CHAPITRE IL
Un homme n'esl pas tout entier dans ses actions, qui sont effet plutôt que cause. On ne le connaît vraiment que quand on peut apprécier les sentiments qui ont inspiré sa conduite. Cette délicate étude est ici facilitée par riiabitude qu'avait Vinet d'écrire le journal moins de sa vie que de sa pensée. Cet agenda^ comme l'ont appelé ses biographes, consiste en de courtes notes où il relatait de jour en jour ses impressions plutôt que ses actes. C'est le moraliste qui se révèle. Par ce retour toujours possible sur le passé, il semble avoir voulu s'assurer la faculté de mesurer ses défaillances et ses progrès. Quel que soit l'objet ou le fait qu'il signale, conversations, voyages, lectures, travaux, correspondances, relations intimes ou banales, ce qui le frappe, ce sont les dispositions d'esprit et de cœur dans lesquelles il s'est trouvé en vertu de son élat physique ou moral. C'est le yvw9( (jeaifTov mis en pratique ; c'est un chapitre de psychologie plus encore qu'un mémorial. Le jugement du critique devait aussi se fortifier par de telles observations. Il sondait son cœur, et, selon la parole du sage couronné, le cœur est la source de la vie. Connaître le sien propre
c'est connaître celui de ses semblables, et dès lors comprendre la valeur de leurs œuvres. En vain Thomme se manifeste-t-il à nous comme un être ondoyant et divers ; ce qu*il est et ce qu'il fait n'en est pas moins le produit de ses affections .
Malheureusement ce journal était trop abrégé et trop fragmentaire pour avoir été publié ; Fauteur seul pouvait s y reconnaître. Ce sont comme les bas-reliefs d'une sculpture inachevée. Mais remercions MM. Secrétan et Rambert d'avoir mis à notre disposition une autre source d'informations presque aussi importante et peut-être plus riche ; je veux dire la correspondance de Vinet. Nous ne la possédons pas tout entière : une partie s'est perdue, une partie a été réservée comme trop intime ; ce qui nous a été donné suffit pourtant à nous faire voir cette belle âme. Ces lignes, qui n'étaient pas destinées à la presse (c'est un charme et dans tous les cas un mérite de plus pour notre recherche actuelle), nous font respecter le penseur, aimer le patriote et admirer le chrétien .
A première vue, elles révèlent une modestie qui a quelque chose d'excessif. On s*étonne qu'un homme qui sait si bien faire ressortir ce qui lui manque n'ait pas eu à un plus haut degré le sentiment de ce qu'il possédait. Sa piété seule l'aurait sans doute empêché de se mettre en avant : Thumilité est une vertu chrétienne. Cependant, quand on réfléchit à la fréquence, je dirais volontiers à la naïveté des plaintes que Vinet fait entendre sur son insuffisance, dans l'intimité comme devant le public, en
accueillant comme en repoussant les éloges, on sent bien
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qu'il y a là autre chose qu'une affaire de principes et que son caractère se manifeste autant que sa foi. D'un autre côté, quand, à cette attitude réservée, à cette prudence extrême, à cette timidité surprenante, on oppose sa facilité et sa persévérance au travail, la variété et l'étendue de ses connaissances, la bonne foi avec laquelle il avoue et corrige ses erreurs, Télan et l'énergie qui le portent à aborder de front les difficultés avec autant de fermeté opiniâtre que de généreuse ardeur, on trouve dans ces craintes, voisines de la défiance, à la fois une cause et un effet de sa supériorité d'esprit. Quoique prenant peut-être au sens étroit le précepte du poète, il n'a jamais négligé d'examiner :
Quid ferre récusent, Quid valeant humeri.
C'est par là que, dans la diversité des sujets qu'il a traités, il a constamment eu Texaclilude dans la profondeur et que les moindres productions de sa plume ont toujours porté le caractère du sérieux et de la vérité. Plus confiant en lui-même, il eût peut-être moins bien usé de sa force.
