‹ Étude sur BayleChapitre 4 sur 9 · SCEPTICISME RELIGIEUX · texte numérisé non relu

SCEPTICISME RELIGIEUX

L'Athéisme. — La Tolérance.

Les discussions religieuses prennent une importance considérable vers la fin du XVII^ siècle. Tout ce qu'il y a d'esprits jeunes et hardis se précipitent de ce côté, attirés par l'éclat des voix qui retentissent dans les deux camps. -Les jansénistes et les jésuites réconciliés , du moins en apparence, par ordre de Louis XIV, tournent leurs forces réunies contre leur adversaire commun , le protestantisme. Né dans une famille de fervents réformés, fils et frère de ministre, destiné lui-même à suivre cette profession , Bayle fut bercé dès l'enfance au bruit de ces disputes. Malgré le désordre et les retards de sa première éducation, son esprit inquiet, avide d'apprendre, s'y adonna avec ardeur. De bonne heure la religion devint pour lui matière à controverse ; elle passionna moins son cœur que son esprit. On comprend les dangers qui durent en résulter pour une nature mobile, superficielle, indécise comme la sienne : la foi ne fut pas chez lui un sentiment, mais une opinion. Cette distinction est importante à établir, elle explique tous les revirements de Bayle. Il sera catholique et protestant comme il deviendra tour à tour partisan de l'école ou de Descartes. A 22 ans , il arrive chez les jésuites de Tou-

louse , ébranlé déjà dans sa foi protestante par ses conversations avec le curé de Puyiaurens; un discours d'un prédicateur habile achève de le convcriir. 11 écrit à son frère une lettre pleine d'entraînement, où il lui vante le bonheur de son nouvel état ; il ne comprend pas que tous les réformés ne se rendent point sur-lechamp à Tévidence des raisons fournies par les bons Pères. Dix-huit mois plus tard, ce catholique enthousiaste se trouve en présence d'un homme d'esprit qui l'embarrasse par deux ou trois objections restées sans réponse, et le voilà qui revient au protestantisme, changeant de religion comme de livres , sans effort , sans lutte intérieure, par un simple caprice de raison. Tout le monde a lu dans Jouffroy ce dramatique récrit d'une nuit à l'École normale, ce douloureux déchirement d'une âme qui s'arrache à la foi de ses pères , et ces mélancoliques retours d'un philosophe vers l'église du hameau. Bayle n'a jamais rien connu de semblable. Luimême, dans le journal de sa vie, résume en deux mots l'histoire de sa conversion : a Année 16()9, le mardi 19 de mars , changement de religion, ,,; le lendemain je re-pris l'étude de la logique. » L'aiguille a tourné, l'horloge continue de marcher.

Le peu de foi vive qu'il avait dans Tàme s'était bien vite perdu au milieu de ces hésitations et de ces coups de tête; il ne resta plus en lui qu'un scepticisme incurable, mal dissimulé sous quelques apparences de dévotion extérieure et de respect pour les livres saints. Cette double abjuration devint aux mains de ses ennemis un texte d'accusation perpétuelle. Un de ses admirateurs et de ses amis, Saint-Evremont, essayant de le

justifier à ce sujet , lui prête une sorte d'éclectisme religieux qui n'est lui-même qu'une forme de scepticisme ou de déisme mitigé (1) : « J'ai emporté de la catholique ce qu'elle a de bon ; j'ai appris de la réformée ce qu'elle a de meilleur, quand j'y suis rentré; et par là je melrouve enétat, présentement, de pouvoirjugerdel'une et de l'autre. En eSet,.quelque estime que j'aie eue pour M. Jurieu , je suis d'ordinaire du sentiment de M. de Meaux contre le sien; et, quoique j'estime beaucoup M. Arnauld, je me trouve souvent contre lui pour M. Claude, w Le seul avantage réel que Bayle eût tiré de ces variations si fatales à sa foi, ce fut de conserver son sang-froid imperturbable au milieu des querelles religieuses, et de pouvoir juger avec impartialité les actes et les écrits des deux partis. Dès l'an 1675, signalant les dangers de la polémique engagée entre les jansénistes et les protestants, il écrivait à M. Basnage : « Je trouve incommode qu'il nous faille abandonner les sentiments de tant de théologiens de notre communion, car M. Arnauld obtient du moins cet avantage, que nos écoles sont toutes partagées ; et cela nous fait perdre le droit de leur reprocher leurs dissensions. Tant y a que nous voilà uniquement sur la défensive, et MM. de Part- Royal, qui n'ont plus rien à faire que contre nous, ne nous laisseront plus le loisir d'attaquer l'Église romaine, n

On le voit , Bayle se plaignait déjà d'être à l'étroit dans le cercle de Torthodoxie protestante ; ses instincts

(1) ŒuT. de Saint Evremont, t. t; Rép. à Tabbé Renaudot au sujet du Dict.

d'indépendance le poussaient au delà. D'un autre côté, il ne se faisait pas illusion sur les forces de son parti ; il craignait surtout pour lui ce Port-Royal ai formidable à coups de plume. Il avouait que Jurieu, malgré son activité et son immense talent, ne pouvait suffire contre tant d'adversaires. Le seul moyen d'échapper à une défaite presque certaine, c'était de reprendre Toffensive, de jeter la division dans le camp de l'ennemi, ou de le surprendre par une manœuvre imprévue. Bayle n'attendait qu'une occasion pour l'essayer : elle ne tarda pas à se présenter.

A la fin de l'année 1680, une comète formidable mit en émoi toute la France. L'astrologie judiciaire conservait encore à cette époque de nombreux partisans. Madame de Sévigné et Bussy pouvaient en rire (1); mais bien des gens sérieux, dévots et savants, restaient convaincus que tous ces mouvements du ciel ne présageaient rien de bon. Les astronomes discutaient gravement pour expliquer l'influence des comètes par le mouvement des atomes (2) ; les théologiens y cherchaient une intervention delà puissance divine. Cette question, si modeste en apparence, soulevait d'embarrassantes réflexions sur la Providence et les miracles. Les poètes, les historiens, les politiques, l'interprétaient à leur façon. Les alliés y voyaient un signe certain de la chute prochaine de Louis XIV ; les partisans du roi de France, une nouvelle guerre et de nouvelles conquêtes ; les pro-

(1) LeU. à Bussy, 2 janv. 1681.

(2) Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. 31.

testants 9 uo avertissement aux convertisseurs; les ca^ tboliques, une menace contre les protestants.

Au milieu de la curiosité générale , Toccasion était belle pour entamer une discussion. Bayle sut la saisir avec cet à-propos qui est déjà un des talents du publiciste. Tous ces doutes , toutes ces bypolhèses de la science, de la théologie, de la politique, il entreprit à lui seul de les résoudre au nom du simple bon sens. — Une première série de lettres dont l'auteur se disait catholique parut sous ce titre : Pensées diverses sur les comètes. En homme prudent , Bayle débutait par l'anonyme ; il entrait furtivement dans le camp ennemi, à la faveur d'un déguisement.

La manière de l'auteur se révélait déjà tout entière dans ce premier ouvrage. On y remarquait une certaine liberté d'allure , qui contrastait avec les formes un peu roides et cérémonieuses du XVII' siècle ; une érudition variée, courante, agréable ; un style vif, facile et négligé comme l'improvisation ; une rare indépendance d'esprit à l'égard de tous les partis ; un fond de scepticisme encore contenu dans la forme , surtout au commencement, mais qui promettait d'aller plus loin ; une discussion capricie^ipe, qui mêle et brouille les problèmes les plus divers , qui permet d'esquiver les difficultés et de se dérober quand les questions deviennent compromettantes, quitte à reparaître et à les reprendre un peu plus tard. Philosophie, théologie, histoire, politique contemporaine, Bayle a tout abordé du premier coup : « Vous remarquerez aisément dans cet ouvrage l'irrégularité qu'on trouve dans une ville. Parcequ'une ville se bâtit en divers temps, et se répare tantôt en un lieu,

tantôt en un autre, on voit souvent une petite maison auprès d'une grande, une vieille auprès d'une neuve (1).» Mais, à travers cette variété infinie, son point de départ est une attaque contre les superstitions. C'est par là qu'il ouvre la brèche sur les religions.

Un homme qui a trop souvent poussé l'instinct de conservation religieuse jusqu'aux témérités du paradoxe, M. de Maistre a dit : « La superstition est un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire , car il n'est pas bon qu'o& puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du mur, en mesurer la hauteur et planter les échelles. »

Telle est précisément l'œuvre de Bayle. Placé à Tavant-garde parmi cette légion de destructeurs qui traverse le XVIII*' siècle, il attaque les ouvrages avancés ; il feint de n'en vouloir qu'au paganisme , mort depuis quatorze siècles, et, à la faveur d'un stratagème, il approche des murs, il en mesure la hauteur , il applique les échelles par lesquelles les Diderot , les d'Âlembert, les Voltaire , s'introduiront dans la place.

