‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 4 sur 29 · CONDITIONS SPÉCIALES DU DÉVELOPPEMENT DE VINET · texte numérisé non relu

CONDITIONS SPÉCIALES DU DÉVELOPPEMENT DE VINET

Il n'est pas ici question d'une biographie. Ce travail a été fait d'uoe manière assez complète et assez heureuse pour qu'il soit désormais superflu de le reprendre ' . Mais il importe de noter, au début de cette étude, les habitudes prises, les affections profondément senties, les idées reçues, qui ont été comme le point de départ du critique et qu'il a mises en œuvre en leur imprimant la marque de sa personnalité.

La Suisse romande est, à bien des égards, un coin de

1 E. Rambert ; Alexandre Vinet, Histoire de sa vie et de ses ouvra'

ges ; étude morale et psychologique très iatéressante, où uae admiratioa

sincère a su rendre presque dramatique cette existence paisible que la

maladie seule a troublée, et qui n'a eu d'autre passion que celle du

devoir.

lerre privilégié. Je n'ai pas seulement en vue son heureuse et pittoresque situation entre les vignobles du Jura et les sommets neigeux des grandes Alpes, justifiant Texclamation du poète :

Mon lac est le premier I

Je regarde aux aptitudes et à l'esprit traditionnel de ses habitants. N'est-ce pas en grande partie par leurs qualités natives que s'explique la contradiction manifeste qui existe pour eux entre la géographie et Thistoire? Tandis que leur pays est largement ouvert à l'influence germanique par la belle vallée de l'Aar, c'est par Tétroite percée du Rhône ou par-dessus le large plateau des Étalières, c'est-à-dire du Dauphiné et do la Bourgogne, que leur sont venues les mœurs et les idées d'où devait sortir leur propre civilisation. En remontant le cours des siècles, on voit ce rapprochement se produire malgré les barrières qui semblent s'y opposer. Les anciens Helvètes de cette région étaient déjà de race celtique ; la conquête de César en fit des Gallo-Romains. Aux origines de 1 histoire, ils se confondent avec nous par la double communauté du sang et du sort. La parenté ne fut pas amoindrie par l'invasion des Barbares, puisque les Burgundes leur infusèrent l'élément germanique, comme les Francs et les Wisigoths l'apportaient dans le reste de la Gaule, et dans la fermentation du langage qui résulta de ce mélange des races ils devinrent vraiment nôtres puisqu'ils parlèrent la langue d'oïl. Isolés de nous par les événements, ils nous sont rattachés par un des plus

puissants liens qui existe entre les hommes • Les mots D6 sont sans doute que le vêtement des idées, mais ce vêtement leur est indispensable ; la forme est ici inhérente au fond. Avoir la même langue, c'est avoir la même pairie intellectuelle. Vinet Tentendait bien ainsi, lorsqu'il disait de la littérature française : notre littérature. Si dans les Genevois, les Vaudois, les Neufchàtelois nous ne retrouvons pas des concitoyens, nous reconnaissons pourtant notre famille, puisque le français est aussi pour eux la langue maternelle. Ils ont donc le droit de se réclamer de nos grands maîtres comme ayant été leurs modèles, et nous sommes autorisés à revendiquer leurs écrivains comme honorant notre génie national , dont malgré les frontières politiques ils sont aussi les âls légitimes. L'instinct national ne se retrouve-l-il pas en effet dans la prédominance du Français ? S'y attacher, n'était-ce pas aussi repousser l'invasion tudesque et revendiquer l'indépendance si chère à ces petites républiques du moyen âge qui s'appelaient des communes, et dont l'organisation fédérative du pays tout entier est encore un souvenir vivant, sinon un effet immédiat? Pour les Vaudois, en particulier, parler français, n'était-ce pas protester contre le joug des seigneurs de Berne ? C'était du moins attester la volonté de maintenir les franchises locales ; on se résignait à être Suisse, mais on demeurait Vaudois. L'attachement au doux parler des ancêtres devint ainsi l'expression inconsciente mais exacte du patriotisme. Ce fut un honneur et un bonheur pour notre langue que d'être celle de la liberté.