Quelque aimable que soit une telle vertu, Texcès n'en est pas moins un défaut. À se faire petit sans mesure, on s'expose à ne laisser subsister que le sentiment de sa faiblesse. Vinet ne paraît pas avoir su toujours éviter cet écueil. Autant on l'approuve de se mettre en garde contre les satisfactions légitimes que lui procuraient ses succès, autant on regrette de le voir se soustraire aux charges,
CARACTÈUE DE VINET. 19
on pourrait parfois dire aux obligalioas que lui imposait la confiance de ses amis. Il refuse la place de directeur de rinstruclion publique dans le canton de Vaud; il refuse la place de professeur à la Faculté de Montauban que lui ofifrait M. Cousin ; il refuse la direction du 5emeur, en alléguant son incapacité * . a En me transplantant, on m'effeuillerait, écrit-il, et Ton serait tout étonné de n'avoir plus entre les mains qu'un arbre sec^. » Mais, en nous dérobant à ce que les circonstances exigent, n'assumons-nous pas autant de responsabilité qu'en nous chargeant de ce qui dépasse notre pouvoir? Nous aurons à constater que Tœuvre littéraire de Vinet s'est ressentie de ces scrupules, qui, selon la parole de Tapôtre, lui faisaient considérer les autres comme plus excellents que lui-même.
Cette timidité ne l'empôcbait pas d'être énergique, car sa nature droite se révoltait contre tout ce qui lui paraissait contraire à la justice et à la vérité. Sans être un Alceste, il était un censeur rigide, non des hommes, mais de l'humanité. S'il aimait les pécheurs de cet amour qu'inspire la piété, il avait du péché une haine si vigoureuse qu'il a pu passer pour un esprit chagrin \ Il se disait lui-môme sceptique ; mais il eût été plus exact s'il avait dit pessimiste. Il ne Tétait ni de théorie ni de sentiment, mais de tempérament. Chrétien, il ne pouvait pas ue pas croire au progrès ; moraliste, il croyait à la vertu,
* UUres, LXXXÎ.
> lettres, T.XX.
' Havet ; Pensées de Pascal. Noie de la Proface.
20 CARACTÉnE DE VINET.
sans laquelle il n'aurait pu ni prêcher la foi, ni formule: le devoir ; esprit bienveillant et cœur charitable, il excu sait les erreurs et les fautes ; mais il les voyait avec une remarquable perspicacité, et il en souffrait. Pratiquement, il retrouvait partout la vanité et l'égoïsme, et précisémeni parce qu'il était et voulait être indulgent pour les personnes, la constatation de leurs misères avait pour lui quelque chose d'amer et de douloureux qui le jetait dans le découragement. Bien qu'il excusât volontiers les intentions, les actes lui paraissaient toujours plus ou moins pervertis par des affections mauvaises, en sorte que le présent, dans sa tristesse, présageait à ses yeux un avenir plus sombre encore qu'incertain. Sans doute, dans sa foi en la Providence, il ne cessa jamais de compter sur le triomphe déûnitif de la vérité, mais il gémissait de le voir retarder par Taveuglement des uns et la folie des autres, et, malgré son optimisme chrétien^ se laissait aller à des jugements sévères sur les instruments humains qui abusent de leur liberté pour troubler les plans divins en refusant de les accomplir. Sa pensée se trouve tout entière dans cette conclusion d'une lettre qu'en décembre 1830 il adressait à son ami Monnard pour le féliciter d'avoir contenu comme homme politique et de combattre comme journaliste les entraînements populaires : «L'Eu- }!>rope va connaître la liberté. Je m'en réjouis avec trem- ]>blement. Les peuples seront bien embarrassés de leur 2>liberté s'ils n'en font pas hommage à Dieu. Regardons y>k lui, il a fait de laliberté une loi de notre nature * . j> C'est
* Lettres, LVII.
CARACTÈRE DE VtXET. 21
dans ce même esprit qu'il écrivait à M. Alexis Forel en lui A^mBuddinl de faire pénétrer un peu de jour dans sa caverne : «iNul ne serait plus que moi disposé à reconnaître en ^principe la souveraineté du peuple ; mais, comme elle »doit être perpétuelle, imprescriptible, souveraine desmain comme hier, il s'ensuit pour moi que l'existence )des États est perpétuellement en question. Je sais que »)la Providence y met ordre, et je dors tranquille sur cette «pensée; mais cette tranquillité vient précisément de ce «que je crois plus à la Providence qu'aux peuples ^»
Il est permis de supposer que cette disposition pénible avoir le côté sombre des choses fut développée par son état maladif. Il est résigne, mais triste ; même en croyant à la possibilité du relèvement, il n'y compte pas. «Mes 9maux anciens n'augmentent pas, écrit-il, j'en espère :»mème la diminution ; mais je sens que je suis loin de Dla force dont j'ai disposé autrefois. Je souffre des moin- Bdres vicissitudes de la température ; je fais l'apprentis- »sage des rhumatismes ; je ne supporte le travail qu'à fifaible dose ; j'ai rarement de la joie à composer ; c'est » vieillir trop tôt^ !j» Il est manifeste que les souffrances du corps ont jeté un voile de mélancolie sur son cœur. Néanmoins ceux qui l'ont connu parlent du respectueux
* Lettres, LVI. Voir encore Lettres, LI, où, selon ses habitudes métaphoriques, il dit : c Des vaisseaux sans Test sombrent aisément i, et plus simplement : < J'ai peur du ravage que font les théories i; et Lettres, un, LIV, LVIII, LIX, LX, LXII, LXIII, LXIV, etc.
a Uttres, LXXXl.
