suis x>né changé.» On ne nous laisse pas le temps d'être nous- «mômes. Quelque chose de nouveau et d'étranger s'im- »pose ou plutôt se mêle à nous à mesure que nos facultés Dse développent. Nous employons à aliéner notre liberté, »ou ce que j'appellerais volontiers notre ingénuité, la moitié Dde l'esprit que nous pouvons avoir, et, si nous en avons »peu, nous ne laissons pas d'y réussir. En littérature, on »ne part pas du naturel, on y revient, on s'y élève peu à ))peu\» Par celte faiblesse, l'écrivain perd son caractère et compromet son œuvre ; toujours en deçà ou delà de la mesure, il dit trop ou trop peu^ et il ne dit ni ce qui convient ni comme il convient. Aussi Vinet soutient-il sans ménagement qn'ccon est toujours mal à son aise dans »un rôle emprunté ; il faut le renier ou l'outrer ; on ne se
< Esprit de Vimt, II, 353.
41? CAnACTKIŒS CÈNÈHAUX
»sauve de Tinconséquence que dans rexagération; oa re»
^immobile ou Ton ne se meut que par un violent eSod
»en vain le système est vrai, on est toujours dans le faux*
Une suffit pas néanmoins d'une vive imagination, d'ui
sensibilité exquise ou d'une grande vigueur d'esprit.
faut aussi le bon sens qui donne la notion de la juste m
sure et par suite enseigne le véritable usage de la fore
La mesure, la proportion, voilà ce qui donne à rori^
nalité tout son prix et ce que le critique admire par-de^s
tout. C'est ce qu'il nomme la logique cachée du styl
toujours sensible à un esprit bien fait. C'est pour celaq
le bon sens lui paraît le guide du génie qui, pour et
complet, ne doit avoir ni faiblesses ni exagération. Il i
craint pas môme de dire que parfois le bon sens (
vraiment du génie. C'est que, «pas plus en littérature qu'i
«société, l'individualité n'est la loi unique; la littératu
«est aussi une chose sociale ; la vérité esthétique n*<
Dpas plus individuelle de sa nature que toute autre véril
»et la part de la liberté, ici comme ailleurs, est de se so
«mettre librement. L'art périrait dans l'oubli de ces pri
»cipes ^.)) Ce n'est pas qu'en se livrant à son inspiratl
on ne puisse avoir une grande puissance, mais on coi
au-devant de grands égarements. Se contenir n'empèd
pas de s'élancer ou de s'élever quand il le faut, mais
contraire rend l'élan plus vigoureux et la marche vers
but plus soutenue et plus sûre. C'est bien ainsi que l'e
tend le critique lorsqu'il écrit. «C'est être fort que de pc
i Littérature au xviii* siècle^ H, 204. a Littérature au xW siècle, III, 337.
DE LA CRITIQUE DE VlNET. 413
))voir beaucoup ; ne pas vouloir tout ce qu'on peut, c'est »être fort deux fois. Cette seconde force est la plus rare 2)dans toutes les sphères de l'activité humaine ; ellen'apj)partient, en littérature, qu'aux hommes du premier Dordre, et ne les distingue pas même tous ni toujours. lùU est difficile de ne pas user à tout moment de toute sa » force ; mais toute qualité spéciale n'est qualité qu'à sa Dplace et dans sa me:^ure, et n'est plus qu'un défaut dès j)qu'elle surabonde. Celte indiscrétion trop commune a » perdu de fort beaux talents *.»
Encore une fois, nous nous expliquons l'importance que le critique attache à la règle. La licence n'est pas seulement une erreur, elle est une faiblesse. En accoutumant à développer sans choix ce qui a une fois réussi, elle favorise la routine et fait chercher la beauté dans une forme qui, belle à son heure et dans son lieu, devient choquante quand le discernement no préside pas à sa reproduction ou qu'une complaisance irréfléchie pour ce qui nous a une fois charmés rend trop fréquente. Aussi est-on en droit d'affirmer que «quand un homme se ^permet d'avoir du bon sens, il devient original, et Dpuissantpar cela môme. Le bon sens est toujours ori- Dginal, car la convention et la tradition tendent sons )>cesse à se substituer à lui ^. d
La véritable et féconde originalité tient donc à la fois de rimagination, de la méditation, de l'intuition et du jugement. C'est là que prend naissance l'inspiration, sans
* Littéralure au xrx« sièclOt II, 213.
^ Littérature au xviii* siècle, II, 62.
414 CARACTÈRES GÉNÉnAlX
laquelle robservation même intelligonle des règles b produit pas les œuvres d*art. Du moins est-il certà aque la littérature partout a précédé les théories liltéis* DreS; le fait a devancé Tidée 9. La modestie de l'ai;mation n^en change pas la fermeté lorsque Vinet ajoule: «Nulle part, non plus, autant que je le puis savoir, k Dplus grand éclat des ouvrages d'art no s'est rencootn ))avec la plus grande perfection de lalhéorie, et, àpark «généralement, les plus illustres praticiens n'ont pasâi ))les théoriciens les plus consommés. Ceci n'est pas sa» «exception; mais les exceptions confirmeront la règle, s'b lest vrai que pour chacun de ces hommes, également forb iDdans la synthèse et dans l'analyse , V inspiration esHi^ »prix d'un oubli momentané mais complet, je ne dis pis »do l'art, mais de l'analyse '. j>
C'est donc que, pour être original, il est nécessaire de joindre à l'indépendance et à la rectitude la vigueur elb spontanéité de la pensée. A. un point de vue très général, ceci est grave de conséquence : les prétentions (te doctrinaires se trouvent d'autant plus rabaissées que ce que Vinet nomme Tm^^wi/^ du talent, c'est-à-dire la franchise et la liberté de ses allures, la confiance en ses propresforces, acquiert une plus haute valeur. L'individualité, louablemenl avertie de se contenir elle-même, reprend iû tousses droits; le critique ne songe pas à la contraindre et ne paraît guère se faire illusion sur son autorité s'ilb compromettait dans une telle tentative. Paraphrasant éner
< Semeur, XI, 369.
giqucmeollâ paradoxale aiQraialion de Pascal .que la véri--
table éloquence se moqu^ de l'éloquence^ il dit à son tour : a Par cela même que je ne crois pas à la parfaite sponla- Dnéité de la philosophie, je ne crois pas à la parfaite j)spontaoéilé des idées littéraires; j'y vois un symptôme, Dun eCFet encore plus qu'une cause, et, à mesure qu'il en pa- »raU do nouvelles, j'y reconnais un signe des temps, Tex- »pression d'un besoin social, le pressentiment ouleprésage » d'une rénovation. Je ne leur refuse qu'une chose, c'est »rhonneur de déterminer ce caractère des productions de »rart, h puissance de créer des époques littéraires. Ces » grand s âges ne relèvent pas d'une théorie, etjeremarque «qu'aux époques où les théories sur Tart ont marché tôto »levée, ou bien Tart a été stérile, ou bien l'art s'esl moqué »des systèmes *. »
Ce n'est donc pas par l'extraordinaire et le nouveau que Toriginalité se manifeste, mais par le naturel, et, à proprement parler, c'est le propriè communia dicere qui la constitue. Mettre la marque de sa personnalité sur ce qu'on dit ou écrit, exprimer des sentiments qu'on éprouve, des idées qu'on a faites siennes, des expériences dont on a vécu, c'est être original, dans le bon sens du mot. C'est là que se trouvent le charme de la vérité et la puissance de la vie, parce que c'est là que se révèle le contact de l'individualité avec la réalité, et c'est aussi pour cela que, sans se contredire, le critique peut faire l'éloge de cette simplicité ou de cette force qui disent à leur
* Semeur, 370.
416 ca[)agtèrks généraux
point de vue, et mieux que d*autres, ce que chacunsiii ou sent : a Eu poésie, en éloquence, les belles, Iesgn&- »des choses relèvent du lieu commun. Il faut, boa gré, ))mal gré, toujours qu'on y revienne. Le tout estd'élrt » nouveau en répétant ce qui est ancien, et d'être soi- «môme en se faisant l'écho de tout le monde *.»