Du reste, ce mot de superstition n'a point encore dans sa bouche le sens menaçant qu'il prendra pins tard ; il désigne seulement les erreurs des païens, les traditions naïves ou ridicules conservées dans la société chrétienne, mais qui ne sont pas une partie essentielle du dogme. L'auteur n'a pas la prétention d'attaquer les mystères ni les miracles consacrés par l'Ecriture, devant lesquels s'incline sa raison : « Je supplie le lecteur de remarquer que tout ce que j'ai dit n est point une at-

(1) Pens. sur lescom., i'« part., ch. 272.

leinle à la religion véritable (1). » Prendra-l-on contre lui la défense des idoles, des sibylles, des comètes, des pluies de pierre ou des apparitions merveilleuses racontées par Virgile, Tite-Live, Tacite ou Lucain ? Lui reprochera-t-on d'avoir tourné en ridicule ces vieilles erreurs qui empêchent certaines gens de dîner treize à table ou de se mettre en voyage le vendredi. Jusque là Bayle est parfaitement orthodoxe ; mais bientôt le zèle qu'il déploie contre Tidolâtrie finit par devenir compromettant pour la vraie foi. Peu à pea cette thèse, qui ne traitait d'abord que des éclipses, des eomètes et des superstitions, s'étend et prend les proportions d'une discussion générale sur les effets et les droits des religions.

Bayle admet a priori la divinité du christianisme, l'autorité de l'Écriture, le dogme de la révélation et de la grâce. En général, tout ce qui est de foi pure^ il le respecte ; au contraire, tout ce qui est d'application ou de démonstration , tout ce qui émane des politiques et des théologiens, il le conteste. Pour les uns, la religion est un instrument de police et de discipline sociale; pour les autres, une occasion de dogmatisme hautain et impitoyable ; pour tous deux , une manière d'asservir les âmes. C'est contre ce double pouvoir que Bayle protestera tour à tour, ici, il est sur son véritable terrain, celui de la tolérance et de la liberté individuelle ; mais il n'y arrive pas directement du premier coup : il cherche, hésite comme un homme qui n'est pas maître de sa pensée ou qui craint de l'avouer tout entière.

(1) Suite des Pens. sur les com.

Celle première partie des Pensées sur les comëles offre un mélange bizarre de hardiesse el de timidilé. Le scep^ ticisme, d'abord conlenu el enveloppé , éclate enfin et aboutit à une Ibèse impossible el désespérée : l'apologie de l'athéisme. L'idolâtrie et les comètes reparaissent de temps à autre , comme un subterfuge derrière lequel l'auteur reprend haleine et combine de nouveaux arguments. On a peine à le suivre à travers ce labyrinthe de digressions et de contradictions où il vous entraine, comme s'il craignait qu'on ne devinât trop tôt sa pensée ; mais la route s'édairdt peu à peu , et l'on voit enfin le terme auquel aboatit tout ce système. Pour bien comprendre la marche de Bayle, il faut se rappeler que ce n'est point le sentiment religieux ni les dogmes proprement dits qu'il éonge à renverser, il n'en veut qu'à la puissance extérieure et au zèle conquérant des religions. Il se propose de les désarmer pour les forcer à respecter la liberté de l'individu, pour abattre ce dogmatisme qui frappe du glaive ou de l'anathèmeles dissidents. Que dans la lutte il ait souvent outrepassé le but, qu'à force de nier l'efficacité ou d'attaquer la démonstration des doctrines , il ait fini par ébranler les dogmes eux-mêmes, qu'en invoquant comme vertu politique l'indifférence, il ait porté au sentiment religieux un coup funeste, c'est là un fait incontestable ; mais ces résultats , il ne les a point cherchés , il les a désavoués tant qu'il a pu.

Le dogmatisme religieux du XVIP siècle repose sur deux principes fondamentaux :

1<> Nulle société ne peut exister sans religion ;

2"* La vérité est obligatoire*

De là découlent les deux conséquences suivantes : 1^ Tout ennemi de la religion est un ennemi de la

société.

2** Tout hérétique , en s'écartant de la vérité , est rebelle à la loi humaine autant qu'à la loi divine, et doit être ramené ou puni, même par la force.

A cette double affirmation , Bayle oppose une double négation correspondante :

1® Une société peut exister sans religion.

2® La vérité ne saurait jamais devenir obligatoire.

De là il Gre cette conclusion.

l*" La loi humaine peut se suffire à elle-même sans le secours de la loi religieuse.

^ La contrainte en matière d'opinion est aussi opposée à la raison qu'à la justice.

Telles senties deux thèses principales au service desquelles il consacre toutes les hardiesses et les subtilités de son scepticisme religieux ; à la première se rattache le plaidoyer en faveur de l'athéisme , à la seconde la discussion sur la parabole : Contrains-les d'entrer.

Supposer un instant, même en imagination ^ l'exi. slence possible d'une société athée , le genre humain abandonné à ses propres inspirations, tirant de lui seul sa force, son salut, sa loi, sans le secours d'une loi supérieure venue d'en haut ; fermer à ses yeux ce coin du ciel d'où part sans cesse la promesse de la récompense ou la menace du châtiment; remplacer la crainte de l'enfer par celle du gibet , c'était se mettre en désaccord avec les législateurs et les réformateurs de tous les temps, avec Selon comme avec Bossuetet Calvin. Aussi Bayle ne lance-t-il pas du premier coup son paradoxe. Il

comntott d'abord par entamer peu à peu le sysiteie de ses adversaires : tout plein do souvenir de ces eonversions doni on lail tant de broil antonr de lui , de ees saintes vîoknees commises an nom de la foi, fl conteste à la religion ses conquêtes et son influence ; il Famoindrit par les prqMrtions auxquelles il la ramèneet par lerMe qu'il lui assigne dans la société.

Pour lui, elle n'est qu'une opinion. Or, i quoi tîoit le succès d'une opinion parmi les hommes? Aux forces , i Targent et aux soldats dont elle dispose. Les conversions des païens an temps de Tbéodose, des catholiques anglais sous Bisabeth, des protestants sous Louis XIV, sont Tceuvre des édits, des échaiauds et des dragons.

!Mais, du moins, ces religions qu'on achète par tant de sang et de larmes outilles sur le monde toute Ilnfluence qu'on leur attribue ? Bayle en doute. Pourquoi? Farceque les hommes obéissent moins i leurs opinions qu'à leurs passions : • Néron était dévot , en fut-il moins cruel ? Les croisés qui commirent d'atroces ravages en Bulgarie n'étaient-ils pas de fidèles croyants 7 Les soldats qui pillent , vidait et tuent , sont-ils déistes ou philosophes(l)? » Enfin, comment expliquer l'aspect uniforme des sociétés humaines, malgré la diversité des croyances religieuses? Pourqum les Turcs, les protestants, les catholiques , se conduisent-ils de la même iaçon ?

Après avoir disputé ainsi pièce à pièce à la rellgiim une partie de ce gouvernement moral qu'elle revendique à bon droit sur la société , Bayle arrive enfin à cette

(1) Pcoi. sur les com., 1** pari.

thèse désespérée, dool nous avons déjà parié, Tapologia de ralhéisoie. — L'athée peot être honnête homme ; — l'athée vaot mieux que l'idolâtre : — tels sont les deux arguments principaux de cet étrange plaidoyer, où Tau* teur emploie en pure perte cent fois plus d'esprit , de sdeooe et de logique, qu'il n'en eût fallu pour gagner dix bonnes causes. L'athée vaut mieux que l'idolâtre ! En effet, l'un s'arrête au doute, à la négation; l'autre émet une affirmation injurieuse pour la divinité (1). L'athée peut être vertueux : témoin Lucrèce, Epi* cure, Hobbes, Campanella, le détestable Vanini luimême, brûlé à Toulouse par arrêt du Parlement, et ce prince athée de Balzac, qui ne buvait que de la tisane et ne jurait que certes. 11 existe donc en dehors de la religion une morale qui suffit aux besoins de l'individu et de la société; mais cette morale, d'où sort-elle? qui nous l'enseigne? La conscience et la raison. Ici l'auteur en appelle i cette lumière intérieure qui éclaire tout homme venant en ce monde , qui met d'accord le lettré chinois et le théologien catholique ou protestant sur la certitude de cette maxime: <c faut pratiquer la vertu », comme sur la vérité de cet axiome mathématique : « Le tout est plus grand que la partie».

