‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 28 sur 29 · MÉRITES ET IMPERFECTIONS · texte numérisé non relu

MÉRITES ET IMPERFECTIONS

Pourtant, sans y metlro d'ironie, on peut dire avec fabuliste :

Ces scrupules font voir trop de délicatesse ;

et il semble évident qu'ils n'ont pas été sans nuir Vinet. Plus d'une fois la crainte d'aller au delà de qu'il avait le droit de dire Ta empêché de donner à pensée toute sa plénitude; sa raillerie, toujours aima dans sa finesse^ trop souvent s'arrête à nioitié cbemi le jugement qui se dessine^ dont on attend la formu dans bien des cas demeure incomplet et laisse l'es] en suspens.

Le blàrae moral que le grand et Adèle prédicateur Ad phe Monod lui a adressé sur ce point dans une lettre i marquable * a aussi une portée littéraire. En multipliî les réserves, il se perd dans lesdétails et n'échappe] à recueil des distinctions subtiles ; comment appréc autrement cette théorie de Tàme poétique et de Tâi morale, qui sont semblables, mais non identiques, et sont pas responsables l'une de l'autre ? La personnal de l'auteur a beau être mise hors de cause, elle est poi tant atteinte quand son œuvre est convaincue d'erre ou d'égoïsme, d'une erreur ou d'un égoïsme volontaii

De là est née aussi l'accusation d'obscurité. Heure ceux qui ont abordé ces sujets délicats, s'ils avaient to jours possédé au même degré que lui la précision da la vigueur et la netteté dans l'analyse! Toutefois les n finements de son style peuvent être ici en cause. Le st;

• Lettres, CXXIX.

est en rapport inLimo avec la pensée, et la sienne, cherchant la profondeur dans Texactitude par les efforts même qu'elle fait, s'engage dans les abstractions, toujours peu favorables à la clarté. Il est certain qu'à cet égard, s'il n'était pas sans reproche, il n'était pas non plus sans peur. Il craignait naïvement d'avoir besoin d'être traduit. Heureusement la réflexion suffit à cette traduction ; mais il est déjà fâcheux qu'elle soit trop souvent nécessaire. Ce défaut tient en partie à la puissance et à l'étendue de ses conceptions, et dans ce sens est un mérite, mais en partie aussi à certaines hésitations de son esprit qui, n'osant pas aller jusqu'au bout de ses hardiesses, ou bien ne dégageait pas nettement les conséquences des prémisses posées et reconnues vraies, ou au contraire voulait les justifier à tout prix et revenait avec une insistance inutile, encombrante peut-on dire, sur les détails de la démonstration ; et dès lors c'est bien un défaut, un défaut qui s'explique sans se justifier. Timide pour le dehors, il l'était encore plus devant lui môme; n'ayant jamais manqué de courage pour parler selon sa conscience , il a toujours redouté de donner à ses affirmations une forme absolue ou excessive. La précipitation était pour lui un péché comme un autre, et il lui paraissait aussi coupable de céder à l'entraînement que de se complaire dans l'illusion ou dans une vaniteuse confiance en soi-même. Gela est éminemment respectable, mais donne plus de force que de grâce, plus de douceur que de charme, plus de justesse que d'élan, et l'essor de la pensée risque d'être trop sagement comprimé. Tant de

462 MÉIUTES fiT IMPERFECTIONS

prudence entraîne trop de soins et n^est pas saos péri

Quacd on se demande pourquoi, avec de si riches ii-

cuUéS; une ifitelligenee si vive, une si rare fécooditî

d'imagination, une si remarquable puissance de travaC

une si heureuse facilité de conception, une si grand;

largeur de vue, une si vraie promptitude d'invention €

une si étonnante abondance d*idées, malgré une muiti

titude d'aperçus profonds et de rapprochencents iiigê

nieux, malgré rintérôt qu'offrent ses ouvrages et riii

struction qu'ils apportent, malgré la fertilité de so

application et la souplesse de son talent, il se voit n

fuser ou tout au moins discuter le titre de grand écri

vain, peut-être trouvera-t-on la solution de ceproblèn

dans cette imperfection de son caractère? Il semble lu

môme s'en être rendu compte, a: Il est permis, a-t-

»ccrit, il est même louable d'ignorer ce qu'on vau

ornais il n'est pas sans danger de l'ignorer tout à fai

«la conscience de nos forces est une force do plus; oni

))les méconnaît pas sans inconvénients*. » Vinet s'e

exposé tout au moins à ce danger et son exemple a prou

que la supériorité de la vertu n'entraîne pas nécessair

ment toutes les autres.