II résulte de là qu'une originalité puissante aura pour résultat certain le progrès. Elle ne se complaira pasdaos SCS conceptions et ses théories ; mais, se pénétrant toujours mieux de la réalité des choses, poursuivant une connaissance toujours plus exacte pour se rendre compté de ses impressions et les justifier, elle aspirera à uœ possession toujours plus complète de la vérité. De là, des essais et des efforts toujours renouvelés qui mettent en jeu toutes les facultés; de là, des conquêtes toujours plus étendues et plus sûres. C'est ainsi que le talent s'approprie tout ce qui peut l'enrichir, parce que, plus il a conscience de sa valeur et met de sincérité dans son œuvre, plus aussi il reconnaît l'impérieuse obligation d'atteindre toujours plus loin et de s'élever toujours plus haut. L'esthétique se trouve ici naturellement d'accord avec la morale. De bien en mieux est la règle des âmes fortes et la marque des grandes intelligences. Privilège des esprits supérieurs, le progrès est imposé comme un devoir par la conscience. C'est avec force et parfois non sans tristesse que le critique s'élève contre la tendance qui porte un écrivain à suivre exclusivement son goût et,
* Littérature au xix* siècle, II, 56.
s'^ipplaudissant des succès obtenus, à n'en pas chercher d'autres.» Une vie littéraire, dit-il, est une naarche con- Dlinue, où chaque publication importante forme un pas; M c'est à la critique à mesurer Tinlervalle que chaque pas »ra(3sure; en d'autres termes, le progrès obtenu. En î) littérature comme en morale, le progrès est inséparable Dde la vie ; le progrès est la vie môme. La vie est une ^naissance perpétuelle; insensible si on la prend à des DÎntervalles trop courts, elle se signale de loin en loin, »dans chaque existence, par tel acte qui donne la mesure o)6t la forme de son agent ; ces actes, dans la vie do Té- ))crivain, ce sont des livres; les moins importants peu- »vent venir les derniers ; ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; • mais dans les moins importants le progrès ou le déve- Dloppement doit se constater. C'est la règle ; mais com- »bien d'exceptions*. » Ces exceptions, c'est la multitude des esprits de second ordre, dont plusieurs auraient pu être du premier s'ils avaient suivi une autre voie. C'est dépenser une force stérile que de tourner toujours ainsi dans le même cercle. En prenant ses propres écrits pour modèle, en se faisant son propre disciple, on arrivera peut-être à se surpasser soi-même, et dans ce sens on soulèvera une légitime admiration, mais on provoquera aussi les regrets, et le critique consciencieux dira douloureusement : ce Est-il rien de plus triste que ces vies sans )>histoire, dont tous les faits rentrent l'un dans l'autre et »ne s'additionnent pas? Tout le monde a entendu parler
* Littérature au xix" siècle, II, 322.
fde cet inrorluné qui, dans un calcul d'où dépendaienlâ ))fortune et son honneur, disant toujours une^ un fontwA Detjanaais un et un font deux, se crut ruiné, déshonoré DOt perdit l'esprit. Eh bien ! son rôve est notre histoire. x^Dans un grand nombre de vies littéraires de notre épo- »que, un et un font un. Qu'on se représente après cela »la vie d'un Racine. Quelle vie ! que d'histoire dans celle »vie ! et quelle logique dans cette succession de chefs- »d'œuvre * ! »
De tant d'esprits qui ne manquent ni de charme ni de fécondité, mais qui après quelques élans s'arréleol ou piétinent dans l'ornière qu'ils ont tracée, Vinet dira qu'ils sont nés vieux. Ces persévérants eflForts, pràcfl auxquels on s'élève da résultats en résultats et de succès en succès, sont donc réclamés par le goût littéraire non moins que par une saine notion des lois de la pensée. C'est une exacte philosophie qui permet de dire: <r Comptez que quand on est toujours le même on n'esl »pas vrai: le vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est ï)cette route royale qui rend maître de tout le pays qui- »conque a su le trouver' »; ou bien encore :a Toute vie ))bien ordonnée est un acte logique où chaque fait est la ^conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. »Les actes dans une vie ordinaire, les ouvrages dans »une vie d'artiste ou d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulei)ment les uns aux autres^ ils s'engendrent les uas les ^autres. Le vrai progrès consiste à se renouveler. Tout
^ Litiéralure au xix* siècle, I, 154.
2 Id., l, 154.
»esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que pour »les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour »les autres. Le public a aussi sa conscience qui l'avertit »quMl n'y pas progrès, qu'il n'y a pas vie là où il n'y a »pas renouvellement. . . L'élite des connaisseurs sent ))rimmobilité et démêle un principe de mort dans une D suite de succès trop semblables les uns aux autres* .»
Le devoir de Técrivain est donc de développer son individualité, toute son individualité, parce que c'est à ce prix qu'il contribuera à développer celle du lecteur. Il fera naître Tamour du beau et du vrai en réveillant toutes les forces de l'esprit, G*est par là que les auteurs réputés classiques méritent un respect spécial, parce qu'a il n'en »est pas un qui ne donne à penser et qui n'apprenne à j)penser^ ». Sans doute l'intelligence n'est pas leur domaine exclusif, mais c'est le vrai centre de leur activité. Toucher fait aussi bien partie de Tart d'écrire que peindre ou prouver; mais c'est le moyen et non le but. Ce qu'ils ont essentiellement en vue, c'est le beau comme étant l'objet propre de l'imagination, et le vrai comme étant celui de la raison. C'est par là que leur œuvre, môme en s'attachaot à ce qui est purement terrestre, nous élève à quelque chose d'immatériel, et c'est aussi pour cela que le critique, admirant leur génie, croit utile d'en recueillir les fruits. Ce n'est pas seulement les poètes qu'il a en vue lorsqu'il dit qu'à la vérité les plus grands parmi
' Littérature au xi\» siècle, I, 154.
2 Éléments de Lecture, 5.
eux cr n'ont pas craint de nous présenter de terribles spee- Dtacles ; ils n'ont pas eu pour notre sensibilité des méiu- Dgements pusillanimes, mais leur action sur la pens^ iDs'est toujours montrée plus forte que les plus fortes Démotions qu'ils se soient permis d'exciter ; ces émotions wnont jamais été leur dernier but ; à travers rhomme Dsensitif, dont ils n'avaient pas peur de déchirer la fibre, Dc'est à l'homme intellectuel et moral quMls aspiraient'». I/intérét doit donc servir à Tinstruction et l'iDstruction à la vie do l'àme. Un auteur qui ne songe qu'à plaire, qui veut charmer pour charmer, ou troubler pour troubler, peut avoir beaucoup de mérites ; il n'a pas celui de comprendre sa mission. Il est vrai qu'il n'est pas toujours seul responsable ; son erreur est de tenir compte du public moins pour en former le jugement que pour se plier à ses goûts et en suivre les caprices.
Le moraliste accorde les circonstances atténuantes en maintenantlacondamnation.a En France, l'espritaledon ))de faire tout passer», a-t-il écrit. Nous serions assez disposés à accepter ce trait léger qui nous flatte'; mais voici de quoi nous faire réfléchir: a Le tort de l'esprit français, »c'est deprendre l'espritpour le talent, quelquefois même
«pourTéloquenco^». Il n'est pasplusindulgentpour l'imagination rêveuse ou la demi-science. Sa raillerie est un appel direct au sens moraUa Toute étude, déclare-t-il, oii ^l'esprit reste inactif et ne rend pas à mesure qu'il reçoit, ïon un mot, ne produit pas, n'est pas plus une étude que
' Litiéralure au \\\* siècle, II, 2 il. ^ Littérature au xvm* siècle^ I, 215.
