HÉRITES KT IMPERFECTIONS
scigoement logique. Il no s'exprime avec autorité qu lorsque la conscience intervient et fornaule la règle à devoir. Ce n'est pas un homme à système, maisceslm homme à principes. Gela aussi est un privilège et m danger. Ce critère moral, le seul auquel il s'en rapporte sans réserve, auquel il en appelle toujours en dernier ressort, lui fournit une règle fixe pour juger les manifestations de Tesprit qui sont aussi des actes. On oc sacrait guère on discuter la valeur quand, comme moraliste, il le ramène à ces termesd'une extrême simplicité: «Tool x>ce qui nous parait beau n'est pas bon, je l'avoue ; mai »Dieu a voulu que tout ce qui est bon fût beau ; et ces ! x>deux choses n'ont eu primitivement qu'un même nom. ))La beauté est une partie, une forme de la vérité*.» L'esthétique exclura donc ce qu'elle reconnaît faux et la raison tiendra pour faux ce que la conscience repousse et condamne. C'est assurément le meilleur et le plus sûr des critères; on n'en saurait conclure qu'il soit parfait et absolu. On voit, on sent planer encore bien des incertitudes sur la pensée, qui en plus d'une occasion restera dans rhositation et le vague. Infaillible et souveraine pour proclamer la loi, la conscience vacille et même se trompe quand il s'agit de l'appliquer. Ce principe peut donc être considéré comme tout-puissant pour repousser ce qui le contredit formellement, mais il n'a pas plus d'autorité que les autres quand il s'agit de ce qui ne le contredit pas. \inet, qui n'a pas, semble-t-il, d'autre boussole,
^ Nouveaux Discours, 395.
malgré son sens inné et son expérience des choses de Tart, la fermeté et la pénétration de son esprit, erre parfois un peu au hasard et n'échappe pas toujours à la contradiction quand il ne peut plus prendre pied sur ce sol ferme de l'obligation morale. Aussi est-ce toujours là qu'il s'efforce de revenir, et ce sont ces efforts mêmes qui font le charme et le prix de ses études.
Néanmoins, pour bien juger ses aptitudes, il y a avantage à suivre sa propre méthode et à essayer de faire la psychologie de son talent. Ses principes font comprendre le genre de sa critique ; son caractère en explique les qualités et les défauts.
On ne peut guère que louer rextrême et constante modération de ses jugements, qui, a quelques rares exceptions près, atténuent toujours le blâme par reloge. Saint- René Taillandier, en parlant h cet égard « d'une charité ^toujours délicate et d'une politesse quelquefois exceslosive», paraît bien non seulement avoir caractérisé en excellents termes les habitudes littéraires de Vinel, mais aussi avoir vu le fort et le faible des sentiments qui les ont inspirées. Vinet portait la défiance de soi-même à un tel point que sa modestie Ta souvent conduit à des ménagements qui dépassent la mesure; en particulier, il a cru si bien à la supériorité d'autrui qu'il lui est arrivé de traiter des talents de deuxième ou de troisième ordre comme s'ils avaient eu les privilèges du génie. Cette méprise n'est pas sans gravité ; mais d'une manière générale on peut dire que c'est par principe qu'il use de cette urbanité. Le respect et en quelque sorte l'affection pour
451 UËniTES ET IMPERFECTION»
l'auteur lui parait une condilion nécessaire d'ua j' ment imparlial des ouvrages. Que dans certains c: ait accordé Irop de place h ce sentimenl et à celle i trop d'empire, il faut en convenir, pourvu qu'on con en même temps que cette préoccupatioD qui l'honc été plus souvent pour lui une source de force qu cause d'erreur. Ces réserves qu'il s'impose sont m un effet de sa bienveillance naturelle qu'une manift tion de sa piété et de son expérience, qui lui ont a[ cgalemeat qu'à l'égard des hommes l'iodulgence do l'équité. Dans l'adage de Voltaire: On ne doit aux m que la vérité, mais on doit lies égards aux vivants, la coude partie ne lui paraît pas moins importante qui première, ou plutôt il les prend toutes les deux dan même sens, estimant qu'il faut être également sincèt respectueux pour tous. Nul n'a jamais parlé de ses vorsaires d'une manière p'us convenable. C'eût été, à yeux, un péché que de traiter sans égards un écrii dont le seul tort est de penser autrement que nous, formulé à cet égard uo précepte auquel il s'est toujc conformé, lorsque, blémant les violences de langage, dit : a II faut surtout, quand on bl&me, tâcher d'être v Bcar, envers les morts comme envers les vivants, le [ nmier des égards est la vérité; et l'exagération n'est »la vérité ' d.