Araiel a porté sur lui, dans la Bévue Suisse^ unjug ment qu'on peut discuter, mais qui mérite Tattentio a Gomme penseur , dit-il , comme chrétien et comr )>homme, Vinet restera un modèle et un type. Vinet < »\me grande âme et un beau talent, mais pas assez bi

* Semeur, VII, 309.

Dservi par les circoûstaoces ; uu grand homme de bien »el un écrivain d élite, mais pas encore un grand homme 2>et un grand écrivain. Profondeur et purelé, voilà ce j^qu'il possède à un degré éminent, mais non proprement i>la grandeur. Il est pour cela un peu trop subtil et ana« Dlytique, trop ingénieux et rafiSné; il a trop de pensées y>àe détails et pas assez de veine, d'éloquence, d'imagi- ^nation, de chaleur et d'ampleur. Essentiellement et con- })stamment méditatif, il ne lui reste plus assez de puisi>sance pour le dehors. Vinet manque de flamme, de Dmasse, d'entratnement, et par conséquent de popula- »rité. D Gela est bien dit, et à certains égards aussi juste que bien dit; pourtant, au moment où Amiel tenait ce langage,peut-être n'avait-il encore vu Vinet précisément que dans sa masse et même ne l'avait-il pas vue tout entière. La popularité n'est pas toujours la bonne mesure de la grandeur; il y a une grandeur de la pensée qui dans le présent échappe à la foule et dans l'avenir ^'impose à Tadmiration. Peut-être cette dernière appartient-elle à Yinety et c'est sans crainte que M. le professeur Astié,de Lausanne, la lui attribue, lorsque, lui appliquant une de ses propres paroles, il se félicite dans la préface du livre quMl lui a consacré de mettre et à la portée de tous ceux Dqui savent goûter les choses grandes et belles V Esprit »de l'écrivain, qui a sans nul doute donné au monde plus ]»de pensées originales et vraies qu'aucun homme de son » siècle ' ».

« Esprit de Vinet, I, LXXIII.

401 UÈnlTES ET ItfPEnPBCTIONS

Aiiiiel n'a pas loul à fait raisoD et H. Astién'a past à fait tort. Il est certain quo VÏDet n'est pas populai est-il pro'ivé par là qu'il ne mérite pas de l'être? S'il vrai qu'il osl trop méditatif, est-il exact qu'il niaD' d'ampleur f Pout-on même en manquer réellement qui on joint la sûreté du coup d'oeil à la largeur des rue qu'on a assez de force d'esprit pour aborder de front < sujols si divers, parfois si délicats et si difQciles, etp lus ramener tous à l'unilé d'un priDcipo aussi élevé aussi forme que le principe moral ? N'y a-t-il pas lieu constater au contraire, non pas tant le nombre etl'ét duo do SCS travaux, que le développement et la digi qu'il sait donner à sa pensée? Ce n'est pas seulein l'étude lui lui a rendu familières tant de questii diverses, mais une Facilité naturelle qui dans cette vari et cello abondance le fuit neuf, intéressant et toujo solide, même quaod son exposition languit. On ne pai pas non plus bien venu à l'accuser de froideur . On a do certains liommes quo le cœur leur bat daus la \i do corlaios autres que, chez eux, l'esprit est la dupe cœur; chczVinel, l'esprit et le rœur ne se séparent pase servent mutuellement. Il éprouve une si réelle triste à voir l'erreur ot le mal enseignés par de nobles espi qui devaient être les premiers témoins de la vérité et premiers agents du progrès, que l'expressioD de ses si liments, quelque retenue qu'il y mette, en reçoit i vivacitôtouchanle. Souvent même, comme s'il se rapj lait qu'il est prédicateur, l'émotion devient onction. N a-t-il que rigidité de la pensée dans son jugement i