»voir n'est regarder. Notre siècle est malade de trop lire DOt de lire mal; la lecture qu'on a appelée une paresse T)Occupée^ et qu'on pourrait appeler une activité paresseuse ^ »est la principale occupation de beaucoup de gens dont ))la pensée, incessamment mais faiblement sollicitée sur «mille points dififérents, meurt partout à fleur de terre, »et finit par n*avoir plus ni vigueur, ni spontanéité, ni )nndépendance. Sans une réaction volontaire du lecteur ))sur les pensées de Fauteur, la lecture est souvent un »mal plutôt qu'un bien. Avaler n'est rien, si Ton ne »digère: malheur à qui l'oublie; malheur à qui se rend «complice de cette voracité ou de cet appétit sans pru- ))dence qui a fait comparer notre siècle à un boa gonflé ))de papier maculé et dont la digestion a l'air d'une ago- ))nie ! Lisez, mais pensez ; et ne lisez pas si vous ne voulez «pas penser en lisant, et penser après avoir lu* ! d
Ce rôle attribué à la pensée est bien un des traits distinctifsde cette critique qui, sans la citer, développe sous milles formes la parole hardie de Pascal : Travaillons à bien penser, c'est le vrai principe de la inorale. Il en résulte, avec évidence, que Tulilitô et la nécessité de la littérature résident surtout en ce qu'elle est un des plus puissants agents de propagation de la vérité. Se consacrer à la recherche de la vérité n'est pas la mission du savant seul, ni môme de rhistorien ou du philosophe, le poète aussi doit en vivre ; au point que la seule condition morale qu'on puisse lui imposer, c'est d'être vrai, oc Je n'exige du poète, dit le critique, que d'être vrai et
» Éléments de Lecture, 22.
422 CARAGTÈUES GÉNÉRATX
jxIq ne pas intéresser au vice; c'est là toute sa moralité ]D positive S. Mais il a soin d'expliquer cette apparente contradiction avec ses principes, a Un poète, enseigoe-t- ]Dil, serait déjà moral à un certain point s*il était vrai, si ])Ia nature humaine, si la passion se montraient dans sa )> ouvrages telles qu'elles sont ; s'il exprimait sans dégui- :»sement le fort et le faible de chaque chose, s'il ne porjDtait pas le roman dans la poésie, s'il nous fournissait, »en un mot, à défaut de justes conclusions, du moins »des données justes pour conclure nous-mêmes. Tous »les grands poètes ont eu ce génie, et c'est par là que )> leurs écrits sont devenus si précieux à tous les âges; »resprit peut faire vivre pour un temps, la vérité seule »rend un ouvrage immortel^.» Sans doute, a la poésie »est partout où il y a de l'enthousiasme, c'est-à-dire de »rardeur pour un but immatériel'», et en cela elle peut être mêlée à beaucoup d'illusions et beaucoup d'erreurs, et pourtant demeurer vraie comme traduisant les aspirations et la grandeur de notre nature. Sans doute encore, elle est par essence le sens de Tidéal, que tantôt elle contemple et que tantôt elle exprime ; elle s'élance donc et nous entraîne avec elle hors de la réalité, mais elle ne cesse pas de regarder à la vérité, d'y puiser comme à sa source ou d'y aspirer comme à son triomphe. Aussi Vinet croit-il qu'ils abusent de la poésie et la faussent ce ceux qui ont mis à la place de la vérité un
* Moralistes des xvi» et xvii» siècles, 5.
2 Littérature au xix* siècle, II, 366.
3 Semeur, V, 221.
» idéal, ou arbitraire, ou relatif, ou partiel, qui ne fait » déployer à T imagination ses ailes que pour la ramener 3>au point d'où elle est partie*». Si ses fictions ne sont qu'un vain jeu de Tesprit, la poésie est inféconde ; elle n'est et ne peut être créatrice qu'à la condition d'être la vérité même, la vérité en nous ; en sorte que celui qui la compose, ayant exprimé ses sentiments les plus profonds et ses pensées les plus spontanées, trouve un écho dans tous les cœurs. Il est poète parce qu'il a le don de dire ce qu'en général on ne sait que ressentir, ce La poésie est »dans rhomme, dit explicitement le critique, et c\est lui ))qui la donne aux choses. Les objets extérieurs et les ^événements ne sont, si l'on peut ainsi parler, qu'une «substance neutre qui reçoit de notre âme sa couleur et Dsa signification. La poésie n'est point, comme on Ta ))dit, une exagération, un embellissement de la réalité ; ]> explication arbitraire et vague : le poète saisit les réa- ))Iités dans leur idée, et cette idée, il la porte en lui ; il est » impossible de se rendre autrement raison de l'ÂpolIon »du Belvédère et de toutes les créations de l'art. La na- ))ture a donné la réalité, l'homme donne l'idée. Par là, ))rhumanité manifeste tout ce qui est en elle; aussi D peut-on considérer la poésie comme une révélation «parfaite dans son genre, puisqu'elle n'est qu'un aveu «involontaire^». Dans ce point de vue, le critique tient la grande poésie, par sa sincérité môme et son enthousiasme, pour comparable à une enfance de l'àme qui se
* Liilératurc au xix* siècle, II, 305.
2 /d., II. 440.
424 CAUACTÈnBS GÉNÉRAUX
livre tout entière avec une condance sans réserve, et il semble incliuer à croire qu'aelle a dû appartenir dans un jDseos tout particulier à l'enfance des peuples et du genre tthumain* »; aussi s'écrie-t-il avec quelque scepticisme lorsqu'on veut en faire, non le charme, mais la lumière de nos générations modernes : a Voyons si la poésie re* D trouvera ces formes larges et solennelles, cette simplijDcité propre aux vérités d'intuition ; voyons si elle rc- »produira quelque chose de Taccent de la première ^humanité et si cet accent sera reconnu par rhumanile «actuelle et la fera tressaillir^. » Sous cette forme abso* lue, ceci est évidemment discutable, car il n'est pas bien certain que cette intuition, qui est réelle ment le caractère d'une grande poésie, ne soit pas aussi l'héritage d'une longue expérience où V&me s'est accoutumée à se rendre compte spontanément de ses impressions. Ce primitif si puissant qu'on admire à juste titre dans un Homère ou uq Ésaïe, n'est-il pas aussi un art instiaclif et réfléchi qui arrive au naturel par la vérité ?
Vinet fait valoir, à plus juste titre, semble-t-il, une autre conséquence de cette même conception de la poésie, c'est que sans elle « le plus grand génie ne saurait »aspirer à la royauté ' » . Ce qui parait bien indiquer que son noble rôle n'est pas fini et que dans tous les cas elle n'est pas prête à y renoncer. Le critique le sent tellement que c'est pour cela qu'il l'aime ; la mettrait-il à un
ï Littérature au xix* siècle, II, 290.
2 Id., II. 305.
3 Littérature au xviii* siècle, II, 5.
si haut prix s'il la jugeait inutile ou impuissante? Il se dément donc lui-même quand il ne veut lui accorder guère d'autre valeur que le privilège de bercer un instant nos ennuis. Aussi, malgré ses doutes et ses découragements, ne peut-il s'empôxîher de dire : a Les beaux-arts, ))la poésie en particulier, sont une voix de Thumanité^ »rexpression, sous des formes muables, de ce qu'il y a ^d'immuable en elle, et, par conséquent, de commun k ))lous les êtres qui la composent. C'est pour savoir tou- )>cher avec force et justesse la lyre invisible qui résonne »d'accord dans toutes les âmes humaines, qu'un poète ))est adopté par l'humanité même, dont il a dit la pensée; Dcar dans le poète, dans l'artiste, l'humanité ne cherche ))qu'un organe de ce qu'elle pense, qu'un écho de ce «qu'elle dit, une empreinte do ce qu'elle est. C'est pour î)cela qu'un poète est connu de la postérité. L'humanité, ]>qui ne meurt pas, s'attache à la vérité qui ne meurt )!>pas. Le talent, à son plus haut degré, n'est peut-être wque cette vérité même; du moins le talent n'a rien » d'universel et de durable sans elle ; elle seule l'accré- ))dite auprès de tous les hommes, de tous les lieux et de »tous les temps *.»