Déjà, au XVI* siècle. Charron avait proclamé l'ellicacitô de cette morale laïque et naturelle, dont les arrêts sont aussi infaillibles que les décrets des Pères et des conciles. Avant lui, Erasme s'était écrié : <c Saint Socrate, priez pour nous ! » Zwingle ouvrait libéralement le paradis à Virgile et à Platon. La Molbe le Vayer avait repris la

(1) Cont. des Pens. sur les c<9D.» ch. 90.

même thèse dans son livre de la Vertu des Païens ; Arnauld, l'éloquent apôtre de la grâce, écrivit en réponse son traité de la Nécessité de la toi. Mais jusque alors cette idée , hasardée timidement , était restée enfermée dans un petit cercle de libres penseurs. A partir de Bayle, elle se répand au dehors, et devient l'argument favori, la principale machine de guerre de l'école philosophique. Une telle doctrine renversait le système sur lequel l'Eglise avait fondé son enseignement. En prenant le gouvernement de la société , celle-ci avait très habilement combiné les vérités de foi pure avec les vérités de conscience et de raison. Ce double enseignement, sorti de la même bouche, entrait dans Tâme des peuples étroitement uni , ne formant qu'une seule et même croyance. Leur ruine semblait devoir être commune. En sécularisant la mojale , Bayle scindait le gouvernement des âmes, et relevait la chaire du philosophe en face et presque au dessus de celle du prédicateur. Arnauld avait jeté le premier cri d'alarme ; Bossuet, toujours sur la brèche , attentif à signaler les dangers présents ou futurs de l'Eglise, dénonçait ce divorce de la morale et de la religion comme une innovation menaçante des libertins. « Il n'y a de morale, dil-il, que celle qui est fondée sur les mystères (1). » En parlant ainsi, il avait le pressentiment de l'avenir. Cette morale philosophique qui se posait en face de la morale religieuse , qui prétendait substituer aux enseignements de l'Eglise le témoignage de la conscience, se frayait une voie rapide dans les esprits. Au siècle suivant, elle avait tout

(1) V. le Disc, sar l'unité de l'Église.

envahi : la cour, la ville, le théâtre , et jusqu'à la chaire chrétienne (1). Bien des gens qui sentaient faibHr leurs convictions religieuses cherchaient là un refuge, comme le sage et malheureux Vauvenargues. On cessait d'être dévot , mais on voulait rester honnête homme : c'était du moins une planche de salut au milieu du naufrage des autres croyances. Philosophes, indécis et indifférents s'y rangèrent en foule.

Si Bayle s'était contenté de défendre contre le dogmatisme exclusif de quelques théologiens les droits inaliénables de la conscience et l'unité de la loi morale, il eût sans doute trouvé plus d'un partisan, même parmi les catholiques. Au lieu de restreindre le débat, il l'étendit outre mesure , et le compromit en y joignant l'apologie de lathéisme.

Ce plaidoyer souleva une réclamation générale dans les deux partis catholique et protestant. Quelques années plus tard, Jurieu, devenu l'ennemi irréconciliable de Bayle, déclarait ce livre le plus pernicieux qu'on eût écrit depuis un siècle. Il rédigea contre l'auteur un violent réquisitoire intitulé : « Courte revue des maximes de morale et des principes de religion de Fauteur des Pensées sur les comètes. » Ce factum ne contenait pas moins de vingt et un chefs d'accusation, les uns légitimes, les autres purement imaginaires. Jurieu dénonçait Bayle comme un ennemi de toute religion, comme un allié des spinosistes , des sociniens et des déistes ; il signalait surtout avec indignation cette fameuse comparaison de l'athéisme et de l'idolâtrie . « Comme on ne punit pas

(1) V. M. Villemain , LiU. auXVIII" siècle.

les idolâtres de mort , aussi ne faudra-t-il pas punir les athées de mort (1). »

Jurieu eut un tort immense dans cette querelle : ce fut d'attendre le succès du livre et l'éclat de Y Avis aux réfugiés pour s'apercevoir du danger. Son zèle ressembla trop à de l'envie. Ces deux hommes , que le malheur et l'exil avaient rapprochés un moment, se trouvèrent bientôt séparés par la profonde antipathie de leur caractère et par la rivalité de réputations. Jurieu, qui régentait en despote le parti protestant , voulait être admiré , approuvé , ne comprenant ni la résistance , ni la critique. Bayle, avec sa nature indocile et sceptique , ses aveux indiscrets, ses objections taquines, son sangfroid éternel, soulevait la bile de son adversaire. Il se moquait des petits prophètes du Dauphiné , des prédictions que Jurieu insérait chaque mois dans ses lettres pastorales ; il était presque toujours du parti de Bossuet dans les controverses théologiques. Il n'en fallait pas tant pour irriter la susceptibilité du fougueux ministre. L'apparition de VAvis aux réfugiés (1690) acheva de l'exaspérer. Son imagination soupçonneuse, excitée encore par la haine, lui fit voir en Bayle un secret allié de la France, un traître qui sacrifiait les intérêts du parti protestant. Une guerre de dénonciations et de personnalités s'engagea entre eux. Cette fois, Bayle sortit de son calme habituel (2), se plaignit amèrement des procédés de Jurieu , l'accusa de mensonge , d'ignorance et de jalousie, déclara qu'il n'avait jamais entendu porter

(1) Jurieu , Courte revue des maximes de morale, etc.

(2) V. Ca|;>ale chimérique.

atteinte à la religion , promit de se rendre aux observations du consistoire, et soumit son livre au jugement de tous les recteurs des universités.

Jurieu avait tort dans la forme ; il avait raison au fond sur plus d'un point. Malgré toute son érudition et son esprit, malgré son incontestable talent de disputeur, Bayle est le plus souvent très faible dans la démonstration de sa thèse et dans sa réponse (1). Il recule, tergiverse, explique, efface : on sent l'embarras d'un homme qui est allé trop loin, qui ne veut pas s'avouer vaincu et qui craint de se compromettre. C'est ainsi que, pour échapper en partie à ce protectorat dangereux dont il s'est chargé imprudemment, il divise les athées €D deux classes : athées pratiques, athées spéculatifs. Les premiers, il les abandonne à l'horreur des honnêtes gens età la vengeance des lois ; les seconds, il persiste à les défendre comme inoffensifs (2).

La cause était trop mauvaise pour être soutenue avec succès. L'alhéisme a toujours porté malheur à ceux qui ont tenté de le défendre. Quoi qu'on fasse, il a en luimême quelque chose de sec et de triste, qui répugne à la conscience et à ces espérances d'immortalité déposées au fond de nos coBurs. Avec lui, la destinée humaine n'a nulle issue, la loi morale nulle sanction. Une telle doctrine, qu'on la pare de tout l'esprit et de toute la gatté qu'on voudra, ne saurait mener loin ni une société, ni un philosophe.

(1) V. Add. aax Pens. sar les com., ou Réponse au libelle intitulé Courte revue sur les maximes, etc.; Eclaire, sur les athées; Dict. hist. et critiq., 5« yoI.

(3) Éclaire, sur les athées.

D'ailleurs , ces restrictions et ces aveux de Bayle ne sont-ils pas un démenti formel qu'il donne à son paradoxe ? L'athée , dit-il , peut être honnête homme , mais à la conditidn de vivre comme s'il croyait en Dieu» c'est4*dire à la condition de commettre une inconséquence et une absurdité à ses propres yeux. En eiïet, l'athée vertueux est un prodige plus étrange que l'athée vicieux. Ce dernier, du moins, est conséquent: ne reconnaissant pas de législateur, il ne reconnaît pas de loi ; il s'abandonne à ses passions , et ne voit d'autre, limite que celle de son plaisir, de son intérêt ou de sa santé. Mais cet honnête homme qui s'impose une loi austère , contraire à ses goûts et à ses intérêts , sans savoir d'où vient cette loi , sans admettre ni législateur qui l'ait promulguée , ni tribunal qui la fasse respecter, cet homme-là est une dupe qui cède à des préjugés, ou un fanfaron qui ne croit pas à ce qu'il dit.

On a souvent cité l'exemple des stoïciens, tirant de leur seule conscience les préceptes d'une morale pure et rigide. Mais sait-on à quel prix s'achetaient ces âpres et solitaires vertus, qui croissaient au milieu des ruines du monde romain? quels efforts de volonté, quelles nobles inconséquences il fallait pour arriver à cette fastueuse insensibilité ? Et, en somme, à quel terme aboutit ce chef-d'œuvre de la liberté et de l'orgueil humain ? A la maxime négative : Abstiens-toi et supporte. Le dernier effort du sage est donc de savoir porter le fardeau de la vie, quitte encore à le jeter de côté, si ce poids, léger pour le plus humble chrétien, devient trop lourd pour le philosophe accompli. Son unique ambition est de mourir avec éclat en s'enveloppant de son manteau

ou en s'ouvrant les veines au milieu de ses amis. Croiton qu'une pareille morale puisse suffire à la société? Faite pour quelques cœurs indomptables que la servitude et le vice n'avaient pu rompre, et qui luttaient en désespérés contre le courant du siècle, convenait^elle aux faibles, aux ignorants, à tous ces déshérités que le christianisme a pris entre ses bras, qu'il a réchauffés de la parole de vie et élevés au dessus de la perfection orgueilleuse des stoïciens, en répétant ces simples paroles de l'Évangile : a Laissez venir à moi les petits enfants? i» Enfin, le stoïcisme lui-même peut-il avoir confiance dans son principe, la vertu, puisque ce principe ne mène l'homme qu'à une perfection stérile qui ne saurait le sauver du néant; puisque l'âme de Gaton, après avoir soutenu le poids du monde croulant sans ployer sous le faix, après avoir brûlé d'un saint amour pour la liberté , ira se perdre avec celle des brutes et des tyrans.

«Seigneur, j'ai confiance en vous, parcequej'ai été juste 2>, tel est le cri du chrétien mourant. <( Vertu, lu n'es qu'un nom » , tel est le dernier mot de l'athéisme vertueux.

