NATURE ET BUT DU SCEPTICISME DE BAYLE
Le but du scepticisme, tel que le définit Sextus Empirîcus, est de conduire rhomme à cet état moyen d'indifférence appelé métriopathie y ataraxie^ qui est, selon lui 9 ridéal du bonheur et de la liberté. La suspension du jugement (è7rox>7), autrement dit l'incertitude absolue sur toute espèce de choses, est le seul moyen d V arriver. Pyrrhon fut le père de cette doctrine et lui donna son nom. Mais pour Pyrrhon, créé grand-prêtre à son retour de l'expédition d'Asie , comme pour Montaigne et La Mothe Le Vayer, l'indifférence est surtout une vertu privée, vertu d'école ou de cabinet, à l'usage du sage et de ses amis : Bayle veut en faire une vertu publique, qui pénètre dans les mœurs et dans les lois. Le sceptique est un médecin, un ami de l'humanité (tarpo; y.où cpiXavSp'jOTTo;) ; il guérit l'homme de la crédulité , de l'orgueil, de l'entêtement. Bayle veut étendre le remède à la société tout entière, ou du moins à ceux qui l'instruisent et la gouvernent , à tout ce qui lit , pense et raisonne (1). Le monde est travaillé d'une maladie de despotisme et d'intolérance. C'est elle qui a dicté la révocation de l'édit de Nantes, elle qui a jeté hors de
(1) YolUire, Siècle de Loais XIV, ch. 36.
France des milliers de familles sans pain le long des routes, el!e qui Ta forcé lui-même à quitter tout jeune encore la maison paternelle. Il voit autour de lui des partis qui se proscrivent, des théologiens qui se renvoient Tanathème , des philosophes qui s'accusent^d'erreur, des historiens qui se reprochent leurs mensonges, des politiques qui sacrifient l'humanité à un système , des académies qui se prétendent souveraines en matière de goût; et il en conclut que le mal vient des convictions trop absolues et de la chaleur que Ton met à les défendre et à les faire triompher. Avec de la bile et du zèle , on est facilement amené à condamner, à proscrire, et même à brûler son semblable. Tant que l'homme croira posséder seul la vérité , il sera tenté de Timposer par force. Il faut donc, selon Bayle , lui enlever à tout prix cette croyance ; il faut rabattre ces convictions hautaines et les rendre plus douces, plus flexibles, en leur inspirant le sentiment de leur propre faiblesse :
Numinis ut laesi fiât mansuetior ira.
(Ov.)
L'antiquité nous a transmis le souvenir de ces êtres fabuleux, placés à la porte des villes, qui arrêtaient les passants par des énigmes. Bayle se pose ainsi sur la route des docteurs de toutes les écoles et s'amuse à les embarrasser par ses questions. Lui-même s'intitule un questionneur fâcheux. Ailleurs, il écrit au P. Tournemine : <c Jupiter Assemble-Nues, j'aspire à étouffer l'étourdissant tonnerre des arguments et des distinguo. » Son œuvre est d'inquiéter et d'ébranler les vérités les mieux établies, d'obscurcir les démonstrations les plus claires, de ressusciter les erreurs condamnées depuis des siècles,
et de prêter poar ud moment à ces fantômes rapparence de la réalité. 11 se fera volontairement Tavocat des plus mauvaises causes , même de celles qu'il appelle impies et détestables ; il deviendra tour à tour manichéen » socinien, pélagien, disciple d'Epicure, d'Aristote ou de Descartes , pour montrer qu'en matière d'opinion tout peut se comprendre et se justiUer.
Aux partisans absolus de la révélation et de l'autorité en matière religieuse , il répondra « qu'à l'excepCion des mystères, toute vérité , pour être admise , doit avoir été homologuée , enregistrée et vérifiée au parlement de la raison (1). »
Aux théologiens qui prétendent faire de la raison l'auxiliaire de la foi , il dira : <c Les choses naturelles ne sont point proportionnées aux surnaturelles.... La nacelle de Jésus-Christ n'est point (aite pour voguer sur cette mer orageuse (2). »
Aux philosophes qui veulent douter, disputer de tout et ne se rendre qu'à l'évidence (5) : « La raison est plus propre à démolir qu'à bâtir ; elle connaît mieux ce que les choses ne sont pas que ce qu'elles sont. »
Aux moralistes qui croient pouvoir tirer de la conscience la règle de la vie humaine : « La morale (4) est encore plus incertaine que la physique. »
Aux politiques qui créent des systèmes où ils prétendent enfermer la société (5) : «c Qu'on fasse ce
(1) Comm. phil., l'« part.
(2) Eclaire, sur les pyrrhon.
(3) Ibid.
(4) Rép. aux questl d'an provincial.