Cela est juste et profond; ainsi s'expliquent les hommages dont fut entouré Voltaire, l'influence d'un Gœthe, la popularité d'un Victor Hugo. La poésie assure la suprématie parce que seule elle remue les masses, atteignant l'homme, tout entier et le captivant par ce qu'il a
' Littérature au xix* siècle^ II, 254.
42G CARACTÈBES GÉNÉRAUX
de plus sensible et de plus universel, et Yioet a le droit de lui appliquer ce qu'il considère comme un axiome: a II n'y a que la vérité qui soit féconde » , surtout quand il y joint ce commentaire : cil n'y a, si nous osons DOis «exprimer ainsi, que la vérité qui soit vraie, c'est-à-dire «qui produise des effets vrais ^ ».
C'est môme là un des signes les plus certains par lesquels la vérité se révèle, car il faut bien convenir qu'elle revêt des formes diverses et changeantes en passant par notre esprit, parce que nous ne l'embrassons jamais tout entière ; mais si, pour la comprendre et l'exprimer, il existe une riche variété de moyens, il n'y a qu'une manière de l'aimer; aussi le critique ne craint* il pas d'ajouter: « Sans doute qu'il y a toujours dans les )>œuvres de Tart quelque chose d'accidentel et de temî)poraire qui ne résiste pas à l'épreuve des âges, quel- Dques formes auxquelles il faut que les générations sui- D vantes se prêtent avec une sorte de complaisance ; mais »cette complaisance coûte peu lorsque, sous les formes »d'un autre âge, on reconnaît des idées qui ne vieillis- Dsent point, et que sous un costume suranné on sent Dpalpiter un cœur d'homme. C'est par le cœur, non par »resprit, que toutes les nations sont contemporaines et »tous les âges contemporains. C'est par le cœur que se Dconstate incessamment l'identité de la nature bumaine'.i
Ce terme de cœur doit évidemment être pris dans le sens où l'emploie Pascal ; ce cœur qui nous lie les uns
» Liliérature au xix* «è^/e, HT, 73.
a /d., II, 254.
DE LA CUITinUE DE VINET. 4*27
aux autres, qui agit en tous avec la même puissance et les mêmes caractères, n'est pas seulement le siège des affections^ le moteur des volontés; il est aussi la lumière qui éclaire la route de la vie ; il mérite de s'appeler la conscience, et d'être proclamé la source des connaissances les plus certaines. C'est là que Tinluition trouve son principe et sa force. Gomment l'entendre autrement quand on lit que «c'est du cœur que partent les pensées qui ral- ))lient les individualités» et que «ce sont aussi ces pen- ))sées auxquelles, sous peine de mort, doit se rattacher » éternellement la littérature»! On ne saurait conserver de doute quand on rapproche de cette aflBrmation Texplication qui l'accompagne : «L'homme se prête à tous les )) écarts de Timagination ; il consent à suivre sa nef »aventureuse dans les plus dangereux passages ; mais, »sitôt qu'elle a rompu le fil qui la liait à la réalité, il »cesse de la suivre ou la suit sans sympathie, avec im- »patience, avec anxiété.» C'est là le jugement du critique conilalant qu'au milieu de toutes les fantaisies, de toutes les audaces, de toutes les erreurs, le bon sens public fait toujours entendre ses revendications ; mais c'est le moraliste qui insiste sur la raison profonde de ce phénomène lorsqu'il dit encore : «Ce qui est demeuré dans le cœur ))de l'homme après sa chute malheureuse est demeuré »pour lui une religion. 11 s'attache à ses débris, qui sont »du moins des débris de la vérité. Il conserve avec amour »ces restes de son ancienne opulence. Il s'assied en pleu- »rant sur ces ruines ; il ne veut pas qu'on les lui ravisse. »Peut-être sait-il que ces ruines sont la pierre d'attente
))du grand édifice qui doit un jour courber sur sa m oconsolée une voûte immense et tulélaire. Quiconqije oattonte à ces ruines insulte à sa misère, dépouille sob )>indigence. L'humanité ne fait pas si bon marché te » faibles croyances qui lui restent; elle dit analhèmesor ))la main qui vient outrager des débris, et dans des niî- Dnes même entasser de nouvelles ruines '.»
C'est ici le trait vraiment caractéristique de la critique do Vinet. Ce point, négligé ou méconnu, lui fait perdre toute sa valeur et on n'en saisit ni la portée ni le sens. Cette intervention de la conscience dans Tœuvre de l'imagination et de la pensée indique et explique comment, à son jugement; la littérature doit avoir pour but et pour effet de développer Tindividualité. 11 semble comprendre et il comprend en réalité Testhélique comme une portion de la morale. C'est la conséquence logique de ses prémisses. S'il ne confond pas ces deux éléments de la vie, il les rapproche si bien qu'il reconnaît Taction de l'un comme incessante sur l'autre et que leur origine lui parait commune. La littérature considérée dans son ensemble est l'expression des idées et des affections humaines à la fois dans leur universalité et leur intimité. C'est lanature humaine qu'elle reproduit dans ses traits essentiels. C'est donc bien la conscience qui en juge en dernier ressort, car c'est elle qui constitue essentiellement Thomme; c'est, en tant qu'être moral plus encore que comme être pensant, que l'homme est homme. Par suite, ces idées et
* Littérature au xix* sièclej II, 254.
. ces aÊFecliona dont la littérature se fait l'écho ou Tinterprèto révèlent l'état des consciences pour le moins autant que celui des esprits. La conscience les juge et les
- modifie, tout en subissant leur action perce que seule elle leur offre un principe fixe sur lequel elles puissent s'appuyer avec certitude. C'est aussi pour cela que les notions morales donneront toujours à la pensée son véritable aliment.
Sur ce point, le moraliste communique au critique Taulorité dans la profondeur. « La poésie, dit-il, cet ^enchantement de toute vie humaine, a sa source dans Duotre âme, et de là se répand sur tous les objets du «monde, qu'elle transQgure, dont elle renouvelle la sub- Dstauce. Tandis que la science leur soumet en quelque Dsorte notre esprit, la poésie nous les soumet, nous les 3) rend conformes, nous les assimile; les choses devien- »nent ce que nous sommes; aussi peut-on dire que nos )i) idées sont, de toutes nos propriétés, la plus inaltérable )>et la plus hors d'atteinte ; c'est là du moins ce qu'il faut )>atteindre pour nous dépouiller ; ce que la nature et la Dfortune nous donnent n'est guère à nous, mais rien n'est D plus à nous que ce que nous leur donnons, ce que nous j>Y ajoutons du moins : je veux dire nos idées. Le vrai »bien de l'homme, le vrai mal de l'homme, sa destinée Dc'est lui -môme. Son âme est maîtresse de son sort; Dheureux s'il était le maître de son àme ! »
«Mais la poésie participe de notre misère ; elle est tout ^agitée de notre inquiétude ; comme nous, elle va, elle »vient, elle vole, elle ne se pose jamais. Elle demande à
430 CARACTÈRES GÉNÉnAUX
»lous les objets, à tous les sentiments, quelque perspective )>iDflnie ; elle ne s'arrête nulle part ; ses élans expirai loloïn du terme, et elle ne semble exister que pas » rappeler aux hommes l'idée vague de ce terme inconni, )>ridée d'un accomplissement, d'un bien dont elle ignon ])et dont elle tait le nom *.]>
N'eût-elle pas d'autre effet, la poésie serait déjà ud précieux témoignage des vrais besoins et des vraies mdilions de notre nature. Il importe pourtant qu'elles se contente pas de ces généreuses aspirations et ne s'arréU pas dans cotte mélancolie qui est son fond substantiel.il ne suffît pas qu^elle apaise nos regrets ; en encourageant nos espérances, elle doit aussi féconder nos énergies. C'est ainsi que le critique justifie avec une convictioa émue son amour du beau dans lequel il cherche la forme du vrai et du bien, et pour traduire sa pensée il se fait poète à son tour, poète plus encore qu'orateur. « Il n'y savait pas de poésie en Éden, dit-il. Poésie, c'est création; ))ôlre poète, c'est refaire l'univers, et qu'est-ce querhomme »d'Eden avait à créer, et pourquoi eût-il refait Tunivers? j) Lorsque l'innocence en larmes se retira de notre monde, »elle rencontra la poésie sur le seuil ; elles passèrent à «côté Tune de Taulre, se donnèrent un regard et pour- Dsuivirent leur chemin, Tune vers les cieux, l'autre vers » l'habitation des hommes. » Il suppose alors qu'on lui demande : Qu'y avait-il donc dans l'àme à la place que remplit aujourd'hui la poésie ? et il ajoute : « Je ne me
< Littérature au xix* siècle, III, 179.