En soutenant cette malheureuse thèse, quel but se proposait Bayle ? Etait-ce de détruire toute religion ? Luimême avoue qu'une telle entreprise serait folle et crimi" nelle : <c L'athéisme ne peut être que le résultat d'une erreur passagère ou d'un hideux abrutissement (1). » Pourquoi donc s'est il chargé de le défendre? si ce n'est par sympathie , est-ce par divertissement ? Les juges les moins prévenus contre Bayle n'ont vu là qu'une

(1) Pens. sur les com., ch. 104 et soi?.

bravade née d'un caprice , prolongée par amour-propre et par entêtement, un défi jeté au sens commun et aux traditions de tous les siècles. Dans bien des cas , ce reproche envers Bayle serait mérité : le rôle de questionneur fâcheux , de contradicteur éternel , suffit souvent à son ambition; mais quand on suit attentivement sa pensée à travers les incertitudes et les obscurités dont elle s'enveloppe d'abord comme à dessein , il est permis de croire qu'il a cherché autre chose qu'un stérile triomphe de sophiste. Ce qui n'eût été alors qu'un jeu d'esprit coupable est ici tout simplement une ma^ nœuvre compromettante , une de ces ténoérités calcolées auxquelles s'abandonnent trop volontiers les hommes de lutte , préoccupés des maux présents et impa* tients de renverser par tous les moyens possibles un préjugé ou un abus qui révolte leur conscience et leur raison. Cet idéal d'une société athée n'est qu'une bypch thèse scientifique , un procédé de démonstration analogue à ceux qu'on emploie en géométrie j où l'absurde sert de pont volant pour arriver à la vérité. Si Ton veut s'expliquer la tactique de Bayle , il faut se reporter au temps où il à vécu. Les théologiens de toutes les Eglises s'accordent à répéter qu'on ne peut être honnête homme, bon citoyen, sujet fidèle, les uns si l'on n'est catholique , les autres si l'on n'est protestant. Chacun revendique pour soi le privilège de la morale , le droit d'instruire et de sauver la société. Bayle, pour les mettre tous d'accord , leur donne à tous un démenti et leur oppose le type de l'athée vertueux. En prouvant que l'athéisme lui-même ne saurait être un danger sérieux pour les gouvernements, il répond aux. convertisseurs

qui proscrivent Thérésie au nom du salut public ; en montrant que la loi civile peut se constituer en dehors de la loi religieuse , il attaque à sa racine le principe de la religion d'État, et avec lui le premier et le plus solide argument en faveur de la persécution.

Ce principe repose lui-même sur une vérité antérieure dont nous avons déjà parlé : v Nulle société ne peut subsister sans religion. » Donc tout homme qui n'est pas religieux est un mauvais citoyen. La nécessité des religions étant admise, et Tune d'elles étant reconnue seule vraie, seule capable de conserver et de sau-« ver la société, c'est un devoir pour l'État de l'adopter, de la protéger, et d'y maintenir les peuples en combattant les hérésies. Au point de vue purement politique, en dehors de toute interprétation théologique ou philosophique, on comprend donc que le principe de la religion d'Etat ait prévalu durant des siècles. Mécènes, l'adroit ministre, l'épicurien sceptique, qui riait des augures avec son ami Horace, conseillait a Auguste de réprimer énergiquement toute innovation en matière religieuse (1). Chez un peuple où les dieux étaient, comme les citoyens, au service de la république, c'était à la loi civile qu'il appartenait de les protéger. Dans les sociétés anciennes, le culte et la politique se confondent ; le même homme est à la fois, comme César, général et grand pontife. Toute atteinte portée à la religion est un acte de désobéissance aux lois du pays. Socrate, qui, dans nos sociétés modernes, eût pu être censuré par la Sorbonne ou jugé par l'inquisition, est traduit pour crime

(1) V. Dion Casa., Ht. n.

d'impiété devant le peuple assemblé. Aujourd'hui encore, rÉglise anglicane est constituée sur un principe essentiellement païen. Henri VllI ramène la religion sous le joug de la politique. Aussi, dans ce pays de liberté, la tolérance religieuse a-t-elle été long-temps réclamée en vain. Tout dissident était regardé comme un ennemi de la constitution et de l'indépendance nationale.

Le christianisme , persécuté à sa naissance, établit (chose inouïe jusque alors) la distinction entre les deux pouvoirs civil et religieux , en proclamant cette maxime : V Rends à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Cette phrase seule contenait toute une révolution en germe pour l'avenir des sociétés. Les martyrs qui versèrent leur sang dans Tamphitbéàtre furent les premiers apôtres de la liberté de con<science. Plus tard, devenu à son tour religion d'Etat, le christianisme s'appuie sur le bras séculier ; seulement, au lieu de se placer, comme le paganisme, sous la dépendance de l'autorité civile, il aspire à la dominer, a Vous êtes au dedans de l'église , dit saint Ambroise à Théodose ; mais vous n'êtes pas au dessus d'elle. » Au moyra âge, la suprématie sur toutes les couronnes revendiquée parle Saint-Siège , la guerre des Albigeois , l'établissement de l'inquisition, sont la consécration de ce principe. On a beaucoup déclamé, et avec raison, contre ces prétentions et ces rigueurs: il était facile de les blâmer en plein XIX"" siècle , dans une société où les deux autorités civile et religieuse sont nettement séparées , où la liberté de conscience est consacrée par les mœurs et par les lois. Faut-il croire cependant que l'entêtement

ou rambition ait suffi pour rendre atroces des généralions entières ? Non, sans doute : elles étaient parfaitement logiques, en partant de ce principe , que VEtat dépend de l'Eglise du ne fait qu'un avec elle. La nature des persécutions pourra changer, mais elles seront toujours la conséquence fatale d'une religion d'Etat. Armée du glaive , celle-ci s'en sert pour frapper l'hérésie qui vient lui disputer le gouvernement des âmes. Peut-elle agir autrement, à moins de renoncer aux avantages et aux périls de sa position, à moins de se contenter, comme aujourd'hui, des fidèles qui lui restent attachés volontairement par habitude ou par conviction ? L'édit de Nantes élait une atteinte évidente portée à cette souveraiaeté de l'Eglise: de là les haines qu'il souleva contre son auteur.

L'idée de tolérance, qui domine partout de nos jours, apparaissait alors comme une nouveauté dangereuse, comme un abandon formel des droits de Dieu et du roi. Toutes les causes triomphantes s'accordaient à la repousser. Au XVI' siècle, Castalion avait tenté de la proclamer: il s'était vu rudement censuré et chassé de Genève par Calvin. Bodin n'était qu'un utopiste, quand il l'établissait dans sa République, à l'imitation de Rabelais dans son abbaye de Thélème. Lhôpital, avec son impar-

tiale et froide raison , l'indiquait vainement à tous les partis comme le seul terme des guerres civiles : l'évoque de Metz l'accusa d*athéisme pour avoir osé soutenir une pareille énormité. Au XVII' siècle, la question était encore peu avancée. Des esprits sérieux et élevés, tels que Bourdaloue et Bossuet, célébraient en chaire, comme une œuvre sainte, la révocation de l'édit de Nantes; tous répétaient à l'envi la fameuse maxime de Juste Lipse dans

mmtrvUéDewÊârdigHmei < Ure^secmB {\). Jorieo, Tardent ennemi de Louis XIV, Fadversaireinfit^^aUede Bossœt ; Jorieu, qui n'avait pas asseï de malédictions poor les dragonnades et les comf êi iuu Mn i eentrrâite, donnait loi-méme Texemide de Tintoléranoe en étomk^ çant Bay le an consistoire de Rotterdam» et en pravoqnant sa destitution.

Cest là un £ùt qu'on a trop souvent oublié toutes les ibis qu'il s*est agi des protestants. Les victimes ont toujours raison. Ne nous en plaignons pas : le présent est asseï dur pour elles. D est bon que la pos^ térité les dédommage des violences rt des lâdietés dont elles ont été robjet ; mais la vérité de rinsloire en souiEre quelquefois. Dés le commencement de la léforme» Calvin &it brûler Servet; et Servet, que demande-t-il? La liberté? la tolérance? Non, mais que Calvin monle i sa place sar le bôdier. « Je demande que mon fudx accQsateur soit puni panm ffanir^ et que soyt détenu prisonier comme moy jua^Ms a ce que la cause soit définie par la mort de luy ou de moy (i). m Hétuddon

lui-même, fe doux, te pacifique MélMchton, écrit àCalvinpourtefélieUer:... < PieCafon ne jmKm ntiApa lu... nr wmmimi au» eau fut aeseràufon ilUm pruéeaf (3). BDeBé» compose son livre Ai àgfufirit en foce des écbaErads qui s'êièvcst pour coff ligînnniirrT; Jurîeu proscrit pubfc^ en r^o^scamt

doctrines de Bâyle , le traité Du droit des deux souverains, et justifie du même coup toutes les persécutions passées, présentes et futures. Des deux côtés du conti* nent, les deux religions se jettent un défi mutuel d'intolérance. Catholiques et protestants sont opprimés là où ils ne peuvent être oppresseurs: La gloire de Bayle est d'avoir soutenu la cause de la tolérance avec une opiniâtreté qui ressemble presque à du courage , entre les malédictions des deux partis ; c'est d'avoir, avant Locke, avant Leibnitz , provoqué sur ce sujet une discussion en règle, et popularisé, du moins parmi les lettrés, une idée qui devait se répandre bientôt dans toutes les classes de la société , et nous rester comme une des conquêtes les plus sérieuses de la liberté moderne.