Dli: VINET COMME CIlITIQUE, 465

George Sand que Paul Albert lui reproche de n'avoir pas su comprendre ? Dans ces romans, qu'il tient pour si faux de principes et si dangereux par leur valeur littéraire, ne sait-il pas trouver des passages ravissants d'abandon et d'inlimité ? et n'est-ce pas une sensibilité pieuse qui lui inspire ce vœu ? «Dieu veuille que sans arrière- pensée, )!>sans motif artistique, et avec toute sa conscience, George »Sand soumette son existence et dévoue son talent aux »convictiohs salutaires dont le pressentiment lointain, ))dont l'exquise émanation lui a inspiré des pages si élo« )jquentesL ... George Sand sait-il, comprendra-t-il que Dde bien des réduits inconnus la prière est montée vers »Dieu pour lui, l'infortuné génie, et pour ceux que tous »les jours quelqu'un de ses livres avance d'un pas vers pTabîme? Oh! s'il le savait et s'il pouvait le compren- »dre * !» Ce soupir de la foi ne ré vêle- 1- il pas une sympathie faite de compassion et de force ? Sous une autre forme et à un autre point de vue, ne nous fait-il pas éprouver une semblable impression par les appels qu'il adresse à Victor Hugo pour le mettre en garde contre les entraînements de son système : ce II y a là, dit-il, comme ))un charme fatal qu'il faut que l'artiste s'efforce de rom- »pre, un nœud qu'il faudra qu'il déchire

Pour conserver encor quelque chos3 d'humain .

))Le vide devient toujours plus parfait; l'imagination, et Doncore seulement une espèce d'imagination, y trouve sa 7) nourriture ou son amusement ; on juge, çà et là, par

» Littérature au xix» iiècle, 296-297.

jk.

•iG6 UÈaiTES ET IMPERFECTIONS

i> d'excellentes et fortes pensées, par des mouvemeÉ ^heureux de Tàme, tout ce que, bien gouverné, ce Uki Dpouvail devenir, et Ton se dit avec douleur, enlesc svantdes yeux dans la route d*errear où ilesteoga^ vil se peut, après tout, qu*il n'en revienne pas *9. N'est* ce point le langage d'un homme qui aime ceux qui admire et souffre de leurs imperfections ?

Comment oublier d'ailleurs que la puissance d'adnt ration est telle chez Vinet qu'elle est ici sa complèlejœ tiflcation î Pour relever des défauts, signaler des lacuce ou rendre hommage à des mérites, à la rigueur le boi sens pourrait suffire. Mais pour être sensible à unU degré aux qualités, soit de l'esprit, soit du cœur, il6t de toute nécessité que Tâme soit de la partie. L'imagina lion seule ne soutiendrait pas ainsi un sentiment toajoui rare et en quelque sorte fugitif dans sa noblesse. Viû< lui-môme a dit : a Le plaisir de blâmer est un pauvi »plaisir; celui d'admirer est aussi vif qu'il est pur>;i c'est là certainement un cri du cœur. C'est bien aussicœur qui seul a pu varier d'une manière si étonnanli sans répétitions, sans banalité, sans phraséologie decoc vention, la formule des satisfactions iotimes que ce loyi critique éprouvait à honorer ce qui lui paraissait grao et ce qu'il sentait être juste et beau. L'éloge du géûi lui-môme semble devoir être vite épuisé ; les int^énieuse ressources de Vinet à cet égard sont sans nombre et s langue est d'une incomparable richesse. De telles inveo

t Littérature au xix* siècle, II, 425.