» charge pas tic répondre. Je ne sais qu'une chose, c'est ^ »que la santé ne se sent pas, c'est qu'un ordre qui n'au- : »rait jamais été interrompu et qui ne serait point menacé : y>de Têtre ne se percevrait pas. Môme dans notre consti- Dtution actuelle, ce n'est pas la santé, c'est la convales- Dcence qui est poétique. De même que certaines plantes )Dne rendent tout leur parfum qu'entre les doigts qui les » froissent, certaines affections ne rendent toute leur poésie )>que dans l'état de souffrance. La poésie n'exprime pas » toujours le regret, le désir ou l'espérance ; il ne faut pas )>chercher ces sentiments à la base de tous les ouvrages )» poétiques, mais on les trouvera à la racine de la poésie » prise en général. Alors même qu'elle est gaie et folâtre, »son caractère essentiel dénonce son origine. Et pour- )>quoi le malheur incommensurable qui adonné naissance 3>à la vertu n'aurait-il pas donné naissance à la poésie ? »Gelte généalogie ne la rend pas méprisable: la perle, pour »ètre le produit d'une maladie, n'en est pas moins perle ; »la poésie, cette perle de l'intelligence et de la vie, réflé- »chit sur notre front quelques pâles rayons de l'auréole »qui en est tombée *. »
Mais ces souvenirs mêmes sont un agent de progrès. Source de l'art qui aurait pris naissance dans les conditions que nous a faites le péché, ils nous attestent du moins que nos facultés ont gardé leur noblesse. Ils nous parlent d'une ' destinée manquéequ'ils'agit de reconquérir.La littérature, dans ce qu'elle a de plus élevé, est une puissance civilisa*
* LUiérature au xir siècle, II. 439.
43*2 CARACTÈRES GÉNÉHAL'X
Irico avant tout parce qu'elle est un effort persévéranti riiumanité, qui, ne s'étant pas développée d'une maniât normale, cherche d'instinct à retrouver les voies d'où ei n'aurait pas dû sortir ; cest une lumière qui brille daosnal ténèbres, et si parfois elle nous éblouit, elle nouscham» et nous attire ; c'est un guide auquel nous nous fionsparos que nous nous sentons égarés; c'est une consolation qui nous est nécessaire parce que nous souffrons ; c'est un ami qui nous soutient parce que notre vigueur s*est lassée. Ce sont là de précieux privilèges ; ne serait-ce pas les méconnaître et en abuser que de ne pas y chercher une force d môme essentiellement une force morale?
C'est bien ainsi que le comprenait Vinet, et ce n'est pas lui attribuer des conclusions qui n'étaient pas dans sa pensée puisqu'il a pu dire : «La poésie, dans sa totalité, se »tire de tout Thomme à la fois et de toute sa vie, et doit ))la représenter tout entière. Ou, s'il y a plusieurs poésies, ))le génie doit les embrasser toutes et hs réduire à Tunilé. »I1 y a une poésie de la pensée, une autre de l'imagination, i)une troisième du sentiment, une dernière de l'action. 7) Celle-ci se produit en actes ; elle ne tient pas une lyre, ))mais tour à tour le glaive du soldat, la balance du juge, ))le bâton du pèlerin, la bêche du laboureur, la sonde du » marin, le ciseau de l'artisan. Une telle poésie appartient »à tous, et souvent elle éclate en ceux-là surtout qui ne »se piquent point de la posséder, et à qui même est «inconnu le nom de poésie. Mais cette poésie de Taction »est le type et l'indication d'une poésie écrite, supérieure »à celle des couleurs, des images des sens et même des
DR LA CRITIQUE Dïî ViVET. 43.5
^sentiments et des pensées. Si le verbe, malgré son ^excellence, n'a de valeur que par le substantif qui le D porte, si le sentiment et la pensée n'ont tout leur prix Dque lorsque la vie les confirme et leur donne un corps, via poésie s'élève à mesure qu'elle ressemble davantage »à l'action, à Taction, qui seule est la vie, et toute la vie, » puisqu'elle en suppose tous les éléments, les concentre »et les féconde ^ »
On conçoit que, placé à ce point de vue^ Vinet trouve dans la théorie de Tart pour l'art une erreur aussi bien littéraire que morale. C'est le dernier trait saillant de sa critique qu'il importe de relever. Qu'est donc l'art, à ses yeux ? Par définition, il le considère comme la recherche sérieuse des meilleurs moyens pour arriver au but, et il estime que ce but est de nous ramener à la nature. Dans tous les domaines, l'art nous apprend à faire bien et facilement, par une persévérante étude ou par une disposition innée, ce que sans son secours nous ferions mal, soit par négligence, soit par une confiance présomptueuse en nos forces. Gomme il est évident que nous ne trouvons pas toujours du premier coup ce qu'il y a de meilleur, l'art sera toujours nécessaire, et on ne cessera jamais d'avoir le droit de dire : a De môme que la loi j) morale, peu à peu identifiée à notre âme par le secours Dde la religion, finit par prendre en nous toute la puis- »sance et toute la grâce d'un instinct, l'artiste finit par «obéir à l'art comme à une seconde nature et devient
1 Littérature au xix* siècle, II, 326.
i^mème plus naturel en observant les règles qu'on ne le )>sera jamais en les négligeant* jd. Mais quand Tari croit su£Bre à tout et trouver en soi sa raison d'être, il la perd et se ruine lui-même. S'il est seul en vraie possession de créer des œuvres durables — Vinet dit définitives — en ce sens que ces œuvres qu'il inspire, révélant et exprimant la personnalité de Tauteur dans ce qu'elle a do meilleur, sont autant d'éditions de la nature qu'il faut prendre telles qu'elles sont, qu'on peut oublier, mais qu'on ne saurait remplacer ou confondre avec d'autres, il est néanmoins si loin d'être souverain que dans la pratique « il relève de quelque chose de plus vivant, de x>plus concret, de plus puissant qu'une théorie. Il relève »de la vie, de celle de l'artiste et de celle de son temps *. » Les formules esthétiques même les plus exactes demeurent des formes vides si le talent ne vient les remplir ou les animer, en sorte que le progrés comme les effets de l'art tiennent avant tout aux progrès individuels ou sociaux. 11 ne dépend pas de lui d'être mieux goûté ou mieux obéi. Il donne la règle, mais les applications fécondes tiennent aux inslincls du peuple qui Tadmire ou, mieux encore, aux inspirations du génie qui s'en empare.
Il est vrai que par son erreur môme il nous élève dans le domaine des idées, vrai centre de nos émotions et de nos actions. Aussi Yinet voit-il son plus beau caractère dans ce qu'il nomme Vêlement spéculatif, il y reconnaît môme Vinsigne royal de la grandeur littéraire ; oc coup d'œil
1 Semeur, VII, 214, « Id., XI, 370
DE LA CRITIOUE DE VIXET. 435
))profoDd, dit-il, sentiment ou divination des choses de vVàtne et de la vie, philosophie instinctive et sublime, il ]>a été, d'Homère jusqu'à Shakespeare, de Shakespeare «jusqu'à Byron et à Goethe, la marque distinctive, Télé- )>ment prédominant de ces génies dont chacun ne trouve ]i>son égal qu'en descendant ou remontant le cours des )>siècles ' j> . Mais, en fait, s'il prépare à en bien user, il ne confère pas ces dons glorieux de Tintuition et de l'inspiration qui demeurent Tapanage exclusif des esprits supérieurs et des nobles âmes, et u il n'a rien à voir dans les » convictions qui relèvent uniquement de la science et de la x>conscience 3 2>. On ne saurait donc tout subordonner à l'idée, car la vie de Tesprit ne résume pas toute la vie de Tâme, qui se fausse, s'énerve et s'épuise aussi bien par Tabus de Tabstraction que par la violence des passions. Si tout rapporter à la jouissance, c'est dégrader l'être moral, ne tenir compte que de la spéculation, c'est le mutiler et faire de ses forces égarées ou comprimées un redoutable usage, ce L'homme tout matière est méprisable, Thomme tout esprit est effrayant^ v, dit le critique.