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Ce môme particularisme s'opposa pourtant à une fusion plus complète. Ces démocratiques cités, préférant les agitations du forum au repos sous un maître, repoussèrent également et notre aristocratie féodale et cotre unité nronarchique. Dans leur fierté républicaine, leurs habitants semblent avoir toujours considéré comme une déchéance Tintronisation d'un régime politique par lequel ils auraient cessé d'être les citoyens d'un modeste État pour devenir los sujets d'un grand royaume. A cet égard, l'opposition demeure de nos jours aussi tranchée qu'elle a jamais pu Tôtre.

Elle prit un caractère très net par la grande révolution religieuse du xvf siècle. De ce côté du Jura, le catholicisme triompha, et avec lui le principe d'autorité ; de l'autre côté, le protestantisme resta maître et donna à l'Église une libre constitution à l'iîrage de celle de l'État. L'union eût donc été dès lors le rapprochement des contraires. Qui sait pourtant s'il n'est pas regrettable qu'elle n'ait pas eu lieu? Si, selon la généreuse politique de Coligny et de l'Hôpital, la Bourgogne transjurane et les Pays-Bas annexés à la France avaient fait d'elle un vaste empire où, des Alpes à l'Océan et de la Méditerranée au Zuyderzée, auraient triomphé la tolérance et la liberté, quelle ère de gloire pour nous et quel progrès pour le monde !

Ce qui est certain, c'est que les événements, en apportant une plus grande force à notre langage, combattirent nos idées dans la Suisse romande, qui adopta en masse le calvinisme, si rapproché des théories zwin-

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gliennes que les adhérents des deux doctrines purent se confondre sous le nom d'Églises réformées. L'initiative de ce puissant mouvement, dans lequel le génie de Calvin devait mettre un ordre si rigoureux, fut due le plus souvent à des réformateurs français. Notre langage fut celui de ces prédications populaires qui retentissaient non pas seulement dans les églises, mais jusqu'aux carrefours des chemins. Or les idées qu'elles répandaient dans la foule étaient repoussées de notre sol après y avoir germé. La guerre civile assurait une première fois leur défaite, tout en leur reconnaissant une place légitime, quand fut signé l'Edit de Nantes, grâce auquel, dans une époque de fanatisme, notre patrie semblait la première et la seule parmi les nations comprendre et pratiquer le respect des convictions. Malheureusement, il ne fut qu'une trêve des partis. En moins d'un siècle, il fut révoqué, et la persécution aussi savamment combinée qu'implacable rejeta au dehors des milliers de Français qui mirent la patrie céleste au-dessus de tous les intérêts. La Suisse romande les accueillit avec amour. C'est ainsi que l'autorité de notre langue se fortifia, maisFéloignement pour nos institutions s'accrut aussi ; de tristes revendications s'ajoutèrent à la défiance qu'elles inspiraient déjà.

Il est vrai que le xviii** siècle réunit les esprits dans de communes recherches et de communes aspirations. L'orthodoxie des puritains du Léman fut ébranlée comme Tautorité du catholicisme en France. Quelques noms à jamais célèbres symbolisent en quelque sorte ce rappro-

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cliement. Rousseau vient de Genève, Voltaire passe la fin de sa vie à Fernex, et Goppet garde à jamais le souvenir de M"' de Staël.