Ces scrupules de charité sont aussi de sincérité tiennent autant au désir do la perfection qu'au sentim
' Siwur, XI, 371.
DE VINBT COMMB GHITIQUE. 455
de rinsuffisance. Il est vrai que Yinet s'humilie de ne rien connaitre qu'imparfaitement; mais on sent bien que c'est par une science réfléchie qu'il fait entendre cette plaiote. Peut-être qu'au terme de sa course il aurait répété comme au début : a J'ai acquis par l'étude et les Dcirconstances un assez grand nombre d'idées, mais Die chaos n'est jamais une richesse ^ ». Il se serait trompé; sa richesse était grande, bien qu*il ne lui ail pas donné toute sa valeur. Ses écrits peuvent être comparés à des appartements richement ornés sans qu'une heureuse harmonie ait présidé à l'ameublement. Yinet ne pèche ni par l'invention ni parTélocution, maispar la disposition. Il a le fond substantiel, il a la forme élégante ; le véritable esprit organisateur lui fait défaut. Il en résulte que la diversité des points de vue amène la confusion, que l'abondance des idées devient complication, et que le soin souvent exquis des détails touche même à la minutie.
Co n'en est pas moins un beau défaut, le défaut d'un penseur à la contemplation duquel la vérité s'est révélée tout d'abord sous l'apparence de flls légers remplissant Tespace» mais qui, à mesure qu'il voulait les saisir et les atlirer, prenaient des proportions toujours plus grandes et finissaient par devenir des câbles immenses se prolongeant et se développant à l'infini. Tout on jetant quelque trouble dans l'esprit, une telle disposition ne peut que l'agrandir. Une intelligence superficielle se berce
* LeUres, II.
456 MÉRITKS ET lUPEnTLCTlOSS
(lo rillusion de renfermer dans ses formules laplssb et la dernière expression de la réalité; one pensée ns et ferme, au delà des découvertes faites, entrevoit de découvertes à faire, et au delà des espaces parcouros da espaces plus étendus à parcourir. La modération qui rsuite de tels sentiments révèle donc raspiration vas l'idéal et la recherche du progrès. Si Ton parait accabié (lo sa faiblesse, c'est que les succès obtenus poussent Tes ceux qu'on voudrait obtenir. L'appréciation de cequinoos manque nous fait regarder plus haut et plus loin etaccroil nos efforts. Quand le soleil éclairant les vallées dore les hauts sommets, c'est là qu'on veut s'élever pour co&tomplor les grands horizons. Ainsi l'âme qu'attire lavérilê multiplie son activité pour arriver à une lumière plus [)arc.
Par là s'explique moralement la largeur de vue dont Vinot a fait sans cesse preuve lorsque dans les idées qu'il repousse et les théories qu'il condamne il trouve toujours (piolque chose à louer. Il y a dans cette pratique codslante mieux qu'une concession de bon goût, plus qu'un iioMo désir d'impartialité ; c'est un besoin de son esprit, (•'(îst la volonté réfléchie de rendre hommage à la vérité j)artout où elle se rencontre. Littérairement aussi, là se fonde cette a sûreté d'appréciation » que lui attribue Paul Albert lorsque, énuméranl quelques-uns des écrivains sur lesquels s'est oxorcéo la critique de Vinet, il déclare que a pour chacun d'eux il a trouvé le mot, le mot décisif».
i VaritHés Utle'raircs, 240.