Mais l'art, demandera-t-on, n'est-il pas désintéressé, et la poésie, qui en est la plus haute expression ^ ne doitelle pas l'être spécialement ? N'a-t-il pas été dit avec raison:
Le vers se sent toujours des faiblesses du cœur.
Remarquons-le, en tenant ce langage, Boileau voulait
« Setneur, III, 165.
2 Litléralure au xix* siècle, l, 184.
3 /rf., I, 127.
436 CARACTÈHBS GÉNÉRAUX
qu'on fût désintéressé par vertu et non qu'on se désintéressât de la vertu. Au fond, Yinot est dans ces sentiments, et, appliquant à la littérature la phrase célèbre de Fénelon sur l'éloquence, il n'aurait pas eu de scrupule à la modifier ainsi : dVhomme digne d'être lu est celui qui j>nese sert de la plume que pour la pensée et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Et néanmoins il va très loin à cet égard dans la voie des concessions. Il accorde que Tartiste peut être digne de respect et de confiance môme jusqu'à un certain point dans Tindifi'érence relativement aux résultats immédiats de son œuvre ; il ne lui demande pas d'être un Caton ou un apôtre, mais il veut du moins qu'il n'oublie jamais qu'il est homme et qu'il s'adresse aux hommes. Il peut donc ne s'inquiéter que médiocrement du but prochain de l'art, ne tenir môme que peu de compte de la réalité, pourvu qu'il s'attache à la vérité ; car, estime-t-il, quand on cherche la vérité en elle-même, le reste, du plus au moins, est donné par-dessus. Mais quand cette condition unique est négli-gée, c'est-à-dire quand on aime l'art pour lui-même et non pour en faire un vêtement digne de la vérité, que reste-t-il? Ce n'est pas seulement la morale qui souffre de cette quintessence esthétique, c'est la littérature ellemême qui est mise en péril. C'est sous forme d'interrogation que Vinet montre ce péril ; mais la réponse n'estelle pas dans la question ? «N'y a-t-il pas une race de ]>génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi ]>les idées des choses ; qui, de même que le dialecticien »se nourrit des notions des êtres, se nourrissent de leurs
^images; eo un mot, qui ont rêvé qu'ils vivaient plutôt ^qu'ils n'ont vécu? Cette manière d'exister enlève un Dhomme au-dessus de toutes les bassesses. Mais on se ^demande si elle constitue une vie profonde, vraiment Dscrieuse, vraiment humaine. La poésie elle-même ne Dperd-elle rien à se détacher si entièrement de la réalité »dont elle procède, et à se poser ainsi solitaire dans les iJhauteurs aériennes? La main divine qui, dans le prini^cipe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis »qu'on pût ôlre si purement poète sans aucun dommage Dpour la poésie oUe-méme? Sans contredit, la poésie est »le plus haut désintéressement de la pensée ; mais serait- »il vrai que l'on est poète à proportion que Ton vit avec »moins d'intensité, moins de réalité, et Tidéal du génie Dpoétique serait-il la transformation de Thomme en »idée * ?»
Ce que le critique déplore avant tout, c'est donc le manque de sérieux que révèle une telle disposition. Il ne croit pas que là où fait défaut Tamour du bien, il puisse y avoir un sincère amour du vrai, et dès lors il soupçonne une notion inexacte du beau. La seule impartialité non seulement louable mais possible, étant, à ses yeux, une partialité constante pour la vérité, cotte prétention à une absence absolue de préoccupations lui parait la plus fâcheuse des préoccupations, et il lui semble'que tout est perdu en littérature lorsque l'art se prend lui-même pour son propre but. Si donc le fait moral n'est pas le
1 Littérature au xix* siècle, I, 352.
\3H CARACTÈHBS GÉNÉRAUX
point de départ ot le terme de la pensée, celle-ci s'agite dans le vide, et le talent lui-même, non seulement s'égare, mais dans les plus abondantes richesses ne trouve que dinsufQsantes ressources. C'est ainsi qu'on en reviect toujours à la conscience comme fournissant les premières et les plus hautes certitudes.
On ne voit peut-être pas assez combien des principes relâchés ou des habitudes frivoles égarent Timagination, faussent la sensibilité et même nuisent à la justesse et à rétendue de la pensée. Dans le développement même de notre histoire littéraire, Vinet fait à cet égard ressortir un exemple qui a quelque chose de décisif. ccLe rôle que Dles mœurs françaises ont assigné à la femme, dit-il, a x)fait tort de tout un monde à la poésie. Objet à la fois »d'un mépris railleur et d'une idolâtrie qui est encore do ï)mépris, mêlée à toutes les affaires, mais exclue de son «véritable domaine, la femme, chez les Français, ne ))peut donner aux relations domestiques le charme de la » puissance qu'elle exerce en d'autres pays. Or la moitié «desatfaires humaines tient à ce seul point ; de la vie de «famille découle tout ce qu'ont de plus savoureux et de »plus intime les jouissances de la nature, l'amour de la » terre natale, et jusqu'à Tesprit public; des caractères «du mariage dépendent tous les principaux caractères de vrexistence nationale; si bien qu'à dater du christia- ))nisme, la réhabililation de la femme a changé toute «l'histoire. Il est aisé de comprendre ce qu'ont dû en- «lever à la littérature française et celte légèreté de Topih nion sur le sujet dos mœurs et cette perpétuelle raillerio
, Ddu mariage, qui sont en grande partie Tœuvre de la £; 3>littérature elle-même. L'intimité, la cordialité, la ten- . 2>dresse, ont trop souvent manqué à notre poésie, qui, Dsous ce rapport important, a été plus qu'athénienne \» Cette sévérité parût-elle excessive, on ne saurait discuter que la cause profonde de ces lacunes et de ces imperfections ne se trouve dans une erreur morale.
Mais Vinet va plus loin et s'attache à prouver que, là où le sérieux est absent, les principes mêmes de Tart sont ébranlés aussi bien que ceux de la vie. Cet amour exclusif du beau, cet enthousiasme abusif pour Tart, deviennent en réalité un outrage pour la vérité qu'on prétend servir, parce que ce qui manque le plus, c'est la conviction. Il s'élève avec force contre ces poètes qui, ne recherchant autre chose qu'une matière à de riches développements, acontemplent de loin, on ne saurait dire de )!>haut, les affections et les croyances de l'humanité, et de fleurs formes rapidement aperçues, à moitié devinées, ^composent le monde de leurs créations» ; qui, «légers ï) de vie et de caractère, abordent de préférence les sujets »sérieux et même infinis», mais dans leur indifférence ne savent voir dans ce qui est pour tant d'&mes un sujet d'angoisse, pour la société tout entière une cause de souffrance, «qu'un thème plus ou moins heureux, plus ou lomoins fécond» qu'ils approprient à leur dessein. Ce sont des vers, semble dire le critique ; mais est-ce bien de la poésie ? et cette insouciance curieuse et cruelle ressem-
» Chrestomaihie, III, XXXI.
blet elle au (tcalme suprême dont le génie est constam- Dment enveloppé, calme essentiel à l'acte de poésie, mais Dqui^ bien loin de reposer sur Tapathie, naît du contraste Dd'une &me émue et d'un esprit paisible^»?