Depuis lors, la Suisse romande, qui, au fond, dans la réorganisation de la Confédération helvétique, dut à la France son affranchissement, n'a pas cessé de suivre, tantôt avec espérance, tantôt avec regret, mais toujours avec sympathie, nos trop nombreuses révolutions et la marche des idées qu'elles ont déterminée. Néanmoins, il est aisé de constater que la philosophie sensualiste, qui a si longtemps régné parmi nous, était trop peu religieuse et même trop peu profonde pour ces populations qui n'ont pas appris à méconnaître les plus intimes besoins de Tâme humaine, et aux yeux desquelles, si on les prend dans leur ensemble, la piété est restée aussi indispensable que sacrée. D'un autre côté, nos agitations prolongées ont été trop ruineuses et trop frivoles pour ne pas être déplorées dans un milieu qui a eu les siennes aussi, mais où la plus grande hardiesse de décisions et de principes n'empêche pas de considérer la stabilité comme aussi précieuse que la liberté. Quelle que soit donc la communauté des pensées et des intérêts, les conditions politiques, Téducalion religieuse, la culture philosophique, Torganisation sociale, les traditions populaires, créent pour eos voisins d'outre-Jura des goûts et des habitudes qui parfois nous étonnent, de même que dans bien des cas ils ont peine à nous comprendre. Ces caractères distinctifs do la Suisse française se retrouvent au plus haut degré à Lausanne, où s'écoulèrent

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les premières années de la vie de Vinel et où se termina sa carrière. Selon le vers devenu proverbe, il Taima toujours d'une affection singulière, la considérant comme sa ville natale, car Ouchy, son vrai berceau, en est comme le faubourg , au pied de ses collines, sur la rive riante du lac. Lausanne n*est pas comme Genève une capitale au petit pied. Bien qu'envahie par les étrangers depuis quelques années, malgré ses quartiers neufs, avec leurs villas entourées de jardins et leurs maisons monumentales, elle n'est pas encore devenue cosmopolite. Ses vieilles rues, ses vieux escaliers, ses vieux magasins, sa mairie dans un ravin, sa cathédrale sur la colline, rappellent les antiques mœurs et conservent un parfum du passé. Au temps de Vinet,elle n'avait subi aucun changement et se montrait en plein xix"* siècle telle qu'elle était au xvi*. Sans doute les idées n'étaient pas restées immobiles comme les pierres ; mais, si le peuple récemment affranchi se plaisait aux idées de la liberté, il n'en recherchait pas les orages, et le foyer, avec ses horizons limités, mais paisibles, était à ses yeux la meilleure part.

Dans un tel milieu, nous devons nous attendre h trouver en quelque mesure les qualités et les défauts de l'esprit français, mais modifiés dans la forme et dans le fond par le régime de la liberté et par l'influence des principes évangéliques. Le bon sens y est aiguisé, comme chez nous, par l'instinct de la raillerie, peut-être avec moins de verve, mais avec plus de bonhomie. La gaieté y a moins de finesse, mais aussi plus de naïveté. Le jugement y est

moins prompt, mais plus réfléchi. Les caractères y sont moins ardents et, pour ùtre plus exact, plus portés au laisser-fîiiro, mais plus constants; avec moins d'initiative et d'enthousiasme, il y a plus de persévérance et de sérieux. Cela tient en partie au naturel, en partie à Téducation. Si Ton peut ainsi parler, les Vaudois sont dos Fraufjais que les événements ont faits Suisses par la nationalité et protestants par la religion.

N'oublions donc pas, pour comprendre Vinet, qu'il reçut l'éducation que pouvait recevoir un jeune Lausannois au commencement de ce siècle, éducation plus solide que brillante, plus riche au point de vue moral qu'au point de vue intellectuel. Poète par instinct, il fut théologien par la volonté paternelle ; les circonstances et son talent le firent d'abord professeur, puis littérateur ; mais il est impossible do méconnaître que sa vie reçut une direction décisive du respect qu'il eut toujours pour son père. Tout eu ouvrant son esi)rit aux idées plus larges de l'èro moderne, celui-ci avait conservé toute Taustérité huguciio'.c et oxiTça jusqu'à la fin son autorité avec une alfection (jui imposait la confiance plus qu'elle ne respirait et n inspirait la tendresse. La déférence de Vinet pour lui fut si complète que, non seulement étudiant on théologie, mais déjà prédicateur en renom, il soumettait tous ses discours à l'examen de ce juge, qu'il considérait à la fois comme le plus impartial et le plus sévère. Si les premières inipressions de l'esprit sont aussi les plus durables, il faut croire que la pensée de Vinet fut fortement inllucncée par cette volonté énergique qui pesait encore

sur lui quand ses riches facultés avaieot déjà pris leur essor. Il Dous l'apprend du reste lui-même dans sa correspondance, qui, mieux que toute autre source, nous montre les actions diverses qui se sont exercées sur son esprit. Son père disparu, il lui semble qu'il va rester sans guide et sans appui \