En 1681 , à l'époque où parut la première édition des Pensées sur les comètes, les protestants vivaient encore protégés légalement par l'édit de Nantes. Cependant les convertisseurs s'étaient déjà mis en campagne : on ébranlaitles consciences par des menaces, des séductions et des promesses. Pellisson fournissait l'argent au nom du roi ; les évéques dirigeaient le mouvement dans les provinces. Bayle , prévoyant la triste issue de toutes ces menées , se permit des critiques assez mordantes contre Louis XIV et son ministre. Avec ce sens moqueur et sceptique qui est le fond de son génie , il s'attacha surtout à faire ressortir ce qu'il y avait de ridicule dans ces conversions marchandées de porte en porte , une bourse à la main : n II est bien nécessaire qu'un monarque né pour les plus grandes choses, et qui devrait être dqà sur les bords de VHellespont , où Vun de ses historiens l'attend de pied ferme depuis plus de six

inis(1), s^amuse à interdire quelques sages-femmes, el à procurer la pratique des accoochemeDts à quel-* ques autres , et à faire la revue de toutes les listes de convertis et de la dépense que Vùù a laite pour diaque conversion , et à cmsulter s'il est à propos , pour des coups con^dérables, dé fournir aux convertis des secours plus grands que cent firancs. »

Quatre ans plus tard (1685) , la persécution avait pris d'autres prqH>rtions. On ne marchandait plus les omsciences|: on proscrivait, on envoyait aux galères les hérétiques, oo saisissait leurs biens, on délinidâk aux meuniers de moudre , aux boulangers de bke du pain pour les récalcitrants. Bayle , du fond de la Hcrilandey écoutait tout, les menaces des cathiAques, les plaintes et les malédictions des réformés. H ne vit d'autre remède à ces maux que la tolérance.

Déjà , dans ses Pensées sur les omètes , il avait attaqué indirectament le principe de la rdigion d'État : il r^ vint a sa thèse de prédilection dans la Criticpie générale de lliistiMre du calvinisme, et surtout dans sa lettre sur ta comseienee emmie (2). Cette pièce, trop peu remarquée jusqulci , et pourtant bien digne de l'être au milieu de tant d'autres exhumations insignifiantes auxqudles notre époque a lait les honneurs de la pubfidté, est un des monumoits les phis curieux de l'esprit phifosophique au XVIP sièele. C'est le jNremier manifeste où soit

(l: BoilcMi, Epa. an roi.

Cette petite malice contre Lotns XIT revient plos dTane Ibisdaiis Ba3rie. T. Diet. hisl. et crit., art. Alexandre : c Cesl ée cdnMà ^jne ses historiographes auraient p« dire : Je f attends, elr.»

(2; Cette lettre était comprise dans la seconde partie de la Ciît gett.denist. dnc^., pnbliée en 1C8S.

proclamé d'une manière aussi complète et aussi hardie le droit à la tolérance pour toutes les opinions. Cette fois , jetant de côlé ce masque de catholicisme sous lequel il s'était abrité d abord , Bayle lève franchement le drapeau du libre examen ; mais ici , comme partout, il procède par voie de négation; le doute est son arme obligée ; il songe moins à établir un système qu'à renverser celui de ses adversaires. C'est au nom de Tautorité et de la vérité qu'on prétend asservir les âmes; malheur dès lors à la vérité et à l'autorité ! Entraîné par le feu de la dispute , il finit par battre en brèche le protestantisme lui-même , qu'il a l'intention de défendre , et toutes les religions en général , sous prétexte de leur apprendre à se supporter mutuellement.

^ Toute religion s'appuie sur un principe fondamental : Tautorité. Luther et Calvin s'en écartent un moment pour, attaquer Rome , mais y reviennent bientôt pour édifier leur Église. Cette autorité ne s'exerce elle-même qu'à une condition : c'est que le pouvoir religieux possède la vérité absolue et la rende accessible à tous les hommes. Ainsi l'Eglise, placée entre ciel et terre , la regoit comme une émanation de l'esprit divin , et la fait descendre de là sur le monde. Bayle supprime l'intermédiaire f et ruine le principe d'autorité en niant l'existence de cette vérité absolue parmi les hommes , ou du moins l'existence d'un critérium auquel on puisse la reconnaître. Ici-bas, il n'y a, dit-il, que des vérités particulières (1) : « car, comme les droits de la vérité ne se peuvent exercer que sur des individus , ainsi la vérité

(1) Lett. sur la consc. err.

ne peut agir si elle ne devient particulière et pour ainsi dire individuelle. Quelle est donc la vérité qui oblige Tbomme? C'est celle qui s'applique à Jean et à Jacques , et qui devient elle-même idée particulière à Jean et à Jacques : car, pour la vérité en elle-même et dans son idée métaphysique , comment obligerait-elle l'homme, puisqu'elle n'existe pas parmi les hommes y tout ce qui existe étant ceci ou cela en particulier ? » La religion n'est donc , comme tout le reste , qu'une opinim particulière. Or, toute opinion s'introduit en nous sous le contrôle de la raison. Les catholiques eux-mêmes, qui la répudient , s'en servent néanmoins lorsqu'ils disent : oc L'Eglise a plus de lumières que moi , donc je dois croire l'Eglise . » C'est en vertu d'un jugement par ticùlier qu'ils justifient leur obéissance. L'entendement est toujours là , placé comme un concierge à la porte âà l'âme. 11 est actif ou indolent, léger ou sérieux ; il petit être abusé, séduit, Bayle ne le nie point; mais ses privilèges n'en restent pas moins entiers. L'erreur est un droit imprescriptible, inhérent à la raison comme le mal à la liberté. Plus tard , nous rendrons compte à Dieu de l'usage que nous aurons fait de notre raison, des erreurs où nous serons tombés par légèreté , par oisiveté ou par intérêt ; mais les hommes n'ont rien à y voir. Enfin , tout homme qui use honnêtement de sa raison est orthodoxe à V égard de Dieu.

L'orthodoxie se trouvait ainsi déplacée : elle sortait du temple et se réfugiait dans le sanctuaire impénétrable de la conscience individuelle , loin du contrôle de l'Église et de l'État; en d'autres termes, l'orthodoxie n'existait plus ; l'hérésie devenait la condition normale de

chaque homme. Bayle^ en forçant les conséquences, avait emprunté ce principe à Descartes et à Luther. L'émancipation de la raison individuelle proclamée par la Méthode^ la libre interprétation des Ecritures introduite par la Réforme , tel était le double point de départ de cette audacieuse protestation. L'auteur de la lettre interprétait à sa façon la fameuse maxime :

Tout protestant est pape une Bible à la main.

Seulement, la Bible et toutes les saintes Écritures étaient une faible barrière pour arrêter les esprits une fois lancés dans cette voie. Bossuet avait dès long-temps montré les conséquences d'un pareil principe aux mains des indépendants : <r II n'y a point de particulier qui ne se . im&e autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions, ' 4 consacrer ses erreurs , à appeler Dieu tout ce qu'il ']^nse (1). » Et le père LeFèvre, malgré son ton déclamatoire, ne se trompait pas, lorsqu'il disait : <t Où sommes- nous 9 grand Dieu ! Certes, nous voilà bien au large par rapport à la foi.... Arius, Socin, et tous les adversaires de la divinité de Jésus-Christ et de la Trinité, seront orthodoxes à l'égard de Dieu.... N'est-ce pas donner tête baissée dans le quakérisme et dans Venlhou-siasme fanatique de l'esprit particulier (2) ? »

En effet , cette manière de comprendre et de définir la religion aboutit directement, qu'on le veuille ou non, 1° à la ruine du principe d'autorité, puisque chaque homme n'est justiciable que de sa conscience ; 2^ au mé-

(1) Or. fun. de la reine d'Angleterre.

(2) Ezam. crit. des ouv. de Bayle.

pris de la tradition, puisque l'individu se dresse de toute la hauteur de sa liberté et de sa raison contre le témoignage des pères et des conciles. La religion se trouve ainsi ramenée aux proportions d'un système philosophique : elle ne saurait être autre chose pour tout protestant, qui ne s'arrête point sur la pente du libre examen. Plus tard, Bayle reconnut lui-même les conséquences périlleuses de ce principe, lorsqu'il avouait qu'appliqué rigoureusement , il deviendrait bientôt /Vponge de toute religion (4). Après avoir dirigé contre l'obéissance aveugle toutes les forces de la liberté et de la raison , nous le verrons se retourner brusquement et briser Tarme dont il s'est servi. Mais il nous faut suivre encore ces témérités de l'esprit particulier mêlées à de grandes et nobles vérités dans un ouvrage considérable, écrit au lendemain de la révocation : le Conmêf^ taire philosophique sur lapar aboie : Contrains-les d'entrer. Saint Augustin avait défendu le sens littéral de cette maxime contre les donatistes. Les persécuteurs de France s'autorisaient de son exemple pour glorifier les rigueurs de Louis XIV (2). Bayle engagea résolument la lutte. Les partisans de la contrainte s'appuyaient» a priori^ 1° sur le sens littéral de ces mots ; Contrains-les d'entrer ; 2° sur l'autorité du roi et le droit qu'il a de réduire les rebelles; 5° sur la vérité de la religion; 4° sur Texempie de Moïse et de saint Augustin.

(1) V. Rép. aux Quest. d'un prov., 2« et 3" part.