?2 CAnACTÊnE de vinkt.
attrait par lequel on se sentait porté vers lui. Cela suppose une grande richesse do nature et une remarquable puissance de sympathie. Déjà, à propos de son patriotisme vaudois, nous avons indiqué rintimito et l'énergie des affections qui le ramonaient toujours vers Lausanne. Son histoire tout entière nous montre qu'en fait bien peu d'hommes ont le privilège de rencontrer des amitiés fidèles comme celles qu'il a inspirées et partagées. On s'explique Tiiifluence sereine et douce qu'il exerçait, quand on constate que ni cette langueur physique contre laquelle il luttait, ni ce pessimisme dont il souffrait, ni cette austérité dans laquelle il se plaisait, en diminuant son activité extérieure, ne comprimèrent ni la forée de sa pensée, ni les élans de son imagination, ni les émotions de sa sensibilité. On peut renouveler pour lui le jugement porté sur un autre philosophe chrétien, l'américain Ghanning : il avait l'amour de la science et la science de l'amour.
Ajoutons que si le vrai fut toujours, à ses yeux, le but, le beau fut aussi le moyen. Moraliste conséquent, s'il prétendait établir partout la conscience en souveraine, il ne voulait rien exclure, mais tout vivifier. La science et Tart étaient aussi pour lui choses sacrées. Les études, en particulier, lui apparaissaient comme une forme de l'adoration. Il s'y attachait comme à un titre de gloire pour notre faiblesse, a Quel charme, écrivait-il, de marcher »avec indépendance dans cette vaste, riche et noble car- »rière de la haute littérature à laquelle se rattachent les «questions et les idées du plus haut intérêt pour l'esprit
CAHACTÊUE DE VINET. '23
humain* !jd Son admiration pour les classiques était à la fois instinctive et raisonnée, et le portail d'emblée vers les sources les plus pures. Dans les épanchements de rintimité, il allaitjusqu*à dire presque comme une femme savante : Qui donc parmi nous sait le grec?
Pauci quos sequus amavit Jupiter,
répond-il, pour ajouter : ail n'y a point d'études véritables »et complètes pour qui a négligé cette étude, qui est j» notre guide vers la belle nature. Il est injuste de se pré- I tendre littérateur quand on n*a pas puisé à la source »de cette belle antiquité qui a formé, inspiré, perfec- Dtionné tous nos modernes classiques, et ce n'est pas ^seulement le goût qui doit gagner h cette étude» mais )>Ia raison, l'esprit, toutes les facultés. Il y a une sève si Dabondante et si pure dans les écrits de ces anciens ! ils ))Sont si bien la nature ! il y a tant d'autorité dans leur ^accent, inspiration immédiate de cette auguste nature ^\r> Le commerce avec ces glorieuses productions du génie humain n'exerce pas seulement un puissant attrait sur son esprit, il est une sorte de besoin pour lui, il faut qu'il s'y consacre. <rJ'ai vu de si près les limites d'un » autre monde, écrit-il encore, pendant ma longue ma- Dladie, que je devrais peu, ce semble, me soucier des »beaux-aris, qui font le charme de celui-ci. Mais je ne «pourrais secouer cet amour. Manetaltd mente repostam.
» Lettres, III.
a Lettres, VI.
»El quand ce ne serait pas mon métier de m'occuper des »leltres et des arts, je ne le crois pas en contradiction ï>avec la gravité des pensées qui doivent dominer dans » l'esprit du chrétien. Que d'autres, en attendant cette >^ glorieuse cité, cette immortelle patrie où nous appelle » l'amour du Dieu sauveur, s'occupent des intérêts de la »cité passagère et de ce coin de l'exil que nous appelons ))la patrie, pourquoi ne cultiverais-je pas ce domaine in- »tellectuel que Dieu a placé entre le ciel et la terre, » pourquoi n'étudierais-je pas le secret de ces belles fa- > cultes qui sont aussi faites à son image'?»
L'imagination et la sensibilité ont joué un tel rôle dans sa pensée qu'il y a eu des heures dans sa vie où il aurait pu dire comme Ovide :
Quidquid tentabam scribere, versus erai.