Ces éludes théologiques auxquelles il était condamné tout jeune encore, abstraites et aujourd'hui presque décriées, sont une vigoureuse gymnastique pour l'esprit, Elles n'ont pas toujours élé jugées avec la même défaveur. Michelet disait à un étudiant de Montauban qu'il encourageait à entrer dans le journalisme : u Vous êtes mieux préparé que vous ne le pensez ; plusieurs de nos meilleurs publicistes sont sorti.^ de vos rangs td . L'Académie de Lausanne n'avait ni la réputation ni la valeur des Universités allemandes . Elle n'était pas non plus ce qu'elle est aujourd'hui. Son personnel, restreint et modeste, n'en donnait pas moins aux jeunes gens une forte et complète instruction. L'esprit philosophique s'y mêlait à une orthodoxie traditionnelle un peu pâle. Si elle ne poussait pas à l'enthousiasme religieux, elle accoutumait à la largeur des vues et à l'indépendance delà pensée^.

Tout en compulsant les graves écrits des Pères et des

1 Quelques lignes adressées à son ami Loresche^ pasteur à Nyoas, scDl siguiflcalives à cet égard. LellreXf V.

^ Oaos son discours d'installation comme professeur à Lausanne, Vinet a porté sur sa vioillc Académie un jugement respectueux, quoique sa foi se fût depuis longlemps attachée & des convictions d'une netteté bien différente: «Plus heureux, disait-il. que d'autres peuples, nous

Réformateurs, en feuilletant les arcanes de la critique et de la dogmatique, en étudiant surtout la Bible, le jeune proposant, comme on disait alors, ne laissait pas de donner cours à son penchant pour les lettres. Sa promptitude d'esprit, sa facilité de versification, son goût instinctif des choses de l'art, lui gagnèrent Tafifection de ses maîtres, et spécialement de Tun d'entre eux, le professeur Durand, français de naissance et, comme orateur, élève de Tabbé Poulie ; chargé du cours de morale, il enseignait suivant la tradition classique. Il était littérateur pour le moins autant que théologien, et si le disciple devait à ce double titre être un jour plus grand que le maître, il se rappela toujours avec reconnaissance celui qui dès ses premiers pas lui avait donné l'exemple et le précepte.

Son développement fut à la fois si rapide et si solide, qu'en réponse à une demande venue de Bâle, l'Assemblée des professeurs le désigna pour aller enseigner la littérature française au gymnase de cette ville. A 21 ans, il se trouvait chargé d'une mission sérieuse. L'honneur qu'il recevait le jetait seul sur un sol étranger et Tintroduisait dans un nouvel ordre d'idées. Il ne semble pas pourtant qu'il se soit modifié par ses relations avec celte aristocratie commerciale à laquelle on reproche d'allier un peu trop de retenue à une probité austère et à une piété fer-

n'avons vu chez nous la vérilé Jésavouée, ni dans ses documents, ni dans

ses parties essentielles, ni dans T exactitude de ses expressions

Héritiers eux-mêmes de témoins plus anciens, les Ri^al, les Gurtat et d'autres encore nous out légué des convictions et dos exemples. »

vente, et de joindre à une bienveillance éclairée et à une libéralité intelligente une certaine raideur * .