(2) Les lettres de saint Augustin contre les donatistes furent imprimées en français, par ordre de l'archevêque de Paris, sous ce titre : a Conformité de la conduite de TEglise de France pour ramener les protestants avec celle de TEglise d'Afrique pour ramener les donatistes. »

Bayle range en ligne ces objections , et les renverse l'une après l'autre. D'abord, le sens littéral est faux, parcequ'il est contraire à la raison : « Or (1), la lunaîère oaturelle, ou les principes généraux de nos connaissances, sont la règle matrice et originale de toute interprétation de l'Ecriture, en matière de mœurs principalement Qu'on ne dise donc plus que la théologie est

une reine dont la philosophie n'est que la semante. » Il est faux, parcequ'il est condamné par la morale; autrement, tous les crimes commis au nom de la foi devien- «iraient légitimes. Ici encore reparaissent ces droits absolus de la morale que la lumière naturelle nous révèle et que Dieu a établis antérieurement à toute religion. Enfin, il est faux<, parcequ'il est en désaccord avec l'esprit de l'Évangile^ qui recommande la douceur et la cha* jrité.

Vient ensuite la seconde objection, fondée sur les droits du roi. Bayle repousse comme une doctrine monstrueuse ce prétendu droit qu'auraient les pouvoirs civils d'intervenir en matière religieuse. Un roi qui n'a jamais ouvert un livre de théologie est-il capable de juger des hérétiques? Son intervention ne deviendrait légitime que dans le cas où la paix publique serait troublée (2). « On n'a pas le même droit sur les opinions que sur les actions^ car les opinions ne préjudicient point comme

(1) Gomm. phil., l^^^" partie.

(2) «Toute secte qui s'en prend aux lois des sociétés, et qui rompt les liens de la sûreté publique en excitant les séditions et en préchant le Yol^ le meurtre, la calomnie, le parjure, mérite d'être incessamment exterminée par le glaive des magistrats. Hors de Ik, toute |»ersécution contre les idées est injuste et déraisonnable. (Comm* phil., 2f> part., ch, 6.)

pris de la tradition, puisque V t m i

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. - ^ protestants deso-

gnage des pères et des «

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^ , . . ■. des brasiers ardents, de lui ap-

^ ^^ J^ * ::iir ou un millier de puces (1). « 11

^ ^ as des choses plus impossibles qu'il

béissanco • j • . ,

ics ijens de croire ceci ou cela en maraison . " . , ^. . j t» , ,

. , ..Cil. » Ici le scepticisme de Bay le s attaque

.. . a général, civile ou religieuse ; il appelle

^ . laivuiuelle à la juger, à en discuter la valeur

. . caûoD. Ce principe, qu'il invoquait pour le be-

. aicutané de sa cause, était une grande hardiesse,

.. .. ao prévoyait pas alors toute la portée. Les sujets,

, .i..fc Jobéir, se demanderont donc si la loi qu'on leur

.:it«o*e est d'accord avec la justice. L'obéissance raison-

icc prendra la place de Tobéissance passive.

Bossuet parle tout autrement dans sa Politique : « Il

laut servir l'État comme le prince l'entend. Le prince

voit de plus loin et de plus haut; on doit croire qu'il

voit mieux, et il faut obéir sans murmure, puisque le

murmure est une disposition à la sédition. i> Quand le

duc Basile ordonne à ses sujets de lui apporter un verre

de sueur ou un millier de puces, il importe au bien de

la société qu'il soit fidèlement obéi. Bossuet, il est vrai,

fait une réserve, qui suffisait pour justifier les proies-

(1) Comin. phi!., 2*" pari., ch. 6.

taDts : (( Il n'y a qu'une exception à l'obéissance qu'on îoit au prince, c'est quand il commande contre Dieu. »

urquoi donc alors approuver la révocation de Tédit

intes? Égaré par l'esprit de parti, Bossuet, malgré

>.i logique, ne s'aperçoit pas de la contradiction.

Après tout, s'il frappe, s'il proscrit, s'il condamne, n'a-

t-il pas pour lui la vérité?

Consultez les hommes d'Etat, les légistes, les théologiens du XVIP siècle : pour eux la vérité est une, absolue, universelle^ obligatoire*, elle doit éclairer également tous les esprits et s'imposer à toutes les consciences. L'homme qui ne la voit pas ne veut pas la voir; il est rebelle ou perverti. La contrainte à son égard est un acte légitime, presque un bienfait. Bayle a déjà répondu à cette objection dans sa Lettre sur la conscience errante, en niant ce principe d'une vérité absolue, universelle, qu'on invoque ici. La vérité n*est obligatoire qu'à la condition d'être connue ; or, elle ne peut être connue que par chacun en particulier : donc il ne saurait y avoir en ce monde de vérité obligatoire pour tous. D'ailleurs, la vérité ne peut s'imposer par force (1) : 4c Combattre des erreurs à coups de bâton, n'est-ce pas la même absurdité que de combattre contre des bastions avec des harangues ou des syllogismes? » Toutes les religions qui se sont succédé dans le monde ont eu la prétention d'être vraies ; toutes ont eu foi en elles-mêmes : elles avaient donc le droit de persécuter. Dès lors, les païens ont eu raison d'envoyer les chrétiens

(1) Comm. phil., ch. 6, 2» paru

à l'amphithéâtre, conséquence absurde et abominable! Mais, dira-t-on, les païens étaient dans l'erreur ! Et qui nous prouve, s'écrie Bayle, que les catholiques n'y sont pas? (( Ni par rÉcriture, ni par ta lumière naturelle, ni par l'expérience on ne peut connaître certainement que

l'Eglise est infaillible (1). )i La grâce seule peut nous le révéler ; mais ceux qu'elle n'a point éclairés ne sont-ils par excusables en conservant leurs doutes?

Reste enfin l'argument tiré de l'Écriture. Moïse ordonne de mettre à mort tout adorateur des idoles. Bossuet s'autorise de cet exemple et déclare que, l'Écriture ayant rangé les hérétiques au nombre des malfaiteurs , les magistrats ont autorité sur eux pour les punir (2). « J'ai droit de répondre à M. de Meaux, répond Bayle, qu'il n'y a rien de plus contraire à la raison et à la piété que de prétendre qu'il y ait un pareil ordre dans TÉcriture. » Les lois pénales du vieux Testament ont été abolies sous le nouveau, en vertu de cet adage : Legem antiquam lex abrogat nova. De Moise il passe à saint Augustin , discute chaque phrase de sa lettre contre les donatistes , en fait ressortir les erreurs , les sophismes et les contradictions ; montre que ce Père a été amené à justifier pour le besoin de sa cause des rigueurs qu'il a condamnées dans ses autres ouvrages ; l'accuse de se payer d'illusions, de métaphores et d'antithèses qu'il prend pour des raisons , par exemple lorsqu'il dit , à propos des hérétiques, « qu'on a le droit de proscrire ceux qui ont proscrit Jésus-Christ j et d'enlever le pouvoir

(1) Comm. phil., 2p part.

(2) Suppl. au Comm. phil., ch'. 22.

de tester à ceux qui ont foulé aux pieds le testament de Dieu. . • » < — « Saiat Augustin est si entêté de sa persécution, qu'il la trouve dans une infinité de passages où il s'agit autant de cela que des intérêts du grand Mogol (1 ). )>

Après avoir démontré à priori que la persécution ne saurait être justifiée ni par la raison, ni par rÉcriture, ni par les exemples ; il attaque un second ordre de preuves, celles a posteriori.

Dira-t-on que les résultats obtenus suffisent pour autoriser les violences ? C'était la pensée de M"* de Maintenon, lorsqu'elle faisait enlever aux mères protestantes leurs enfants, pour les élever dans la religion catholique. Bayle proteste énergiquement contre cette doctrine, que Pascal avait flétrie dans ses Provinciales , et Molière dans son Tartuffe.

« Scelera ipsa nefasqae Hac mercede placent ,

a-t-on dit autrefois pour justifier Néron. Combien y a-lil de Français qui en disent aujourd'hui autant ? Puisque tout ce grand attirail de crimes a procuré à notre invincible monarque la gloire et le contentement de ne voir qu'une religion dans ses États , il est beau , juste et infiniment agréable qu'ils aient été commis. »

Mais, ces résultats dont on fait tant de bruit , sont-ils bien réels? Bayle en doute. Il croit que ces conversions forcées sont tout au plus bonnes à produire des' hypocrites ou des indifférents. Déjà , dans ses Pensées sur les comètes, il avait signalé les dangers de ce prosélytisme aveugle, qui veut conquérir les âmes à tout prix. « Nous

(1) Gomm. pbil., 3« part», ch. 12. — I6id., ch. 35. .

avons présentement à.craindre le contraire de nos faux convertis , savoir un germe d'incrédulité y qui sapera peu à peu nos fondements, et qui^ à la longue , inspirera du mépris à nos peuples pour les dévotions qui ont le plus de vogue parmi nous (1). Le temps lui a donné raison : rien ne servit pins puissamment l'esprit anti-religieux du XVIl^ siècle que le souvenir des persécutions exercées contre les réformés. C'est qu'en effet on ne violente pas impunément la conscience humaine ; elle a ses retours et ses vengeances. L'Église croyait avoir gagné des catholiques ; elle se trompait: elle n'avait fait qu'introduire dans son sein des ennemis implacables » ou, ce qui est ^pire» des serviteurs incrédules, impatients de lui faire expier la honte et les remords qu'elle leur avait imposés.