Là est la source de cette supériorité dont parle Saint- René Taillandier lorsqu'il dit : « Plusieurs de ses études Dsont des chefs-d'œuvre et le professeur de B&le y a ^devancé les jugements déûnitifsde nos jours» , et surtout lorsqu'il lui rend ce témoignage: a Jamais il ne s'est trompé »sur les hommes en particulier * ». Sans doute aussi c'est en partie pour ce même motif que Sainte-Beuve le considère comme aun critique littéraire des pluséminents» et va jusqu'à dire à son sujet : a Cet homme distingué »qui, placé à Paris, eût pris son rang dans la haute cri- »tique éloquente tout aussitôt après MM. Cousin et Ville- >main et non au-dessous d'eux ^ jo. L'aphorisme de Boileau :
Rien n'es^bcau que le vrai, le vrai seul est aimable,
a été adopté par Yinet comme étant la loi de Tart et l'honneur de la vie. Le vitam impendere vero est sa règle et l'art lui paraltraît le plus profane et le plus perfide dos guides s'il n'était pas Torgaiie de la vérité pour nous ramener à la nature; non pas à cette nature que nous avons faite mauvaise, mais à cette nature, œuvre de Dieu, qui porte le sceau do ses perfections infinies et que TÉvangile veut faire revivre en nous.
Une telle critique est sérieuse. Sa réserve môme la rend ((redoutable» , selon Texpression énergique et exacte de Saint-René Taillandier. On sent qu'il est difficile de lui donner le change et de lui arracher des concessions qui
1 Hevue des Deux-Motides, 15 janvier 18il. ' Nouveaux Lundis^ VII, 213.
458 MÉaiTBS ET IMP£UF£CT10NS
dépasseraient la pensée. Ce même critique explique ai heureusement ce qui donnait un tel caractère à ces v littéraires où le sens moral faisait du goût un mêla de lumière et d'onction et mettait la sévérité dao charité. «C'était, dit -il, la conscience du sage éclaii »bon gré mal gré la conscience du justiciable.» Cette rôle qu'il nomme a chrétiennement importune », il au pu dire également qu'à roccasioo elle savait prei rénergie de l'indignation, si ce n'est même le ton dédain. Sa retenue laisse entrevoir, je ne dirai pas sous-entendus, mais des regrets dans lesquels la b séance du langage donne au blâme une terrible grai Quand la conviction est en jeu, les plus vives sympat et Téclat des plus grands noms ne sont pas de natui arrêter une telle âme, qui met la vérité au-dessus de t Ce n'est pas seulement à Alexandre Soumet qu'il oi dire que la conception de son poème est une erreur vole qui l'amène à de véritables inconvenances, ( Chateaubriand lui-même qu'il reprendra avec trisl quand Tillustre vieillard que la lassitude de la vie, coa la logique de ses convictions, aurait dû avertir^ fen la biographie de Rancé une chronique amusante et un ouvrage de piété, a Ce livre n'est pas sérieux, dira- ))et ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nouf »avons du regret*.» Parfois même son indulgence ressortir sou autorité. Si, tout en condamnant lésante il les excuse, c'est pour rejeter la responsabilité su
* Littérature au xix' siècle ^ I, 469.
milieu qui les a inspirés, soit qu'ils réagissent mollement contre le courant, soit que, s'y abandonnant, ils se fassent les échos de la pensée dominante. Rien n'est plus significatif à cet égard que la manière dont il félicite Bérauger de n'avoir pas renié les plus élémentaires révélations du sens moral : «Même dans ce qu'elle a de vrai, dit-il, cette r morale n'est qu'instinct et tradition; il y a vingt ans, »ce n'était rien ; aujourd'hui, nous sommes tombés assez »bas pour que ce soit quelque chose, et, à défaut deprin- Dcipes, des sentiments naturels sont bons à rencontrerai »paraissent presque louables* ».
Son respect pour la liberté de l'écrivain ne pouvait em-
pêcher Vinet d'user de rigueur pour les manifestations de la pensée. Sa conscience distingue toujours avec une pénétrante rectitude ce qui, légitime et pur dans ses origines, doit être fécond dans ses conséquences, et il le loue sans préjugé ; mais il reconnaît aussi ce gu'il y a de faux et de malsain dans les théories ou les pratiques qui sous de belles apparences répondent aux instincts mauvais, et il proteste sans hésitation. Avec des principes opposés, ce critique chrétien fait songera La Rochefoucauld. L'auteur des Maximes, ramenant tout à l'amour-propre, voyait partout l'égoïsme dans son germe ou dans ses fruits; Vinet signale toujours dans les erreurs de la pensée, les excès de l'imagination ou les défaillances du goût, l'absence du sens supérieur de la piété qui ennoblit toutes choses par l'aspiration vers celte grandeur suprême qui se nomme la sainteté.
1 Littérature au xix* siècle, II, 42.