lions ne tiennent pas uniquement au talent ou àTesprit; elles supposent la puissance du sentiment et l'énergie de la vie morale, qui remplacent l'enthousiasme et valent à Il fois moins et mieux. Ainsi Ta compris Sainte-Beuve lorsqu'il parle ad'une éloquence de réflexion et de con- »scionce, d'un langage intérieurement ému», et que, sous l'impression de souvenirs respectueux et attendris, il rend à rhomme dont il n'avait pas seulement connu les écrits, mais dont il avait apprécié l'àme, ce significatif hommage : ccll était de ceux qui vivent d'une vie complète »au dedans et qui, sans rien laisser éclater au dehors, arri- ))vent à savoir par expérience tout ce qu'il a été donné à T)rhommedesentir\»Il3emblequeVinet,enjugeantBourdaloue, en trouvant dans son éloquence une émotion ca* chée mais profonde, ait comme pressenti le genre d'estime qui s'attacherait un jour à son nom ; toujours est-il que réminent critique, qui a cru devoir lui faire une place dans ses Portraits contemporains, ne trouve rien de mieux pour le caractériser que de lui appliquer ses propres paroles : «La régularité sévère, la facture savante «d'une œuvre d'art, n'est qu'au regard superficiel le «signe d'un équilibre imperturbable de Tâme ; les plus «passionnés sont quelquefois les plus austères, et la force «qui règle peut avoir le même principe que la force qui «entraîne et que l'enthousiasme qui crée'.»

Mais celte chaleur de Tâme n'est-elle pas un peu trop

* Portraits contemporains, III, 507.

2 Mélanges, 286.

4G8 MÉUlTtiS KT ÎMl'Er.FKCTlONS

latente? Qui veut s'en rendre compte retrouve pa son action; mais il faut se rendre compte, et, parsui grand nombre croira que ce feu caclié, ce feu sans fla no peut pas rocliauffor. On ne comprendra guère ces minalions puissantes qu'il a dues à l'ardeur de son gination, ces riivélalions qui sont montées par l'émi à l'inlolligonco; et l'on aura le droit de se plaindre ait, sinon comprimé, du moins voilé, soit par timidi caractère, soit par prudence de réflexion, l'enthousl de son cœur. En quelque mesure, il reste vrai qu'à de justesse il retient son élan et que sa sensibilité exi semble énioussée. On la devine, on la sent; on i trouve pas assez vibrante, elle ne se combine pas ; avec l'imagination pour lui donner tout soa essoi cceur s'incline devant la raison ou devaol la conscie en vain l'autour a-t-il dit de M""* de Sliël, pour laq il n'est pas sans quelque illusion : aTaot de consci nm'attcndril pour le moins autant que beaucoup de Dsibilité» ; lo commun des hommesi j'entends hommes même qui apprécient, ne va pas jusqu'à attendrissement d'ordre moral plus qu'esthétique. ( austérité s'accorde avec le respect, cette autorité i l'intérêt, cotte droiture avoc la condance ; mais le chai s'il ne disparaît pas, s'affaiblit; c'est bien l'homme inspire l'auteur, mais c'est l'auteur qu'on voit et o" entend. Sur ce point, Vinet n'imite pas Pascal, son h et son modèle. Ayant, tout au moins, rapparenct teoir son imagination en hrido, de lui dire loujou □i trop vite, ni trop loin, tout en satisfaisant Tinte

Dîi VINKT CO.JMIi CRITIQUE. 469

gence, comme bien peu savent le faire, il se relire à lui-môme la puissance de ces mouvements spontanés qui emporteraient Tadhésion ou forceraient l'admiration. On sent trop dans la plupart des cas qu'il n'a pas cédé au premier mouvement, et Ton se demande si ce n'est pas le bon. On souhaiterait un peu moins d'analyse et mémo d'exactitude avec plus de hardiesse et de vigueur. La méfience ici n'est pas précisément mère de la vérité. Vinet, incompris ou négligé, en fait l'expérience. On use envers lui de la réserve dont il a usé envers ses lecteurs, et, du môme qu'il ne s'est pas abandonné, on ne se livre pas. Il fait réfléchir plus qu'il no captive ; il éclaire plus qu'il ne plaît ; il réussit à convaincre, il est rare qu'il entraîne.

Ce n'est pas que chez lui Timagination languisse : il en a toutes les ressources, et, s'il n'en suit pas toutes les inspirations, ce n^ost pas que son éloquence soit pauvre ; les pensées profondes sont toujours puissantes , mais il se renferme trop dans le domaine intellectuel pour avoir fréquemment ce grand soufiQe qui remue l'âme entière. Admirablement ingénieux, il n'est pas simple, et c'est ce qui l'empêche de se soutenir dans la grandeur. Je n'entends nullement qu'il exprime plus qu'il ne sent et affecte ce qu'il n'éprouve pas : nul n'a été plus minutieusement sincère ; mais son désir d'aller au fond de la pensée et d'en reproduire les nuances, son habitude de creusersous son sujet, sa préoccupation de l'exactitude, qualités précieuses en soi, par leur excès ont posé comme une limite à son génie. Sa richesse môme, sa facilité, son esprit