II passa de nombreusei années dans cet exil (c'en était un pour lui) à la fois heureux et prolongé. Il s'en servit d'abord pour compléter sa préparation, ensuite pour fonder sa réputation. Il s'enrichit des connaissances les plus variées par un travail opiniâtre. C'est là en particulier qu'il apprit Tallemand et se familiarisa avec le langage que venaient d'illustrer Schiller et Gœlhe, et qui honorait en ce moment les plus grands maîtres dans les écoles philosophiques et théologiques. Il soutint des relations suivies avec le pasteur de Wette, dont le nom fait autorité dans la critique biblique. Il étudia et goû'a la vive imagination qui fait le charme de cette poésie germanique, si dififérente de la nôtre ; il essaya même une traduction du fameux poème de la Cloche ; mais il reste vrai de dire qu'il puisa peu à celte source malgré son abondance. Ses idées et ses jugements n'en reçurent pas une nouvelle impulsion, et, si son horizon s'élargit, il ne

1 Une lettre inédite à M. Emile Souvestre nous apprend qu'il savait avec quelle réserve il devait agir. U s'agit d'un article que le romancier publia en 1836 dans la Revue des Deux-Mondes. Yinet encourage son ami en lui rappelant la prudence : « Je connais trop bien ces sortes de villes pour ne pas concevoir que la critique les trouve extrêmement sensibles, môme quand on a touché avec délicatesse, comme sans doute vous avez su le faire, à cet intérieur de cité qui, dans nos contrées, est presque un intérieur de famille et en prétend l'inviolabilité. » Lettre du 29 juillet 1836. La copie m'en a été communiquée par M. le pasteur Cazalet, de Nimes, à la mémoire duquel j'adresse ici un reconnaissant souvenir pour la bienveillance avec laquelle il mit à ma disposition les nombreux documents qu il possédait sur la vie et les travaux de Viuet.

crut pas devoir apporter de changement à ses principes. Cette métaphysique subtile put aiguiser son sens esthétique, mais no le séduisit pas .11 ne dut ses théories ni à des emprunts ni à une imitation féconde, mais à ses réflexions personnelles. Les dates en décident, puisqu'elles nous font constater qu'avant de se livrer à ces éludes exotiques, qu'il ne paraît pas avoir poussées bien loin, il avait composé sa Chrestomaihie^ dont les préfaces contiennent au moins en germe toute la suite de ce qu'on pourrait appeler son système littéraire. En réalité, ce sont ses fonctions mêmes qui réglèrent et hâtèrent le progrès de sa pensée. Grâce à son assiduité et à sa merveilleuse facilité de travail, il lut et relut nos auteurs, se préparant ainsi un arsenal et une armure pour ce rôle de critique auquel il préludait*. C'est là aussi qu'il commença à se faire connaître et apprécier comme prédicateur. Dès le premier moment, ses discours se firent remarquer, moins par ronctionetrélo(iuence que par la profondeur de l'analyse et la vigueur morale, et il^ ont conservé ce caractère jusqu'à la fin. C'est là encore qu'en publiant son Mémoire sur la liberté dvs cultes, il entra en relation avec des hommes tels (juc Stapfer, Guizot, de Broglie, de Barante. C'est là enfin qu'il fil ses débuts comme journaliste, en donnant sa collaboration au Sancur, vaillante et modeste feuille que le romancier Emile Souveslre appelait un des

* Uno intéressante leUro à son ami et ancien professeur Monnard, sur la nature et l'esprit de ses travaux, nous fait voir comment il sut profiler des richesses que mettaient à sa dis])Osition les nombreuses coliuctioas de la bibliothèque do rUnivorsité. Lettres, III.

meilleurs journaux de Paris, et que les protestants de France et de Suisse doivent regretter de n'avoir pas su faire vivre. Il était leur porte- voix, et en leur nom, dans leur esprit, traitait toutes les questions au point de vue d'une piété large et ferme, s'en référant exclusivement aux grands principes de l'Evangile. C'est dans ces colonnes que Vinet a essayé de parler directement à notre public. Pourtant son cœur restait toujours aux rives du Léman. S*il étudiait avec une grande force d'esprit les questions débattues dans le monde de la science et des lettres, au point qu'il s'ctaii, fait une vraie réputation dj penseur chrétien ; s'il se consacrait à ses travaux de professeur avec une conscience scrupuleuse, rendant ses cours si intéressants qu'on accourait du dehors pour les entendre; s il prenait môme une part active à la révolution qui transforma la constitution de la République bâloise, c'était pourtant encore dans le canton de Vaud qu'il suivait le mouvement des choses et des idées avec un intérêt pour ainsi dire exclusif et presque passionné. Il y avait laisse ses amis d'enfance, amis que rien ne remplace, et qui pour lui furent comme de véritables frères; il y trouvait ses conseillers les plus sûrs, auxquels il était dévoué et sur le dévouement desquels il comptait. Sa correspondance a des pages exquises où s'exprime cette amitié*. Aussi, quoique éloigné de ce cercle où il