C'est qu'au fond de la théorie de Tart pour l'art se cache un scepticisme qui cherche non à se consoler de son désespoir, mais à tromper son ennui ; et c'est pour celui-là que le critique et le moraliste réservent également leur rigueur, parce que dans le double domaine de la littérature et du devoir il aboutit au néant. Voici ses conséquences, quant à la forme même, assez durement appréciées : € Quelques poêles, surtout parmi les lyriques, »ont pris à tâche, ce semble, d'introduire le scepticisme »dans la langue comme dans les opinions. Chez eux, tel i^mot signifie ou plus ou moins, ou cette chose ou une vau're, selon la fantaisie de l'écrivain ou selon le besoin »du vers. Plus de signification arrêtée, plus d'application «exclusive; tous les contours effacés, toutes les limites éperdues, et, dans ce vague, un faux air de précision, » l'affectation d'un dessin net jusqu'à la dureté ; des tons »à la fois criants et sourds; les fractures multipliées 2>dans les vers sous le nom d^articulations ; du système Dtant qu'on voudra, mais peu d'art véritable ; une sévé- )>rité puérile sur des formes indifférentes, la négligence î^sur le fond des choses et sur l'ensemble de la compoïsition ^» Voici non moins durement jugé ce qu'il est permis d'en attendre pour le fond : «Nous avons en
« Littérature au xix* siècle^ II. 288.
a Semeur, Vil, 213.
-«•philosophie des fragments d'opinions, en morale des «fragments de principes; encore est-ce trop dire peut- »être. Tout est vrai, rien n'est vrai ; l'esprit se prend à Dlout sans s'attacher à rien. On avait déjà connaissance «d'un scepticisme effrayant parce qu'il est effrayé, qui » n'est autre chose que la raison au désespoir; il res- » semble à la foi, il suppose, il recèle une espèce de foi, «la foi, dirai-je, à la nécessité de la foi. Le scepticisme )?de nos jours n'a plus ce caractère : on est tombé du dé- Dsespoir à l'ennui ; et quand ja parle d'ennui, ce n'est »pas l'ennui d'Attila, embarrassé du superflu de ses forces DCt leur cherchant un emploi, c'est un ennui impotent et »rachitique qui n'a pas même le reste d'énergie néces- DDsaire pour cherchera sortir de soi; aucun désir assez x> vif, aucun élan assez passionné pour en rompre la mono* atonie , aucune douleur assez violente pour éveiller ^Dl'alarme ou la pitié. Le premier marchait sur des épines, 2)celui-ci appesantit ses pas dans la boue.»
aUn tel scepticisme est-il poétique? Oui, si le néant Dpeut l'être. Non, s'il n'y a pas de poésie sans idée, ou, D'à défaut d'une idée, sans un état déterminé de Tâme: 9 ce qui n'a point de nom, ce qui ne peut point en avoir, ))ce que l'âme elle-même ne saurait nommer, ne peut adonner matière à la poésie ; l'assoupissement de l'âme »n' est jamais poétique ^»
Encore une fois, le goût et la conscience se rencontrent, et c'est comme une vérité indiscutable, quoique disculée,
Littérature au xix* siècle II, 282.
442 cahactèrbs gênâiiauz
que le critique, dans sa ferme conviction, formule bis jugement : aOn a beaucoup trop conclu des succès âè 9>quelques écrivains sceptiques ou indifférents. Ledocï 2>est un étal de T&me, un fait humain et vrai, doDlfei- Dpression est intéressante à certaines conditioos , et ili »été donné à certains génies indifférentistes de sulenlifier joavec le vrai par T intelligence. En thèse générale, ilfai «partir de la vérité pour faire vie qui dure. La lilléra- Tïture, dont Tobjet est l'homme lui-même, ne peul,[ai loplus que la morale, pas plus que la politique, fii« »abstraction delà vérité humaine ; la littérature, paspbs »que la vie dont elle est Tempreinte, ne peut se passer »d*une conviction morale, d'une foi; il n'y a pour elle, »liors de cette condition, ni développement ni progrès'.» Il reste une dernière et importante question. La méthode qui a conduit Yinel à ces conclusions est-elle une vraie méthode critique ? L'analyse de ses travaux nous l'a montré demandant aux ouvrages la connaissance des auteurs et puisant dans les livres, considérés comîiw expression de la pensée, le principe de ses jugemenls. M. Schérer appelle cela le vieux genre^ et Ton croit senti; une pointe de pyrrhonisme dans la concession interrogative qui lui fait dire que c'est peut-être le bon. Oi aurait tort, du reste, de le chicaner pour si peu, quoiqu co doute soit de trop et que la qualité sur ce point u dépende évidemment pas de Tàge. Antique ou moJerm cette méthode se justifie en deux mots : elle est expér; mentale et psychologique.
* Littérature au xix' siècle, II, 385.
DE LA CnrTIQUE DE VINET. 443
: Bien qu^au point de vue philosophique on puisse re- ..rocher à Vinet une certaine confusion dans la manière iont il conçoit et exprime la relation entre les faits elles dées, il est certain que les faits ont pour lui une imporance capitale. Leur observation est la condition môme le la science, leur constatation et leur explication la loi ie l'histoire, leur application le grand moyen d'instruction. C'est bien l'esprit qui par sa propre force s'élève à l'idée ; mais il no s'y élève qu'au moyen des faits, a II »n'y a pas deux méthodes, a-t-il écrit ; une méthode qui x>ne serait pas l'analyse est fausse et ne mène à rien. ))La synthèse n'est qu'un jeu de notions si elle n'est ïoprécédée de l'analyse ^ » Se plaçant sur le terrain pratique, il dit encore : ce Plus forte que tous les raisonneloments est la pure et simple apparition d'un fait de telle Duature que l'âme ne puisse le contempler sans être moflciifiée. Ce sont les faits qui sont nos maîtres. Qui veut »nous dominer doit, ou créer des faits nouveaux, ou »mettre à notre portée des faits connus *.» Au sujet des Éludes sur Biaise Pascal, nous avons dû déjà remarquer que c'est bien à cette méthode qu'il a emprunté la sûreté de son jugement. Saint-René Taillandier a signalé comment l'auteur de ces Études a dégagé le premier des notes du grand apologète la a théorie radieuse j> des trois ordres do connaissances, et Sainte-Beuve y attache uti si
grand prix qu'il met l'autorité de Yinet hors de pair sur ce point et ne craint pas de dire : <KDéjà,'dans d'admirables
* Pensées vxédites,
^ Moralistes des xvi* et xvn* siècles, 123.
444 CARAGTÈRBS GÉNÉRAUX
»et discrets articles, un homme quMl y a toujours profit )>à citer, M. Yinet, a proféré à ce sujet des paroles qui, si Don les avait mieux lues ici, auraient fait loi*»; et ailleurs encore : « La totalité des articles de M. Vinet sur Pascal, »si on les réunissait dans un petit volume, présenterait, ))selon moi, les conclusions les plus exactes auxquelles »on puisse atteindre sur cette granJe nature tant conlroj>versée^jD. Il est permis de croire que Paul Albert n'est pas d'un avis bien différent lorsqu'il déclare qu'il y a aune satisfaction véritable pour l'esprit à voir un chrétien Dde la trempe de Pascal jugé par un chrétien comme » Vinet».
Cependant Paul Albert, comme M. Schérer, trouve la méthode de Vinet trop purement critique. La réalité historique lui échappe, prétend-il. Cela fùt-il exact, ces études n'en conserveraient pa 5 moins leur caractère scientifique. Les faits dont Vinet tient compte avant tout ne sont pas de ceux qui tombent sous les sens, de ceux que l'histoire enregistre, mais des faits de Tordre spirituel, dos réahtés morales. Il s'occupe peu, peut-être pas assez, des milieux ; il n'indique que subsidiairement la part qui revient aux circonstances dans le développement de la pensée, mais je ne crois pas qu'il faille s'en étonner ; cela ne va pas directement au but qu'il s'est proposé. Néanmoins, sur ce point aussi, il a exprimé des vues 1res justes et très nettes, comme quand il montre Voltaire dirigé par son époque autant que la dirigeant, et
' Revue des Deux-Mondes, t*' juillet 1844. ' Portraits contemporains, IIl, 501.