470 MÉniTES ET IMPERFhCTIOXS

observateur et pénétrant lui sont devenus un piège, en favorisant sa tendance à la subtilité. La phrase se surcbarge d'incidentes et môme de parenthèses qui Talourdissent, parce que la pensée retournée sous toutes se: faces est comprise dans ses distinctions et ses limite: plus que dans sa plénitude. La rigueur même de son raisonnement est parfois un embarras, parce que, poussa jusqu'au bout, il oblige en quelque sorte à épuiser le< derniers éléments du sujet. Son goût, en général si sûr, no l'avertit pas suffisamment qu'en toute matière

Il ne faut prendre que la fleur.

Il y a des moments où il semble que l'expression se lasse à suivre une pensée si savamment décomposée; rimage ne se trouve pas toujours à point pour rendre tous ces détails, ou parait avoir élé forcée de répondre à rappel ; la figure se refuse à descendre dans ces ténuités ou ne parvient pas à les réproduire exactement. S'il n'y a pas quintessence, il y a excès d'abstraction. Ce mélange de l'expression abstraite avec l'expression métaphorique, ou plutôt cette intrusion du terme scientifique dans la phrase littéraire, ne se fait pas toujours sans rudesse, et ce caractère trop intellectuel du langage n'est pas sans offrir un contraste parfois pénible avec la pureté et l'élégance de sa manière habituelle. Vinet a trop de goût, un style trop châtié, un sentiment trop vif de la propriété dos termes, pour tomber dans l'incorrection et surtout pour méconnaître la valeur de la précision et la nécessité de la clarté; mais on doit avouer qu'il se plaît un peu

trop aux formules didactiques, qui ont l'avantage d'être commodes et le tort de demander des explications. Ici encore^ la lecture de ses écrits réclame Tattention autant qu'elle l'excite, et sollicite l'effort en même temps qu'elle provoque l'intérêt. Il a dit finement : oc Je me réjouis » toujours quand M. ViclorHugo publie un nouvel ouvrage, »mais je me réjouis toujours avec crainte : c'est que »M. Hugo a un talent et une manière ; un talent que j'adxmire et une manière qui me scandalise». Le talent de Yinct ne scandalise jamais ; cela ne signifie pas que sa manière doive toujours être approuvée.

Constatons, à la louange de Yinet, que ce défaut de la subtilité engendrant T obscurité, plus réel que fréquent dans l'ensemble de son œuvre critique, est certainement compensé par la multitude des inspirations justes et des morceaux de choix qui se sont succédé sous sa plume, précisément à cause de ses habitudes de scrupuleuse ana lyse. Sa vivacité d'intelligence y a trouvé des rapprochements saisissants d'exactitude, des aperçus dont la nouveauté surprend moins encore que la vérité, des observations où la finesse le dispute à la profondeur. II n'éblouit pas, quoiqu'il y ait bien des éclairs dans sa pensée et dans son style, mais il instruit ; les mots heureusement trouvés répondent aux idées heureuses, et Ton peut dire des saillies do son esprit et de son imagination qu'elles sont une lumière plutôt qu'une splendeur. Môme en étonnant, elles font penser. On comprend tout d'abord avec peine qu'il trouve la poésie jusque dans la vie sans événements de Bourdaloue ; mais quand il dit que