Les politiques invoquaient en faveur de la révocation cette maxime, que tout changement de religion entraine à sa suite une révolution dans TEtat. L'échafaud de Charles I" apparaissait comme un exemple terrible de ces grandes catastrophes auxquelles s'exposent les princes et les peuples en se séparant de l'Eglise. Bossuet avait revêtu cette idée de toutes les magnificences de sa parole dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre ; plqs tard il en tit le fondement de sa Politique. Bayle ne croit

(1) Pens. sur les com., i^ part., cb. 93.

Fénelon exprime les mêmes craintes dans une lettre célèbre écrite à M. de Seignelay (26 fév. 1686) : a Si peu qu'on les presse, on leur fera faire des sacrilèges innombrables. Les voyant communier, on croira avoir fini l'ou?rage ; mais on ne fera que les pousser par les remords de leur conscience jusqu'au désespoir, ou bien on les jettera dans une impossibilité et une indifférence religieuse qui est le comble de l'impiété.»

pas à ces tristes prédictions ; il ne voit là qu'un lieu commun rebattu partons les ignorants, et il leur oppose l'exemple des huguenots restés fidèles à Henri lY, et des ligueurs révoltés contre leur souverain légitime.

Une dernière objection, qu'il réfute en terminant, est celle qui représente la pluralité des religions comme une cause permanente de guerre civile.

Pourquoi les différents cultes ne vivraient-ils pas en bons voisins dans une même république, comme les industries , qui se supportent mutuellement dans une même ville? Qu'importe la diversité des tons et des voix , si elle forme un vaste concert à la louange de l'Eternel : « L'exemple de la république de Hollande , qui tolère plusieurs sectes avec beaucoup d'équité , fait voir manifestement que 9 pourvu que l'on donne une raisonnable liberté aux sectes, elles concourent toutes, avec la religion dominante, au bien général de l'Etat (1). » Cette idée, toute moderne, d'un gouvernement impartial étendant sa protection sur tous les cultes, et les forçant à se respecter l'un l'autre, se trouve exposée dans Bayle avec une hardiesse et une simplicité remarquables. Le seul regret qu'on éprouve en lisant ce plaidoyer, d'ailleurs si plein de verve et de bon sens , c'est de voir l'auteur attribuer trop souvent à la religion les fautes des hommes ; c'est de rencontrer çà et là quelques phrases, grosses de rancune protestante, dirigées contre l'Eglise romaine, par exemple lorsqu'il engage les souverains à se méfier des papistes, à les tenir enchaînés comme des lions et

(1) Crit. gén. de THist. du calv., 2« part., lett. xyu. — Rép. aux QaesU d'an prov., ¥ part., cb. 1*'' et suîy.)

— eo —

des léopënU , de macière à D'avoir rieo à cnindre de leurs machioalioDS. liais il se haie de réparer œHe dure parole, qui eut pu être mal comprise, eu afoutant aussitôt : < Je ne voudrais pas que jamais l)oo laissât leurs personnes exposées à aucune insulle . ni qu'on les inquiétât dans b jouissanee de leurs biens et dansTexerdce particulier et domestique de leur reSgîon , ni qu'on leur fit des ii^ustioes dans leurs procès, ni qu*on les empêchât d élever leurs enfants dans leur créance , de. » En un mot, il réclame la protection des Uns, la lilmté individuelle , la sécurité domestique , pour ces mêmes hommes qui ont dispersé les cendres de son foyer, qui <mt emprisonné sa famille, et l'ont forcé lui-même i venir chercher en Hollande on asile et un morceau de pain. Prétendre , comme on Ta fait quelquefois, que Bayleait jamais essayé de justiGer les représailles des princes protestants contre leurs sujets catholiques , est une erreur ou une catomnie Laissons-lui du moins la gloire d'avoir soutenu sans faiblir la cause de la tolérance. Si nous voulons le combattre , nous a%'ons assez d'autres contradictions et d'autres torts à lui reprodier.

Nous avons longuement exposé comment Bayle entendait et définissait Fexistence et les droits des religions. C'est là , en eflet, la partie la plus originale de son système. Comme nous Tavons déjà dit , il entreprend peu de choses sur les dogmes ; ses attaques contre la transsubstantiation , le culte des saints , la confession auriculaire, ne sont qu'un échoaBaibli de celles de Luther et de Calvin. Du reste , le protestantisme n'est pour lui qu'un

(i; Gmdid. phil-yâ" part., ch. 5.--Sappl. aa Comni. phil., ch. 31 .

point d'arrêt sur la route : il passe bien vile au delà. Quoiqu'il communiât quatre fois l'an , si l'on en croit son propre témoignage et celui de soû biographe Des- Maizeaux (1), Bay le attachait peu d'importance aux pratiques extérieures de la religion. Sans parler de ces migraines fréquentes qui l'empêchent d'assister au prêche, il pense qu'on peut servir Dieu tout aussi bien dans son cabinet qu'en allant dormir 'à\i sermon. Jurieu, formaliste et exigeant comme tous les hommes d'autorité , tire de là un de ses principaux griefs : il lui reproche de ne point édifier le monde par ses actes. En parlant ainsi , en accusant Bayle d'être le secret allié des spinosistes et des déistes, Jurieu , malgré ses exagérations et ses violences, n'avait pas complètement tort : il sentait par instinct , tout aussi bien que Bossuet , les progrès de cette religion philosophique qui allait empiéter peu à peu sur les droits des religions positives , et comprenait que relâcher les liens de la pratique, c'était affaiblir ceux du dogme. A ce point de vue , le mot de Pascal : Prene% de Veau bénite, est juste , moins l'abêtissement. Aussi la politique constante des hérétiques , des libres penseurs et des incrédules , à toutes les époques, a-t-elle été de tourner en ridicule ou d'amoindrir les cérémonies du culte. Calvin supprime du même coup les vases, les statues , les chants , le sacrifice de la messe et le service des morts. D'autres viendront plus tard qui supprimeront la prière (2;. Bayle est sur le chemin qui mène à ces conséquences ; il approuve fort le chrétien raisonna-

(1) Cabale chimérique.

(2) Rousseau, Prof, de foi du vicaire savoyard.

bic de M. Locke » qui a déjà plus d'un trait de ressemblance avec le vicaire savoyard de Rousseau. L'esprit disputeur et contradicteur du chrétien spéculatif remplace en lui l'humble docilité du chrétien pratiquant. Il est vrai qu'ailleurs, après avoir poussé la raison en avant, il la force à reculer ; il lui conteste le droit de s'immiscer aux questions religieuses, sous peine d'hérésie. Mais ce n'est là qu'un argument de circonstance pour fermer la bouche aux théologiens.

Un autre trait qui prouve rindifTérence de Bayle à l'égard des religions positives en général , c'est la facilité même avec laquelle il devient tour à tour catholique dans ses Pensées sur les comètes^ presbytérien dans le Commentaire philosophique j manichéen dans le Diction' nairCf protestant méthodiste dans ses Réponses aux Questions d'unprovincial. VéritableProlée, il prend touslesdéguisements et parle toutes les langues avec la souplesse d'un avocat, qui ne songe qu'à gagner sa cause. Cependant, à travers ces variationsinfinies, il reste fidèle à trois ou quatre grands principes sur lesquels l'Ecriture est d'accordavec la raison(l). L'existence de Dieuetdesa providence, l'immortalité deTàme, la vie future, sont des faits qu'il admet a priori.

Encore se réserve-t-il le droit de les comprendre à sa façon. La Providence, telle qu'il l'entend, est générale plutôt que spéciale. A ses yeux, la permanence et la

(1) « Par les plus pares et les pins distinctes idées de la raison, nous connaissons qu'il y a un être souverainement parfait qui gouverne toutes choses, qui doit être adoré de l'homme, qui approuve certaines actions et les récompense, qui en désapprouve d'autres et les punit.» (Comm. phil., 1» part., ch. 1.)

simplicité des lois sont les seuls caractères qui conviennent à la majesté divine; les exceptions doivent être fort rares. Par prudence, il accepte volontiers les miracles de l'Écriture, tout en laissant tomber çà et là quelques objections restées sans réponse ; mais, hors des livres saints , sa foi devient plus indocile. 11 s'indigne contre ces maladroits qui mettent le ciel en branle pour le gain d'une bataille ou pour la mort d'un prince. » Ces hyperboles ne sont permises qu'aux prédicateurs et à messieurs de l'Académie française (1). »

La foi aux miracles s'était ranimée plus vive que jamais, surtout depuis les dernières persécutions. Les catholiques y cherchaient une justification des dragonnades, les protestants des consolations et des espérances. La Suisse, le Dauphiné, virent s'élever des centaines de petits prophètes, presque tous enfants, qui annonçaient le triomphe du protestantisme et le retour des réformés en France après trois ans d'exil. Cette date de 1689 restait suspendue comme une menace sur la tête de Louis XIV ; les pasteurs la rappelaient sans cesse du haut de leur chaire. Jurieu, entonnant le cornet prophétique, selon l'ironique expression de son adversaire, la célébrait avec enthousiasme dans ses lettres pastorales. La plupart des protestants y croyaient de bonne foi. Un moment, la chute de Jacques II sembla justifier ces espérances. Bayle hochait tristement la tète, se défiant ce de ces amorces par lesquelles la Providence sem-

(1) y. Dict., art. Charles-Quint. Critiqaes dirigées contre Sando- ▼ai. — y. aussi les conseils qu'il donne à Boileau et à Racine, nommés historiographes du roi. (Pens. sur les corn., 1^ pârt.,^ ch. 97.)

blait vouloir tenter la foi des incrédules, et les faire déchoir de la règle du bon sens (!)• » Enfin Tannée 1689 s'écoula, et les portes de la France restèrent fermées aux protestants. Bayle se consola de ce malheur en songeant que la raison était vengée (2).