LE LA CRITIQUE DE VINKT. Wh
Montesquieu ne pouvant écrire V Esprit des Lois qu'à la double condition d'être du xviii* siècle et de le dominer. En fait, les exemples de ce genre sont nombreux. Le tableau qu'il a tracé des diverses périodes do notre littérature suffit à bien établir qu'il ne dédaigne pas les leçons de l'histoire. On doit môme reconnaître que ses vues ne manquent pas d'originalité, puisque ce qu'il trouve toujours chez les écrivains, c'est l'expression plus ou moins idéalisée des sentiments les plus répandus ou les plus caractéristiques de leur tempS; et c'est la résultante de ces diverses observations qui constitue pour lui le caractère spécial des époques. Il est vrai que ce n'est pas de ce côté qu'il a porté ses investigations ; l'essentiel, à SOS yeux, c'est l'esprit de l'auteur, c'est son âme. Pour lui, l'âme se révèle dans les écrits ; ce sont les progrès ou les défaillances de celte âme qui l'intéressent ; l'expression dont cette âme a revôtu ses pensées explique plus que tout le reste et les influences qu'elle a subies et les influences qu'elle a exercées. Ce sont là des faits, non des conjectures, des faits que l'observation doit recueillir, et cette observation suppose bien ce que j'ai nommé une méthode psychologique.
Cette psychologie du livre, dirai-je, se laisse volontiers influencer par l'objet môme de ses études et nous fait passer, comme elle passe elle-même, par toutes les nuances de lapenséCt par toute la gamme des sentiments. Fine et déliée pour Montaigne, religieuse pour Pascal, elle est sagace pour Li Rochefoucauld et austère pour Bourdaloue. Avec Montesquieu^ elle se revôt de dignité;
440 CARACTÂRBS GÉNÉRAUX
elle se moutre équitable pour Voltaire et indulgente psi Rousseau ; pleine de respect pour Chateaubriand, dW miralion pour Lamartine, d'affection pour Victor Ho^l elle ne laisse pas d'être incisive et profonde. Là mm où elle semble céder le pas à la critique pure, yods»! retrouverez comme le véritable guide. Elle aboutit toi jours à la règle morale et en fait le drapeau autour dQ.p&l il faut se rallier. Relisez les études si diverses de soi^' et d'éiendue consacrées à Rabelais ou à Molière, à Saisr' Évremond ou à Bayle, à La Fontaine ou à Boileau.» Corneille ou à Racine, à Crébillon ou à Marivaux, à 1> chelet ou à Mignet, à Sainte-Beuve ou à Merle d'Aubigût. à Soumet ou à George Sand : c'est toujours la penséece récrivain qui attire le critique et, au delà de celte pensée. Tâme qui en a vécu et en a fait un élément de vie. Celle attraction a sur lui d'autant plus d'enapirè qu'il lui attribue la valeurd'un principe, ne croyantpas qu'il soitpossibiede bien juger les théories sans voir au-dessous le théoricien. «Quelque importance qu'ait l'étude des idées, dil-il, »celle des individualités a son prix. » Il ne veut pas d'una critique purement doctrinaire, la doctrine fût-elle excellente, et à l'occasion il le déclare : a M. Michiels, a U décrit, qui reproche aux anciens de n'avoir jamais va j)dans l'individu que l'espèce et dans le fait que l'idée, »ne devrait pas, en histoire littéraire, compter pour rien »rindividualité. Un auteur est un homme, un auteur »est un fait qui ne ressemble parfaitement qu'à lui-môme. »Ge fait qu'à votre point de vue vous devez respecter, ))permettez donc qu'on l'étudié. Vous nous apprenez dans
}D votre livre à ne point séparer la littérature de rbumax)nité ; pourquoi voudriez- vous séparer Técrivain de » l'individu ? N'y a-t-il donc rien de philosophique, rien »de vrai dans cette étude? S'y livrer, est-ce donc nier »rimportance de la vôtre; n'est-ce pas plutôt vous servir* ?» En d'autres termes, comment calculerez- vous les progrès de la pensée si ce n'est par les progrès de ceux qui en sont les interprètes, et les progrès de la société si ce n'est par les progrès de ceux qui la composent ou tout au moins de ceux qui en sont l'élite.
C'est donc bien une méthode expérimentale qu'a voulu suivre Yinet. Son individualisme prononcé ne Ta pas trompé sur ce point, en lui persuadant que l'étude des faits moraux ou des faits de pensée est la plus solide base des jugements et des systèmes ; c'est également là que l'action a son origine et que se forment ces grands courants qui semblent tout entraîner sans obéir euxmêmes à aucune loi. Cette loi existe pourtant et doit se cbercherdansl'enchalnementdecesfaitseux-mômes. C'est certainement ainsi qu'il faut entendre l'insistance avec laquelle il revient sur cette idée que l'Évangile est en soi moins une doctrine qu'une vie; que la vérité n'est qu'un théorème quand elle ne s'est pas imposée au cœur, aussi bien qu'à l'intelligence, comme une réalité, et qu'en appeler au fait, c'est, après tout, se conformer à la loi que Dieu a faite et à Texemple qu'il a donné, t II x>en est, dit-il, de la morale comme du mouvement, et à
> Semeur, XI. 371.
448 CARACTÈUES GÉNÉRAI X
ï^bon droit, puisque la morale est à rame ce que le mou- »vement est à la matière ; le philosophe qui prouva le Dmouvement fut celui qui, au plus fort de la discussion, »se leva et se mit à marcher'. » Il est certain qu'une vie morale est la plus convaincante des réalités et qu'une pensée morale est la plus puissante des certitudes. C'est pour avoir ainsi procédé que Yinet a pu obtenir de Sainte- Beuve le témoignage d'avoir été le premier à comprendre Pascal, parce qu'il a cherché en lui moins Tapologèteet le janséniste que Thomme et le chrétien.
On ne peut également qu'être frappé de la sûreté avec laquelle, en suivant cette voie, il a fait ressortir les traits distinctifs des grandes périodes de notre histoire litté*raire. De même que par les écrits il juge les écrivains, de même par les écrivains il juge le siècle dont ils ont été les interprètes et la race qui, leur ayant donné naissance, leur a dû aussi son éducation. Sa critique va ainsi plus loin que Tœuvre d'un homme, elle atteint la tendance dont cette œuvre est l'expression ; et ce que révèle l'ensemble de ces études sur les génies pris indivi-^ duellement, c'est le génie même de la nation. Expliquer ainsi l'histoire littéraire et la vie morale qui s'y rattache, c'est faire ce qu'on peut appeler la psychologie d'un peuple. Ce dessein hardi, Yinet l'a conçu et Ta annoncé en l'entreprenant. Il en a fait l'objet de son introduction dans ses leçons sur les Moralistes. Nous avons vu l'ensemble de ses cours continuer ce premier essai et en re«
« LUlératureau xix* siècle, II. 284.
DE LA CniTIQUE DE VINET. 449
produire l'esprit, et nous avons expliqué comment il avait voulu s'adresser non aux théologiens ou aux doc* teurs de profession, mais à tous ceux qui directement ou indirectement avaient touché aux idées morales, les considérant comme des témoins dont les dépositions successives permettent d^établir ce qu'on a coutume de nommer Vesprit français. C'est pour cela que les philosophes pratiques et les poètes sont Tobjet spécial do son examen, les premiers parce qu'ils sont les portevoix de la pensée commune et les guides qu'on suit le p'us volontiers, les seconds parce que leurs inspirations sont les aveux les plus spontanés de ce qui est dans tous les cœurs, bien que seuls ils aient le don de l'exprimer. Saint-René Taillandier, surpris de cette hauteur de vue, en prend occasion de faire remarquer quelle a est la lar- 2)geur libérale de cette critique au moment où elle se ^prépareàjugerTimaginationàlalumièrederÉvangile*». Je pèse tout le prix d'une telle approbation, mais je vais plus loin que cet éloge; à ma connaissance, Yinet est le premier et le seul qui ait osé assumer une pareille tâche, et je constate ainsi la valeur philosophique d'une méthode qui a pu l'amener à une si vaste et si profonde conception.
< Revue des Deux-Mondes, 15 janv. 1844.