472 MÉRITES ET IMPCnFKCTIONS

« (lu môme fond dont on s'anéanlil on eùl pu se dilater »ôl s'agrandir, que dans toute vie dont l'uniformité est Ddue à rénergie de la volonté il y a au moins un mo* Binent tragique x>9 on se demande s'il n'y a pas là une grande réalité^eton s'émeut avec lui d'admiration quand, après avoir cité la lettre où le pieux prédicateur sollicitait la retraite pour s'occuper de son âme, il l'accompagoe do ces réflexions : a Ce repos si chèrement achelé, on «plutôt ce loisir réclamé dans rinlërôt d'un nouveau et i»saint labeur, on sait qu'il fut refuse à Bourdaloue. Le «moine obéissant jugea que le silence était une partiode Drobéissance bien entendue ; il ne résista donc point, et, wtoul brisé de fatigue, le vénérable esclave se releva «péniblement du sol, mais pour retomber bientôt après. "Quelques jours encore il fit ce qu'il avait fait toute sa )'vie: il prêcha, il confessa, il consola ; puis il mourut' * En réalitét dans'celte correction constante des procédés. les avantages remportent sur les inconvénients. La personnalité et l'œuvre de Vinety ontgagné plus que perdu. Ce qu'on peut appeler d'une part sa minutie contribue d'autre part à son originalité. C'en est une, et bien puissante, que celte fusion intime d'un goût sévère et pur avec une si parfaite convenance de langage, d'une passioo si vraie pour les choses de l'art avec une consécration si absolue aux intérêts de la piété, d'une impartialité si franche avec une répulsion si prononcée pour tout ce qui se sépare du principe religieux. Désavouant tout ce qui

» Mélanges, 288.

DK VINET COMME CIlITIJUB. 473

est vide et frivole ou ne respire que la passion, il accueille avec une approbation respectueuse et parfois un ravissement attristé tous les accents sincères qui expriment les plaintes ou les espérances de l'humanité. Il a représenté comme un des signes distinctifs du poète le contraste d'une âme émue et d'un esprit paisible. Ce contraste est celui qu'il nous offre. La sérénité d'une intelligence qui juge en s'entourant des preuves s'allie, chez lui, d'une part avec l'invincible opiniâtreté d'une conscience qui ne veut se prononcer que pour la vérité, et d'autre part avec les agitations d'une ârae qui se réjouit dans ce qu'elle approuve et s'afflige dans ce qu'elle condamne. C'est ainsi que, selon l'observation de Saint-René Taillandier, a personne n'a glorifié comme lui ce qu'il y a d'humain »dansles strophes puissantes de Victor Hugo», mais aussi que personne n'a plus hardiment relevé les exagérations du poète et les erreurs de son système.

Par l'ensemble de ses qualités, Vinet n'est pas seulement un écrivain substantiel et brillant, comme Ta dit M. Schérer, mais surtout solide et fort, d'une solidité et d'une force qui tiennent à la fois de l'esprit et du cœur. S'il n'a pas tracé des portraits comme un historien, il est admirable dans la caractéristique des écrivains et de leurs ouvrages. Sur ce point, il a peu de rivaux et peut-être point de supérieurs. La sûreté de sa pensée a tant de vigueur et se revêt de tant d'élégance qu'elle suppor!,e la comparaison môme avec la finesse do Sainte- Beuve. On pourrait presque prendre des citations au hasard pour justifier ce dire. Le parallèle entre Bossuet

•47 i MÉniTES ET IMPERFECTIONS

et Voltaire, considérés chacun comme personnifiaol te siècle, Télude sur Robinson , rénumératioD qu'il îa des moralistes ascétiques, le jugeaient sur Alhalie, TaDilysedu Misanthrope, l'exposédu stoïcisme de Montesquieu, la définition de la prose de Voltaire, la description résumée du talent de Victor Hugo, les reproches adressé à Lamartine sur ses négligences roya/es ou la définitiooi sa religion, et tant d'autres passages qui sont comme te traits saillants de ces consciencieuses études, leurdonoect en quelque sorte le droit d'être réputées classiques.

Ce n'est pas seulement par le sens de la mesure que les écrits de Vinet rappellent la tradition du xvii* siècle, mais aussi par Tesprit dont ils sont animés. Il est iocootestable que ce qui Ta conduit à se placer à ce point de vue de chercher dans la littérature une force sociale el morale, et lui a permis de s'y maintenir, ce sont ses convictions ; je veux dire Tidée chrétienne, qui a été le principe régulateur et l'inspiration constante de sa pensée. L'Evangile, qu'il s'est plu à nommer la conscience delà conscience, est en effet, comme celle-ci, très individuel et très général : très général, puisqu'il aspire à éclairer le monde entier et que partout où ses missionnaires l'ont porté il a trouvé des cœurs pour le recevoir; très individuel, puisqu'il a pour œuvre propre et pour but immédiat le salut de chaque âme en particulier. Dans ce double sens,Vinet était chrétien, et chrétien par conviction. Le Christ qu'il adorait est bien celui qui s'est désigné luimême comme la lumière du monde et la porte ducieLOn ne pouvait pas méconnaître que c'est là le signe distinc-