» Voir sp.îcialemenl : Lettres, I à XVII, XXII, XXIV, XXVIII. XXX à XXXIIÏ, XXXV. XXXVII, XXXIX, XLÎ. XLÏV, XLV, LUI, LVI à LIX, etc.

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avait placé sa confiance avec ses premières affections, il ne cessa pas de penser et d'agir de concert avec les compagnons et les guides de sa jeunesse. Son intervention fut plus directe, mais non pas plus active, quand il revint au milieu d'eux, appelé à son tour comme professeur à l'Académie de Lausanne. S'il mit une réelle modération dans le ton de sa polémique, il déploya dans ses actes une grande fermeté et môme une hardiesse logique d'autant plus méritoire qu'il sortait ainsi de sa réserve, disons mieux, de sa timidité naturelle Sans négliger un seul instant ses cours, il se mêla avec autant d'énergie que de prudence à la double révolution qui, du môme coup, créa l'Église libre du canton de Vaud et livra au radicalisme le gouvernement du pays. Mettant son attitude d'accord avec ses principes, il prit rang, lui l'homme aux larges vues, l'homme de la paix, dans ce qu'on a nommé la dissidence, qui se trouva défendre la grande cause de la liberté de conscience, en mettant en pratique la séparation de l'Église et de l'État*.

* Vinet n'est ai un exalté ni un mystique, mais un ferme croyant. C'est donc sa piété intime et son amour des choses de la piété qui expliquent, dans les luttes de l'Église, son adhésion si explicite à la cause évangélique. Du reste, à quelque point de vue qu'on se place pour juger les hommes et les choses dans ce mouvement religieux qui au commencement du siècle agita le monde protestant, on ne saurait nier qu'il fut caractérisé par une grande ferveur. La foi, à laquelle il faisait appel, se fondait sur l'Évangile et sur la conscience, l'un versant, l'autre recevant la lumière. Aussi, malgré les réserves qu'on est en droit de faire sur sa théologie, sur le talent et même le caractère de ses promoteurs, ses résultats spirituels justifient pleinement le nom de Réveil qui lui fut donné dès les premiers jours. A sa suite, une vie nouvelle a animé les Églises,

Son immixtion dans ces débats ne le transforma pourtant pas en sectaire. Non seulement il sut rendre justice à des collègues dont il ne partageait pas les vues ou à des adversaires dont il combattait les principes et les acles, mais il ne voulut jamais s'inféoder à un parti et se fortifia de plus en plus dans la généreuse conviction que la vérité seule doit être souveraine. Sa théologie resta indépendante parce que sa foi ne cessa pas d'être personnelle. Dans le domaine civil, en France nous dirions sur le terrain politique, il n'oublia jamais la revendication de la liberté ; mais s'il en eut Tamour, presque le culte (quoique ce mot soit peu fait pour un caractère tel que le sien), il en vint de plus en plus à lui préférer la vertu, dont il ne voulut jamais la séparer, ou, pour parler plus exactement, il en vint à tout résumer, pour Tart comme pour la vie, dans la liberté du devoir*.

' U eut bien des découragements. Sa foi seule le préserva de la misanthropie. Mais ses désillusions mêmes furent une nouvelle occasion de manifester son zèle pour le bien, et son inébranlable conviction que le progrès est la vraie loi de Thumanité. Sa correspondance fournit à cet égard les éléments d'une psychologie expérimentale qui ne serait pas sans intérêt. Voir en particulier, Lettres^ LI et LUI.

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