(5) Dîct. histr et crit, art. Hobbes*
qu'on voudra , qu'on bâtisse des systèmes meilleurs que ia République de Platon que TUtopie de Morus , que la République du soleil de Campanella , toutes ces belles idées se trouveraient courtes et défectueuses dès qu'on les voudrait mettre en pratique. »
Aux historiens qui s'imaginent être en possession de la vérité : « La vérité n'est guère moins le désespoir de l'histoire que celui de la philosophie, à cause de la malignité de l'homme et de sa préoccupation (1). »
Le pyrrhonisme lui-même ne trouve pas grâce devant lui : il le raille, le convainc d'orgueil et de stérilité comme toutes les autres doctrines : a Cette philo-^ Sophie se confond elle-même ^ car tout ce qui résulte de ses principes, c'est qu'il est certain que nous n'avons aucune certitude. Quel chaos! quelle gène pour l'esprit (2) ! »
En un mot, c'est la guerre faite à l'absolu ; c'est le côté mobile, relatif, contingent des choses humaines, qu'il fait ressortir partout , en religion comme en politique, en philosophie comme en histoire.
Tout le scepticisme de Bayle repose sur l'idée de contradiction. Pyrrhon et ses disciples avaient introduit dans l'école, sous le nom d'antithèse et de diallèle , ce procédé dialectique à l'aide duquel ou ébranle du même coup deux affirmations contraires (3). Les Allemands ont tiré de là le plus redoutable instrument d'analyse et de critique, l'emporte-pièce de toutes les doctrines, Vantinomie. De nos jours, un disputeur célèbre par ses
(1) Crit. gén. de Tbist. du calv., leU. xii, l-^ pari.
(2) Dicl. hist. et crit., art. Pyrrhon.
(3) y. l'exceUente thèse de M. Saissetsur^nésldème.
excentricités a tenté de l'appliquer aux questions économiques et sociales. Bayle, initié assez tard, par un abrégé de Gassendi, à la philosophie de Sextus, emploie ce procédé par instinct plutôt encore que par méthode, sans lui donner la forme savante et systématique qu'il a reçue chez les philosophes grecs; pour lui, c'est tout simplement un jeu de bascule. Il place aux deux extrémités les vérités ou les erreurs qui semblent le plus contradictoires, en faisant pencher la balance tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et ^e tient lui-même au milieu dans une perpétuelle oscillation. Passer de la contradiction au doute, du doute à l'indiiïérence, de l'indifférence à la tolérance, tels sont les degrés par lesquels il prétend conduire Tàme humaine et la société tout entière au calme parfait. C'est là le fond du système de Bayle. Nulle part il ne le définit d'une manière aussi précise : il est trop ami des faux-fuyanls et des revirements soudains, des caprices et des coups de tète, pour s'enfermer dans un cadre tracé à l'avance ; mais toutes les subtilités et les indécisions de sa polémique peuvent
se ramener à ces quatre principes essentiels, ou plutôt â ce dernier : la tolérance. Accumulez autour de ce point fixe les sophismes, les paradoxes, les démentis les plus étranges, soutenus d'une érudition immense, d'une dialectique serrée, versatile, insaisissable, et vous aurez une idée de ce chaos tumultueux qui compose les huit volumes in-folio de ses œuvres.
Du reste, son scepticisme n*est ni bruyant, ni fanfaron : il fait le doux, le modeste, le bon garçon (1).
(1) Pens. sur les com.^ l'« part.
Le XVIP siècle prétend être en possession de la vérité sous toutes les formes, religieuse, philosophique, littéraire, politique, Bayle ne vient pas jeter un démenti hautain à ces convictions ; il ne prétend pas renverser ces vérités pour en mettre d'autres à la place ; il demande seulement un peu de tolérance pour l'Erreur. Qu'on la laisse vivre, courir le monde, faire fortune comme elle pourra, tant qu'elle est honnête dans le fond et modérée dans la forme, tant qu'elle n'excite ni violences ni séditions, (c Je ne vois pas plus de crime, dit-il, dans ceux qui se trompent que dans ceux qui ne se trompent point. » (Suppl. auComm. phil., ch. 24). 11 se moque de ces gens «f qui conservent la vérité comme un vase de porcelaine^ et qui semblent convaincus que .
Comme elle a Védat du verre , Elle en a la fragilité (1). »
C'est là qu'est la nouveauté et l'audace du système de Bayle. Jusque alors la Vérité seule a réclamé le respect des hommes. Quand Luther et Calvin soulèvent la moitié de l'Europe contre le Saint-Siège , quand Descartes renverse le vieil empire de la scolastique , quand Bossuet et Jurieu entassent réfutations sur réfutations, au nom de qui parlent-ils? De la Fénté. Orthodoxes et hérétiques, conservateurs et réformateurs, tous inscrivent sur leur drapeau ce mot vénéré : la Vérité, Celte fois, le spectacle change : voici un philosophe qui se fait le patron avoué de l'Erreur^ qui réclame pour elle la protection de la loi, la tolérance de l'opinion, le privilège de la propagande et de la publicité , qui tout haut, de des-
(1) Dict. hist. etcrit., art. Lubienielski.
sein prémédité, ne craint pas de l'armer des sophismes les plus redoutables , de la travestir au point de la rendre aussi forte et presque aussi vraisemblable que la Vérité. En fournissant des arguments à chaque secte rivale , en les maintenant toutes pour ainsi dire sur le pied de guerre, il espère les forcer à se respecter l'une l'autre. C'est, dans un ordre différent, un système analogue à celui qui de nos jours a reçu le nom de paix armée.