r DE TINET GOMME CRITIQUE . 475

lî'îf de sa critique, et Ton a bien senti également que ce ::^ié de son œuvre n'était ni le moins instructif ni le .cnoins digne d'intérêt. Mais dans le témoignage qu'on :.lui rend à cet égard, il y a peut-être plus de respect .:pour son talent que pour la pensée qui l'a guidé. On ■semble croire qu'il a joui d'un privilège spécial, que le mérite d'avoir répandu Tintérêt sur un tel système d'interprétation littéraire appartient, sinon exclusivement, du moins avant tout, à son génie, et qu'en fin de compte le christianisme lui doit plus qu'il ne doit au christianisme. On se trompe : ôtez à Vinet sa piété, vous lui faites perdre son caractère, et cet esprit éminent n'est plus celui d'un grand penseur, mais d'un professeur remarquable ou d'un journaliste distingué. On ne saurait pourtant traiter à la légère les graves paroles que Saint-René Taillandier a prononcées sur ce point, d'autant plus qu'en exprimant ses doutes le savant professeur ne cache pas la satisfaction qu'il éprouve à les trouver au moins en partie contredits par l'heureuse expérience qu'il craint de ne pas voir se renouveler et laisse sentir que sa respectueuse sympathie est acquise d'avance à ceux qui tenteront encore Tenlreprise, quoique sa prudence l'avertisse qu'ils courent au-devant d'un insuccès. «Il y a eu de nos jours >bien desgenres de critique, dit-il ; la critique la plus diffi- ]>cile assurément, c'est celle qui, inspirée par une foi très ^décidée, essaye de juger à cette lumière les ouvrages »de l'esprit sans méconnaître l'indépendance de l'art, ))celle qui veut être chrétienne sans cesser d'être large, scelle qui est résolue à se servir de sa croyance comme

MÉHITKS ET IMrKKFFCTIUNS

» d'une règle suprême, mais qui croirait Toutiager )'le scepticisme do l'esprit et le pharisaïsme du ce »grand et périlleux problème ! Vinet y élail mieux Dparé que personne, puisque le christianisme était );lui le complément nécessaire de la nature hum! >; Reconnaissons toutefois que ces formules sont m )>santes et que la prati(iue en pareille matière est wplus importante que la théorie. Dans Tart de meoi ))front la foi et la critique, Vinet a été un virtuose ha! «tel qui croirait l'imiter pourrait fort bien s'expoî ))un double échec.» C'est là certainement une saj d'autant plus digne de se faire écouter qu'elle s'exp noblement; la difficulté n'est pourtant pas prés€ sous son vrai jour , elle est dans les eçprits plus dans les faits. S'il est certain qu'on ne saurait répéter le poêle :

Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire,

il est néanmoins évident qu'une tentative qui n'a échoué une première fois peut être menée à bien seconde. Que cela ne soit point aisé, qui donc voudra discuter? Mais qu'il soit beau et utile de poursuivre cord de la pensée avec la foi, de donner à rélémer la conscience et de la piété dans la littérature la m place et le même rôle que dans la vie, de rendre la tcralure religieuse pour lui faire acquérir toute sa fc cola ne me paraît guère contestable non plus. Peu doute suivront cette voie, la trouvant trop rude et périlleuse. C'est que, pour y marcher d'un pas ferm

DE VINGT CONfMli: CRITIQUE. 477

1 y a deux conditions indispensables : un vrai talent et une ^ vraie foi ; les deux sont rares et surtout rarement unies ; :* elles Tont été en Vinet, et la Suisse française, qui s'ho- ^ uore de le compter au nombre de ses enfants, l'apprécie ,i pour Tun comme pour l'autre de ces mérites. Notre pu- .; blic gagnerait assurément à ne pas frapper de l'ostracisme r de Tindifférence cet esprit qui imprègne la pensée de la - sève féconde de TÉvangile.

Page 1