Ainsi, par esprit de réaction contre cette foi exagérée qui voit partout une intervention divine, il est amené à limiter la part de la Providence dans l'intérêt de son indépendance et de sa dignité. Il finit par la reléguer si loin que les menus détails du monde lui échappent. Il garde pour elle jusqu'au bout tous les égards dus à une puissance établie depuis si long-temps ; mais ces hommages, qu'il lui rend en passant, ressemblent un peu aux compliments officiels que la politique et la convenance lui font adresser tour à tour à Louis XIV, au roi Guillaume et à la reine Christine. D'un autre côté, s'il admet a priori certaines vérités, dès qu'on essaie de les discuter et d'en établir les preuves , il retombe dans son scepticisme habituel ; il accumule les difficultés contre les théologiens, gens entêtés et présomptueux, et travaille de toutes ses forces à obscurcir les dogmes pour lesquels il professe le plus grand respect.

Cette nouvelle phase du scepticisme de Bayle est d'autant plus curieuse à étudier qu'elle semble une contradiction formelle de tout ce que nous avons vu jusqu'ici. Dans la première partie, nous l'avons montré aux prises avec les partisans de l'autorité, opposant à la lettre morte la libre interprétation ; nous le verrons bien-

(l)*LeU. à M. Constant (8 mai 1689).

(2) L'Avis aux réfugiés parut Tannée suiyante.

tôt s'attaquer aux théologiens, aux philosophes, aux moralistes, à tous ceux qui placent la vérité cous Tégide de la raison, et proclamer la maxime du Credo quia absurdum comme la loi suprême des religions, des socié* tés et des gouvernements. Au fond, la conclusion est la même : il revient au doute par le dogmatisme religieux, comme il y est arrivé par le libre examen. Qu'il tourne la raison contre la foi, ou la foi contre la raison, c'est toujours le mémej^u de bascule aboutissant à d'éternelles contradictions.

Avec de pareils éléments, on comprend qu'il est assez difficile de définir au juste les opinions religieuses de Bayle. Lui-même, emporté d'un extrême à l'autre par les ardeurs ou les caprices de la polémique, ne s'en rendait pas bien compte. Est-il absolument incrédule? Non. Déiste? Non. Luthérien ? calviniste ? catholique ? Non. Qu'est-il donc? Rien de cela et tout cela à la fois. A vrai dire, il n'est d'aucune église, comme d'aucune école. Ame flottante et mobile, poussée par les mille vents de la dispute, il put répéter toute sa vie comme Horace :

Quo me cumqae rapit tempestas, deferor hospes.

11 se Jaisse aller où la ^ague le porte; puis, fatigué de ces courses errantes, ne sachant où mettre le pied, il fait comme la colombe au temps du déluge^ il rentre dans l'arche, c'est-à-dire dans la foi de ses pères, et s'y repose un instant, mais pour en sortir bientôt. Dans ces courts moments de répit, il s'amuse à gourmander les libres penseurs, les pyrrhoniens, ses amis de la veille, qui le seront encore demain. Il s'écrie avec Balzac : « Nous ne sommes pas venus en ce monde pour faire

des lois, mais pour obéir à celles que nous avons trouvées, et nous contenter de la sagesse de nos pères comme de leur terre et de leur soleil (1) :

Toutes ces opinions nouvelles Ne plaisent qu'aux folles cenrelles. Pour moi, comme une humble brebis»

Je Tais où mon pasteur me range ; Il n'est permis d'aimer le change Que des femmes et des habits.

Uoite, en les approuvant, ces paroles de Sain t-Ëvremont, un autre amant infidèle de la raison (2) : • Je fais plus de cas de la foi du plus slupide paysan que de toutes les lumières d'un Socrate. )> Mais ces harangues où ces conversions ne sont jamais très sérieuses : le naturel , c'est-à-dire l'esprit moqueur et libertin, reprend bientôt le dessus. Après avoir longuement réfuté les objections des incrédules, il termine par cette ^ngulière histoire sur le maréchal d'Hocquincourt (5) :

a Le diable m'emporte si je croyais rien alors I dit le maréchal ; depuis ce temps, je me ferais cruciGer pour la religion. Ce n'est pas que j'y voie plus dé raison^ mais je ne saurais vous dire, je me ferais crucifier sans savoir pourquoi. — Tant mieux, répondit le Père d'un ton de nez fort dévot , tant mieux ; ce ne sont point là des mouvements humains, cela vient de Dieu. Point de raison, c'est la vraie religion; point de raison. y> Et comme s'il voulait faire ressortir l'immense service qu'il rend à la vraie foi en parlant de la sorte, il iajoute : « En voilà, ce semble , plus qu'il n'en feiul pour dissi-

(1) Pens. sur les com., t^^ part., ch. 127. — Balzac^ Ent. 37.

(2) Eclaire, sur les athées.

^) Ëclairc. tùx len pyrrhon.

per les scrupales que les prétendus triomphes des pyrrhonieos ont fait naître danâ Tesprit de quelques uns de mes lecteurs. » Malheureusement, cette manière de prêcher la foi et Tobéissance ressemble trop à celle de Rabelais dans le Gargantua (1 ) : <^ Pour ce dictes-vous qu'il tfy ha nulles apparences. Je vous dy que pour eeste seule cause, vous le debvez croire en fôy parfaite; car les sorbonistes disent que foy est argument des choses de nulle apparence. » Ce ton de légèreté et de persifllage, qui éclate malgré lui à travers ses boutades édifiantes et ses airs de gravité simulée , atteste Tindifférence d'un esprit qui n'est jamais plus disposé à se moquer des principes et des croyances qu'au moment même où il les défend. Ce serait presque le cas de s'écrier : 9 Notre ennemi c'est notre ami. » Seulement son incrédulité est si discrète et si modérée , elle sait si bien s'arrêter à te'mps et se démentir au besoin, qu'il est difficile de la Surprendre en flagrant délit. C'est une tendance plutêt qu'un aveu. Voltaire, qui ne pouvait guère s'y méprendre, a parfaitement caractérisé cette nature inSdiiSîssable du scepticisme de Bayle, lorsqu'il a dit (2) : « Ses plus grands ennemis sont forcés d'avouer qu'il n'y a pas une seule ligne de ses ouvrages qui soit un blasphème évident contre la religion chrétienne ; mais ses plus grands défenseurs avouent que, dans ses articles 4e controverse, il n'y a pas une page qui ne conduise au doute y et smwnt à l'incrédulité. » Et pourtant ce douleur étemel , qui même sur son lit de mort refusait

,Jk,è»lmkmmd* I i^ H rt

(1) Garg., ch. yi.

(2) Lett. à S. A. UftH pAtktt de ^ (Brun»Wick).

de croire à la médeciDe et laissait la nature achever son œuvre, traçait d'une main défaillante, pour son ami M. deTerson, un billet ainsi conçu : « Je meurs en philosophe chrétien persuadé et pénétré de la miséricorde divine. » Philosophe et chrétien! alliance bizarre, quand on se rappelle certains passages de Bayle. A l'approche de ce moment suprême, qu'il attendit avec calme, sans interrompre un instant ses travaux, cédait-il à un vague sentiment d'inquiétude, ou songeait-il encore, pour assurer le repos de sa cendre , à déjouer les analhèmes du consistoire de Rotterdam ?Non. L'accuser de faiblesse ou d'hypocrisie serait une injustice . Après avoir passé sa vie à quereller la philosophie et la religion, il put se retrouver au bord de la tombe chrétien et philosophe, sans mentir à sa conscience. L'audace est souvent dans l'esprit plutôt que dans le cœur : combien de gens hésiteraient à faire passer dans leur conduite les hardiesses de leur plume ou de leur imagination! Sous prétexte de logique, ne faisons pas les hommes plus absolus, plus conséquents qu'ils n'ont pu ou voulu l'être ; contentonsnous de trouver en eux ce qu'on ne saurait refuser à Bayle au milieu de ses contradictions : la franchise et la probité.

Leibnitz, qui n'avait cessé de Taimer et de l'estimer, malgré la dissidence de leurs opinions , ne désespérait pas de son salut. Il lui consacrait un des plus gracieux souvenirs de sa vaste érudition, en le plaçant, sous le nom de Daphnis, dans ces régions éthérêes, séjour des âmes candides et pures, qui ont aimé et cherché la vérité : ,

Gandidus insueti miratur Hmen Oiympi ,

Sab pedibusque videt nubes et sidéra Daphnis.

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