La poésie a été en quelque sorte le langage instinctif de ses émotions ; ses joies et ses tristesses, il ne les a analysées pour ainsi dire qu'en les revêtant de la forme harmonieuse des vers. La Qèvrele consume au point de lui donner le sentiment de sa fin prochaine, et, ne pouvant tenir la plume, il dicte des strophes de soumission el d'amour. Sa fille lui est redemandée, emportant avec elle les plus douces espérances de son cœur de père, et il traduit sa douleur en un cantique d'adoration. Il n'a pas moins de facilité pour exprimer les sentiments gracieux et tendres que les émotions profondes ; il y a quel-
i uttres, vin.
que chose de charmant dans la petite épttre qu'il adresse à reniant presque nouveaunnée de son ami Leresche * . S'il n'a pas été le rival des grands maîtres, il les a du moins compris par le sentiment autant que par rintelligeace, ayant Tinstinct et Tintuition du beau, qui a été pour lui le reflet éclatant du juste et du vrai. La délicatesse môme de sa conscience, en harmonie avec la pureté de son cœur, a aiguisé la finesse de son esprit, et son goût s'est trouvé plus développé que ne permettaient de le supposer et l'éducation qu'il avait reçue et le milieu où il se trouvait placé. S'il doit beaucoup aux influences subies, au point de vue delà modération et de la sagesse, c'est surtout à ses qualités natives qu'il faut attribuer Télégance de son langage et l'élévation de sa pensée. Tout concourait donc à faire de lui un critique dont le jugement devait faire autorité. Il avait l'instinct du beau, la passion du vrai, et surtout T amour du juste. Pour lui, tout se rapportait à la conscience. On comprend dès lors qu'il se soît préoccupé moins d'être sévère que d'être exact, moins de paraître redoutable que de demeurer équitable. Sans rien abandonner de ses propres idées, il se plaçait sans effort au point de vue de ceux qu'il voulait juger. Ses justiciables, si l'on peut ainsi parler, étaient assurés qu'il ne dénaturerait pas leurs in-
1 La plupart de ces pièces soat en quelque sorte des improvisations, des cris du cœur où se révélait son caractère, ce qui a inspiré à M. Rambert la pensée de le juger sur ce témoignage qu'il s'est rendu incoasdemmeat à lui-même. Voir l'ouvrage : Alexandre Vinet d'après ses poésies.
tentions et qu'il chercherait à les comprendre. La base de ses jugements comme de sa conduite a toujours été la justice. Il a poussé l'impartialité jusqu'au défaut, comme la timidité; mais c'est un beau défaut, auquel les écrivains placés au point de vue les plus divers ont également rendu hommage. On a conservé dans sa correspondance des lettres de Béranger, de Victor Hugo, de Chateaubriand, de Guiraud, de Saisset, d'Agassiz, de Tôppfer, de Souvestre, de Sainte -Beuve, qui, à des degrés divers, lui donnent des témoignages d'estime et de respect. Ils sont unanimes à reconnaître que le point de vue strictement moral auquel il se place ne doit pas être rejeté avec dédain, et tous lui expriment une reconnaissante confiance pour la ferme sagesse avec laquelle il apprécie leurs pensées et leurs écrits. Cette équité n'était pas, aux yeux de Vinet, un mérite, mais la condition même de son œuvre. Il croyait qu'on ne peut être bon écrivain sans être vrai, et il voulait être vrai pour tous, l'étant vis-à-vis de lui-même. La rudoise lui paraissait une erreur et l'exagération un manque de sincérité pour le moins aussi blâmable que trop de ménagements. Il veut et il sait reconnaître le bien jusque dans ce qu'il repousse et condamne comme de dangereuses erreurs. L'énergie de ses convictions ne risquait donc pas de se transformer en un absolutisme doctrinaire, car il a pu dire sans illusion : ccJe sens que s'il ne faut jamais sa- »crifier la vérité, il ne faut jamais non plus la séparer de »la charité*».
* Lettres, XIX,
CAIUCTÊRE DE VINET. 27
De tels caractères sont rares. C'est un grand honneur à leur rendre que de constater qu'en harmonie avec les humbles et pourtant sublimes aspirations de la piété, ils se mettent en même temps au niveau des plus hautes conceptions du génie humain ; ils sont comme une démonstration vivante de la valeur des convictions religieuses. A plus d'un titre, TÀpologétique chrétienne peut s'emparer de la personne comme de l'œuvre de Vinet pour dire : Voilà les fruits que produit la sève féconde de rÉvangile. Sa critique demeure un modèle de sérieux et de dignité.